Raven se frayait un chemin entre les dizaines de sacs de toile entassés dans les allées de l'entrepôt. Ils contenaient légumes, graines, tous de différentes sortes. Le district était l'un des plus importants dans le domaine de l'agriculture. Producteur numéro un de blé.
Elle posa un sac de dix kilos sur la pile lui correspondant et attrapa le calepin de sa poche arrière de pantalon pour y noter les références. Tout devait être compté. Elle se tourna, prête à faire le chemin inverse les bras vides, et s'appuya un instant contre la montagne de sacs. Sa jambe lui faisait mal. Depuis son accident, elle travaillait uniquement en entrepôt. Le travail dans les champs était trop fatigant. Ici, elle marchait et portait un sac de temps à autres. Son rôle premier était de faire l'inventaire.
En remontant l'allée, elle aperçut une chevelure blonde dépasser de l'allée adjacente. Elle monta sur les sacs, s'accoudant sur celui du dessus.
- Hey Clarke, t'es d'entrepôt cette semaine ? Je pensais que t'étais assignée aux champs pour un bout de temps.
Elle ne lui demanda pas comment elle allait. C'était inutile. La mort d'Aden lui faisait déjà mal à elle-même, elle imaginait que ça devait être bien pire pour Clarke.
Quand elle aperçut Raven, Clarke leva la tête et monta sur les sacs pour passer par-dessus et changer d'allée le plus rapidement possible. Il ne fallait pas se faire remarquer avec un comportement inhabituel. On pouvait croire qu'elles volaient.
- On m'a demandé d'aller vérifier l'état de la dernière récolte, apparemment on n'aurait pas atteint le quota cette année.
Raven dévisagea Clarke un instant. Elle trouvait son amie normale malgré l'épreuve que celle-ci traversait. Son attitude, sa façon de parler, son visage, rien n'avait changé. A part une chose, un détail qu'on pouvait remarquer seulement si on connaissait Clarke : son regard était éteint. Clarke n'avait pas la même vivacité habituelle.
Raven sortit de ses pensées pour tirer son calepin de sa poche, elle arracha une page après avoir fouillé le calepin et la tendit à son amie.
- Les chiffres sont là, on est dans les normes. Ils ne peuvent pas s'en plaindre. Et de toute façon, on fait tout ce qu'on peut pour augmenter les rendements chaque année. S'ils ne sont pas content, ils n'ont qu'à nous donner des machines pour qu'on puisse travailler dans de meilleures conditions.
Clarke prit la feuille et hocha la tête. Son regard divaguait. Raven détestait la voir ainsi et se sentait impuissante face à la douleur de son amie. Son bipper sonna et Raven dut saluer Clarke.
- Le devoir m'appelle, souffla-t-elle.
Elle fit demi-tour et une brusque douleur dans sa jambe faillit la faire tomber. Clarke la rattrapa par la taille et l'aida à se stabiliser. Raven aperçut de près les yeux vides de Clarke et elle ne put s'empêcher d'enrouler ses bras autour du cou de celle-ci. Clarke se détendit une fois la surprise passée et serra à son tour Raven dans ses bras. Cela ne changeait pas la situation malgré le réconfort apporté. Quand Raven la lâcha, Clarke la remercia d'un hochement de tête. Raven repartit, laissant Clarke seule, le cœur serré, au milieu de l'entrepôt bien trop grand pour elle.
La petite maison semblait aussi immense que l'entrepôt maintenant qu'elle n'était plus habitée que par Abby et Clarke. Cette dernière vérifia que sa mère était bien rentrée et alla dans la cuisine. Abby la rejoignit quelques minutes plus tard. Son visage fatigué peinait Clarke.
- Quelqu'un a laissé une lettre pour toi. Je ne sais pas qui est l'expéditeur, je n'ai pas ouvert l'enveloppe. Je l'ai mise sur la table du salon.
Clarke remercia sa mère et alla chercher la lettre, convaincue que ce n'était pas une très bonne idée. Elle ouvrit la petite enveloppe et en sortit un petit papier. Elle reconnut l'écriture. Deux minutes. Important. Elle lança le papier avec rage dans la cheminée et alluma un feu en trois fois moins de temps qu'habituellement. Lexa osait encore la contacter. Clarke sortit dehors, voulant éviter de contaminer sa mère avec sa rage. Lexa n'abandonnerait pas. Le seul moyen pour Clarke de commencer son deuil paraissant pour l'instant impossible était de se débarrasser de Lexa. Elle allait la tuer.
Clarke n'entend rien d'autre que les sons s'échappant de l'écran à quelques mètres d'elle. Ses mains sont crispées l'une dans l'autre. Sans arme, Lexa affronte deux autres tributs. L'un plus grand, aux épaules larges, musclé. Lexa n'a aucune chance, pense Clarke. A côté, un garçon un peu plus jeune, néanmoins plus âgé qu'Aden, plus grand, plus costaud. Un poignard est envoyé en direction d'Aden, à la droite de Lexa. Elle envoie son bras en arc de cercle contrer le poignard. Réussi. Le plus grand se jette sur elle, Lexa évite les coups, finit par s'en prendre un en plein visage, tombe au sol. Aden est attaqué par l'autre tribut, et cela suffit pour donner la force à Lexa de se relever et attraper son assaillant par le cou pour lui briser la nuque. Le cou craque, le tribut s'effondre. A deux mètres, une lame menace Aden. Lexa ramasse le poignard plus tôt dévié et va trancher la gorge de l'autre garçon dont le corps s'effondre. Deux minutes plus tard, deux gongs résonnent. Lexa et Aden viennent de remporter leur premier combat. Lexa vient de tuer pour la première fois. Elle aide Aden à se relever, vérifie qu'il n'a rien. Ramassant les affaires de leurs victimes, ils réfléchissent à ce qu'ils peuvent faire ensuite. Une fois un chemin décidé, ils partent, abandonnant les deux corps.
Clarke laisse échapper un soupir de soulagement. Elle savait que le moment viendrait où l'un des deux mourra, avec la possibilité de voir le deuxième mourir ensuite, mais elle s'accrochait à cet espoir de voir l'un d'entre eux revenir vivant. Mais lequel, son cœur n'arrivait pas à décider. Il ne pouvait faire ce choix lui-même. Le sort déciderait pour lui.
Le village des vainqueurs semblait vide. Sa netteté comparée à celle du reste du district contrastait avec l'absence de vie qui hantait les lieux. Le district Neuf gagnait rarement les Jeux. Il était souvent l'un des premiers à voir ses tributs mourir.
La maison de Lexa était proche de l'entrée. De la lumière brillait au-travers de quelques fenêtres. La maison était trop grande pour une personne alors que des familles nombreuses vivaient dans des petites cabanes qui rendraient claustrophobe un couple.
Clarke fit le tour de la maison et trouva de l'autre côté une fenêtre entrouverte. Pas de lumière dans cette pièce. Clarke trouva le moyen d'ouvrir la fenêtre entièrement en faisant le moins de bruit possible. Elle se glissa à l'intérieur de la maison, découvrant la cuisine. Il faisait sombre, la plus proche lumière venait de l'étage. La nuit était maître du rez-de-chaussée.
Clarke attrapa un couteau. La cuisine était évidemment bien équipée. Clarke n'avait même pas été surprise de découvrir une fenêtre entrouverte. Qui oserait venir attaquer le vainqueur ? A part elle, personne. Le district aimait Lexa. Elle était revenue des Jeux avec une quantité infinie de gloire.
Les escaliers étaient larges. Le couteau dissimulé sous sa manche, Clarke montait les marches à pas lents, tous les sens à l'affût. Arrivée en haut, elle tomba nez à nez avec Lexa qui sortait de la salle de bain.
- Clarke, tu as eu mon mot.
Elle ne répondit pas. Lexa s'approcha, Clarke saisit sa chance. Elle plaqua Lexa contre le mur, appuyant sur sa gorge avec le couteau. Lexa était surprise mais elle ne bougea pas. Elle savait aussi bien que Clarke qu'elle ne mourrait pas ainsi.
- Fais-toi plaisir, si ça peut te faire sentir mieux, souffla Lexa pour essayer de faire réagir Clarke.
- Deux promesses, finit par dire Clarke. Deux promesses et tu n'en as tenu qu'une, celle qui t'arrangeait le plus.
- J'aurais tenu les deux si j'avais pu.
Clarke renforça sa prise un instant, sans trouver la force nécessaire pour trancher la gorge de celle qu'elle haïssait le plus.
- Va dire ça à Aden, cracha-t-elle.
Les larmes lui montaient aux yeux mais elle refusait de laisser Lexa la voir pleurer.
- Tu te tortures inutilement, Clarke. Tu ne peux pas chan –
- C'est si facile pour toi ! Tu as tout ! La gloire, l'argent, le confort, plus jamais tu n'auras à te soucier de quoi que ce soit, pas même de survivre !
- Je n'ai pas tout. Pas toi.
Clarke lâcha la lame.
- Et tu ne m'auras jamais.
Elle se tourna et dévala les escaliers en toute hâte, quittant la maison par la porte qu'elle claqua avec hargne. Clarke ne pouvait pas tuer Lexa, c'était au-dessus de ses forces. Elle voulait que Lexa souffre, la tuer ne le permettrait pas.
Clarke ne pouvait pas retourner chez elle, pas aussi énervée. Elle ne voulait pas ajouter sa souffrance à celle de sa mère. Elle se promena dans le district. La plupart des rues étaient désertes. Il n'était pas très prudent de se promener dehors en pleine nuit. Clarke se faufila dans le vieux motel du district et vola quatre bouteilles d'alcools plus ou moins forts dans les réserves. Elle attendit de s'en être assez éloignée pour ouvrir une première bouteille. Elle allait laisser l'alcool jouer avec son esprit, l'écraser suffisamment pour oublier un moment ce qui lui faisait si mal. Effacer pour quelques heures les souvenirs qui tournaient en boucle dans son esprit.
Elles sont jeunes. Trop jeunes pour ne pas avoir peur de la mort. Il leur faut faire avec, comme tous les enfants du district. Elles n'ont pas le choix. Demain sera leur troisième moisson, la première depuis qu'elles se connaissent. Lexa est anxieuse, et elle sent la même anxiété chez son amie. Elle réfléchit un instant avant de déclarer :
- Si tu es tirée au sort, je me porterais volontaire pour toi.
Clarke tourne la tête, surprise. Elle n'attend pas longtemps avant de répondre :
- Moi aussi, Lexa. Si tu es tirée au sort, je prendrais ta place. Que tu le veuilles ou non.
Lexa prit une minute pour accepter cette réponse et finit par hocher la tête. Un pacte était scellé entre les deux jeunes filles.
Clarke venait de terminer la première bouteille. Un alcool fort. Pas assez fort pour elle. Elle voulait juste oublier, ne plus rien ressentir, être vide de tous ses souvenirs et émotions. Plus rien. Comment sa vie avait-elle pu tourner ainsi ? Sans les Jeux, sans ce tirage au sort, Aden serait encore là. Et les choses seraient encore comme avant avec Lexa.
Clarke ouvrit la seconde bouteille, se laissant tomber contre un mur. Il était froid, tout comme le sol, tout comme l'air. Elle aimait ça. Elle prit une longue gorgée. L'alcool lui brûlait la gorge. Elle se retint de tousser. Elle préférait s'étouffer plutôt que de laisser son corps lui rappeler à chaque instant ce qu'elle avait perdu.
Si tout était resté comme avant, Clarke serait probablement en train de jouer aux cartes avec sa mère et son frère. Aden parviendrait à les faire sourire car c'est ce qu'il faisait.
Et Lexa. Lexa. Ce mot qui lui transperçait la tempe de la même façon que la lame avait transpercé celle d'Aden. Rien de tout ça ne serait arrivé, Clarke verrait Lexa le lendemain. Quatre ans qu'elles étaient amies. Elles l'auraient été plus longtemps. Et peut-être qu'à un moment donné, Clarke aurait compris. Sans la Moisson. Sans les Jeux. Seule, elle aurait compris.
Clarke sort de la salle dans laquelle elle vient de dire au revoir à Aden. Au revoir, car elle refuse de dire adieu. Elle entre en trombe dans la salle où Lexa attendait, laissant le pacificateur fermer la porte derrière elle. Elle se jette dans les bras de Lexa, la serrant le plus fort possible. Quand elle met fin à l'étreinte, elle déclare :
- Si j'avais su qu'il serait tiré au sort, je ne t'aurais jamais laissée te porter volontaire. Je suis sa sœur. C'est à moi de le protéger.
Lexa s'était portée volontaire quelques minutes auparavant, rendant à Clarke sa liberté. Aujourd'hui, deux Griffin ont été tirés au sort.
Lexa glisse sa main sur la joue de Clarke, la rassurant :
- Je le protégerai, Clarke. Je ferai tout mon possible pour le garder en vie. Je te le promets.
Les larmes montent aux yeux de Clarke. Elle fait un effort pour ne pas les laisser couler. Elle n'arrive pas à croire que deux des trois personnes les plus importantes à ses yeux vont partir dans quelques minutes. Vers la mort. Incertaine, elle veut le croire, mais seule une personne peut remporter les Jeux. Aden ou Lexa mourra. Elle va sûrement perdre les deux.
- Clarke...
Elle lève le regard. Lexa essaie de la ramener à la réalité.
- On n'a pas beaucoup de temps Clarke.
Clarke arrive à concentrer son regard sur celui de Lexa.
- C'est peut-être ma seule chance alors...
Ces mots aussitôt soufflés, Lexa se penche en avant et saisit les lèvres de Clarke des siennes. Clarke ne peut retenir ses larmes. Elle rend le baiser, glissant sa main dans le cou de Lexa car elle s'en rend enfin compte. Quatre ans. Elles se connaissent depuis quatre ans. Clarke n'avait jamais réalisé l'envergure de ses sentiments pour Lexa.
Le même pacificateur que précédemment entre dans la pièce et attrape Clarke pour la tirer hors de la pièce.
- Je t'aime Clarke, prends soin de toi.
Ces mots jetés désespérément sont entendus par leur destinatrice mais n'ont pas le temps d'obtenir une réponse. La porte est déjà fermée. Clarke est jetée hors de la mairie.
