Une rencontre douloureuse
Je retourne à ma chambre en adressant des regards noirs à tous ceux que je rencontre. Il me tient ce vieux saligaud ! Et il me tient bien. À moins de vouloir rester ici, je vais me retrouver à faire ses quatre volontés d'un bout à l'autre du continent.
- Qu'est-ce qui vous mets de cette humeur ? me lance une personne depuis un banc.
Je m'arrête pour la dévisager, c'est aussi un vieillard, mais un tout petit vieillard. Je serais surpris qu'il dépasse le mètre trente, il a une touffe de cheveux blancs qui lui entoure le crâne, est habillé avec le goût d'un lord anglais de début du vingtième siècle d'une chemise blanche avec un pantalon beige et une écharpe rouge. La chose étonnante à par sa taille, c'est qu'il ne porte pas de chaussures et que ses pieds sont étonnamment larges et poilus de surcroît.
- Puis-je savoir à qui je m'adresse ?
- À un simple Hobbit. Je m'appelle Bilbo. Bilbo Sacquet.
Ma colère s'envole au moment où il prononce ces mots : Bilbo Sacquet. Je suis aussi surpris qu'hier quand j'ai réalisé qui était Gandalf.
- Vous avez perdu votre langue ? me demande-t-il avant de partir d'un petit rire franc et amical. Voulez-vous que nous la cherchions ensemble monsieur l'inconnu ?
- Que... Non, je n'ai pas perdu ma langue.
- Ha bon ? Dommage. Ça aurait été plus excitant que mes occupations habituelles. Avez-vous un nom ou dois-je continuer à vous appeler « monsieur l'inconnu » ?
- Je m'appelle Faust, Faust Ignis.
- Et bien, monsieur Ignis, laissez-moi vous souhaiter la bonne journée. Bien que celle-ci semble avoir mal démarré pour vous. Qu'est-ce qui a bien pu vous mettre dans une colère pareille par une si belle journée ?
- Un certain magicien gris que vous devez connaître il me semble.
- Allons bon ! Que vous a donc fait Gandalf ?
- Il vient de m'enrôler dans une aventure insensée sans me demander mon avis.
- Ha. Je comprends. Vous n'êtes pas le seul à qui il aie fait le coup.
- J'en ai effectivement entendu parler. Et il me semble que c'est votre cas.
- C'est tout à fait vrai. Mais, je vois que vous êtes incommodés. Voulez-vous vous asseoir et en discuter ?
- Volontiers, je vous avoue que c'est le premier jour que je pose cette jambe à terre depuis deux semaines. Elle se fatigue vite.
- Moi c'est mon dos qui me joue des tours ces derniers temps. Mais, moi ça ne partira pas. Alors souriez ! Votre situation est plus enviable à la mienne. C'est moi qui devrais vous en vouloir d'être jeune et vigoureux.
Je sens un sourire s'esquisser sur mon visage. C'est vrais que vu comme ça, ma situation me semble assez cocasse. Je n'ai pas vingt ans, et je marche déjà avec une canne.
- Vous voyez ! Votre bonne humeur est revenue au galop. Alors, dites-moi ce qui ne vous plaît pas dans ce que vous demande ce cher Gandalf. C'est un homme réfléchi, il est toujours possible de discuter avec lui.
- Il m'envoie escorter un messager en route pour la Forêt Noir. Et, si j'ai bien compris, nous partirons dès que je serais rétablis.
- Je ne vois pas là matière à s'inquiéter.
- Entre Fondcombe et ce charmant endroit, il y a les Monts Brumeux.
- Et alors ? Vous supportez mal l'altitude ?
- Mais, n'est-ce pas vous qui êtes allé vous perdre dans les superbes tunnels de ces choses vertes et grouillante qui vivent sous ces monts ?
- Ha ! Vous voulez parler des gobelins ?
- C'est cela.
- Ils ne sont pas si terribles, vous savez. La première fois surprend, mais après on s'habitue. Ils ne sont pas très malins et ne sont pas plus adroits. Une grande gens solide et bien bâtie comme vous doit pouvoir en terrasser une dizaine à lui tout seul.
- Quoi ? Moi ?
- Hé bien oui. Pourquoi ne serais-ce pas le cas ?
- Parce que je n'ai jamais appris à me battre.
- Allons donc ! Mais d'où sortez-vous ?
- D'un endroit très semblable à la Comté et on ne m'y a pas appris à tuer autre chose qu'un poulet. Ou un canard. Et encore ! J'ai dû m'y reprendre à deux fois.
- Croyez-vous que le fait que je ne sache pas me battre m'ai handicapé sur le chemin de la montagne solitaire ?
- Je n'ai pas d'anneau qui rend invisible moi.
- Et comment croyez-vous que j'aie fait avant qu'il ne vienne à moi ?
- Vous vous en êtes tiré en courant plus vite que les autres.
- Certes, mais il m'a fallu faire face à cet affreux Gollum. Et là, j'ignorais encore tout du pouvoir de l'anneau.
- Faire face ? Laissez-moi rire ! Je n'appelle pas jouer aux devinette « faire face ».
- Mais comment êtes-vous tellement au courant ? Gandalf vous a raconté mon histoire ?
Aïe ! Gaffé ! Vite une solution ! J'AI TROUVÉ !
- Non, je l'ai lue dans un ouvrage en Núménoréen. Ouvrage écrit par un dénommé Tolkien.
- Peuh ! Il n'était pas là pour le voir.
- Mais il ne s'est pas trompé.
- C'est bien la seule chose qu'on peut lui accorder. Il me présente comme un être chétif.
- Ce que vous n'êtes plus, je vous l'accorde. Mais avouez que vous n'en meniez pas large au début de votre aventure.
- Ça arrive à tout le monde la première fois.
- Et bien moi c'est ma première fois et je ne suis pas d'accords du tout d'y aller.
- Franchement, je crois que vous parlez sans savoir.
- Sans savoir quoi ?
- Savez-vous qui vous allez escorter ?
- Non, je n'en sais rien ! Et il peut bien aller au diable pour ce que j'en à faire.
- Dans ce cas, je crois que je vais combler une lacune qui me semble importante.
- Mais quelle lacune ?
- Venez avec moi, m'invite-t-il en se levant pour prendre appuis sur sa canne. Je prends à mon tour appuis sur la mienne et nous partons clopin-clopant en direction d'une partie de cette maison que j'ai dédaignée jusqu'ici : le gymnase. Le chemin n'est pas long, mais les multiples escaliers nous en séparant rallongent considérablement le temps qui m'est nécessaire pour les descendre.
- Allez, du nerf ! m'exhorte le hobbit qui est déjà en bas. Vous ne voudriez pas que j'aille raconter que même un vieillard est plus rapide que vous ?
- Attendez un peu que je sois rétablis et vous verrez qui est plus rapide, réponds-je en agitant ma canne dans une parfaite imitation d'un vieillard qui gronde un enfant malpoli.
Mon guide par d'un grand rire joyeux et se remet à clopiner devant moi. Je le suis tant bien que mal et nous atteignons finalement la grand salle dont les murs s'ornent de différentes armes, pour la plupart en bois, et dont le sol est recouvert d'une surface qui me rappelle énormément les tatamis sur lesquels j'ai appris mon Aïkido. Deux Elfes sont en train de se battre avec des sabres en bois.
- Vous voyez ces Elfes ?
- Oui, et je reconnais l'une d'entre elles, Nirianeth me l'a présentée comme étant la fille du grand boucher en personne.
- La fille du quoi ?
- Du maître des lieux. Je crois qu'elle s'appelle Ardenne ou Arpenne, quelque chose comme ça.
- Elle s'appelle Arwen, pas Ardenne ou je ne sais quoi. Arwen.
- Ouais, ouais. J'ai compris. Mais c'est pour me montrer la fille du doc que vous m'avez amené ici ?
- Du quoi ?
- Du doc, c'est l'abréviation de « docteur » là d'où je viens.
- Non, ce n'est pas pour vous montrer Arwen, elle se réserve pour un autre. C'est pour vous montrer la personne que vous allez escorter. C'est celle qui lui sert de compagne d'entraînement.
Je jette un coup d'œil désintéressé vers l'autre Elfe. Alors que la fille d'Elrond est un peu petite par rapport à moi, qu'elle a les cheveux noirs et les yeux bleu, celle-là fait au moins ma taille, voir même plus. Elle a de longs cheveux blonds tirés en arrière en une tresse serrée, des yeux violets tirant sur le mauve, les traits de son visage sont très nets, elle présente peu de courbes au niveau de la poitrine et n'en a guère plus au niveau des hanches. Pour le reste, elle a un corps plutôt musclé que svelte. Quoiqu'on pourrait utiliser les deux adjectifs pour la décrire.
- C'est ça le messager ?
- Comment cela « ça » ? Sont-ce des façons de parler d'une jeune femme chez vous ?
- Pour autant que je puisse en juger, on doit le respect aux dames là d'où je viens. Et, aux dernières nouvelles, « ceci » n'est pas humain, dis-je en pointant l'Elfe.
Je sais que mon excuse ne vaut rien, et je n'aurais même pas fait la remarque si je n'avais pas trouvé aussi ridicule d'envoyer une Elfe risquer sa peau dans un voyage pareil.
- Grossier personnage, gronde le hobbit.
- Je vous signaleque c'est à cause d'elle que le magicien me cour après. Je ne vois pas pourquoi je serais galant.
- Parce que c'est la politesse et une preuve de savoir-vivre, me siffle-t-il en rougissant de colère.
Encore un autre que je mets sur le grill. Je suis en forme aujourd'hui.
- Politesse ou pas, il est hors de question que je m'occupe de ce que ressens la source de mes ennuis.
- Et en quoi suis-je la source de vos ennuis ? questionne une voix autoritaire.
M. Sacquet et moi nous tournons en direction de l'endroit où les deux Elfes s'affrontaient quand nous sommes arrivés. Elles ne se battent plus et se sont rapprochées de nous pendant que nous étions tournés l'un vers l'autre à nous échanger des gentillesses à voix basse. C'est mon futur boulet qui vient de prendre la parole.
- Parce que je vais devoir vous coller au train tout le temps que va durer votre petite escapade, réponds-je d'un ton sec.
- Je ne vous ai rien demandé, réplique-t-elle sur un ton tout aussi cinglant.
- Vous non. L'espèce de vieillard mal rasé si.
- Vous pouvez parler de rasoir, me fait remarquer Arwen. On voit que ce n'est pas l'emploi de ce dernier qui vous préoccupe.
- Et-ce que je vous fais des remarques sur votre façon de vous habiller ? Non ! Alors venez pas me dire comment je devrais m'occuper de moi.
Les deux femmes paraissent scandalisées. La blonde serre son poing autour de son sabre au point que ses articulations blanchissent. Je crois que je commence à aller trop loin. Mais quand je suis lancé, j'ai un mal fou à m'arrêter.
- La politesse ne vous étouffe pas vous, morigène la fille d'Erond.
- Quand je ne suis pas de bonne humeur, je suis à fond pour l'égalité entre les hommes et les femmes. N'attendez de moi aucune retenue.
- On vas voir ce que les femmes vont faire à l'homme, réplique froidement l'Elfe blond.
Avant d'avoir pu en placer une autre, elle me balance son bout de bois dans le ventre et enchaîne avec un crochet de sa main libre. Je me retrouve étalé sans avoir eu le temps de faire un geste.
- Je ne vous entends guère rigoler maintenant, ricane mon agresseur.
Je me tourne et rassemble suffisamment de force pour soulever ma tête du sol et lui adresser mon sourire le plus sardonique.
- Quel courage ! S'en prendre à un éclopé. J'applaudis des deux mains. Même moi je n'aurais pas osé.
Elle n'apprécie pas du tout ma remarque et pose sa botte sur mon torse tout en me forçant à lever le menton du bout de son sabre en bois.
- Vous avez la langue bien pendue pour quelqu'un qui vient de se faire terrasser par une femme.
- Il se trouve que n'ayant jamais eu les capacités de résister, je me rabats sur ce qu'il me reste.
- Dans ce cas, vous devriez fermer votre clapet séance tenante si vous tenez tant à conserver le peu d'honneur qu'il vous reste.
- Quand ais-je dit que l'honneur faisait partie des choses qu'il me restait ?
Ma remarque lui fait lever un sourcil interrogateur, mais qu'elle ne compte pas sur moi pour l'éclairer sur mon passé. Ma respiration devient difficile et je suis forcé de tousser pour évacuer ce qui m'encombre la gorge. Bizarrement, ça ne me fait ni chaud ni froid de voir que c'est du sang que je crache.
- Lia, tu devrais t'arrêter ici, intervient Arwen en voyant mon sang sur le sol. Cet humain n'était déjà pas en bonne forme quand nos frères l'ont ramené. Mon père ne va pas être content si nous aggravons son état.
- Pourquoi s'en préoccuper ? réplique-je. Entre crever dans les Monts Brumeux et ici, je préfère cet endroit. Au moins j'aurais droit à une tombe décente.
Cette fois, ce n'est pas du dédains que je vois dans leurs regards. L'expression de la fille d'Elrond a viré à l'inquiétude, tandis que l'expression de sa copine reflète un effarement complet. À nouveau, ma gorge pleine me fait tousser du sang et j'ai la tête qui tourne. Je n'étais déjà pas bien vaillant après cette nuit à me faire du mouron pour mon infirmière, il semble que j'aie vraiment préjugé de mes forces. Même le hobbit semble soudain très inquiet. Je lutte pour rester conscient, mais c'est peine perdue et je me sens glisser doucement dans les limbes de l'évanouissement. Juste avant de perdre conscience, j'entends une explosion de voix qui semble venir du fond de la salle. Parmi celles-ci, je crois reconnaître celle de Nirianeth. J'ai le pressentiment que je vais encore me faire gronder à mon réveil...
