Traduction : Yuki

Correction : Akii

Bêta-lecture : Zolva


Note à l'intention des belges éventuels qui traîneraient ici : le petit-déjeuner en France est le déjeuner chez vous. Ensuite vient le déjeuner (le dîner pour vous), puis arrive le dîner (souper).


CHAPITRE 5

Pendant que Roderich était évanoui sur le bar, rêvant de la guerre et de son ex-amant, Gilbert rêvait aussi, bien que ses rêves soient sans aucun doute bien plus déplaisants que ceux de Roderich.

Il rêvait qu'il avait de nouveau dix-huit ans. Dix-huit ans et qu'il était de retour chez lui. À Dresde. Ces faits, sans contexte, sembleraient banales à n'importe quel étranger, mais pour lui, ces choses menaient aux souvenirs les plus horribles de ses vingt-neuf années de vies.

Les fantômes du rêve se déplaçaient, offrant d'abord de petits extraits d'une scène avant de changer. Ces brèves vues grandissaient et s'unissaient en une plus grosse et Gilbert se retrouva dans l'appartement qu'il partageait avec sa mère et son petit-frère. Seulement, ce n'était pas un appartement. C'était une salle de tribunal. La cuisine se subtilisait au banc du juge et le magistrat était assis à une petite table à manger en bois, le visage dissimulé par ce qui semblait être un journal tenu en l'air. Le marteau, serré dans sa main droite, battait sans relâche sur la table usée. Sa main gauche était enroulée autour d'une tasse de café qu'il sirotait parfois. Le salon était rempli de spectateurs, d'avocats, de sa mère et de son frère. Sa mère lui criait des injures, mais il ne pouvait entendre ses mots par-dessus le bavardage de la foule et le marteau du magistrat.

Il était agenouillé devant la table de la cuisine, avec l'une des couvertures crochetées de bébé de Ludwig, enroulée autour de lui comme une camisole de force. Le magistrat relut paresseusement les accusations contre Gilbert dans le journal qui pendait devant lui, entre deux coups de marteau et en sirotant son café, ne lui épargnant pas un second coup d'œil.

Derrière lui, sa mère avait fondu en sanglots hystériques tandis que Ludwig observait silencieusement depuis les bras de sa mère, ses yeux bleus larges et fixes. Le magistrat avait ordonné sa présence dans l'appartement. Quand il eut atteint la dernière charge, il baissa le papier pour révéler son visage. Ce qui ressemblait au début à une ombre grise de la mémoire, se transforma en quelque chose de familier : un visage pointu et moqueur, surmonté d'une tête de cheveux bruns en brosse.

Les yeux de Gilbert s'élargissaient tandis que le visage se rapprochait de lui. La table de la cuisine avait disparu. Le visage se rapprochait. Il se débattait contre la couverture qui l'enserrait, alors qu'un doigt lui frappait le torse, le paralysant…

— Souviens-toi de ce que je t'ai appris, Gilbert ! Le camp perdant n'écrit jamais l'histoire ! ricana le visage.

Il éclata d'un rire grotesque, sa langue se balançant contre des dents tachées par le café, les postillons volants. Le doigt continua de le taper, alors qu'il continuait de lutter contre les liens…

La couverture se défit et Gilbert lança son bras, attrapant le doigt moqueur, l'écartant en criant :

— Laisse-moi tranquille !

Le visage et la salle d'audience disparurent dans une fumée tourbillonnante, ne laissant que du vide, et il éclata d'un rire dément dans le vide, jusqu'à ce qu'un glapissement de douleur l'arrache de son sommeil.

Des yeux brumeux s'ouvrirent, à la recherche de la source du bruit, son cœur battant dans sa gorge. Il était dans son appartement, sur son canapé. À Berlin. Il n'avait pas dix-huit ans. Et c'était… c'était il y a longtemps. Il expira un souffle tremblant, ses muscles contractés se détendant. Il sentit quelque chose quitter son poing et vit Ludwig se tenir au-dessus de lui, grimaçant et se massant le doigt.

— Lutz ! cria-t-il, se redressant précipitamment.

— Putain. Merde… ! Qu'est-ce que je t'ai dit à propos de me réveiller comme ça ? Ne me touche pas quand je dors !

— Pardon, Gil, bredouilla-t-il. Mais je t'appelais et tu ne répondais pas. Je t'aurais versé de l'eau dessus si te toucher ne marchait pas.

Il essaya de sourire, mais le choc d'avoir eu son doigt tordu en arrière demeurait sur son visage.

— La prochaine fois fait ça, marmonna Gilbert.

Il pressa le dos de ses mains contre ses yeux et gémit.

— Qu'est-ce que tu voulais me demander ?

— Je voulais juste te dire que je partais à l'école…

— Oh merde, grommela-t-il, se laissant retomber dans le canapé. J'ai trop dormi. 'Suis désolé, Lutz.

— C'est bon.

Ludwig haussa les épaules, puis ajouta, riant à moitié :

— En tout cas, tu en as bu combien ?

Gilbert grogna.

— Pas assez. Tu as pris ton petit-déjeuner ?

— Ouais, et j'ai lancé ton café. Ça devrait presque être fini.

Gilbert sourit, frottant les dernières traces de sommeil sur son visage.

— Tu es tellement bon. C'est pour ça que je te garde.

Ludwig sourit, penaud.

— Eh bien, je vais devoir y aller…

— Tu veux que je t'accompagne ?

— Gil ! dit-il, sa bouche retombant avec un air de « comment oses-tu me faire ça ». J'ai onze ans ! Ça va, je le fais depuis un an.

Il fixa son frère d'un air menaçant pour lui montrer à quel point il devenait adulte.

— D'accord, d'accord ! s'exclama Gilbert, levant les mains pour réprimer toute protestation. Je veux juste m'assurer que tu sois en sécurité.

— Je le suis !

Ludwig souffla d'indignation.

— Je vais être en retard…

— Attends, avant de partir, laisse-moi voir ton doigt.

Gilbert le ramena vers le canapé tandis qu'il lui tendait son doigt.

Il prit la main de son frère et la rapprocha. Il appuya sur les côtés, à la recherche d'un renflement.

Ludwig remuait anxieusement. Il détestait être en retard. Il jeta un coup d'œil à sa montre, puis à la porte. Le créneau de trente minutes qu'il aimait avoir pour se détendre avant la première sonnerie se rétrécissait. Il émit un son impatient, alors qu'il agitait une nouvelle fois les pieds.

— Calme-toi, Lutz, marmonna Gilbert. Je veux juste m'assurer que ce n'est pas cassé.

— Ça ne l'est pas, fit-il.

Les yeux de Gilbert se levèrent pour rencontrer ceux de son frère, un rictus dubitatif sur le visage.

— Ah ! Tu en es sûr ? Tu peux le bouger ?

Il remua son doigt avec un air disant « tu vois, je te l'avais dit ».

— Très bien. Je te crois, fit-il.

Il leva la main, ébouriffant les cheveux de son frère, et ajouta :

— Juste… Promets-moi juste que tu ne me réveilleras plus comme ça, d'accord ? Tu peux me jeter de l'eau au visage, ou n'importe quoi d'autre, même du café chaud. Je ne serais pas en colère. Tu me promets ?

Ludwig hocha la tête puis baissa rapidement la tête vers le sol, essayant de cacher le souvenir vague qui vacillait derrière eux. Ça c'était passé il y a deux ans. Quand il l'avait emmené à Berlin. Réveillé, il avait secoué son frère, voulant se faire réconforter après le cauchemar qu'il venait juste d'avoir. Au lieu de cela il avait été confronté à Gilbert tordant son bras derrière son dos et l'épinglant conte le matelas. Quand il avait réalisé ce qu'il faisait, Gilbert avait pleuré et étreint son frère, le berçant et rejetant la faute sur les cauchemars. À l'époque, Ludwig ne pensait pas les adultes capables d'avoir des cauchemars, mais il était trop effrayé pour s'en enquérir. Mais à présent, avec les deux ans de plus jusqu'à ce qu'il devienne adolescent, et seulement sept jusqu'à l'âge adulte, il devait savoir si les rêves qui le harcelaient quand il était petit s'attarderaient jusqu'à ses dernières années. Si Gilbert continuait d'avoir des cauchemars, en aurait-il, lui ?

— Ce… C'était encore les cauchemars ? demanda Ludwig, relevant les yeux pour rencontrer ceux de son frère.

Gilbert l'étudia un moment.

— Oui, dit-il.

— C'était la guerre ?

Une ombre passa sur son visage. Il pouvait mentir. Un mensonge simple d'un seul mot. Dire seulement « Oui ». Il pouvait mentir et dire que c'était la guerre. Lutz ne saurait jamais. Mais la pensée de mentir à son frère, après tous ce par quoi ils étaient passés, laissait un goût amer sur sa langue. Pourtant, il y avait certaines choses qu'il ne devait pas savoir. Pas encore.

Il fit un compromis et se fixa sur un « Entre autres choses » comme réponse, offrant à Ludwig un petit sourire conciliant.

— J'ai toujours cru que les adultes surpassaient leurs cauchemars. De quoi tu rêves ?

Un étau quelque part près du nombril de Gilbert se resserra douloureusement et son sourire vira en une grimace.

— Tu es trop jeune pour savoir. Maintenant dépêche-toi ou tu seras au retard.

Ludwig savait que lorsque le visage de son frère se fermait comme ça il ne servait à rien d'insister, mais alors qu'il hissait son sac sur son épaule, il ne put s'empêcher de s'interroger. Il n'avait pas beaucoup de souvenir de sa vie de bambin, mais il pouvait se souvenir de la première fois qu'il avait entendu le nom de « Gilbert », et voyait encore sa mère sanglotant au-dessus de la photo d'un garçon aux cheveux blancs.

Il y avait alors un vide. Un vide entre la naissance de Ludwig et le début du service militaire de Gilbert. Un vide qui aurait dû être comblé par un homme aux cheveux blond-blanc, avec un rire reconnaissable entre tous. Il savait ce qu'était Gilbert. Il était son frère. Il ne savait juste pas qui il était, à quoi sa personnalité ressemblait. Il n'avait jamais eu la chance de le demander à sa mère avant sa mort. Il avait interrogé son oncle, quand la première lettre était arrivée, presque deux ans après que la guerre se termina. Alors qu'il demandait encore et encore qui était Gilbert, il prenait conscience du vide grandissant. Peu importe combien de fois il avait demandé ce qu'il faisait avant la guerre, il n'avait jamais reçu de réponse. D'après ce qu'il savait de son passé (que son père était mort avant sa naissance, que Gilbert avait lâché l'école pour aider la famille), d'après les rumeurs en villes et le nom par lequel son oncle l'avait appelé quand il était saoul, le garçon avait rassemblé les pièces pour se faire ses propres réponses.

Gilbert se leva et mena son frère à la porte. Ludwig jeta un dernier regard à son frère avant de partir. Malgré le sourire à-demi sincère d'aurevoir qu'il lui offrait, son visage restait impassible.

Après l'avoir vu partir, Gilbert ferma la porte dans un bruit étouffé. Il s'y appuya quelques instants, fermant les yeux. Il détestait mentir à son frère comme il avait détesté mentir à Roderich la nuit dernière…

Eh bien, ce n'était pas entièrement vrai. Il n'avait pas exactement menti, il lui avait seulement dit ce qu'il devait savoir. Il avait peut-être omis certaines parties, rendant ce qu'il disait plus vrai, cela lui avait au moins valu une petite faveur. Peut-être qu'avec le temps, il serait capable de lui dire la vérité. Mais pas encore. Pas après trois ans d'absence. Pas quand leur relation pouvait être rétablie. Roderich était en colère. Il avait tous les droits de l'être. Il n'allait pas le nier ou s'attirer plus de sympathie en révélant chaque détail de son passé triste et tordu.

Il ouvrit les yeux, se détachant de la porte. Il récupéra la cafetière sur la cuisinière et se versa une tasse, prenant un siège dans la cuisine près de la fenêtre, à la petite table usée. Une brise automnale se faufilait à travers la fente de la fenêtre, frôlant les bras de Gilbert. Il l'ouvrit plus, respirant l'air frais, s'installant à table et allumant une cigarette.

Ses yeux étaient secs. Ils le démangeaient de fatigue. Le démangeaient à cause de la nuit tardive au club de Roderich, à cause du sommeil troublé provoqué par ses rêves-souvenirs.

Il grogna. Il ne voulait juste pas penser à ça maintenant. Il leva la tasse fumante, l'amenant contre ses lèvres et inhalant les vapeurs alors qu'elles humidifiaient ses yeux fatigués.

Il pouvait se souvenir d'un temps où il ne buvait pas de café et un temps où il ne fumait pas. Et il pouvait se souvenir de quand il avait commencé…

Il avait perdu sa virginité à l'âge de 17 ans. Ce n'était pas par rébellion. Ni sur un pari. Ni sur un désir stupide de prouver qu'il était vraiment un homme avant d'être légalement déclaré comme en étant un. C'était par amour. Un amour dévoué, aveugle, naïf. De l'amour pour un homme à la fois digne de confiance et admiré.

Déjà à l'époque où il avait l'âge de Ludwig, il savait qu'il était différent des autres garçons, bien que pour lui, c'était une chose naturelle de l'être. Ce n'était pas comme s'il détestait complètement les filles, il ne les trouvait juste pas physiquement attractives. C'était bien de discuter et c'était tout. S'embrasser ou se marier était hors de question, chose dont sa mère rejetterait plus tard la faute sur son incapacité à conserver la religion dans la famille et sur une surabondance de surprotection. Il lui accordait ce dernier point, même s'il ne pensait pas que cela l'avait amené à être gay. Il était le premier à admettre qu'il avait été gâté toute son enfance, s'amusant pendant dix-sept ans comme un enfant unique. Son père était un employé d'usine, sa mère une couturière. Ses parents accordaient de l'importance à l'éducation, et chaque centime qu'ils gagnaient était investi dans la bonne éducation de leur fils. Plus tard il fit bon usage de leur argent qui avait été mis sur un compte épargne. Il eut du mal à passer la grammaire, l'anglais et le français. Il trouva la littérature incroyablement facile, si pas incroyablement sans intérêt. Les mathématiques étaient de loin sa meilleure matière, avec la géographie, mais il avait toujours eu un intérêt pour les cartes. L'histoire fut complètement abyssale. Tout ce que le professeur faisait était de lister des noms et des dates, et attendre d'eux qu'ils soient d'une façon ou d'une autre automatiquement significatifs pour le reste de la classe, sans fournir aucun contexte réel pour leur compréhension. Il ne voyait aucun intérêt à retenir des dates et des noms qu'il considérait comme totalement inutiles.

Au cours de la seconde partie de la dernière année d'école, le professeur d'histoire qui lui avait enseigné pendant les sept années passées prit sa retraite et un jeune remplaçant fut engagé pour le poste. Le professeur, Herr Grossman [A], sortait tout juste de l'université, pas plus âgé d'une dizaine d'année de plus que sa classe, et était l'opposé exact de son ancien professeur dans sa manière d'enseigner. Gilbert et le reste de la classe en vinrent rapidement à l'admirer.

Il parlait de la chute de Rome comme s'il avait été là pour la voir. Quand il avait décrit la guerre franco-prussienne, la classe pouvait entendre les cliquetis de métal et les explosions de l'artillerie. L'histoire rivalisa bien vite avec les mathématiques et la géographie comme la meilleure matière de Gilbert. Mr Grossman ne leur enseignait pas seulement l'histoire, il leur enseignait les relations humaines, la science, l'économie, la politique, la stratégie militaire. Il leur apprenait comment ces facteurs combinés influençaient l'histoire, et il faisait partie d'un groupe de garçon qui trainaient après le cours, discutant avec lui, voulant en apprendre plus, pour détailler la leçon du jour.

Son admiration avait doucement viré en désir dès le début de sa dernière année scolaire. Il attendait ces moments après les leçons. Même si Gilbert était entouré d'une demi-douzaine de ses camarades de classe, il avait une façon de parler à chaque garçon qui le faisait se sentir comme s'il était le seul étudiant de cette matière. Il savait qu'il se trompait probablement, mais il ne pouvait s'empêcher de penser que l'attention de Herr Grossman semblait s'attarder toujours un peu plus longtemps sur lui. Ça faisait quelque chose de drôle dans son ventre. Faisait s'accélérer son pouls et accrochait son souffle. Et cela arrivait à chaque fois. Mais avant qu'il ne puisse déterminer si cette nouvelle fascination n'était qu'une fantaisie passagère ou quelque chose de plus profond, sa vie changea drastiquement.

Il se retrouva soudain dans le rôle de chef de la maison. Son père mourut soudainement et de façon inattendue en novembre, un peu plus d'un mois avant la naissance de son second fils. Gilbert ne retourna pas à l'école après les funérailles. Ses parents n'avaient pas d'économies et sa mère ne pouvait pas subvenir aux besoins de la famille avec son salaire seul.

Ce serait un mensonge de dire qu'il n'éprouvait pas de ressentiment à avoir à quitter ses études en dernière année. Gilbert, à contre-cœur, tourna le dos à son ancienne vie étudiante pour endosser le rôle d'employé d'usine. Il pensait qu'il l'avait quitté pour toujours, jusqu'à ce qu'une chance se présente sur le trottoir à l'extérieur de son appartement, lui prouvant que quelque chose n'allait pas.

C'était un soir de janvier froid et mordant. Le vent frottait ses joues rougies et fraiches tandis qu'il se frayait un chemin à travers les rues boueuse. Gilbert avait les épaules baissées, les mains enfoncées bien profondément dans les poches de son manteau et le visage baissé contre le vent piquant.

Il ne vit pas l'homme, alors qu'il tournait pour monter les escaliers de son immeuble. Il courut droit vers lui.

L'homme lâcha un « Oumpf ! » étouffé de surprise.

Il leva les yeux, s'arrêtant à mi-chemin dans une excuse hâtive. Il connaissait cet homme. C'était Herr Grossman qui se tenait devant son immeuble.

— Qu… Qu'est-ce que vous faites ici ? dit Gilbert, le froid et le choc faisant sonner ses mots plus fort qu'il en avait l'intention.

Herr Grossman cligna des yeux, légèrement outré, puis, reconnaissant le jeune impudent, fit :

— Gilbert ? Qu'est-ce que tu fais ici ?

— Je vis ici, dit Gilbert, tapant des pieds pour contrer le froid rampant dans ses bottes.

— Oh, fit-il, quelque peu ragaillardi.

Puis il secoua la tête, semblant revenir à lui.

— O-Oh, bien ! J-Je… Je reviens d'une visite à un ami, qui vit juste par là.

Il fit un geste derrière lui vers la ville.

— Mon appartement n'est pas loin d'ici en fait, donc… Pardonne-moi, dit-il soudainement. J'ai été plutôt impoli. Comment tu vas ? Je ne pensais pas…

— Est-ce qu'on peut aller à l'intérieur ? fit Gilbert.

Ses yeux larmoyaient à cause du vent, et un sentiment étrange s'installait dans son ventre. Un mélange d'excitation et d'embarras, qui le faisait légèrement frissonner. Le froid n'arrangeait pas non plus les choses.

— Oh ! Bien sûr.

Ils se réfugièrent dans le bâtiment, s'arrêtant aux escaliers.

— Alors, dit Herr Grossman en frottant ses mains gantées entre elles. C'est un peu plus chaud ici, oui.

Un sourire nerveux étira les coins de sa bouche.

— Comment vas-tu ?

— Bien, dit Gilbert, retirant sa casquette de sa tête et la fourrant dans une poche de son manteau.

— Je dois dire – et s'il-te-plaît, pardonne-moi si ça sonne trop effronté – mais quand j'ai entendu… Quand les administrateurs m'ont dit que tu ne reviendrais pas, j'avoue que j'ai été plutôt contrarié. Egoïste, je sais. Mais tu étais l'un de mes meilleurs étudiants, si ce n'était pas LE meilleur.

— Ouais, eh bien, je n'étais pas exactement ravi à ce propos non plus. Mais certaines choses arrivent, dit Gilbert, une pointe d'amertume dans la voix.

Le sourire de Herr Grossman retomba. Il fit un mouvement maladroit, comme s'il allait le réconforter, mais se retint.

— Je sais, dit-il. Je déteste juste… J-Je veux dire avec un esprit comme le tien… Le laisser seulement dépérir devrait être un crime. S'il y avait un moyen de…

Il s'interrompit, l'étudiant un moment. Puis ses yeux s'élargirent, tandis qu'une idée le prenait. Il dit :

— Eh bien, peut-être qu'il y a quelque chose que nous pouvons faire. Ce ne serait pas des études formelles, mais ce serait un moyen de garder aiguisé un esprit comme le tien. Ma femme va au café faire des rencontres pour sociabiliser tous les après-midis, et je viens juste de penser que nous pourrions faire quelque chose de similaire. Juste toi et moi. Bien sûr ce ne serait pas tous les jours, et cela inclurait seulement des sujets dignes d'une discussion académique, pas des potins auquel les femmes s'adonnent.

L'étrange sensation dans son ventre commença à se dissiper, se propageant à l'intérieur de lui, le réchauffant, pendant qu'il écoutait son professeur. La chance de retrouver un peu de son ancienne vie, sans parler des discussions individuelles avec le professeur qu'il admirait, était tentante.

— … Seulement un jour serait vraiment utile pour nous, disait Herr Grossman. Dis-moi, est-ce que ta famille est profondément religieuse ?

Gilbert renifla.

— Non. Mon père disait toujours « Le Seigneur se repose le dimanche, donc nous le devons aussi ». Il pensait que l'église était une perte de temps.

Le sourcil de Herr Grossman se leva et quelque chose dans ses yeux dansa. Sa bouche se tordit en un sourire presque concupiscent avant de se répandre en un sourire plein de dents.

— Ah, parfait ! Ton père et moi avons quelque chose en commun. Ma femme y va tous les dimanches et elle tente de me faire y aller. Mais puisque le dimanche doit être le seul jour où nous pourrons mener nos… leçons. Est-ce que l'on peut les appeler comme ça ? … Je suis sûr qu'elle comprendrait.

La chaleur grandissante dans la poitrine de Gilbert s'arrêta soudainement.

— Je vais devoir demander à ma mère.

Le sourire de Herr Grossman faiblit.

— E-Elle a toujours été… surprotectrice… avec moi, ajouta rapidement Gilbert, comme explication. J'ai été son seul garçon pendant longtemps.

— Oh aller, Gilbert. Tu es chef de famille. Tu n'es plus un garçon, peu importe ton âge.

Son cœur, quelque peu allégé par la confiance de son professeur, retomba encore. Il lui restait tout de même à demander…

— Hé ! Fit-il, frappé par une idée. Pourquoi est-ce que vous ne lui parleriez pas ? Je suis sûr qu'elle dirait oui de toute façon mais je parie qu'elle aimerait vous rencontrer, et… Eh bien, vous êtes vous et parfaitement convenable et ce n'est pas comme si vous n'étiez pas déplaisant et… Et…

Oh, Dieu, qu'est-ce qu'il disait ? Les mots coulaient de sa bouche comme s'il était un écolier empressé.

Heureusement il fut sauvé de tout embarras par un sourire indulgent de Herr Grossman.

— Bien sûr ! dit gaiement le professeur.

Gilbert rayonna, tourna les talons, et ouvrit le chemin vers son appartement au second étage.

oOo

Herr Grossman fut bien reçu par Mme Beilschmidt, qui se sentait coupable d'avoir eu à retirer son fils de l'école, et ce fut réglé. À partir de cette semaine, Gilbert passerait les dimanches après-midi instruit par le professeur dans un café proche de l'appartement de ce dernier.

Il n'était pas un buveur de café mais ne voulait pas l'admettre devant Herr Grossman, qui y semblait entièrement addict. Il était encore en train de s'étouffer avec sa première tasse lors de leur première rencontre, tandis que le professeur en était déjà à son troisième. Il remarqua son dégoût et lui commanda un cappuccino aromatisé à la cannelle.

Gilbert sourit timidement, baissant la tête pendant qu'il prenait une gorgée de la boisson mousseuse.

Herr Grossman rit.

— Tu as…

Il mima de s'essuyer quelque chose sur le nez.

Les joues de Gilbert brulèrent. Ses efforts pour impressionner son ancien professeur échouaient. Il ne pouvait pas boire du café sans grimacer et il ne pouvait pas boire du cappuccino sans s'en mettre partout sur le visage comme un enfant de trois ans. C'était embarrassant…

Il leva la main, mais Herr Grossman avait déjà sorti un mouchoir et l'avait manœuvré pour essuyer la mousse sur son nez. La main de Gilbert effleura la main du professeur – accidentellement, il en était sûr – tandis qu'elle revenait pour s'enrouler autour de son mug. Les yeux d'Herr Grossman se levèrent au toucher et verrouillèrent son regard, le soutenant pendant une seconde qui s'étira à l'infini. Le sentiment étrange revint dans son ventre, se tordant lorsqu'il reprit son souffle, une rougeur chaleureuse grimpant dans son cou. Il essaya de ne pas s'éloigner, certain que ses pensées étaient visibles sur son visage.

Herr Grossman éloigna le mouchoir, et on aurait dit que le moment était brisé, mais alors il fit quelque chose qu'il ne pouvait décrire que comme inattendu. Alors qu'Herr Grossman tendait la main pour attraper son café, le bout de ses doigts effleura le dos de la main de Gilbert. Il avait regardé son professeur, attendant une sorte de confirmation, mais il avait détourné les yeux.

Le professeur l'avait ramené chez lui peu après ça.

Ils marchaient en silence dans les rues désertes de l'hiver, les lumières jaunes des bâtiments qu'ils dépassaient flamboyaient chaudement dans le crépuscule sombre.

Il accompagnait Gilbert jusqu'à son immeuble, s'attardant un moment à l'intérieur, aux escaliers.

Les odeurs de dîners cuisinés dans le hall et les bruits étouffés des appartements pouvaient être entendus, leurs occupants clairement concentrés sur leurs affaires. Personne ne venait et personne ne partait. Et cela lui fit réaliser combien ils étaient seuls ici.

Une question brûlait dans l'esprit de Gilbert. Il se demandait s'il avait dépassé la ligne… Bien qu'il soit certain d'avoir touché sa main par hasard… Et peut-être qu'il interprétait trop dans le regard qu'ils avaient partagé, mais il était certain que le professeur lui avait caressé la main…

Herr Grossman, je, commença-t-il, voulant poser des mots sur sa question mais complètement incertain de quoi dire.

— Gilbert, s'il-te-plaît, fit-il d'une voix calme. S'il-te-plaît, appelle-moi Friedrich. Je crois que nous pouvons écarter les formalités.

Il remarqua qu'il souriait légèrement pendant qu'il le disait.

Friedrich plaça une main sur l'épaule de Gilbert, puis tendit un doigt pour tracer son menton, son doigt trainant le long de la courbe de sa lèvre inférieure.

Son ventre se contracta, manquant de prendre le dessus sur lui, le rapprochant de l'homme qu'il adorait dans sa jeunesse aveugle.

Quelque part, au loin, une porte grinça. Le son, résonnant bruyamment dans ses oreilles, le ramena à ses sens. Herr Grossman s'était déjà détourné.

— Je te vois dimanche prochain, Gilbert, lui rappela-t-il par-dessus son épaule.

Il marcha vers la porte du couloir, alors qu'une femme âgée chargée de sacs entrait.

[A] Herr = Monsieur en allemand


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