Le déchirement oppressa l'air et souleva tout le monde de 5 cm sur le moment. La terre du stade était totalement déchirée, éventrée. Les structures métalliques se tordaient jusqu'à la rupture dans une série de chocs assourdissants. L'air environnant battait, sifflait. Des gens hurlaient. Le sang commençait à couler.

Gumi était prête depuis longtemps à tout ça, mais ça ne l'empêcha pas de verser une larme. De l'autre côté du terrain, Miku, qui se relevait avec la moitié du visage en sang, hurla :

« PANDA HERO ! QU'EST-CE QUE TU AS FAIS !? »

Mais Gumi, qui regardait le ciel, pleurant, un demi-sourire sur le visage, semblait dans un état second. Elle répondit : « C'est seulement Gumi maintenant ... » mais de là où elle était Miku ne vit que ses lèvres bouger. La chef des Matrosykas comprit que son ennemie comptait maintenant rester là, et se laisser mourir ; elle serra les dents, fit trois pas sur les blocs de terre retournée, et se téléporta à côté de Gumi. Elle la saisit par les épaules et la secoua.

« HEY ! Gumi ! Qu'est-ce qu'il se passe !?

- Miku ? C'est Babylon … - elle parlait comme une bienheureuse béate au milieu de la destruction et du chaos alentours - Babylon tombe … Ehehe … »

Une lueur de panique passa dans les yeux de Miku. Les mains toujours posées sur les épaules de Gumi, elle balaya les alentours. Il y avait des morts, certaines fuyaient, mais les joueurs avaient disparus. Tant mieux si ses matryoshkas avaient réussis à s'en sortir. Gumi dans ses bras, elle se téléporta en dehors du stade.

L'idole aux cheveux verts tomba sur les genoux.

La vision qu'elle avait était celle d'une apocalypse.

Le sol était penché, troué, arraché, ouvert sur un vide sombre apeurant. Les bâtiments se ratatinaient sur eux-mêmes, les murs lézardés de trous béants. La poussière était omniprésente. Le bruit, ubiquiste. Miku avait peur. Une envie étouffante de vivre la paralysa soudainement.

« Comment… ? » gargouilla-t-elle dans sa peur.

Les Remote Control se téléportaient partout dans la ville, à la recherche d'un endroit sauf de la destruction, à la recherche d'un endroit où ils pourront croire que tout cela n'était qu'une vaste blague. Main dans la main, ils découvrirent que les Quartiers avaient sombré dans le vide, que les tours de contrôle s'étaient effondrées, que l'allée de la Parade était remplie de gravats et de poussière. Même les chiens avaient finis écrasés dans la destruction. Et ils remarquèrent qu'à chaque télétransportation le sol s'éloignait de plus en plus du point d'arrivée par rapport à leur pont de départ.

Babylon tombait de plus en plus vite.

Arrivés à un point critique, ils abandonnèrent l'idée de se téléporter, et se mirent à courir. Rin sentait le vent de la chute souffler sur son visage, elle en hurla de terreur. Devant leurs pieds une plaie s'ouvrit brusquement dans le béton, stoppant net leur fuite. Len s'avança pour jeter un coup d'œil. Au fond, au milieu de l'obscurité, un point de lumière brillait. Un morceau de ciel qui venait d'en-bas, un passage vers la Terre…

Len serra sa sœur dans ses bras.

« Désolé, Princesse, je ne sais pas si nous nous en sortirons …

- Aha, elle enfouit son visage larmoyant dans ses bras, ça fait longtemps que je ne t'ai pas entendu m'appeler comme ça …

- Oui … »

De son côté, Ichigo avait fuis dès qu'il avait compris que la Panda Hero allait définitivement stopper le match. Il s'était téléporté en-dehors du stade, et avait commencé à marcher dans la rue, les mains dans les poches. Il s'était retenus de courir, alors qu'une mauvaise appréhension montait en lui. Mais quand la terre se rompit, que Babylon se mit à tanguer, et que le bruit acéré d'un grincement d'une vis énorme qui tourne commença à monopoliser l'environnement, ses jambes bougèrent d'elles-mêmes. Il traversa les rues, passa devant nombre de bâtiments endommagés, ou bouscula des babyloniens paniqués qui hurlaient en évitant de se faire écraser par les débris. Il avait peur. Peur pour sa famille, et Luka. La rue Pitch Black était méconnaissable, un bâtiment s'était effondré au beau milieu de la route.

Luka fondit dans les bras d'Ichigo dès qu'elle le vit arriver.

« Où sont les autres !? paniqua-t-il.

- Je ne sais pas, ils n'étaient pas dans l'appar-tement…

- Tu penses qu'ils se débrouilleront seuls ? » Il serra les dents, il détestait ça, mais ils manquaient de temps. Une pierre s'écrasa à leurs pieds. « Tant pis, on a pas le temps. Ma mère est une maligne … Allez ! »

Il la tira et ils retournèrent au bout de la rue Pitch Black. Ichigo tenta une téléportation, mais ils se rendirent compte qu'ils réapparaissaient à 50 centimètres du sol. Ichigo saisit alors le visage de Luka entre ses mains, et planta ses yeux dans les siens.

«Écoute, murmura-t-il d'un air sérieux, je sais ce qu'on va faire. Tu as compris ce qu'il se passait ? Babylon est en train de tomber. Et elle va tomber de plus en plus vite. » Les lèvres de Luka tremblèrent alors que ses yeux se remplissaient de larmes. Ichigo lui caressa la joue pour la clamer. « Shhhht, écoute-moi. On va compter sur mon pouvoir de téléportation. On va s'éloigner de la ville en restant en l'air : il suffira que je me téléporte plusieurs fois au même endroit. Après, il va falloir se laisser tomber, en se téléportant fréquemment pour ralentir la chute. Tu as compris ? »

Elle hocha frénétiquement la tête. Il lui embrassa le front, saisit sa main, et regarda le ciel en prenant une grande inspiration.

« On y va. »

Gumi rêvassait en regardant le monde se détruire autour d'elle. Elle avait un sourire immense sur son visage. Ses parents s'étaient toujours battus contre la ville, ils en sont morts, ils ont même génétiquement modifié leur fille pour qu'elle poursuive leur œuvre, et c'était leur souhait le plus cher que de voir le spectacle qui se jouait à cet instant. Gumi l'avait su le jour où elle avait découvert toutes leurs recherches sur Babylon, pendant le déménagement. À côté d'elle, elle sentait Miku paniquer, elle l'entendit hurler, mais plus rien ne semblait l'effleurer désormais.

La chef des Matryoshkas avait finis par se détruire les lèvres à force de se les mordre. Du sang brillait sur son menton. Au contraire de son amie, Miku, elle, voulait vivre ! Une idée lui traversa l'esprit. Si ça ne marchait pas, alors elles étaient mortes. Tirant violemment Gumi par la main, Miku se mit à courir. Elle se tourna vers la verte et hurla :

« TU ME SUIS, ET TU VIS BORDEL ! »

Elle arriva à tirer un écarquillement d'yeux de sa part. Atchii slaloma entre les débris, les déchets, les corps aussi parfois, se tapant le plus beau sprint de son existence. Elles durent faire de nombreux détours à cause des rues bouchées. Miku finit par sauter par dessus l'un des morceaux de bâtiment arraché. Elle crut même dans un instant de panique qu'elle allait rester en l'air, et tomber moins vite que la ville elle-même. Toutes les lois de la gravité semblait être réduites à néant à ce moment. Gumi revint lentement à elle, et finit par courir aussi vite que la bleue. L'autre était soulagée de ne plus avoir à la traîner.

La Panda Hero comprit le plan de Miku quand elle remarqua qu'ils étaient dans le quartier des riches.

« Ta maison n'arrivera jamais à tomber assez len-tement !

- T'as des pouvoirs ou pas putain ? Si on gère le truc, en le téléportant au bon moment ou quoi, la technologie de la maison fait tout le reste toute seu- »

Miku sembla avoir été fauchée par quelque chose, elle se cambra, tête rejetée en arrière, avec un râle, et tomba à terre. Une main sur sa poitrine, une douleur immense se déployait en elle. Elle ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait, et se mit à trembler. Psychologiquement, elle sentit un trou énorme en elle, une perte. Comme si on lui avait découpé un membre. Les larmes aux yeux, elle se redressa, et reprit sa course après un hochement de tête vers Gumi. Elles se ruèrent à l'intérieur de la maison en forme de bulle, détruisant le panneau à l'entrée en passant, trop pressées. Miku se jeta par terre une fois à l'intérieur, juste à côté de la porte. Elle tâtonna par terre, frappant le sol de ses poings à s'en faire saigner, jusqu'à faire apparaître une petite trappe. Elle la retira, et dévoila le panneau de contrôle de tout le fonctionnement complexe de sa maison. Sans se formaliser de toutes les petites manipulations délicates, elle enfonça son poing sur le bouton le plus rouge. Un « CLANK » résonna, et Gumi se sentit projetée contre le sol. C'était comme si elle venait d'envoyer sa maison dans les airs grâce à un ressort. La verte était tentée de regarder ce qu'il s'était passé, mais Miku la retint lorsqu'elle fit mine de se redresser. Elles restèrent alors là, recroquevillée contre le sol, pleines d'appréhension.

«Tu es née comme ça ? » finit par demander Miku, pour briser le silence, le chaos ayant soudainement cessé autour d'elles.

- Non. Mes parents m'ont génétiquement modifié à petites doses pendant la grossesse. Ça a causé un cancer à ma mère, mais de toute façon ils avaient déjà la corde au cou …

- J'aurais admiré tes parents …

- Ouaip. Et toi ?

- Je ne sais pas. On ne m'a jamais rien dis. Et je n'ai jamais rien dis à personne … » Miku inspira un long coup, comme pour dire 'attention c'est une histoire super longue et pas très intéressante' mais Gumi l'incita à continuer d'un regard. « J'ai développé mon pouvoir très lentement, et inconsciemment, dans mon coin. Je savais que j'avais quelque chose de spécial, mais je ne savais pas quoi exactement. Et il y a quatre ans, en accompagnant mon père pour une affaire, j'ai rencontré Rin et Len Kagamine. Y'a un truc qui s'est passé. On n'a rien compris. Le soir même on s'est échappés pour nous retrouver. Je les ai juste touché, et … Ils sont tombés dans les pommes sur le coup, mais en fait ils avaient reçu un peu de mes pouvoirs ! Je l'ai tout de suite compris, et j'en suis devenue plus puissante. Partager mes pouvoirs me rendait plus puissante. J'ai caché les Kagamine et je me suis occupée d'eux jusqu'à ce qu'ils reprennent leurs esprits. Ça a été compliqué. Et on s'est pris un sacré savon. Après on a rencontré Hashiya. On aurait dis un chien sauvage perdu dans la rue. On avait commencé à construire la petite cabane dans la zone Sud, et il est venu gueuler parce qu'il voulait ce terrain pour lui. Il était faible. Il voulait être fort. On lui a donné cette force. Son meilleur ami a suivis, puis Hajime. On est restés un moment juste tous les six. Et puis toi t'es arrivée. T'as commencé à aider les policiers, faire la loi, en traînant tes pieds sur notre territoire. Ça nous a mis en rogne, on voulait se dresser contre la ville, nous. Alors on a commencé à faire courir des bruits, et à recruter des membres. Jusqu'à aujourd'hui. Putain, et maintenant c'est toi qui a fais sauter la ville …

- Elle descend plus qu'elle ne saute. »

Les deux filles se regardèrent, les sourcils haussés, pendant un moment, avant d'éclater de rire. Gumi se laissa tomber sur le ventre de Miku, qui s'était assise.

« Il nous reste combien de temps avant la fin ?

- On ne va pas mourir. On tombe doucement. La chute risque juste d'être violente, dans un peu plus de 10 minutes.

- Une trêve de 10 minutes alors ? »

Miku passa sa main dans ses cheveux.

« Tu es bien gentille d'un coup …

- La vie qu'on connaissait jusqu'ici vient de s'évaporer. On va peut-être mourir. J'ai tué des gens. Je suis fatiguée …

- Mais tu gardes de bons souvenirs de Babylon, non ? »

Gumi leva les yeux pour la regarder.

« Je sais pas.

- Méchante ! Même … Même hier soir …

- Hier soir ?

- Quand on s'est embrassées !

- QUOI !? »

Miku éclata de rire. C'était plus un rire nerveux qu'autre chose, mais ça faisait tellement de bien. Actuellement, dans le doux sifflement de l'air contre les murs de la maison, même si quelques meubles se cassaient la gueule de temps en temps, elles se sentaient hors du temps. Comme si, quand elles allaient passer à nouveau le pas de la porte de cette maison, elles retrouveraient Babylon comme elle l'a toujours été. Polluée. Puante. Bruyante. Vivante à l'overdose.

« Il va falloir corriger ça alors … » susurra Miku en se penchant vers sa rivale de toujours.

Gumi passa ses bras autour du cou de la bleue pour l'attirer vers elle et aller plus vite à la rencontre de ses lèvres. Elle sentit que ses oreilles commençaient à siffler, et elle comprit quelque chose. Elles ne passeraient plus jamais la porte de cette maison-bulle si particulière.

L'engin blanc alla s'écraser dans les ruines fumantes de Babylon.