Traduction : Yuki
Correction : Akii
Bêta-lecture : Zolva
Avertissement : présence de contenu à caractère sexuel et de violence
CHAPITRE 4
Berlin, 1921
La lumière blanche du soleil d'après-midi l'éblouit alors qu'il quittait le bar obscur. Roderich cligna des yeux, les protégeant un moment pour se réadapter. Une silhouette pâle était contre le bâtiment délabré, la chemise déboutonnée et flottante dans la brise chaude qui tournoyait dans la rue. Une de ses mains était nonchalamment enfoncée dans la poche avant de sa salopette, tandis que l'autre s'occupait à tapoter sa cigarette pour la débarrasser de ses cendres.
Gilbert.
Roderich, fauché qu'il était par un mélange étouffant de trop de fumée, de souvenirs et de musique, avait presque oublié. Presque oublié que c'était Gilbert qui l'avait amené ici. C'était lui qui l'avait poussé pour franchir la porte. C'était lui. Gilbert. Encore et toujours Gilbert. Il était la raison pour laquelle il s'était rendu à Berlin. La raison pour laquelle un divorce était maintenant en cours. La raison pour laquelle il fumait. La raison pour laquelle il transpirait dans son meilleur costume bleu marine, sous un impitoyable soleil d'Août, sur un trottoir oublié dans une ville étouffante, au lieu de se détendre dans le grand air frais d'Eisenstadt. C'était la faute de Gilbert, entièrement. Et tous ce que ce trouble-fait faisait, était de rester là, fumant, fredonnant un air faux.
Ses yeux se plissèrent. Sa main resserra sa poigne sur son portfolio. La pointe de sa chaussure polie se détourna de Gilbert, tandis qu'il boitait sur le trottoir en direction de l'appartement qu'ils partageaient.
Une silhouette en retrait engoncé dans un costume bleu marine capta l'attention de Gilbert. Roderich avait l'intention de traverser la ville sans informer son compagnon qu'il avait même quitté le club. Celui-ci prit hâtivement une dernière bouffée de cigarette avant de la jeter et de suivre l'homme en bleu qui partait.
— Roderich ! appela-t-il. Hé Roddie, attends !
Mais il n'entendait pas, ou feignait de ne pas l'entendre à travers la foule se bousculant de l'autre côté de la rue. Le pianiste poursuivit sa marche vers chez lui, raide, sans se retourner.
oOo
Alors qu'il remontait l'escalier étroit vers leur appartement au troisième étage, la jambe de Roderich le tuait. Elle n'était plus qu'un poids mort qu'il traînait derrière lui tandis qu'il se remorquait à travers l'entrée, puis vers le canapé sur lequel il s'effondra, fermant les yeux. La chaleur et la marche lui avaient donné mal à la tête. Il ne souhaitait rien d'autre que de fermer les yeux et découvrir, en se réveillant, que ce jour n'était en réalité pas arrivé.
Des bruits brefs et forts résonnaient depuis les escaliers, traversant les murs fins comme du papier. Il grimaça. Chaque pas lui martelait le crâne. C'était Gilbert, il le savait. Il reconnaitrait cette cadence rapide n'importe où.
Il permit à un de ses yeux de s'ouvrir, puis à l'autre. Pendant que les pas se rapprochaient, sa vue s'adapta, avant de se focaliser sur un objet. Sur le piano d'épinette [1]. Le petit instrument se dressait fièrement contre le mur devant lui. Le fixant, il réalisa que ce jour n'avait pas été un rêve. Il sentait le cuir doux et fatigué de sa pochette, qu'il tenait dans sa main, et savait que s'il regardait à l'intérieur, il trouverait les feuilles de jazz côtoyant ses bien-aimés Beethoven et Mahler. Sa musique était polluée. Sa main se resserra encore autour de la poignée. Il était pollué.
Sans raison ni hésitation, il jeta la pochette de cuir à l'épinette, juste au moment où Gilbert franchissait la porte. Gilbert recula instinctivement, même si l'objet était à un mètre de lui. Il atterrit sur l'épinette dans un fracas de touches avant de s'affaler sur le sol.
Il regarda le piano et la pochette, puis Roderich qui se trouvait assis, le visage indéchiffrable, fixant l'épinette. Le nez de ce dernier se releva, dans un simulacre d'indignation, mais le reste de ses traits restèrent impénétrables.
— C-comment ça s'est passé ?
Gilbert tenta de sourire, fermant soigneusement la porte. Il n'était pas certain et craignait ce que les bruits soudains pourraient faire à son amant dans un état tel que celui-ci.
Roderich tourna la tête vers lui.
— Comment ça s'est passé ? fit écho l'autrichien, dans un chuchotement mortel. Comment ça s'est passé ? dit-il encore, bougeant de sorte que ses coudes reposent sur ses genoux.
Il se sentit reculer plus près de la porte. Sa main était toujours sur le pommeau, et il n'appréciait pas être sur la défensive sans savoir pourquoi. Il retira rapidement sa main, croisa ses bras et bascula sur ses talons, tentant de retrouver sa bravoure.
— Eh bien, tu es parti comme un dératé donc…
— Comment est-ce que tu penses que ça s'est passé ? explosa Roderich, sautant sur ses pieds. J'ai le boulot ! Je ne suis rien d'autre qu'une autre pute de la Revue de musiques d'Or de Bernd !
Roderich retomba sur la couche. Il ôta ses lunettes et fit mine de les nettoyer. Il ne voulait ni le regarder lui, ni le piano ou ce fichu appartement.
— M-Mais Roddie, c'est une bonne nouvelle ! dit Gilbert. T'as eu un travail où tu fais ce que tu aimes. Attends un peu ! Maintenant, nous allons leur montrer à tous ces gens qui disaient que tu n'y arriverais jamais !
Il grimaça. Il pouvait pratiquement entendre le poing de Gilbert frapper triomphalement l'air à chaque mot qu'il prononçait.
— Tu ne m'as pas entendu, Gilbert ? aboya-t'il.
Il inclina la tête, les yeux plissés, cherchant à attirer l'attention de l'autre.
— Oui, j'ai eu le boulot. Mais ce n'est pas ce que j'aime. Ce n'est pas qui je suis.
— Oh pas ça encore, soupira Gilbert, exaspéré.
Roderich fit mine de protester, mais il le coupa.
— Comment peux-tu le savoir, Lunettes ? Hein ? Comment peux-tu le savoir sans avoir essayé ?
Il s'approcha du canapé et s'assit à ses côtés.
— Avant de m'avoir rencontré, aucun des trucs que tu as faits n'aurait traversé l'esprit propre et guindé qu'était le tien, fit-il, ponctuant ses paroles de son doigt sur le front de Roderich.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? dit-il, balayant le doigt.
— Quitter ta vie confortable, fit Gilbert, capturant sa main.
Le pianiste se retira mais l'autre retint son poignet fin et se rapprocha.
— Te battre pour toi-même.
Il prit l'autre main de Roderich, celle qui tenait ses lunettes, et détacha le cadre métallique des doigts serrés de l'autrichien.
— Dire à ta famille et à ta femme croqueuse de diamant qu'ils devraient s'occuper de leurs affaires.
Il posa le cadre métallique sur son nez, et leva la main pour passer sa main dans les cheveux soyeux passés au peigne fin, se rapprochant de plus en plus, les yeux verrouillés dans ceux de Roderich.
Son souffle se bloqua, ses lèvres s'entrouvrant au moment où il remarqua ces yeux. Ils étaient définitivement rouges sous cette lumière.
Gilbert se pencha, capturant sa bouche, sa langue sortant pour attirer celle de son amant.
Ses tripes se serrèrent, tandis que la pointe de la langue de Gilbert taquinait la sienne. Il la poussa avec la sienne un peu plus fort. Ça ne l'aidait pas. Malgré tout, il avait toujours envie de ce goût… De cette sensation… De cette douceur.
Gilbert prit l'initiative et se plaça sur les genoux de Roderich.
Il se redressa en se débarrassant de sa veste. Pourquoi avoir gardé cet encombrement aussi longtemps ?
Des doigts pâles sinuaient autour d'un cou fin, dans des cheveux noirs. Les lèvres de Gilbert sollicitaient d'autres régions de chair inexplorée, se frayant un chemin le long de la mâchoire volontaire du pianiste, mordant joyeusement son oreille, avant de terminer son chemin pour tourmenter la chair juste au-dessus de la mâchoire.
Chaque succion et relâchement amenaient de nouveaux soubresauts de désirs dans le cœur de Roderich. Ses doigts, étalés sur l'étendue musclée du dos de Gilbert, se contractèrent et griffèrent.
Les mains de Gilbert descendirent pour commencer à détacher les boutons de sa chemise. Le pianiste l'aida à mi-chemin.
Il se retira des soins qu'il administrait au cou de Roderich pour admirer le torse mince qui montait et descendait sous lui. Il passa un doigt le long d'une clavicule, atteignant la gorge pour ensuite laisser son doigt continuer son chemin plus bas.
Roderich prit une grande inspiration au toucher. Ses sourcils se courbèrent dans une supplique désespérée.
Gilbert sourit, la bouche légèrement entrouverte. Il abaissa ses lèvres pour suivre le chemin tracé par son doigt, s'arrêtant pour mordiller une clavicule. Sa main plongea sous la lanière de son pantalon, ses doigts effleurant le bout de quelque chose de doux et d'humide voulant se libérer de ses restrictions.
Gilbert l'y aida.
La tête de Roderich bascula en arrière, une plainte profonde déferlant dans sa gorge tandis qu'une main ferme pompait sa queue.
Les lèvres quittèrent son torse, une carte de rose et de rouge montrant où il était allé. Il glissa jusqu'au sol, guidant Roderich jusqu'au bord du canapé. Une main fine balaya les cheveux argentés. Il baissa les yeux sur la personne qu'il nommait secrètement son amant. Les yeux de Gilbert volèrent brièvement à la rencontre des siens, et il fut certain qu'ils étaient rouges.
La pointe d'une langue rose sortit, caressant le long du manche. La tête de Roderich bascula en arrière. Il tenta d'étouffer un autre gémissement, tandis que deux parfaites lèvres pâles se refermaient autour de sa longueur…
Il se réveilla en sursaut. Ses lunettes avaient glissé de travers, mais à travers un objectif il pouvait distinguer les rideaux bleus foncés et le bois ambré de la scène de son club. Puis ses yeux se focalisèrent sur autre chose : un gobelet en verre était renversé sur le côté, le reste de son contenu étalé sur le bois du bar.
Merde.
Les yeux de Roderich se fermèrent. Il avait dû perdre connaissance sur le bar à un moment donné.
À travers la brume des souvenirs dont il avait rêvé, il se demanda vaguement quelle heure il était. Il ouvrit à nouveau les yeux et décolla sa joue de la surface collante du bar. Il souhaita immédiatement ne pas l'avoir fait.
Son crâne semblait avoir été brisé avec une massue, mais ce n'était rien comparé au problème… douloureux… qui pressait son entrejambe et suppliait d'être traité.
Il se redressa et chercha sa canne. Roderich se maintint sur le tabouret du bar, poussa une cigarette tordue entre ses lèvres et l'alluma. Il passa une main sur son visage, tentant en vain de dissiper sa fatigue. Il plissa les yeux vers la montre à son poignet. Presque six heures. Bien. Antonio était probablement toujours réveillé.
Roderich trébucha en passant la porte d'entrée, s'assurant de frapper les interrupteurs en partant. Il pouvait encore être saoul, ou du moins amoché, il n'était pas négligeant quant à la conservation de l'électricité - et au passage de l'argent. La serrure de la porte d'entrée, cependant, fut une toute autre affaire. Il lui fallut cinq tentatives avant d'être en mesure d'avoir la bonne clef de serrure. Il envisageait à moitié de laisser la porte déverrouillée jusqu'à ce que finalement la clef entre.
Les lumières éteintes et la porte fermée, il se dirigea vers le côté du bâtiment, jusqu'à l'entrée menant aux appartements du dessus.
Quand il avait acheté l'endroit à Bernd, il avait non seulement obtenu le club, mais aussi les appartements au-dessus, qui étaient malheureusement tombés dans le délabrement et étaient utilisés pour le stockage. Roderich savait qu'il ne pouvait les louer au public. Qui voudrait vivre au-dessus d'un club de jazz bruyant ? Mais il pouvait fournir un logement plus sûr et moins cher à ses artistes. Et c'est ce qu'il fit. Avec le peu d'argent restant de l'achat du club, Roderich vida les appartements et les loua remis à neuf. À présent il n'avait plus à se soucier de ses filles qui rentraient tard le soir, et pouvait s'assurer qu'elles seraient à l'heure pour les répétitions, en plus de l'avantage de l'argent supplémentaire qui venait des messieurs demandeurs. Les patrons d'après-heure, qu'il les avait appelés.
Avant qu'il ait pris le relais du club et leur ait donné un endroit où vivre, les filles devaient faire leurs affaires dans des coins secrets et sombres ou derrière la scène. Bernd avait fermé les yeux, excepté lorsque le bénéfice du club descendait bien en-dessous de l'autre salaire des filles. Alors, il était obligé de les collecter, afin de garder le club ouvert.
L'année où les choses avaient mal tourné, était l'année où Bernd avait subi deux petites crises cardiaques suivit de l'AVC qui le tua. Ce fut après la seconde crise cardiaque que Roderich acheta le club au vieil homme, que cela soit pour une morale humaniste profondément enracinée en sauvant Bernd de la seule manière qu'il connaissait, ou pour un besoin égoïste, désespéré, de ne pas abandonner la seule chose, la seule vie qu'il avait connu à Berlin. Il ne pourrait jamais être honnête avec lui-même quant à la raison pour laquelle l'achat du club avait fait surface dans ses pensées.
Roderich laissa les filles tenir leurs tardives activités nocturnes, recueillant les bénéfices, même s'il détestait le faire. Il n'était pas un proxénète [2], mais parfois c'était le seul moyen de payer la facture. Et à sa grande surprise, les hommes n'en avaient jamais profité, et s'il lui semblait qu'un client était sur le point de faire une scène, il le jetait dehors avant que les choses ne dégénèrent. Les filles avaient leurs clients habituels, certains venaient seulement pour admirer le spectacle et d'autres en voulaient plus. Et ils respectaient les filles et les règles tacites du club. En quatre ans, Roderich n'avait eu qu'un seul incident, et il avait été pour une fois reconnaissant pour sa canne.
C'était arrivé juste après avoir changé le répertoire. C'était son pauvre Feliks, son petit polonais blond anormalement timide, sauf quand il était sur scène. Si l'homme avait décidé que ce serait drôle de malmener un jeune homme travesti ou non, Roderich ne le découvrit jamais et n'avait pas creusé la question. Alors qu'il quittait le club, il avait entendu du tumulte dans l'un des appartements du premier étage. C'était arrivé en fin mai et la fenêtre de Feliks était ouverte. Quand il avait entendu du verre se briser, il s'était dépêché d'aller voir. L'appartement était détruit : des chaises renversées, des cadres cassés, et Feliks blottit dans un coin avec un œil qui gonflait rapidement. L'homme avait regardé Roderich, dans l'encadrement de la porte, et avait commencé à approcher. Sans un mot et dans un mouvement brusque du bras, Roderich avait amené sa canne s'écraser contre les genoux de l'homme.
Sa canne n'était pas faite du rotin [3] standard. C'était une barre solide d'acier. Le départ brusque de Gilbert avait amené Roderich à chercher un moyen d'autodéfense. Laissé seul en tant que musicien gay et estropié, il avait soudain pris conscience de sa propre vulnérabilité. Il s'était juré de ne plus tenir un autre fusil et les couteaux ne servaient qu'au combat rapproché. Il avait besoin d'un quelque chose à distance, et une canne solide en métal, peinte de jais, fit l'affaire. En y regardant, c'était la seule chose étrangement positive résultante du départ de Gilbert…
Une des jambes de l'homme s'était tordu en un angle étrange, abattant l'homme sur le sol. Roderich avait pensé avoir disloqué une rotule, puis que ce n'était tout simplement pas assez pour ce que l'homme infligé. Il avait relevé la canne et l'avait encore amené sur le genou tordu. Il fut certain de l'avoir brisé cette fois-ci. Après un coup final sur les côtes pour faire bonne mesure, il avait attrapé l'homme par le col et l'avait trainé vers la porte. L'adrénaline pulsait dans ses veines et il avait été tenté de jeter l'homme par la fenêtre de Feliks, mais avait décidé qu'un voyage dans les escaliers serait mieux : l'homme pourrait survivre à cela plutôt qu'à une chute et cela laisserait un souvenir marquant. Il ne fallait pas foutre la merde avec Roderich ou quoi que ce soit dépendant de lui.
Une lumière chaude brillait sous la porte d'Antonio, et les bruits de pas trainants pouvaient être entendus jusque là-bas. L'espagnol était encore réveillé.
Roderich s'appuya contre le mur en face de l'appartement d'Antonio, reprenant son souffle. L'étourdissement d'avoir monté quatre étages n'avait pas aidé sa tête déjà en nage. Il trébucha, la main levée et s'apprêtant à frapper, lorsque la porte de l'appartement s'ouvrit.
Un homme avec un teint méditerranéen et de sombre cheveux auburn fixa Roderich d'un regard hargneux.
Le besoin de voir Antonio commença à diminuer, jusqu'à ce que celui-ci apparaisse derrière l'homme renfrogné, portant une robe soyeuse nouée autour de lui, s'ouvrant sur un torse et une jambe, exposant la peau lisse et caramélée en-dessous.
L'homme se tourna vers Antonio, qui tendait une veste en toile et quelque chose de métallique ressemblant à une gamelle. L'homme prit les objets, regarda Roderich par-dessus son épaule et planta un baiser rapide sur la joue d'Antonio. Il passa devant l'autrichien, jeta sa veste par-dessus son épaule et se dirigea vers l'escalier.
Antonio regarda l'homme partir avant de se tourner vers lui et de s'exclamer, comme s'il venait juste de le remarquer :
— Roderich, c'est tard pour toi ! Ou alors est-ce tôt [A] ? Haha, entre, on dirait que tu as vu un fantôme.
L'espagnol fit entrer l'autrichien, le conduisant à la table de la cuisine.
— J-Je suis désolé Antonio, je n'avais pas réalisé que tu avais un… un patron.
— Un patron ? Mi amigo, non ! C'était Lovino, mon petit-ami ! Et ils s'appellent des « clients », Roderich.
— Oh, dit-il, baissant la tête et ramenant maladroitement ses mains sur ses cuisses.
Ce qui lui semblait être une bonne idée commençait à le faire se sentir idiot. Comment pouvait-il ne pas savoir qu'Antonio avait un petit-ami ? Ils avaient sûrement parlé de ce genre de chose avant…
— Hé, ne prends pas cette tête, dit Antonio en voyant sa réaction. Lovino sait ce que je fais, je ne suis pas gêné par ça. Hé ! Tu veux un petit-déjeuner ? J'ai encore des œufs, du pain grillé et du café. Tu as l'air épouvantable. Tu dois manger quelque chose.
N'attendant pas de réponse, Antonio s'affaira à préparer une assiette pour Roderich et une tasse pour lui-même.
— J'espère que Lovi ne t'a pas effrayé. Ce n'est pas à cause de quelque chose que tu as fait. Il est toujours comme ça, particulièrement le matin. Mais au fond, c'est un bon gars, très prévenant. Il ne laisse pas vraiment paraître ce côté, mais c'est là. Il est d'Italie, et son petit-frère est resté vivre là-bas. Oh, et son petit-frère est si talentueux ! Vraiment, un grand artiste ! Il en a à peine treize et a déjà des commandes ! Est-ce que tu peux imaginer ? Treize, et des commandes ? Quand j'en avais treize, j'étais dans mon petit monde, j'étais juste heureux peu importe ce que je faisais. Mais si jamais tu as besoin d'un peintre de décors, je peux parler à Lovi et peut-être pourrons-nous mettre au point quelque chose pour que son frère puisse venir et travailler pour toi. Qu'est-ce que tu en dis ?
— … Quoi ? dit Roderich, surpris. Oh, oui, un peintre de décors. Bien. C'est sûr…
Jusqu'à ce moment, il regardait la table, n'appréciant pas vraiment ce qu'il disait, pensant à son ex-amant et au frère que lui, avait…
— … J'ai embauché un portier ce soir.
— Oh ! Donc c'est pour ça ! dit Antonio excité, plaçant un plat et une tasse devant Roderich. C'est qui ? Dis-moi dis-moi dis-moi !
— Comment est-ce que tu… Quoi… Mais je n'ai rien… balbutia Roderich.
— Amigo, tu n'as pas besoin de dire quoi que ce soit. C'était écrit sur ton visage lorsque tu as dit « portier ». Tes lèvres étaient comme serrées. Tu le connais bien. Donc il est bon, mauvais ou quelque chose d'autre ?
Avec un soupir irrité – il ne pourrait jamais comprendre comment cet espagnol distrait, pouvait en savoir tant sur les autres juste en les regardant, Roderich prit une gorgée de café puis raconta tout à Antonio au sujet de Gilbert.
— Maintenant je ne sais plus quoi penser, dit Roderich après qu'il eut terminé. Je ne sais pas ce que nous sommes ou si nous sommes quoi que ce soit.
— Tu veux dire qu'il est resté ton petit-ami ?
Roderich leva les yeux au ciel. Il haïssait ce terme.
— Oui, dit-il laconiquement.
— Eh bien, qui a dit que tu devais être quoi que ce soit ?
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Vous les allemands, ronchonna Antonio. Vous êtes tellement préoccupés par les étiquettes et par tout organiser.
— Je suis autrichien, se hérissa Roderich.
— Même différence.
Antonio haussa les épaules.
— Peu importe, ce que je veux dire est, pourquoi est-ce que tu ne t'amuserais pas un peu ? Qui a dit que tu devais être sérieux ? Si tu veux un gars avec lequel tu puisses faire des trucs, eh bien, voilà, tu en as un. Sinon tu es libre d'aller voir ailleurs, chéri.
Roderich haussa un sourcil, regroupant le reste de toast dans son assiette. Il n'avait jamais envisagé cette possibilité avant. En réalité, il n'était pas sûr d'être capable de le faire. Il avait détesté cacher à Elizaveta pendant deux ans ses affaires avec Gilbert. Mais tout de même, cela lui donnait l'opportunité de faire en sorte que Gilbert se sente comme le mal-aimé…
Antonio bailla, étirant ses bras et quittant son appui contre la table pour contourner Roderich. Il pressa légèrement ses épaules et retourna dans la chambre à coucher. Roderich le suivit.
oOo
Les lourds rideaux étaient fermés, bloquant le soleil de fin de matinée, mais il ne pouvait plus dormir. Il s'allongea sur le côté, fixant le flou qu'il savait être un mur, pensant à ce qu'Antonio avait dit.
Le bras de l'espagnol se posa doucement contre la poitrine de Roderich, alors qu'il s'enroulait autour du corps de l'autrichien, son souffle chaud et léger contre son cou.
— Roderich, dit doucement Antonio à travers le voile du sommeil. Je peux t'entendre penser. Tu as besoin de te reposer.
— … Je sais, souffla-t'il, déposant un baiser sur la main.
Antonio bougea sa main pour l'emmener à travailler les muscles tendus du dos de Roderich. Quand il fut satisfait d'avoir eu beaucoup de nœuds, il réenroula son bras autour de lui et se rapprocha, embrassant son omoplate.
La pression d'un torse contre son dos à chaque respiration profonde apprit à Roderich qu'il s'était rendormi. Mais lui ne pouvait toujours pas.
— … Est-ce que tu m'aimes, Gilbert ? avait demandé Roderich, scrutant l'obscurité, une nuit dans leur chambre à coucher.
C'était une question vide posée d'un ton vide et Roderich aurait désespérément voulu la reprendre. Plus tôt dans la soirée ils avaient eu une dispute à propos de l'argent. Toujours sur l'argent. Gilbert avait perdu son travail après l'avoir reporté à de plus en plus tard, partant de plus en plus tôt jusqu'à un jour où il n'y alla tout simplement pas. À l'époque, il faisait plus que Roderich et était le principal soutien financier, même s'ils tentaient de diviser les choses aussi équitablement que possible. Lorsqu'il lui avait demandé comment il avait fait pour ne pas le déranger en allant travailler, Gilbert avait refusé de le lui dire. Roderich l'avait accusé de garder des secrets, même s'il en avait un lui-même. C'était sa propre sécurité d'urgence : les restes de son héritage, ceux qu'il avait été en mesure de retirer avant que ses parents eussent vent de l'infidélité de leur fils et liquidé ses actifs. Il ne lui avait jamais dit qu'il en avait, ne voulant pas tenter l'insouciance de l'homme.
Après la dispute, Roderich et lui ne s'étaient plus parlés du reste de la nuit jusqu'à ce que Gilbert, après avoir raflé leur stock de bière et de vin, ce fut excusé pâteusement et abondamment pour avoir été un tel « fouteur de merde ».
Il grogna en y repensant maintenant. Gilbert avait toujours dit que le sexe pour se rattraper était le meilleur, et il avait perdu le compte du nombre de fois où ils en avaient eu cette année-là.
— … Est-ce que tu m'aimes, Gilbert ?
Roderich était étendu sur le côté, blottit au bord du lit. Gilbert était à ses côtés, un bras jeté autour de lui. Le balayement léger des poils blonds pâles chatouillait le dos de Roderich à chaque inspiration que l'autre prenait.
— Quoi ? marmonna Gilbert entre les draps.
Roderich déglutit, effrayé par la réponse.
— J'ai demandé… Si tu m'aimais.
Gilbert laissa échapper un bâillement.
— Bien sûr que c'est le cas, Lunettes.
Il se rapprocha de Roderich, entrelaçant une jambe avec l'une de celle du pianiste et pressant son visage dans le creux de son dos.
— Qui d'autre pourrait supporter tes conneries ?
Roderich le sentit sourire contre lui. Après quelques instants, le souffle de Gilbert était revenu à son rythme profond et régulier. Il prit la main qui pendait sur son torse et la recouvra de la sienne. Il porta la main à ses lèvres et l'embrassa, avant de fermer les yeux.
Deux semaines plus tard, Gilbert était parti.
[A] - Roderich, c'est tard pour toi ! Ou alors est-ce tôt ? Le bar est un club nocturne, ils travaillent de nuit. Ils terminent tous vers 3 h, et il est 6 h, tôt le matin donc, mais tard pour quelqu'un travaillant de nuit. Antonio joue avec ça.
[1] Le piano d'épinette, ou épinette, est un clavecin dont les cordes sont plus ou moins obliques par rapport au clavier.
[2] Un proxénète est une personne qui organise la prostitution d'autrui afin d'en tirer profit. Le proxénétisme est un crime condamné dans bon nombre d'États, dont la totalité des pays dit développés.
[3] Le rotin est la tige d'un palmier, le rotang, et est utilisé pour faire des meubles ou des objets. Les cannes classiques sont généralement faites de rotin.
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