Les courants d'air putrides s'insinuaient entre les piles de pneus, relevant de légères nuées de poussière, le tout donnant un air macabre au lieu. Le cimetière de pneus, jouxtant la décharge et les bidonvilles de près, n'avait – de toute façon – jamais été excessivement aguichant. Mais ce qui faisait le plus froid dans le dos, c'était les ruines. Ce qui donnait à la Zone B toute leur ambiguïté. Au beau milieu de carcasses de voitures et de tas de pneus pétés s'élevait ces immeubles inachevés, énormes géants de pierres aux ventre crevés. Souvent, on les voyait entourés d'une brume lactée qui s'accrochait machinalement aux murs déchiquetés des vieux bâtiments. L'endroit fut définitivement nommé comme infréquentable quand les Matryoshkas s'y installèrent. La baraque est constituée de planches pourries, de pneus de différentes tailles, de larges morceaux de plâtre, et de longues barres de métal rouillé. À la fin de sa construction, qu'on disait avoir été faite par Atchii' et les Remote Control, le petit bâtiment avait été repeins en rouge. Une tache rouge, violente, au milieu du gris froid, beige monocorde des bâtiments, au milieu du noir sale des pneus, et au milieu de la brume couleur blanc cassé, crue.
Peindre la baraque fut un véritable massacre. Les pots furent jetés au pur hasard sur les murs, éclaboussant même les ruines jouxtant. Mais à ce jour la peinture était abîmée, écaillée, griffée, déchirée, pendante aux morceaux de bois moisis. Définitivement, un endroit glauque ….
Ce qui colorait le parterre de rouge n'était plus le produit chimique qui attaquait tout ce qu'il touchait et qu'on appelait « peinture », mais du sang. C'était un véritable carnage. Corps gisant à terre, le nez éclaté, les membres dans une position improbable. Du haut de son perchoir improvisé – un immeuble voisin qui avait encore son toit -, Atchii jaugeait la scène.
« C'était couru d'avance … » remarqua-t-elle d'une voix dénudée de sentiments.
Les matryoshkas étaient défoncés. Au sens propre. Ils gémissaient, la gueule dans la poussière, pissant le sang ils étaient vraiment pitoyables. Au milieu du carnage, la Panda Hero frottait ses vêtements couverts de poussière, impassible. Elle n'était pas blessée. Elle n'avait pratiquement pas bougé … Tournant sur elle-même, elle remarqua avec un rictus moqueur que les Remote Control avaient déserté.
« Bande de lâches … »
Puis elle avait disparu, laissant les Matrysohkas à l'amour propre brisé se dépatouiller dans leur propre merde. C'était pas à elle de faire le ménage …
Miku se mordit violemment le bout du pouce, penchée sur son portable. Elle tapotait sur l'écran de l'android à une vitesse surhumaine, les yeux rivés sur sa petite source lumineuse. Le message prit forme, lentement, s'écrivant par à-coups, par les mots qui se formaient, s'écrivaient automatiquement sous la maîtrise de l'intelligence artificielle. La douleur aigu qui émanait de son doigt à mesure qu'elle mordait plus fort la fit grimacer, et un filet de sang finit par venir épouser les formes de ses lèvres. On lui tapa sur l'épaule. Elle sursauta, lâcha son doigt, et ses yeux reprirent une lueur normale.
« Miku, marmonna Rin Kagamine entre ses dents, t'es malade !? Ça va pas d'activer les matry ?
- Heureusement qu'il y avait peu de personnes aux alentours, continua son frère, on se serait fait griller …
- Ah ! s'exclama l'intéressée avec surprise, je n'ai pas remarqué …
- Il faut faire attention, s'adoucit la jeune fille blonde en s'asseyant sur la marche à côté de son amie, il ne faut pas ça devienne une habitude … C'est à cause du Tournoi ? »
Miku détourna les yeux, revenant sur son téléphone. Ses épaules semblèrent s'affaisser.
« C'est vraiment étrange, remarqua Len en s'asseyant de l'autre côté de l'idole, quand tu es au lycée, tu changes catégoriquement de caractère … »
Pour toute réponse, elle lui lança un regard des plus noirs, à en faire froid dans le dos.
« Il faut jouer la comédie, siffla-t-elle après un moment, mettre un masque … »
Elle se releva, et son visage retrouva un léger sourire.
« Que ce passerait-il si tous les élèves savaient que Miku Hastune n'est autre que la froide et irascible chef des Matryoshkas ? »
⁂
« Hey ! Hey, Circus Monster ! »
Luka se retourna vivement, fusillant du regard les cons qui se moquaient d'elle avec leurs mimiques grossières explicites, leur mettant une dérouillée mentale. Blasée, elle referma son cahier, rangea son portable, rangea ses longs, longs cheveux roses et quitta son muret. De toute façon, les cours allaient commencer. Sans plus perdre de temps, après un geste vulgaire elle passa les grilles du lycée.
La cloche sonna.
⁂
Gumi, tête baissée, descendit les escaliers, tenant contre elle son livre de Japonais. Elle faisait tout pour se concentrer sur ses pieds, et seulement ses pieds. Les ragots de l'école faisaient parler les pipelettes, et comme s'il y avait une invasion de commères, on n'entendait parler que de l'incident de la veille … « Pauvres Matryoshkas », disait-on. Elle s'en fichait, au fond, mais c'était … Chiant.
Lorsque Gumi arriva dans le hall, quelques dizaines de têtes de cons se tournèrent vers elle, faisant fuser les railleries. Il était 10h, certains passaient la porte de verre pour commencer les cours, d'autres sortaient, profitant d'une brève de quelques heures. La lycéenne aux cheveux pimpants se dirigeait vers la liberté, lorsqu'elle sentit quelques chose lui faucher la cheville un croche-pied. Un bruit sourd de masse s'écrasant au sol, et les rires stridents le précédèrent. Gumi avait amortis la chute avec ses bras, et s'étalait maintenant de toute son long sur le ventre. Alors qu'elle se relevait, à quatre pattes, on poussa une autre personne sur elle – qui rentrait cette fois. Les deux filles se télescopèrent en embrassant le sol, formant un medley de cheveux verts, et roses, nourrissant la symphonie de rire crissant. Après une paire de regards noirs, elle se relevèrent et repartirent chacune de leur côté.
Habituées …
⁂
Miku était l'idole du lycée. Jeune fille en fleur à la taille fine, et aux longs cheveux de soie bleue, tout le monde l'appréciait. Elle était gentille, souriante, enjouée, elle était intelligente, elle chantait avec la voix d'un ange, elle n'avait que des qualités. Tous les élèves voulaient pouvoir la côtoyer, être son ami. Rin et Len Kagamine ne se séparaient jamais d'elle. Deux jumeaux espiègles aux cheveux d'or, qui chantaient aussi.
Gumi était « la sale », des bruits courant comme quoi elle vivait dans une baraque. Heureusement, ils ne savaient pas « où », les parents crieraient au scandale. Luka, surnommée Circus Monster, était sa sœur de brimades à cause de sa langue de vipère et de son sale caractère, qui prenait le dessus sur ses qualités. Mais les deux ne traînaient jamais ensembles …
⁂
« Que disent les Matryoshkas ?
- Je suis contente, Chigo a eut un bras cassé et l'arcade sourcilières défoncée …
- Le Tournoi ?
- Aucune nouvelle d'Atchii, ni des Remote … »
En soupirant, Gumi étendit ses jambes en s'appuyant contre le tronc d'arbre. De l'autre côté, Luka garda le silence en réajustant une mèche de cheveux.
« Elle va le faire, déduisit la verte avec une mine sombre, même seule …
- Mais tu ne vas pas avoir peur de perdre quand même ?
- Elle est bien entourée … »
Silence … Luka poursuivit :
« Tu manges seule ce midi non ?
- Oui.
- Désolée … »
Gumi secoua la tête, signifiant qu'elle ne lui en voudrait pas.
⁂
Dans la classe 1 – B, les soupirs amoureux comblaient la salle de classe. Kaito Shion, professeur d'histoire, était le centre de toute l'attention. Jeune et beau, gentil et amusant. Il était seulement dommage qu'il soit déjà en couple. Parmi les soupirs amoureux se fondaient ceux de Gumi et Miku. Oui, parce que la sale avait eu l'honneur d'être dans la même classe que la trop connue Miku. Et elles n'avaient d'yeux que pour ce professeur. Elles se savaient immatures, mais elles s'en fichaient, après tout. Comme la moitié de la classe.
Seule Rin échangeait des coups de pieds ou des mots sur papiers pliés avec son frère, assis devant elle.
⁂
L'atmosphère était radicalement différente en 2 – A, où tout le monde étaient plongés dans un devoir surprise. Les dents s'entendaient grincer de mécontentement. Meiko, professeur de mathématiques, était assise en tant qu'impératrice suprême sur son bureau. Elle, elle n'était pas aimée, considérée comme une peste râleuse et gueularde. Les élèves plaignaient de tout leur coeur son mari. Dans la classe, seule Luka regardait un à un d'un air vague ses autres camarades perdus dans les miasmes d'un calcul. Son regard passa sur Gakupo, un type étrange, grand avec de longs cheveux violets en queue-de-cheval, ayant redoublé deux fois, mais stagnant continuellement à 6 de moyenne. Triturant nerveusement ses cheveux, lui aussi semblait avoir du mal. Son inspection classiale finie, la personne derrière elle donna un coup de pied dans sa chaise.
« Hey, Meg ! T'as oublié de me regarder, moi. »
Elle secoua la tête, exaspérée, marquant son dédain. Hashiya Ichigo, aussi connu sous le nom de « Chigo », rit en continuant de taper sa chaise. Longue journée annoncée …
Meiko et Kaito, donc très connus dans le lycée, sont aussi chargés des cours de chant.
⁂
À la fin du cours d'Histoire, Gumi rangeait rapidement ses affaires, heureuse que ce soit la dernière heure de cours. Elle allait pouvoir vaquer à ses occupations nocturnes. Mais alors qu'elle se levait en endossant son sac, une voix l'interpella. La verte serra les dents, espérant ne pas avoir à subir de nouvelles remarques acerbes. À son immense étonnement, ce fut Miku qui s'avança vers elle.
« Tiens, murmura l'idole de sa voix douce en tendant un livre de Japonais, tu l'as oublié quand tu es tombée, dans le hall. »
D'une main tremblante, elle reprit son livre, rouge de honte en sachant que Miku l'ait vu. Un merci difficile passa sa gorge serrée, totalement incompréhensible tellement il était bredouillé. Miku lui lâcha un immense sourire, puis repartit. Gumi n'en revenait toujours pas … En tant que Panda Hero, elle n'avait rien à envier à la petite chanteuse bleue, médiocre humaine. Mais sa situation sociale la rendait tellement enviable. Si seulement elle lui ressemblait !
Avec un coup de blues sur les épaules, la verte quitta la classe, tête baissée comme à son habitude.
« Alleeeeez, Meg ! gémit Chigo en susurrant, tu vas pas me faire la gueule parce que tu t'es faite collée ?
- Mais non, allons ! J'suis une fille tellement pas rancunière. » marmonna-t-elle entre ses dents en se dirigeant vers les rues aux alentours du terrain du Tournoi.
Le Chigo siffla de frustration entre ses dents, puis fit demi-tour. Luka esquissa un sourire. Enfin, elle s'était débarrassée de lui … Zigzaguant dans les rues, elle fendait difficilement la foule de la fin de journée en jouant des épaules. Finalement, c'était pas si mal d'être en matryoshka de temps en temps, juste pour voir la foule apeurée s'ouvrir sur son passage … Souffle coupé par la chaleur écrasante, elle rentra dans un bâtiment ayant une sale gueule. Un ancien hôpital désaffecté, s'elle avait bien compris … Dans le hall, une voix hurla de douleur, résonnant contre les murs d'une façon très apeurante.
« Gum-
- La ferme ! - la Panda Hero se pencha du haut d'une mezzanine au 2ème étage – Y'a toujours des gens qui suivent les autres. »
Ah. Elle a crié pour effrayer les fouineurs ? D'un bond souple, elle passa la rambarde et atterrit à côté de Luka dans le hall. Ses cheveux roses ébouriffés lui donnait l'air de se réveiller tout juste. D'une voix rendue rauque à cause du cri précédent, elle expliqua :
« Les Matryohskas comptent s'en prendre aux chiens de la Parade, pour se donner toutes les chances au Tournoi. Ils veulent gagner sans effort, et ça m'horripile. Que j't'en demande trop ou pas, il faut que tu fasses foirer l'opération. C'que j'aimerais aussi c'est que tu coinces les Remote Control, ils m'embêtent un peu. Suis-les, piste-les, découvre qui ils sont. C'est faisable ? »
Luka prit un air pensif tout en passant une main dans ses cheveux impossibles. Faisant comme si elle doutait, prenant une moue exagérée. Enfin avec un rire elle hocha affirmativement de la tête. La Panda Hero souffla un « Oh t'es bête ! » en la poussant de l'épaule. Si elles pouvaient être amies comme ça au lycée …
Luka la regarda partir en sautant d'étage en étage, sa silhouette fluette finissant par disparaître derrière une fenêtre. La rose venait de retourner dans la rue lorsque qu'une douleur aigus lui transperça brièvement la poitrine, aussitôt suivie d'un froid immense qui la glaça des pieds à la tête. Elle sentit le sang quitter son visage, et sa vue changea. Les couleurs devinrent pimpantes, et toutes les formes de vie prirent une teinte rougeâtre exagérée. Les Matryoshkas étaient opérationnels. Elle grommela, tombée à terre sur le coup de la surprise. Tout en se relevant, elle passa la main devant son visage, ce qui fit apparaître les marques sur son nez et sous ses yeux. Elle était déjà habillée, ayant – pour une fois – prévu le coup. Étrangement, Luka eut beaucoup plus de place pour passer sur le trottoir. Marchant droit vers l'Est de la ville, on l'attrapa violemment par le poignet. Chigo lui lança un regard noir.
« T'es conne ou quoi de disparaître comme ça !? J'ai faillis m'inquiéter ! »
Et ils se téléportèrent.
⁂
L'Ouest de la ville, du « bon » côté de l'allée de la Parade, était composé de beaux bâtiments, abritant les riches, les personnes importantes, les logements des soldats, ou le chenil. Trente matryoshkas furent recrutés pour cette opération Meg, Chigo et les Remote Control en faisaient partis. Les ombres se mouvaient dans la nuit oppressante, se collant contre les murs pour ne pas passer au milieu du faisceau d'un lampadaire. Certains avaient des gestes gauches, handicapés par leur dernier combat avec la Panda Hero. Chigo avait encore des points sur l'arcade. Son bras, lui, avait étrangement guéris plus vite … À quelques mètres de leur but, ils commençaient déjà à entendre les aboiement furieux des bêtes. Luka déglutit, une boule commençant à naître au creux de son ventre. Ils se tenaient au pied de la 1ère tour de contrôle de la ville, l'imposante construction les narguant du haut de ses 40 mètres de hauteur.
« Descends de ton nuage princesse, on y est. »
La matryoshka rose redescendit sur Terre en entendant la voix de son partenaire. Le chenil était un petit bâtiment, plus petit que ce qu'elle avait imaginé. Un grillage, entourant un grillage, qui entourait les grillages retenant les chiens. Le truc était simple : libérer les chiens dans la ville. Atchii avait eu un rire inquiétant lorsqu'elle prononça ces mots : « Ce sera un véritable massacre … ». Le premier grillage protégeait toute la structure. Le deuxième protégeait le bâtiment des chiens. C'est en se retrouvant devant les cages des chiens qu'ils pourraient agir. Un matryoshka se posta devant l'entrée principale - une immense porte barbelée -, prêt à l'ouvrir lorsque les chiens seront lâchés. Le deuxième grillage ne fut pas dur à ouvrir, et tous s'y retrouvèrent à l'intérieur. Luka examinait les chiens avec attention, se focalisant sur la bave qui moussait sur leurs babines. Ils ont la rage, conclut-elle avec épouvante. Ça ne la découragea pas. Postée derrière la porte du deuxième grillage, garante de la porte, elle dût faire un effort surhumain pour rassembler la totalité de sa concentration. Son nez se mit à saigner. D'un seul coup, tous les verrous des cages des chiens claquèrent. Luka prit une grande inspiration, et referma le grillage, à clé. Puis elle pivota et s'élança. Courant vers les rues, la sirène qui venait de se déclencher hurlant à ses oreilles, elle jeta un dernier regard désolé vers son groupe d'« amis » qui se retrouvaient enfermés, coincés au milieu des chiens enragés. Sa poitrine était compressée, et lui faisait horriblement mal. Aucune larme. Elle toussa tout de même tellement la douleur était forte, repensant au fait qu'Ichigo était parmi eux. Cherchant à échapper à l'entrave qui lui broyait le cœur, elle hurla dans les rues silencieuses.
« PLUS JAMAIS ÇA ! »
Elle ne pouvait pas en vouloir à la Panda Hero. Elle lui devait tellement, et son but la rendait aveugle. Malheureusement, elle devra se détourner de ses obligations ce soir : les Remote Control attendront. Elle n'y arrivait plus …
⁂
Les bidonvilles paraissaient vraiment glauques la nuit. Les maisons improvisées faisaient penser à des griffes sortant de terre, ou des gueules énormes prêtes à vous aspirer. Le peu de lampes, dispersées ici et là, ajoutaient en plus un air de lieux fantomatique. Luka fit disparaître ses marques en soupirant. Lorsqu'on ne voulait plus de sa forme de matry', notre corps devenait froid, engourdis, et très encombrant. Elle ne voulait qu'une chose : se coucher, et oublier tout ça.
Ils l'attendaient.
La Remote Control était au milieu de l'allée, lui coupant le passage. Son frère apparu derrière la rose, détruisant toute chance de retrait. Et, devant la porte de sa maison, se tenait Chigo.
