Préparatifs de Départ

- Plus haut la garde ! insiste Lia en me portant un coup de haut en bas avec son sabre en bois.

- Mais enfin, j'essaie.

Ça fait quinze jours que j'ai beau essayer de m'habituer à me passer de ma canne, je passe régulièrement les deux tiers de mes séances d'entraînement avec. J'ai réussi à me faire pardonner de Bilbo mon exécrable conduite avec les filles et expliquer la situation à Nirianeth. Gandal et Elrond ont eu une discussion trois jours après mon réveil du coma et il est apparu ensuite que je n'étais plus obligé de partir et que le magicien me renverrait quand même si c'est dans la mesure de ses moyens. Seulement, comme j'avais déjà pris des dispositions dans l'optique de partir, j'ai décidé d'y aller quand même. Mon infirmière ne l'a pas trop mal pris, à mon grand étonnement. Elle me confectionne même une cape de voyage ! C'est à se poser des questions. D'ailleurs, depuis que ma jambe est très proche de sa guérison, la plupart des elfes de la place sont en train de préparer notre voyage. Mes vêtements ne paraissant pas très appropriés à une longue escapade en pleine nature, on m'en fait des nouveaux, fait en un tissu bizarre. Doux comme de la soie, mais plus résistant que les tissus que je connais. Je ne sais pas à quoi ils l'ont doublé, mais je n'ai jamais trop chaud ni trop froid là-dedans. Et, vu que j'ai eu le droit de choisir la couleur, l'ensemble est noir. Même la cape que Nirianeth s'obstine à broder d'un motif qu'elle refuse de me montrer est de cette couleur. Et j'ai même eu droit à un truc qu'on m'a dit fort rare : une leçon d'escrime avec Elrond. Il a relevé un point qui me démangeais quand j'ai commencé à m'entraîner avec Lia, le style de combat des elfes ne me convient pas. Ce style est trop souple et trop fluide pour moi. Aussi, Lia tente de m'inculquer les bases de l'attaque et de la défense. J'ai testé différentes armes, en bois donc, et c'est définitivement l'épée à une main qui me convient le mieux. Et une protection supplémentaire étant toujours la bienvenue, je dois voir avec le maître forgeron pour me trouver un bouclier adapté. Ma manière de me battre est très brutale selon Lia, et la forme des épées humaine se prête mal aux enchaînements qu'utilisent les elfes. J'essaie de tirer profit du poids de mon arme pour que l'inertie donne plus de force à mes coups. En fait, autant dire que je cogne comme un malade jusqu'à enfoncer la garde de mon adversaire sous la force brute. Et comme j'ai tendance à me servir aussi de mon bras gauche, je pourrais sans doute aussi me servir de mon bouclier comme moyen offensif. Même si je ne fais pas le poids plus de cinq minutes face à la vitesse à laquelle mon « professeur » enchaîne ses coups, je suis déjà content qu'elle me dise que je dois pouvoir tuer un orque ou un gobelin et m'en sortir sans trop de soucis.

- Si votre garde n'est pas toujours en place, ne venez pas vous étonner après si vous êtes touchés par un coup d'épée perdu.

- Ce n'est pas facile de s'appuyer sur cette canne tout en essayant de parer vos attaques. Vous avez un peu trop tendance à oublier que je ne suis pas Arwen.

- Quel dommage que vous n'ayez aucun ego. J'aurais pu vous faire remarquer que même une faible femme s'en sort mieux que vous. Ça vous motiverais peut-être plus.

- Pas sûr. Et puis, Arwen est loin d'être « une faible femme ».

- Voilà des propos forts sympathiques Monsieur Ignis, me dit une voix derrière moi.

Je me retourne pour me trouver face à face avec la principale intéressée. Elle est habillée de cette tenue que les deux jeunes femme semblent apprécier pour se battre : une sorte de veste courte qui s'arrête à la ceinture, une espèce de short qui descend à mi-mollet et de longues bottes qui montent presque à mi-cuisse.

- Bonjour Madame, dit-je en imitant tant bien que mal le salut elfique, chose rendue malaisée par ma canne.

- Mademoiselle, me corrige-t-elle.

- Excusez-moi, Mademoiselle.

- Ce n'est pas grave. Mon père vous fait savoir qu'il aimerait vous parler. Il vous attend au salon blanc.

- C'est urgent ?

- Ça n'en a pas l'air, vous avez le temps de faire votre toilette.

- J'y compte bien. Mademoiselle Lia, dis-je en me tournant.

- Allez-y. De toute façon, j'avais prévu de croiser le fer avec Arwen après notre leçon.

- Dans ce cas, à la prochaine.

- Au revoir Monsieur Ignis.

- Au plaisir de vous revoir, me lance la fille d'Elrond pendant que je clopine vers mes affaires.

Je lui adresse un signe de la main en réponse et me dirige vers l'équivalent des douches, sauf que ça s'apparente plutôt à un bain public, comme chez les Romains. Je ne prends pas longtemps pour me laver et enfiler des habits propres. Comme ma chambre est sur le chemin du salon, j'y dépose mes affaires et me rends à l'endroit convenu. J'y trouve le maître des lieux en compagnie du maître forgeron de Fondcombe.

- Ha, Ignis, me salue Elrond.

- Docteur, maître forgeron.

- Bonjour, dit simplement ce dernier en m'adressant un vague sourire.

- Maître Laucian est venu vous mettre au courant de l'état de notre arsenal. Il a également apporté cet étrange arc dont vous m'aviez fourni les plans.

C'est devenu une habitude chez moi d'appeler Elrond « docteur », mais comme ça n'a pas l'air de le déranger, je continue. Je remarque le paquet emballé sur la table. Et par la même occasion, le regard du forgeron qui s'allume en entendant parler de cet objet.

Il y a quelques jours, quand Elrond et moi parlions de ma future arme, je me suis dit que j'allais lui parler aussi de la possibilité de riposter à une attaque à distance. Comme je suis le dernier des manches avec un arc dans les mains, je lui ai confié les plans d'une arbalète. Mais, comme ceux-ci n'étaient pas au point, j'ai laissé le maître forgeron faire les modifications qu'il a jugé nécessaires. Et il est en train de déballer le résultat sous mes yeux. C'est bel et bien une arbalète. Un peu trop ornementée à mon goût, mais le résultat me semble satisfaisant. Je me souviens encore de la tête qu'avait tiré cet elfe quand je lui avait dit que l'arc dont il était question sur mes plans n'était pas en bois mais en métal.

- C'est une merveille technologique, commente Lauciann en la prenant en main. L'arc en métal permet de propulser une courte flèche avec une grande précision et une énorme force sur une distance de près de sept cent coudées. Malgré la force du métal, il est possible de la recharger assez rapidement à la main en tirant la corde en arrière. Et j'ai constaté que la forme des courtes flèches dont vous nous avez fourni les plans est à même de percer une armure Gondoréenne, et même une armure Naine. Il faudrait une cotte de maille en mithril pour arrêter l'un de ces projectiles. Ou un bouclier en acier de près d'un pouce d'épaisseur.

- Parfait ! vous avez fait combien de munitions ?

- On vous a fait un petit carquois en cuir, il transporte une trentaine de ces courtes flèches.

- Excellent, est-ce que je peux l'essayer ?

- Bien sûr. Au fait, pour votre épée, je suis au regret de déplorer le manque de lames humaines dans notre arsenal. J'en ai sélectionné plusieurs qui pourraient convenir, mais le choix est très faible. Si vous pouvez passer à la forge dans les prochains jours, nous vous trouverons la lame la plus adaptée possible et je la retremperais.

- Pourquoi la retremper ?

- Parce que la plupart de ces lames sont dans un état avancé de détérioration. Il me faudra non seulement les nettoyer, mais aussi les retremper pour qu'elles soient à nouveau fonctionnelles.

- Ha. Ça vas prendre beaucoup de temps de retremper une épée ?

- Non. Une journée, tout au plus.

- Et pour le bouclier ?

- C'est encore moins évident. Je crains que tous nos boucliers humains ne datent de l'époque de l'Ultime Alliance du deuxième âge. Et de plus, ils sont tous frappés de l'étendard du Gondor. À moins de faire partie de leur armée, vous n'avez pas le droit de combattre avec cet emblème.

- On ne peut pas passer une couche de peinture par-dessus ?

- Si, mais les couches successives de bois ont mal supporté le passage du temps. Je prendrais les boucliers les moins abîmés et vous les montrerais. Nous pourrions même mettre un nouvel emblème dessus.

- Je verrais. Merci monsieur.

- Vous pouvez disposer Lauciann, termine Elrond

- Très bien monseigneur, bonne journée messieurs, nous salue-t-il.

- Bonne journée, dis-je en le saluant du chef.

- Bonsoir, répond le maître de Fondcombe en regardant la porte de manière insistante.

Le forgeron sort et me laisse enfin seul avec Elrond.

- Comment va votre jambe aujourd'hui ?

- J'ai de légers élancements, mais sinon, ma canne me sert de moins en moins. Mais elle m'est tout de même nécessaire après un entraînement. Sinon je n'irai nulle part.

- Très bien, et comment progressez-vous dans le maniement de l'épée ?

- Lia me juge encore très lent, mais je suis censé être capable de me défendre efficacement. Toujours selon elle en tout cas.

- Lia est un bon professeur, mais comme je le lui ai dit, la manière de se battre des elfes est très mal adaptée aux hommes. De plus, vous n'avez pas le temps nécessaire pour l'apprendre et cet art ne peut pas être appris de manière accéléré sans mettre la vie de son utilisateur en danger.

- Je comprends très bien, et vous me l'avez déjà dit. C'est pour me le répéter que vous m'avez demandé de venir ?

- Non, il y a à cela une autre raison.

- Et qui est ?

- Avant cela, connaissez-vous un peu les histoires de succession ? Les parentés et les lignages ?

- Pardon ? Pourquoi me parlez-vous de cela ?

- Il y a certaines choses que Gandalf n'a pas jugé bon de vous dire, mais c'est une erreur à mon avis.

- ... Désolé, mais je comprends de moins en moins de quoi vous voulez me parler.

- De ceci, l'elfe que vous allez escorter n'est pas seulement un messager, c'est aussi la fille du roi de la Forêt Noire.

- ... Et alors ? Ça change quelque chose ? Elle ne part plus ?

- Elle part toujours, mais il est certaines choses que nous devons mettre au point vous et moi.

- Ha bon ? Quoi ?

- Ce courrier n'est pas la raison principale de son voyage de retour, elle rentre chez elle pour se marier.

- Et alors ? Vous pensiez que j'allais tenter de la séduire en route ?

- Pas forcément. Disons que quand deux personnes voyagent seules, un lien se créé souvent entre elles. Je désirais m'assurer que si un lien devait se créer, il resterait au niveau de la simple amitié ou du respect. D'autant qu'elle n'est pas vraiment au courant de ce dernier point.

- Pardon ? Elle va se marier et elle ne le sais pas ? C'est légèrement impossible non ?

- Pas impossible car, disons plutôt que ce n'est pas un mariage qui l'attends à son arrivée mais des fiançailles, ce qui revient au même.

- Mais, elle est au courant qu'elle va se fiancer ?

- La cour de son père est au courant. Mais, à part son frère qui vas bientôt arriver ici, personne à part vous et moi ne le sommes parce que Lia est encore jeune et un peu trop vive du goût de son père. Si elle apprends ce qui l'attends au bout du chemin, je crains bien qu'elle ne trouve tous les prétextes pour y échapper, quitte à rebrousser chemin ou à confier sa missive au premier venu.

- Et vous m'avez mis dans le secret uniquement pour que je me retienne d'avoir des idées ou bien il y a une autre raison ?

- Votre rôle reste le même : veiller sur elle. Mais il s'ajoute aussi la tâche de l'amener chez elle le plus directement et par tous les moyens possibles au cas où il lui prendrait l'envie de traîner en route.

- Heu... Quelque chose cloche dans votre raisonnement. Si elle ne veut pas et que pour une raison x ou y elle apprend ce qui l'attend au bout, je ne pourrais en aucun cas la forcer à me suivre. Au niveau de la force, elle m'étalera au premier assaut.

- J'ai fait le maximum de mon côté pour que ça ne se sache pas, mais vous avez raison, il existe toujours un risque. Et, comme vous venez de le souligner, vous ne faites pas le poids face à elle. Mais il existe d'autres façons d'amener Lia où vous le devez.

- Comment ? En l'attachant pendant son sommeil et en la transportant sur mon dos ensuite ?

- Avec ceci, me répond le vieil elfe en exhibant une petite boîte de bois blanc qu'il sort de sa large manche. Ce moyen est autrement plus pratique que celui que vous venez d'énoncer.

- Tiens ? Et elle sert à quoi cette boîte ? Je ne vais quand même pas la plier jusqu'à ce qu'elle rentre dedans et la fourrer dans ma poche ensuite ?

- Si la situation n'était pas aussi sérieuse, je pourrais trouver votre commentaire comique. Mais en l'occurrence, votre sens de l'humour me laisse froid.

- Excusez-moi si je ne comprend pas en quoi une bête boîte en bois pourrait m'aider à convaincre une fille pareille de me suivre jusqu'à son futur fiancé dont elle ne voudra pas selon vous.

- Ce n'est pas la boîte, mais ce qu'elle contient qui accomplira ce miracle.

- Et que contient-elle ?

- Deux anneaux.

- ... Deux anneaux ? À moins qu'il ne s'agisse d'une copie de l'Unique du seigneur du Mordor et d'une autre copie mais de l'anneau de l'un des neuf, je ne vois pas vraiment en quoi cela va pouvoir m'aider.

- Vous y êtes presque, il s'agit d'un anneau de vassalité et d'un anneau de régence.

- Hein ? C'est quoi ?

- Cet artefact a été forgé à la même époque que les grands anneaux de pouvoir. Les seigneurs elfes ont voulu profiter de la découverte de cette nouvelle technique pour obtenir de leurs serviteurs un don de puissance. L'anneau de régence est ainsi capable de tirer des forces de celui qui porte l'anneau de vassalité.

- En gros, cet objet est une sangsue à énergie.

- Exactement ! De plus, l'anneau de régence permet de connaître en permanence la direction et la distance à laquelle se trouve celui ou ceux qui portent les anneaux de vassalité.

Je reste un moment muet le temps de digérer ces nouvelles informations. Si j'ai bien compris, au cas où elle ne voudrait plus aller à la forêt noir, je vais devoir me servir de cet anneau pour la vider de son énergie.

Mais ça ne la forcera pas à la faire avancer dans la bonne direction. Il faudra quand même que je la porte.

- Ce n'est pas en lui pompant son énergie que je vais la faire avancer. Elle risque même plutôt de ne plus faire un pas du tout.

- C'est là qu'est le danger de ces anneaux. Les seigneurs elfes qui en ont été munis ont souvent pris goût à être bien plus puissant que la moyenne et pompaient des quantités colossales d'énergie à leurs vassaux. Mais ces anneaux ont été prévus pour des elfes, hors vous êtes un humain. Votre esprit ne vous permettra pas de pomper de grandes quantités d'énergie. Au pire, vous pourriez faire en sorte que Lia se sente légèrement affaiblie au bout de deux heures d'utilisation intensive. Mais l'effet imprévu, et c'est celui-là que Sauron a copié avec son anneau. C'était que les seigneurs elfe, sans le vouloir, finissaient par imposer leur volonté aux porteurs des anneaux de vassalité. Cet anneau a été modifié dans la mesure où vous pourrez tromper son sens des perceptions au point de lui faire emprunter un mauvais chemin en la persuadant que c'est le bon. Et au cas où elle s'en rendrait finalement compte, vous pourrez l'affaiblir suffisamment pour qu'elle n'aille pas très loin et utiliser ensuite cette énergie pour la transporter si vous deviez en arriver là.

- Mouais. Je trouve vos méthodes discutables messire elfe.

- Ce n'est pas moi qui ai eu l'idée que vous l'accompagniez. Mais celle de ces anneaux vient de la même personne que celle qui l'a eu. Et cette personne s'est chargée de modifier ces anneaux pour qu'ils ne reconnaissent qu'un seul porteur. En l'occurrence, les premiers qui les mettrons à leurs doigts.

Il ouvre le coffret avec son index à la fin de la phrase et me présente les deux anneaux en question. Le premier est un petit cercle d'argent torsadé comme un anneau de Möbius. Il est décoré avec une veine de métal bleu qui semble séparer l'anneau en deux. Il représente une tête de serpent qui se mord la queue. L'autre est plus épais et est fait en or. L'anneau est gravé d'une inscription en métal vert sur la face externe et une petite émeraude est incrustée dans l'anneau de manière à en faire partie.

- L'anneau d'or est celui qui permet de commander. L'anneau d'argent est celui qui appartient au serviteur.

- Et expliquez-moi comment vous comptez faire pour qu'elle porte cette babiole, que je rie un bon coup.

- Dans ce cas, riez. Car c'est vous qui allez le lui donner.