LES MONTS BRUMEUX ET LEURS DANGERS
Lia m'a laissé descendre le jour suivant mon réveil, après que je me sois requinqué, pris quelques bon repas et une bonne nuit de sommeil. Ma jambe gauche me fait un effet bizarre quand je m'appuie dessus, ce n'est pas douloureux, mais j'ai peur qu'elle n'ait mal remis ma jambe en place et que l'os se soie ressoudé n'importe comment. Ce qui pourrait me valoir un sévère boitement plus tard. Mais pour le moment, on fait avec les moyens du bords.
Qui sait ? Peut-être que le « grand » Gandalf cache un sortilège dans sa barbe pour m'arranger ça…
Il ne nous reste plus qu'un cheval, qui est d'ailleurs déjà chargé avec nos deux paquetages, c'est pourquoi nous marchons tous les deux à côté. De toute façons, avec les ravins que nous longeons sur des petites corniches parfois juste assez large pour laisser passer une seule personne de front, je préfère autant être sur mes deux gambettes plutôt que ballotté sur une selle à me demander quand mon canasson va perdre l'équilibre et nous précipiter dans ces foutues gorges qui semblent sans fond. Pour ne rien arranger, la neige a commencé à tomber et j'ai plus d'une fois remercié ma deuxième maman par procuration pour sa brillante idée de me confectionner un bonnet qui ne quitte plus mon crâne, même pour dormir. Par contre, niveau couchage c'est devenu encore plus délicat qu'avant. Il semble que mon accompagnatrice aie définitivement pris le goût de dormir tout contre moi. C'est vrai que même comme ça, il fait encore froid. Mais je n'apprécie toujours pas, quoi que ça me rende moins nerveux qu'au début. Peut-être que je perds mes anciennes habitudes, mais je dors à peu près normalement, même si au réveil je me retrouve souvent dans des positions qui pourraient prêter à confusion. Pour ne citer qu'un exemple, je me suis déjà réveillé la tête dans sa chemise, pour ne pas dire dans lieu plus dérangeant. L pire c'est qu'elle me serrait la tête entre ses bras comme si elle retenait une peluche contre elle. J'ai mis un temps fou à me dégager sans la réveiller. Je n'ose pas imaginer ce qu'elle aurait pensé si elle m'avait vu comme ça. Je ne crois pas trop au vieux truc des mangas où les filles vont voler les mecs à coup de poing quand elles croient que ce sont des pervers. Mais là, un petit séjour dans l'inconscience ne me semblait pas impossible vu le cas avec qui je voyage. Enfin bref, les jours passent et se ressemblent. On ne voit que de la caillasse, de la neige, de la caillasse et encore de la neige. Quand on as de la chance, on croise un buisson épineux et tout rabougris sur le bords du « chemin ».
Sentier me semblerait plus approprié. Et encore, moi je dirais plutôt « piste pour les chèvres et autres acrobates des montagnes ».
On ne se parle pas beaucoup et c'est aussi bien ainsi, par ce froid je préfère l'ouvrir un minimum. Mais elle me désigne au moins une fois par jour une montagne, une vallée ou un col par son nom. Ça meuble bien assez la conversation en attendant le compte-rendu du repas du soir sur le chemin à faire le lendemain. Et, une semaine après que je me sois tiré de mon brancard, Nous sommes arrivés devant une vallée couverte de glace et de neige. Au début, rien ne la distinguait des autres que nous avions croisés, mais je me rendis compte qu'elle semblait abriter une sorte de construction en son centre. Une sorte de porte en pierre.
- Lia, c'est quoi la porte là ?
- La porte ? me demande-t-elle sur le ton stupéfait d'une personne qui s'attendait à tout sauf à ma remarque. Quelle porte ?
- Celle-là, dis-je en la désignant de ma main gantée.
Elle s'approche du bord de notre corniche et regarde en bas, elle semble extrêmement surprise de la voire. Je remarque au passage qu'aujourd'hui elle a mis son manteau de cuir bruns dont l'épaisse fourrure d'un quelconque animal dépasse par son col. Elle a toujours l'art d'avoir au moins deux tenues pour n'importe quel temps ou climat. Ou du moins, ais-je l'impression qu'elle jongle toujours entre deux assortiments de vêtements qui changent en fonctions de ses besoins.
Pourtant, son paquetage n'avait pas l'air tellement plus gros que le mien… Il faudra que j'aille jeter un coup d'œil dans ses affaires un de ces quatre pour comprendre comment elle fait pour transporter autant de choses…
- Cette porte ne devrait pas être ici… souffle-t-elle tout à coup.
- Pardon ?
Elle se tourne vers moi avec un air coupable dans les yeux.
- Je me suis trompée de direction.
- Ha…
J'espère qu'on ne devra pas revenir trop loin en arrière.
- Ton erreur remonte à quand ?
- Au croisement qu'on a rencontré il y a trois jours, marmonne-t-elle d'une toute petite voix.
J'ai envie de me pendre. Elle vient de nous rajouter trois jours de trajet inutiles et si j'avais pas ouvert les yeux elle l'aurait peut-être même pas remarqué.
Un sourire sarcastique vient flotter sur mes lèvres tandis qu'une envie de l'engueuler commence à grandir en moi. L'un comme l'autre n'étant pas la meilleur solution et sans doute mes pertes de conscience à répétition m'ayant rendu plus réfléchis, je me contente de soupirer longuement. Après tout, personne n'est parfait et tenter de lui passer un savon ne ferait que me rapporter des ennuis.
- Bon… Ben on a plus qu'à faire demi-tour, dis-je en essayant de masquer mon exaspération au maximum.
- Oui… Et je crois que le plus tôt sera le mieux.
Son commentaire me surprend et je remarque qu'elle semble soucieuse tout à coup. Non, en fait « soucieux » n'est pas exact. J'ai l'impression de voir un animal qui croit qu'un prédateur est dans les parages et n'a plus que l'envie de prendre ses jambes à son cou.
- Quelque chose ne va pas ?
- Oui, il semble que ce soit l'une des portes d'un ancien royaume Nain connu sous le nom de Cavenain.
Cavenain ? Pourquoi ce nom me dit quelque chose ?
- Et alors ?
- Ce royaume a été abandonné par ses créateurs depuis des lustres et est maintenant aux mains des gobelins.
FAIS CHIER ! J' ÉTAIS SÛR QUE QUELQUE CHOSE ALLAIT FOIRER, J'EN ÉTAIS SÛR !
- Voilà qui est problématique, dis-je sans masquer le sarcasme de ma voix cette fois.
- Je suis désolée, dit-elle en affichant une mine contrite.
Elle est désolée. J'espère bien, c'est le minimum non ? Mais pourquoi a-t-il fallut que ce soit un boulet pareil que je doive surveiller ?
Ma situation me semble tellement exaspérante que c'en est presque drôle.
Bon, en attendant faut pas rester ici sinon c'est encore bibi qui va ramasser.
- Bon on fait demi-tour et… Où qu'il est le cheval ? dis-je en me rendant soudain compte qu'il n'est plus derrière nous.
Lia se tourne dans la direction opposée et lève le doigt.
- Là.
Je me retourne pour constater une évidence : cet âne bâté de canasson a continué de suivre le chemin sans nous.
- Mais quel crétin des Alpes !
Je ne prends pas la peine d'expliquer à mon accompagnatrice ce que j'entends par là, je me lance à la poursuite de la chose stupide qui porte nos provisions et la majeure partie de notre équipement. Je la rattrape en deux douzaines de foulées et lui saisit la bride.
- Écoute moi bien, connard de mes fesses. La prochaine fois que tu prends des initiatives idiotes je te transforme en steak tartare. Pigé ?
- Faust !
La voix de Lia me parvient portée par le vent. Je me tourne pour voir qu'elle n'a pas bougé d'un pouce.
Pourquoi se fatiguer ? Missié lé serviteur va aller che'ché le cheval.
- Quoi ?
- Ne bouge plus ! Surtout plus un pas !
C'est quoi cette lubie ?
Je regarde à terre, mais ne vois que de la neige. Je serais sur de la glace, je comprendrais qu'elle aie peur que celle-ci craque. Mais là, je suis sur de la bonne neige bien molle.
Pourquoi elle crie en plus ? On ne devrait pas éviter un maximum de faire du bruit alors qu'on est si proche d'un trou à gobelins ?
Je la regarde venir, elle prend mille précautions pour avancer d'un pas à la fois et sonde le terrain devant elle avec son arc. Ce manège me semble d'autant plus ridicule qu'elle marche exactement dans mes pas.
- Mais qu'est-ce que tu fabriques Lia ?
- Il n'y a pas de chemin là où toi et ma jument vous êtes aventurés.
Je regarde autour de moi et je distingue pourtant clairement une sorte de replat dans la neige qui me semble suffisamment droit pour convaincre un ingénieur des ponts et chaussées qu'il y a une route goudronnée en dessous.
Elle se fou de moi, même le cheval a vu qu'il pouvait passer par là.
Mais bon, si ça peut lui faire plaisir, je reste sur place et tiens l'autre abruti par la bride en l'attendant. Elle met un de ces temps pour parcourir la moitié du chemin que c'en est exaspérant. Aux trois quarts, j'ai une envie monstre d'aller la prendre par la main pour la traîner jusqu'ici ou de sauter sur place pour lui prouver que le sol tient le coup. Mais je suis trop galant et m'abstient de tout commentaire jusqu'à son arrivée.
- J'ai cru que j'allais pouvoir camper sur place, lui dis-je en guise d'accueil.
- J'ai dû faire attention, nous ne sommes plus sur une piste mais bien dans la vallée.
- Lia, tu es en train de te payer ma figure ou bien la myopie commencerait à te gagner ?
Ma réponse semble l'avoir choquée. En tout cas, sa figure m'affirme qu'elle n'a pas aimé ma remarque.
- Je te demande pardon ?
- Cette zone plate où nous nous tenons est large comme un boulevard et ça n'a même pas cédé sous le poids du cheval. Comment peux-tu croire que ça risque de s'effondrer à chaque seconde ?
Elle change d'attitude pour prendre toute la hauteur de quelqu'un qui vient de se faire sermonner par ignorant et s'apprête à le remettre à sa place.
- Maître faust.
Elle m'appelle « maître », c'est pas bon signe.
- Oui, quoi ?
- Sachez que ce qui peut sembler solide sur un glacier peut très bien s'effondrer le jour suivant.
Elle me gonfle à la fin.
Ha tiens ?
À sa grande surprise, je me mets à sauter sur place.
- Là. Tu vois ? Ça tient. Ça tient. Dis-je entre chaque saut.
Elle me regarde exécuter mon petit manège avec une expression de terreur plaquée sur le visage. Ce qui ne m'empêche pas de sauter une demi-douzaine de fois supplémentaire autour de nous. Quand je m'arrête, elle a les joues toutes rouges, mais je ne crois pas que ce soit le froids qui en soit responsable.
Et toc ! Un point pour moi. Un !
Sans dire un mot, elle me prend la bride des mains et mène son cheval en arrière la tête rejetée et les épaules bien droites.
Et méchant le point avec ça.
Je la suis, sans me presser. Ma victoire m'a rendu d'humeur joyeuse et j'ai une grande envie de siffloter. Mais je me rappelle la présence proche des gobelins juste à temps et préfère rattraper Lia. De toute façons, je suis sûr qu'elle trouvera un moyen de se venger.
- Hé, Lia !
Elle ne répond pas.
Remarque, je sais pourquoi.
Bon, je vais me borner à me tenir de l'autre côté du cheval. Mais à peine ais-je commencé à contourner la bête que mes pas s'enfoncent plus que de raison dans la neige. Alors que je veux revenir en arrière, je m'enfonce brusquement jusqu'au genou.
C'est quoi encore ce tru…
Un grondement sourd résonne à travers toute la vallée et est brusquement remplacé par de très gros bruit de cassure. J'entends le cheval hennir de manière anormale puis un cri.
- Faust !
Le temps de tourner la tête, je vois le cheval s'enfoncer dans la neige qui lui atteint déjà le poitrail tandis que Lia en as déjà jusqu'à la taille et se raccroche désespérément à la bride comme s'il s'agissait d'une bouée de sauvetage.
-Li…
Un grand fracas résonne et comme une bouche qui s'ouvre, une large fissure apparaît à quelques mètres de nous, engloutissant des tonnes de neige à la seconde. Je suis entraîné par une masse qui me semblait jusque-là solide vers un abîme dont je ne vois pas le fond. En une seconde, je me suis enfoncé dans de la neige poudreuse jusqu'à mi-cuisse. La seconde suivante, j'en ai déjà par-dessus la ceinture. Mes souvenirs d'enfance disaient qu'il fallait nager pendant une avalanche. Mais pour les chutes, la seule chose dont je me souviens c'est des cours sur les parachutes qu'on nous donnait dans l'avion quand nous le prenions pour aller voir ma famille au Canada. Et manque de bol, j'ai oublié le mien. Je tente néanmoins de surnager, sans grand succès. J'entends un long cri qui doit signifier que le canasson vient de tomber dans le gouffre.
Et je vais l'y rejoindre si je me démerde pas !
Je joue désespérément des pieds et des mains pour essayer de m'en sortir. Mon approche de la chute s'en ralentit sensiblement, mais c'est évident que ça ne va jamais suffire. Brusquement je réalise que je n'étais pas seul avec rien qu'un cheval.
LIA !
Je tourne un peu la tête et je remarque une tache brune qui se débat au moins autant que moi un peu plus loin sur ma droite. Mais elle descend plus vite que moi.
Le dilemme m'apparaît d'un seul coup dans toute son énormité. Je ne suis absolument pas sûr de pouvoir sauver ma peau en ne pensant rien qu'à moi et si j'y arrive on me reprochera de ne pas avoir tenté de la sauver au passage. Ou alors, je peux essayer de me rapprocher d'elle et on finit de toute façon dans l'abîme ténébreux tous les deux. Si j'avais quelques minutes pour y réfléchir, je pourrais sans doute prendre la meilleure décision, mais là je n'ai que quelques dixièmes de seconde devant moi pour me décider.
Faust, espèce de pauvre malade.
Je détourne complètement ma course pour la rejoindre avant qu'on ne tombe et y parviens de justesse. Elle semble ahurie que je sois venu. Je ne résiste pas à l'envie de lui glisser un commentaire perso tout en lui attrapant le bras.
- Désolé, j'ai toujours été un peu fou.
Je ne sens brusquement plus aucune résistance et ne peut m'empêcher de regarder en bas. Cette fois, c'est le grand plongeon. Il n'y aurait qu'au prix d'un miracle qu'on pourrait y survivre.
D'un miracle… Ou de cette corniche !
Je remarque d'un coup une sorte de piton rocheux qui sort de la paroi et est copieusement arrosé par la neige qui tombe dans le trou. Avec un peu de chance l'un ou l'autre d'entre nous pourra la saisir.Je me contorsionne en l'air pour attraper le bras de mon accompagnatrice et de l'autre me prépare à encaisser un sacré choc si j'arrive à saisir quelque chose. Mais je me rends compte au dernier moment que nous allons en fait tomber sur le tas de neige dessus la corniche.
Double coup de bol ! Si j'étais marié je n'aurais plus aucun doute quand au fait que je sois cocu.
Malgré que je m'y soit préparé, l'atterrissage est plus rude que prévu et je m'enfonce profondément dans la neige tandis que des morceaux de pierre qui ont dégringolés avec nous me rappellent douloureusement que la neige ne tombe jamais vraiment seule. Mais je n'ai pas le temps de m'en remettre. Moi je suis tombé bien au milieu de l'écoulement en forme de pyramide qui commence d'ailleurs à faiblir, Mais lia est tombée en plein sur la pente à ma droite et commence à dégringoler en bas en m'entraînant avec elle.
- Accroche-toi !
Mais je m'égosille dans le vide, je remarque qu'elle a une grosse plaie à la tête qui a laissé s'échapper une quantité de sang impressionnante. Pour ne rien arranger à mes inquiétudes, nous continuons de glisser et nous prenons de la vitesse.
Merde de merde de merde de merde !
J'agite mon bras libre dans l'espoir de trouver une prise, mais rien n'y fait, on se rapproche du bord. Je persiste jusqu'au moment ou je sens le vide sous moi. Au moment où je n'y crois plus, je sens quelque chose au niveau de l'intérieur de ma main. Je la referme dessus à une vitesse dont je m'ignorais capable et me retrouve suspendu avec Lia qui pend dans le vide complètement inerte. De la neige continue de me tomber dessus, mais il y en a moins qu'avant. Cependant, je ne vois pas quoi faire.
Tu parles d'une bête mission d'escorte facile ! Et le pire c'est que c'est de ma faute ! Mais pourquoi a-t-il fallut que je fasse le mariole quand le sol tenait encore ? Je ne suis qu'un idiot qui croit toujours tout savoir mieux que tout le monde.
L'état de Lia est suffisamment préoccupant pour que je jette un œil à ce qui traverse son esprit. Je suis vachement surpris de constater que c'est le calme plat. J'ai presque envie de dire que c'est d'une banalité reposante.
Dire qu'il y'en a qui veulent survivre pendant que d'autres roupillent comme des bienheureux. C'est à se demander pourquoi je m'échine à vouloir lui sauver la mise.
Je me demande comment je vais bien pouvoir faire. Ses pensées en surface ne m'ont donné aucun renseignement sur son état physique. Mais si elle est en état de rêver, elle ne doit pas être trop amochée.
Bon, quoi faire, quoi faire ? Alors, j'ai toujours mon anneau pour me donner un peu plus de punch en cas de souci. ?Étant donné que l'autre fille suspendue à mon bras est dans les vappes, m'en servir m'ouvrira peut-être des possibilités. Mais il faudrait éviter de le faire à tort et à travers, je ne sais pas à quel point elle peut me sacrifier ses réserves d'énergie.
Pendant que je réfléchissais, la neige a cessé de couler et je sens son froid mordant aux endroits où elle s'est infiltrée dans mes vêtements et plus particulièrement dans le col de ma veste et mon pantalon. Je jette un coup d'oeil en haut et me rend compte que nous avons fait une chute bien plus importante que je ne l'aurais cru. La brèche qui me paraissait si grande vu de près semble trop petit pour y glisser ma main vu d'ici. Mais ce n'est pas le plus important, il faut que je trouve un moyen pour nous mettre tous les deux hors de danger. L'éclat de pierre auquel je m'accroche n'est pas le seul que je vois depuis ma position. Si j'avais une main de libre je pourrais tenter de faire tomber suffisamment de neige pour coincer le corps de Lia, en admettant que j'aie la force de la soulever jusqu'ici. Mais ce ne sont que des suppositions et je ne sais pas à quel point cet anneau peut me rendre plus fort.
La seule façon de le savoir c'est d'essayer.
J'active ce truc en priant pour que je le fasse correctement. Je sens, comme lors de mes entraînements quand je pompais un peu de son énergie à mon instructrice, une sorte de flux électrisant qui remonte depuis mon doigt, à travers ma main et qui se propage en direction du reste de mon corps. Ça me fait penser à une sorte de brume chaude et agréable qui se diffuserait à l'intérieur de moi. Mais cette fois il faut que je mette le paquet. Jusque-là, je me contentai d'ouvrir légèrement le robinet, pour reprendre mes images. Mais cette fois, j'ouvre les vannes à fond.
Je reste un instant pantois, à moitié groggy d'avoir fait un truc pareil. J'ai eu l'impression que quelqu'un venait de tirer un coup de feu à travers mon corps ou qu'un imbécile de toubib m'a plaqué une de ces machines à électrochocs sur le thorax. Ça me fait aussi penser à se prendre un plateau dans une piscine rempli d'eau bouillante. J'ai de la peine à reprendre mon souffle et rassembler mes esprits me semble une tâche invraisemblable. Par contre, j'ai l'impression que Lia est devenue subitement aussi légère qu'un chat. J'essaie de la soulever pour voir et y parviens quasiment sans efforts.
Par tous les diables ! C'est encore mieux que je ne l'espérais.
Mais je me souviens aussitôt de la mise en garde de Gandalf. « Le pouvoir peut griser facilement un esprit en quête de puissance, mais tu ne dois jamais perde de vue que tu joues avec la vie d'autrui ».
Il faut que je fasse vite. Sinon je ne sais pas ce qui pourrait arriver à l'elfe. Je la soulève aussi haut que je le peux et la juche sur mon épaule pour libérer ma deuxième main. Une fois cela fait, je me raccroche à grande peine au bord de mon perchoir et parviens à me hisser presque uniquement à la force de mes bras, comme si j'effectuais une simple traction à la gym. Il n'y a presque pas de place là où je suis, mais je parviens à atteindre un coin plus dégagé. Je dépose mon fardeau qui, à mon grand désespoir, a les jambes et un bras qui pendent dans le vide. Mais au moins, elle ne glissera pas d'un coup quand j'aurais le dos tourné. Je stoppe mon pompage d'énergie et encore une fois je ressens un effet nouveau. Comme une impression d'avoir vieilli d'un coup. L'ensemble des muscles de mes bras, de mes pectoraux et de mes abdominaux me font mal comme si je venais de faire cinquante pompes sans m'arrêter un instant. Mais je ne peux pas rester là, c'est trop petit et le poids de la neige cumulé au nôtre pourrait faire s'écrouler ce truc n'importe quand. Je commence à dégager un passage sur le bord en balançant de la neige par en bas. Je suis forcé de m'arrêter au moins deux fois car j'arrive à peine à bouger mes bras sans avoir l'impression d'être en train de les brûler. Enfin, j'arrive à un bout plat qui, dans la faible clarté du gouffre me fait voir une sorte de niche dans la paroi où nous serons bien plus en sécurité. Retourner chercher l'elfe inconsciente n'est pas une partie de plaisir, mais je n'ai pas le choix. Me la mettre sur le dos est encore plus pénible, mais quand j'arrive finalement à la poser dans l'abri que j'ai repéré je ressens un immense soulagement. Jamais je n'aurais cru frôler la mort d'aussi près et m'en sortir. Béni soit l'idée des anneaux de Gandalf. Je me pose un moment avant de remarquer un truc plus loin, une sorte de masse sombre tapie dans l'ombre. Ça ne semble pas vivant, mais je préfère ne prendre aucun risque. Malgré mes bras qui protestent vertement contre ce traitement, je dégaine mon épée et vais inspecter le truc. Mon corps tout entier grogne de fatigue et rechigne a faire ce que je lui demande, je me rends parfaitement compte qu'en cas d'affrontement je ne serais strictement bon à rien. Mais je préfère ne pas dormir à côté d'un truc qui pourrait tout aussi bien me bouffer dès que j'aurais fermé les yeux, pour ce que j'en sais. Au moins, si ce truc dors, je pourrais toujours essayer de réveiller Lia où utiliser encore cet anneau. Dans tous les cas, j'aurais fait mon possible.
Ma vue mets un moment à s'acclimater et quand j'arrive à côté de la chose, je constate que ce n'est pas vivant. Il s'agit du squelette d'un humanoïde de petite taille doté d'une très longue barbe de son vivant et percé de flèches noires et mal faites en plusieurs endroits. Derrière lui, une ouverture clairement taillée dans la pierre s'ouvre dans les ténèbres.
Génial, je suis venu me fourrer dans une mine de nains sous les Monts Brumeux bourrée de gobelins. Comment il disait l'autre ? « Putain, encore la chance ! »
