Les Anneaux du Voyage

J'ai l'air malin maintenant. Comment je vais me démerder pour lui passer ce truc au doigt ? Et en plus, je dois laisser de côté la possibilité de tenter de la séduire. Il fait chier le doc.

Je suis en train de errer dans les jardins de la maison en me posant et reposant cette question, mais je ne parviens pas à trouver une solution. Elrond m'a signifié la fin notre entretiens juste quelques minutes plus tôt, mais il me semble que ça s'est passé il y a un an. Depuis, je suis allé traîner un peu partout dans cette vaste demeure en quête d'inspiration, me torturant le crâne à imaginer un prétexte quelconque pour lui donner ce truc. Mais j'ai beau faire, le seul moyen que je voie qui aie des chances de tenir la route, c'est la tentative de séduction. Malheureusement, elle a un taux d'échec supérieur à la moitié et rien ne certifie qu'elle ne va pas me rendre la bague en me disant qu'elle ne peut pas accepter.

- Encore ce visage soucieux ! On dirait que la vie vous joue de drôles de tours mon petit, m'interpelle une voix devant moi.

Pas besoin de regarder pour identifier la personne, au ton guilleret et à la fatigue de cette voix, ce ne peut être que Bilbo.

- J'ai encore un problème, effectivement, dis-je en levant la tête sur le petit bonhomme qui me regarde assis dans son banc.

- Je vais donc m'abstenir de vous présenter qui que soit.

- Pardon ?

- Je n'ai pas envie que vous vous mettiez à vous battre avec un autre elfe. Ça c'est bien terminé avec Lia, mais il aurait pu en être autrement.

La remarque me fait esquisser un sourire, moi qui est d'habitude doué pour m'attirer une antipathie tenace de la part des gens qui me font une mauvaise première impression.

- Certes, mais mon problème concerne la même personne que la dernière fois.

- Allons bon ! Que c'est-il encore passé ?

- Ben... Comment vous expliquer ?

- Vous vous êtes disputés ?

- Non, ce n'est pas ça. C'est... Plus délicat.

- Ne me dites pas que vous éprouvez des sentiments pour elle ?

- ... Mais qu'est-ce que vous avez tous à croire que je veux lui conter fleurette ? dis-je en m'énervant.

- Ho, ne le prenez pas ainsi, mais quand il surgit des problèmes entre un homme et une femme, fut-elle une elfe, une humaine ou une hobbit, la première chose qui viendra à l'esprit des gens c'est que vous en êtes tombé amoureux.

- Rassurez-vous, ça vaut pas ça !

- Mais quel est donc ce problème alors ? Si vous n'en parlez pas, personne ne pourra vous aider.

- C'est que c'est compliqué comme histoire.

- Prenez tout votre temps, le dîner ne sera pas servit avant au moins quatre heures.

C'est en soupirant que je vais m'asseoir à côté du petit être. Il me vient à ce moment que je dois faire attention. Je viens en effet de me souvenir que Bilbo a été en possession de l'anneau unique pendant pas mal de temps. Je me demande d'un coup si un anneau similaire est capable de le faire réagir. J'espère profondément que non, sinon la situation risque de se compliquer. Mais il semble aussi calme que tout à l'heure.

- Alors, racontez-moi tout.

Je tilt tout de suite sur cette phrase, avec mes copains ont se marrait souvent en commençant à raconter notre naissance, et quand le type à qui on la racontait nous demandais ce que ça avait à voir, on lui répondais « T'as demandé que je te raconte tout, alors je commence par ma naissance, logique non ? ». Pour le moment je retiens mon envie de lui faire la blague, je suis sûr qu'il m'écouterait débiter toute ma vie sans m'interrompre et j'ai pas envie de perdre mon temps à ça.

- Ben, il se trouve que j'ai un objet à offrir à Lia, mais je ne trouve pas le moyen de m'assurer dans un premier temps qu'elle l'accepte, et dans un deuxième temps qu'elle le porte.

- Attendez son anniversaire, c'est dans quatre mois. Au fait, qu'elle sorte d'objet est-ce ?

Je lui dit ou je lui dit pas ? Dilemme, ne va-t-il pas mal le prendre et croire que je souhaite lui passer la bague au doigt ? Je viens de lui assurer le contraire, est-ce qu'il va s'en souvenir ? Si je mentionne le mot « anneau », il voudra sans doute le voir, et il risque de ressentir qu'il est spécial. Putain ! Encore la chance !

- Un bijou, dis-je en tentant d'esquiver la réponse.

- Un bijou ? Un collier, un bracelet, une bague, un diadème ?

- Un anneau.

- Un anneau comment ?

Il semble ne pas avoir tilté sur le mot « anneau », c'est peut-être bon signe. Je passe ma main dans ma poche et je sors la petite boîte. Il n'y reste que l'anneau d'argent, pour éviter un problème, j'ai glissé l'anneau d'or dans ma poche de chemise en sortant de chez Elrond. Je montre l'anneau à Bilbo et ce dernier y jette un regard intrigué.

- Par ma foi, voilà un fort bel objet. J'ai eu aussi un anneau dans le temps, un formidable anneau d'or.

- On vous l'avait offert ?

- Pas exactement, je considère plutôt qu'il est venu à moi. Que le destin avait décidé que je devais le trouver.

- Le destin avait décidé que vous deviez le trouver ? Voilà une affirmation qui me paraît d'une logique douteuse.

- Et vous n'êtes pas le premier à penser ainsi, jeune homme. Mais, au fond de moi, c'est le sentiment que j'ai toujours eu.

- Et pourquoi ne l'avez-vous plus ? Vous l'avez égaré ?

- Non, je l'ai laissé à mon neveu, un jeune hobbit fort charmant que j'ai recueilli à la mort de ses parents. Il habite dans ma vieille maison, à Cul-de-sac. Mais il est en route et va arriver ici. Gandalf n'a pas voulu me dire pourquoi il est venu, j'espère que c'est pour me voir et non pas pour se lancer dans une aventure insensée comme je l'ai fait dans mon jeune temps.

- Je vous le souhaite, mais pouvez-vous m'aider à résoudre mon problème ?

- Quel problème ? Attendez son anniversaire et le tour est joué.

- Non, justement. J'aimerais qu'elle le porte pendant notre voyage, mais je n'aimerais pas non plus qu'elle se fasse des idées à mon sujet.

- Mais pourquoi diantre voulez-vous qu'elle le porte tout de suite.

Et toc ! Le piège. Quelle explication je donne à ça moi ? « Parce que telle est ma volonté » ne me semble pas très approprié. Ou bien...

BON SANG ! MAIS C'EST BIEN SÛR ! Pourquoi j'y ai pas pensé avant, mais quel con !

- Parce que de là où je viens, quand on entreprend un long et dangereux voyage, tous les participants doivent êtres munis de ce genre d'anneaux qu'on nomme des « anneaux du voyage ». C'est une coutume à laquelle les gens de chez moi se soumettent depuis plusieurs millier d'années et je dois avouer que, même ici, je préfère faire les choses à ma façon.

C'est un coup de génie ! Elle ne sait rien de moi si ce n'est que je viens de très loin. Je pourrais faire gober ça à n'importe qui en plus. Et une fois arrivée, elle pourra se débarrasser de l'anneau sans aucun scrupule et moi itou. Je suis un génie.

- Dans ce cas, expliquez-le-lui. Je suis sûr qu'elle n'y verra aucun inconvénient. Pourquoi faire tout un drame ?

Ha merde ! Faut que je trouve une raison qui me mettait mal à l'aise maintenant... Je sais !

- Ben, comme le continent est grand, j'avais peur que sa religion ou une chose du genre ne trouve inconvenant de lui offrir ce genre de bijou. D'autant que depuis tout à l'heure, les gens que je croise pensent que je veux la demander en mariage. Je ne voulais pas qu'elle le pense aussi.

- Haaa ! C'était donc ça. Et bien je suis sûr que si vous lui expliquez comme à moi, elle se pliera volontiers à votre croyance si ça peut vous rassurer.

- Vous pensez ? dis-je en jouant le type étonné.

- J'en suis convaincu.

- Merci Bilbo, je vous revaudrais ça un de ces jours.

- Dans ce cas, revaudez-moi ça ce soir en jouant aux échecs avec moi.

- Pas de problème, on fera autant de parties que vous voudrez, mais après souper.

- Voilà qui est dit ! Alors à plus tard jeune homme.

- À plus tard, dis-je en me levant.

J'ai vraiment eu une excellente idée. Il faut maintenant que je la mette en pratique avant de l'oublier. Et pendant que j'y pense, je vais y inclure une sorte de rituel qui me permettra de m'assurer qu'elle sera la première à mettre cet anneau au doigt, manquerait plus qu'elle le prête à une de ses copines avant de l'enfiler et que je me retrouve lié à la mauvaise personne. Alors... Comment je vais faire ça ? Un petit discours aux consonances mystiques... Un grand signe de croix avec le « In nomine Patris ». Ça le fait bien ça !

Je retourne au gymnase en mettant mon petit sermon au point. Il faut que ce soit court, sinon ça ferait louche qu'un type qu'est même pas prêtre se lance comme ça dans une cérémonie religieuse. Seulement, elle n'y est plus quand j'y arrive. Je me renseigne auprès d'un autre elfe en train de s'entraîner et il m'indique qu'elle est partie avec Arwen, il y a de ça même pas cinq minutes. Mais il ne peut pas me dire où elles sont parties. En y pensant, la logique voudrais qu'elles soient allé déposer leurs affaires dans leurs quartiers. J'y vais pour vérifier mes conclusions, et je manque de lui rentrer dedans en tournant le coin du couloir qui mène à sa chambre.

- Tiens ? Que faites-vous ici Faust ? me demande-t-elle avec un air étonné.

- Ha, vous êtes là. Je vous cherchais.

- Vous me cherchiez ? Pour quelle raison ?

- C'est à propos de notre petite escapade. Je... Enfin, il... Chez moi...

- Vous avez un problème ? questionne-t-elle après un instant ou je reste muet.

- Ben, c'est... C'est pas facile à dire. J'ai peur d'être ridicule.

- Dans ce cas, si vous ne vous dépêchez pas, vous le deviendrez rapidement.

- Trop aimable, réponds-je d'un ton froid.

- Hé bien voilà, vous allez mieux. Alors, pour quelle raison avez-vous failli me jeter à terre ?

- Ben... Chez moi, les gens sont très croyants en notre culte, et ce dernier prévoit une cérémonie en cas de long voyage. Comme je ne suis pas très à l'aise avec les croyances d'ici et que j'ignore si c'est aussi votre cas, je me demandais si vous aviez entendu parler de la coutume des anneaux du voyage.

- Heu... Je ne crois pas. Non, il me semble bien que mon précepteur ne m'a jamais parlé de cette coutume, dit-elle après un instant de réflexion.

Tant mieux, le contraire m'aurait étonné.

- Ha, c'est dommage.

- Pourquoi ? En quoi consiste-t-elle ?

- En gros, les gens participant à un long voyage se munissent d'anneaux qui sont bénis lors d'une petite cérémonie afin de porter chance à leur porteur et de les garantir dans la grâce divine lors de leur voyage. Je ne suis pas un pratiquant particulièrement assidu de ma religion, mais ma mère a toujours beaucoup tenu à ce que nous connaissions ce rituel car pour étudier nous aurions à faire de longs voyages mon frère, mes sœurs et moi. Et depuis, chaque fois que nous changions de lieu, nous nous soumettions toujours à cette coutume. Et comme je vais devoir entamer un long voyage avec vous, je me demandais s'il était possible de vous proposer d'y assister. Et d'accepter un anneau. Ça me rassurerait.

Je ne sais pas si elle est dupe, je me pose même sérieusement la question de savoir si ma présentation est un peu trop alambiquée pour être crédible. En tout cas, elle ne réponds rien. Je commence à devenir nerveux et j'aime pas ça. D'un autre côté, je m'y suis pris d'une manière si directe pour présenter la chose que je crois bien avoir grillé la possibilité de lui offrir l'anneau plus tard en cas de refus. L'idée me semble de moins en moins bonne d'un seul coup.

- Si ça peut vous rassurer, j'accepte volontiers de porter votre anneau, mais les cérémonies sacrées, ce n'est pas ma tasse de thé. Alors, une foi votre anneau béni, est-il possible de simplement me le donner ?

- Heu... Bien sûr, mais vous devrez être la première personne à le passer au doigt.

- Je le mettrais sitôt que vous me l'aurez donné et il ne quittera plus ma main, je vous le promet.

Je suis tellement soulagé que je me laisse aller à la serrer dans mes bras en la remerciant. Après tout, ce n'est pas interdit que je sache. Je dois lui répéter au moins cinq fois merci avant de me rendre compte qu'elle semble affreusement gênée. Le fait que ses joues s'empourprent me fait même rire aux éclats. Je desserre mon emprise autour de sa taille et je la laisse en partant dans la direction par laquelle je suis venue. Je me rends compte seulement quelques couloirs plus loin qu'elle n'a pas bougé de la position dans laquelle elle était quand je l'ai serrée. J'ai peut-être abusé sur ce coup-là. Mais tant pis, ça a marché et c'est le principal. En plus, je n'aurais même pas besoin de me taper la comédie d'une cérémonie religieuse bidon.

VIVE LES FILLES QUI AIMENT PAS LA RELIGION !