CHAPITRE 13
LES VOIES IMPÉNÉTRABLES DU TABAC
Le froid semble se faire plus présent et la faible luminosité qui arrive du trou commence à baisser de manière dramatique. Malheureusement c'est aussi le cas de Lia. Elle ne me semblait déjà pas avoir une température corporelle très élevée quand on dormait côte à côte, mais là autant dire qu'un glaçon serait plus chaud que ça. Elle est pâle comme la mort et, bien que je l'aie enroulée dans nos deux couvertures, elle ne se réchauffe pas. En plus, pas le moindre petit bout de bois à l'horizon pour faire une feu. Décidément c'est bien ma veine. Me voilà aussi avancé que si je l'avais laissée tomber toute seule. Elle est gentiment en train de crever et moi je suis coincé ici sans l'ombre d'un médecin pour m'aider.
Je comprends mieux maintenant pourquoi je ne voulais pas bosser dans le social. Les machines au moins ne prennent pas froid !
Mes pensées ne me mènent à rien et ça m'énerve. Pourquoi j'ai jamais voulu suivre le cours de premier secours proposé par l'hôpital moi ? Je saurais peut-être quoi faire maintenant.
Si, si, si... Mais merde, réveille-toi. Avec des « si » les poules voleraient et les chats nageraient. Qu'est-ce que je peux faire ? Du feu ? Pas assez de bois. J'ai pas de réchaud à gaz, pas de radiateur, ni un volcan à proximité... Mais pourquoi je pense à un volcan moi ? Bon d'accords, c'est chaud. Mais là un peu trop quand même. Ce qu'il me faudrait c'est quoi ? Réponse : de l'aide ou du bois. Devinette : comment trouver du bois sous terre et qui serait assez con pour venir se paumer là-dessous avec la réputation que cet endroit a ? Réponses : Les plantes susceptibles de me fournir du bois ne poussent qu'à la lumière du soleil donc aucun bois sous terre et personne ne mettrait rien qu'un seul pieds dans cet endroit à moins d'être complètement maboule ou de ne pas craindre les gobelins, ce qui n'est pas mon cas. Conclusion : Je suis dans la merde jusqu'au cou !
La petite surveillance mentale que je garde sur ma malade m'indique que son rythme de pensées a encore ralentit depuis mon dernier coup d'œil. Encore un peu et elle ne pensera plus à rien.
Grande première dans le monde féminin... Une femme qui ne pense plus à rien. Il n'y a que mort que ça arrive décidément. Et ça m'aide toujours pas.
N'ayant rien de mieux à faire je vais encore une fois fouiller la petite quantité d'équipement que l'elfe avait décrêté que nous ne pouvions pas les confier au cheval et les porter nous-même en cas d'accident. Sons sac comme le mien contiennent une peu de bouffe, trop peu à mon goût hélas, nos couvertures, qui sont maintenant enroulée autour de mon accompagnatrice. Quelques vêtements de rechange, mon arbalète et les quelques carreau qui ont survécu à ma chute forcée ainsi que son arc et son carquois sans oublier une outre pleine d'eau chacun et deux ou trois babioles qui viennent combler les espaces vides. Vu qu'on se trimballait chacun deux épaisseurs de couvertures, ce qui fait qu'elle est enroulée dans quatre épaisseurs de couvertures chaudes, je me demande bien ce que je pourrais rajouter si ça ne la réchauffe pas.
Et si je faisais brûler les vêtements ?
Je renonce vite à cette idée, ce ne serait pas du bon feu et il serait très éphémère.
Je pusse un long soupir de découragement. Je n'y connais rien à la survie en montagne et j'ai fait tout ce que je pouvais. Bon, c'est vrais que je pourrais aussi la tirer un peu dans le tunnel pour qu'elle aie droit à moins de courant d'air, mais, sans être claustrophobe, j'aime vraiment pas les couloirs sombres. Surtout quand il y'a des cadavres à proximité.
Poussé plus par la manie qu'autre chose, je décide de m'allumer une clope. Ça ne vas pas arranger ma situation ni m'aider à réfléchir plus clairement, mais au moins ça me calmera.
Au moins une chose qui ne me posera pas de problèmes.
Deux secondes plus tard, l'odeur de la fumée qui m'enveloppe devient une sorte de réconfort. Il me suffit de fermer les yeux pour croire que je suis revenu à l'école technique, en train de somnoler dans un coin de la bibliothèque après les cours de mécanique en attendant l'heure d'aller à la gare pour prendre mon train. Et dire qu'au lieu de ça, je me casse le cul à escorter une elfe. Franchement, je pourrais jamais raconter à qui que ce soit d'où je reviens.
Si je reviens un jour, me dis-je avec dépit.
En rouvrant les yeux, je constate que la lumière a encore baissé d'intensité. Il va bientôt faire nuit et dans ce trou, ça va sans doute signifier le noir absolu.
Si au moins j'avais une torche électrique ou au moins une bougie. Où pourquoi pas la vision nocturne de feu le nain là-bas, étalé de tout son gisant.
Depuis l'endroit où je m'adosse au mur, on distingue à peine la forme du nain.
Je me demande s'il avait vraiment la capacité de voir dans le noir complet. Après tout, j'ai déjà vu les nains en visite chez le doc prendre une bougie avec eux pour rentrer dans leur chambre. C'était nécessaire ou bien ils voulaient faire comme tout le monde ?
Je commence à me demander si on n'a pas tendance à exagérer un peu la capacité des nains à voir dans l'obscurité complète. Je commence même à me demander si elle n'est pas une pure invention et que ceux-ci sont juste capables de voir un peu plus avec moins de luminosité. Ce qui pourrait signifier que ce nain a sûrement de quoi s'éclairer sur lui.
En y repensant un peu mieux, j'aurais dû le fouiller dès le début. Pour un joueur de jeu vidéo, c'est l'évidence même. Mais bon, je ne meurs pas non plus d'envie d'aller mettre les mains là-dedans. Sauf que je n'ai pas vraiment le choix.
C'est donc dans la lueur tremblotante de mon zippo que je commence à fouiller cette charogne en putréfaction.
Un bon point, elle ne pue pas, j'en déduis que l'odeur s'est déjà bien dissipée.
Au cours de mon investigation, je note plusieurs détails qui me frappent plus ou moins.
Il a reçu le total des six flèches dans le dos, et sa hache est encore sanglée. Il doit avoir été pris par surprise le pauvre bougre. Mais quand même, c'est un arc qui a fait des dégâts pareils ? C'est passé en travers d'une armure en cuir qui doit bien faire un bon centimètre et demi d'épaisseur à vue de pif. Je serais moins étonné si ça venait d'une arbalète. Mais, même si les flèches ne sont pas grandes, elles le sont encore trop pour que ça passe pour des carreaux. Ou alors le concepteur n'a aucun sens des proportions à donner aux projectiles d'une telle arme. Et cette sacoche qui contient plein de parchemins avec cette foutue écriture runique que je suis pas fichu de décrypter. Il y a même des sceaux en cire sur certains papelards. C'étais le facteur du coin ou bien un messager au long cours ? Il a l'air plutôt équipé comme un mec qui s'apprête à voyager. Le sac à dos a une couverture dedans, ou du moins ça y ressemble pas mal. Et ces pots, c'est quoi ? On dirait des pots à confiture avec des bouchons en cire dessus. Allez, j'en ouvre un pour voir... BEURK ! Si ce truc a été comestible un jour, c'est plus le cas ! Par tous les saints, qu'est-ce que ça pue ! Faut que je rebouche ça avant de mourir asphyxié. Bon, maintenant que la grenade chimique est désamorcée, voyons un peu ce qu'il y a au fond de ce sac... Une outre dont je mettrais ma main au feu que je me porterais mieux en ignorant ce qu'elle contient. Ha non, deux outres en fait. Des vêtements dans un état à faire lâcher le cœur de ma mère. Et petits avec ça... Hé bien ! Tu parles d'un caleçon ! Je savais pas que les nains avaient un aussi gros derge. Si j'avais les mêmes, mon frangin se tordrait de rire à chaque fois qu'il les verrait. Bon, et ensuite ? C'est quoi cette drôle de boîte ? Toute en métal... mais doit bien y avoir un moyen de l'ouvrir... j'croirais jamais que les nains font des contenant qui ne s'ouvrent pas. Ha ! Là, un loquet. Ho merveille ! Du tabac. Ça tombe bien, j'ai perdu pratiquement tout mon stock en même temps que le canasson. Heureusement que j'ai encore la pipe que m'a offerte Bilbo, elle va enfin servir.
Je trouve encore deux ou trois trucs sans intérêts ou inidentifiables avant de tomber sur une chose vraiment utile accrochée sous le sac du nain.
DES TORCHES, YES ! Un peu poussiéreuses c'est vrais, mais regardez-moi ça ! Elles sont toutes prêtes à servir. Heureusement qu'il est venu crever ici, sinon j'aurais pas pu m'éclairer.
Je lui prends ses torches et me dépêche d'en allumer une. Elle prend facilement et je me retrouve très vite avec une lumière bien plus satisfaisante que celle de mon briquet à essence dont la flamme menaçait de s'éteindre au moindre courant d'air. Cette nouvelle lumière me permet de remarquer que le cadavre tiens sa main serrée sur un truc qui en dépasse légèrement. En y regardant de plus près, ça ressemble à un tube. La matière dont il est fait n'est pas sans me rappeler l'ivoire.
Pourquoi il a cru bon de serrer ce truc dans sa main au moment de mourir ?
Plus poussé par la curiosité que la raison, je lui prends l'objet et l'observe de plus près. Ça ressemble à un bête cylindre en ivoire avec des bouchons cerclés d'un métal doré à chaque extrémité. Il est lisse comme du verre, pas la moindre aspérité ni aucune indication sur comment l'ouvrir éventuellement.
Me demande bien ce qu'il contient...
C'est là que j'entends quelqu'un tousser. Un coup d'œil en arrière m'apprends que c'est ma malade qui ne semble pas du tout aller mieux.
Faudrait que je la déplace, ici elle attrape tous les courants d'air. Et maintenant que j'ai de la lumière, je crois que s'enfoncer un peu dans ces tunnels ne peut pas me faire plus de mal que de rester à cet endroit.
Cependant, en regardant le cadavre, je me dit que je devrais me sentir redevable. Certes, il a pas choisi de mourir ici, mais en le faisant il m'a rendu bien service. Et, au vu du contenu de sa sacoche, il semble avoir été messager. Je me tâte trois secondes avant d'écraser ma clope qui vient de griller sa dernière braise et de lui prendre sa sacoche où je remets tous les papiers que j'en avais retirés. J'en profite pour y ajouter le tube, de toute façon j'en fais rien.
- Veuillez m'excuser... dit depuis mon dos une voix caverneuse sur un ton qui semble timide.
Je me rends instantanément compte que cette voix ne fait pas partie de mon registre. Donc, elle appartient à une personne que je ne connais pas. Ce qui peut signifier n'importe quoi. Mais dans l'endroit où je me trouve, j'estime avoir plus de quatre-vingt pour cent de chance pour que ça signifie de graves emmerdes.
Ma première réaction de sursauter est presque immédiatement remplacée par une peur qui me commande de fuir droit devant moi sans me retourner. Sauf que devant, c'est le vide et j'ai une personne à charge. Cette révélation arrivée à mon cerveau, je me suis déjà éloigné de plusieurs larges pas de course de l'endroit d'où j'ai entendu quelque chose me parler. Je fais passer la torche dans mon autre main pour pouvoir dégainer librement et amorce un mouvement de demi-tour. Le spectacle doit être assez convaincant car je ne vois plus rien une fois retourné. Juste mes traces dans la poussière et une obscurité épaisse que je n'arrive pas à percer.
Bizarre, il ne me semblait pas qu'il faisait si noir avant.
- Je suis navré de vous avoir fait peur... reprend la voix depuis un coin en face de moi que je n'arrive pas à localiser.
- Mais qui est-là ? dis-je sans doute deux ton trop fort pour réussir à cacher la terreur qui me tient au ventre.
- Calmez-vous, je ne vous veux aucun mal...
- Dans ce cas qu'est-ce que vous me voulez ? dis-je en sentant mon panicomètre s'emballer. Et puis d'ailleurs, montrez-vous !
À ma grande surprise, mon interlocuteur s'exécute et je vois apparaître devant moi un nain à la forte carrure et au nez proéminent. Une large barbe brune tressée semble vouloir dissimuler le harnois complet qu'il porte, et je vois dépasser une large poignée recouverte de bandelettes de cuir par-dessus son épaule gauche.
- Je désirerais savoir s'il vous reste un peu de tabac à partager avec un pauvre être qui n'a plus eu le loisir de fumer depuis plusieurs mois, me dit-il l'air le plus sérieux du monde.
