Ouais je l'avoue, j'ai pas reçu de review sur les deux premiers chapitres alors j'ai pas posté. Mais c'est pas sympa pour les visiteurs fantômes ...
Gumi entra fébrilement le code sur le panneau à l'entrée de l'immeuble. Quand le système électrique l'informa de la validité des numéros avec un bruit fatigué, elle poussa la lourde porte grinçante. Elle la laissa se refermer derrière elle dans un claquement. Avec des gestes pressés et maladroits, son doigt appuya sur le bouton de l'ascenseur. L'engin gémit bruyamment et les portes s'ouvrirent dans un soupir. À l'intérieur, une odeur stagnante de saleté donnait des nausées, l'odeur d'un endroit qui n'avait pas vu un balai ou un aspirateur depuis trop longtemps. Gumi entra, serrant fort contre elle son sac de cours. Les portes se refermèrent avec difficulté, et l'ascenseur monta. Elle avait demandé le terminus, le dernier étage, qui arriva horriblement lentement. À ses débuts dans l'ascenseur, elle avait toujours peur que la machine lâche tellement elle était vieille et rapiécée. Mais avec l'habitude, on comprend que ça ne risque pas, et que de toute façon, ce n'était pas grave …
Sortie de l'ascenseur en lâchant un long soupir de soulagement – c'est toujours ça de savoir qu'on vivra un jour de plus –, elle traversa rapidement le couloir à sa droite en faisant attention de ne pas faire de bruit, tout en restant à l'écoute de la vie monocorde des appartements : un couple qui se dispute, un bébé qui crie, une adolescente capricieuse qui gueule, un métaleux enragé qui se défoule sur sa musique, etc … Des gens. Toujours des gens banals. La vie dans le 35ème immeuble de la Zone B de Babylon n'est pas plus différente que tous les autres, que ce soit dans la Zone B, A ou C. Monocorde, amère, dure. Des briseurs de rêves. Gumi grimaça. Pourtant, il existait bien plus bas. Le bidonville, réputé pour sa déchéance, sa saleté, les gens pieds-nus qui marchent dans la boue, l'eau froide stockée dans les seaux pour laver des enfants qui toussent parfois plus que tous les malades d'un hôpital, les adultes avachis sur eux-même, courbés, frottant des chaussures, lavant des patates noires, essayant de faire tenir leur maison comme ils pouvaient. Essayant de faire tenir leur seul salut. Gumi y était allée là-bas. Ça l'avait frappée, elle avait toujours pensé que ces personnes étaient plus haut que eux. Mais non. Ils vivent dans la peur, de la police, des gens travaillant pour la ville, la droiture. Oui, ces gens courbés avaient peurs de ceux qui se tenaient droits. Peur. C'était le seul mot qu'elle avait retenu en voyant leurs expressions atterrées, effrayées …
Arrivant au fond du couloir, elle quitta amèrement ses pensées. D'un geste huilé par l'habitude, elle activa la poignée d'une porte délabrée, plus petite que les autres. La poignée bloqua. Un vieux qui était sorti sur le seuil de son appartement et regardait la lycéenne rigola. Gumi lâcha un gémissement plaintif en essayant une nouvelle fois, secouant la porte qui craquait.
« C'est ça p'tite, se moqua le vieux avec une voix rauque, casse c'te porte, que les proprio aient une bonne raison d'vous virer ! »
Elle lui lança un regard noir. La porte s'ouvrit finalement. Elle était lourde, mal placée sur ses gonds, et raclait le plafond de la minuscule salle qui faisait à peine 4m². Des sacs plastiques traînaient, des sacs de ciment étaient percés, rendant l'air étouffant, des caisses de bois bouchaient le passage. On avait demandé à mettre tout ça dans cette salle précisément pour les embêter. Enfantin. Elle referma la porte derrière elle, se retrouvant dans le noir, mais trouva sans mal l'échelle grinçante de métal froid au fond de la pièce.
À Babylon, il ne faut jamais espérer sortir au dehors d'une pièce sentant le renfermé pour respirer de l'air pur, ou 'prendre un grand bol d'air frais'. L'air y était encore plus saturé. Gumi regretta presque l'odeur fétide de l'immeuble quand sa tête passa la trappe en haut de l'échelle, happée par des relents chauds, lourds. Des baraques. Une extension vers les airs, puisque celle à l'horizontale était freinée. L'installation des baraques sur les toits était un phénomène que 85 % des bâtiments à toit plat des Zones de Babylon connaissaient. Elle se releva, prit une bourrasque putride en pleine face, toussa, essaya d'aller contre ce courant de vent, mais il s'arrêta instantanément et elle partit en avant. Avec un cri, les 50 étages semblèrent se tordre avec elle. Quelqu'un la ceintura par la taille, avec un rire, et la remit sur pies loin du bord du toit.
« Megpoid, tu te fais avoir à chaque fois ! Tu n'es plus nouvelle pourtant ! »
Non, elle n'était plus une nouvelle. Parce que ça faisait voilà sept ans que ses parents étaient morts, en se battant contre le projet d'élévation de la ville, et qu'elle était contrainte de vivre avec sa tante dans les baraques. Mais sa tante était morte. Elle était tombée. Peut être désirait-elle la rejoindre, elle et ses parents, quitter cette vie sans futur. Mais elle ne pouvait pas. Après un bref remerciement, elle zigzagua entre les petits feus, les affaires entassées, les linges étendus dans la minuscule allée, pour atteindre sa 'maison'. La porte était un morceau de bois. Elle le soulève, rentre, le remet en place. Elle ne pouvait pas, et c'est sa batte de baseball qui le lui criait, là, posée sur la seule table bancale de l'endroit. Elle avait oublié de la ranger, tiens …
Le temps de se débarbouiller sommairement, faire les deux trois choses demandées pour le lendemain à l'école, et elle put saisir sa batte. Les Matryoshkas avaient encore fait du zèle, quelqu'un devait payer.
Cette nuit là, Babylon grouillait. Elle ne grouillait pas d'activité, ni de foule. Elle grouillait. Silencieusement. Tous les gangs s'agitaient depuis plusieurs jours. Les tensions ministérielles, le Tournoi qui approchait avec la nouvelle parade des masques Tengus, mais surtout elle grouillait au rythme des battements de cœur des Matryoshkas. Hier soir, ils avaient réussis à gagner le respect apeuré des habitants de Babylon. Leur massacre s'était répercuté comme une sono balançant un son pétant dans une salle cloîtrée, par vagues. Vagues de terreurs. Maintenant, à partir de 21h les rues sont vides. On peut dire que les boites de nuit font faillites …
Luka tourna à l'angle d'une rue en pestant à voix haute. Salop … ! Elle rageait ouvertement contre son adorable partenaire qui lui avait été assigné, étant 'nouvelle'. Adorable partenaire qui avait disparu alors qu'ILS devaient se rendre au QG pour une intervention d'Atchii. Elle était sûre qu'il s'était fait choper par un lovey-dovey, c'était obligé, le connaissant … Elle évita de penser que l'énergumène était censé être son supérieur. Une rue, puis une autre, un chien sauvage, quelques gangstas qui reculèrent en la voyant approcher. Atchii avait 'activé' les Matryoshkas suivant ça la plupart se transforment sans trop comprendre. Peu arrivent à y résister … Donc, quand Luka entama la rue Pitch Black, un vent de panique y souffla. 'Faut dire que les gens commencent sérieusement à avoir peur des peaux blafardes, même dans les gangs. Un soupir. L'idiot flirtait avec deux poupées en plastique, un gangsta darky avec des cheveux flashys et … un wonderlander. Non mais je rêve ! Les Wonderlanders. Les ennemis des Matryoshkas. Valeur peu sûre de l'esthétisme - qui règne pourtant en ville -, rarement présents aux manif' Tengus ou Parade, complètements fêlés, totalement inhumains. Souvent pétés, drogue ou alcool, ou les deux … En vouant un culte à la Panda Hero – laquelle ne les calculait pas – ils avaient déclaré ouvertement la guerre. Fiers de leur inhumanité continuelle, ils abordaient des vêtements multicolores, et improbables, et un arc-en-ciel peint sur la joue. Nyan-catisme ou mouvement homosexuel ? Luka hésitait.
« 'Chigo, murmura-t-elle à l'oreille de son binôme, la chef a été claire, elle veuttous nous voir …
- MatryYYyoshkaaaaaaA ! » baragouina le wonderlander en la pointant du doigt.
Tiens, il est bourré.
«Ehbien Meg, susurra le Chigo en tirant sur le col du débardeur de Luka pour avoir une meilleure vue sur sa poitrine (chose PARFAITEMENT normale, convenons-en), on s'est fait surprendre par l'Appel ? »
L'Appel, la Transition, l'Activation … chacun ses termes.
« Les Remote Control vont noter ton absence …
-Ou la tienne ! »
Et il lui mima un baiser avant de se téléporter. Le gansgta sursauta, les lovey-doveys s'éloignèrent dédaigneusement en balançant les hanches. Luka se mit à détester sa capacité mentale à pouvoir bouger un caillou.
Elle se mit en marche, furieuse, vers l'autre côté de la ville.
⁂
La baraque était pleine. La cour aussi. Des roues rouillées ont été ramenées du cimetière pour faire office de chaises. Tous levaient le nez vers l'immeuble désaffecté jouxtant de trrrrès prés leur QG. Au 7ème étage, on entrevoyait des cheveux verts opaline virevolter dans les relents d'air. Les jumeaux bruns aux voix impossibles étaient postés au 3ème. Le haut-parleur émit un clic, suivit d'un court bruit aigus.
⁂
« Sors du Quartier. J'arrive. P.H. »
Luka soupira en relisant le court SMS.
Elle avait courut pour rien …
⁂
KRRRCHHHH
« Ici la chef …
- MATRYOSHKAAAAAAS, hurlèrent une centaine de personnes avec hargne.
- Ce n'est une nouvelle pour personne, continua-t-elle sans faire attentions aux cris, la dernière mission est une écrasante réussite. Le futur maire humilié et traumatisé, nous l'avons à nos bottes. La prochaine fois, nous frapperons plus fort … TRÈS fort. Mais pour le moment, nous devons semer la zizanie autre part, d'une autre façon … En gagnant le Tournoi. »
Cris d'exclamation. Murmures de réprobation. Atchii se pencha soudainement sur ses troupes, un pied posé sur le rebord de la large fenêtre effritée.
« NE ME DITES PAS QUE VOUS AVEZ PEUR DE CETTE PUTAIN DE BASEBALLEUSE !
- Hep ! »
Un violent courant d'air décrivit un cercle, virant les Matryoshkas se trouvant à l'intérieur. La Panda Hero tapota sa batte sur son épaule, frottant son nez.
« C'est vexant ! scanda-t-elle en fixant Atchii, ils devraient avoir plus que peur. T'éduques mal tes troupes ! »
Les Remote Control, qui avaient sursauté avec une telle synchronisation que c'en était marrant, se perchèrent juste au bord de leur étage, attendant les ordres. La Panda Hero, seule, au milieu de tous les Matryoshkas. C'était jouissif ! Avec un dernier signe dédaigneux, la chef disparut dans le bâtiment.
« Trop supérieure pour me parler, hein ? »
Autour d'elle, les matry' commencèrent à avoir des sourires déments.
