RENCONTRE DANS LE NOIR
Pendant deux jours et demi, selon Trolf, nous sommes descendus sans cesse. Au final, Lia a récupéré son sac à la moitié de la seconde étape, mais n'a plus été capable de le porter à la fin de la troisième. Plus nous descendons, plus l'air se faisait lourd, mais aussi humide. À mon grand étonnement, nous n'avons pas manqué d'éclairage et pour cause, nous sommes tombés deux fois sur des réserves faites par les nains il y'a longtemps. Nous y avons récupéré trois lampes et de copieuses quantités d'huile de roche (même si je maintient que ça doit être du pétrole) pour les alimenter. L'éclairage ne nous a ainsi jamais fait défaut. Lia semble aller plus mal au fur et à mesure que nous descendons. Mais nous sommes enfin arrivés au fond de ce gouffre.
- Pas fâché d'être enfin en bas !
- Je t'avouerais bien que moi aussi mon garçon. Je commençais à me demander si le vieux ne s'était pas trompé et que nous n'allions pas finir par traverser le monde en passant par le centre.
- Un voyage au centre de la terre ? ne puis-je m'empêcher d'énoncer à haute voix. Voilà qui aurait été des plus cocasse.
- Et pour quelle raison ?
- Parce que j'aurais ainsi donné raison à Jules Verne.
- Ha ? Qui est-ce ?
- Un grand homme à l'imagination très fertile. Mais trêve de bavardage, par où allons-nous ?
- On ne pourrait pas faire une halte avant de continuer ? soupire tristement Lia.
Elle fait peine à voir. Franchement, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. J'ai l'impression qu'elle a maigri alors qu'elle n'avais déjà pas de poids en trop avant. Ses yeux sont soulignés de cernes à faire peur à un maquilleur d'Halloween, et elle est obligée de marcher avec un bâton parce qu'elle s'est tordue la cheville un peu plus haut dans les marches.
- J'imagine que ce doit être possible non ?
- Possible, oui. Mais une bonne idée, non ! tranche le nain. On a déjà perdu beaucoup de temps alors que le terrain était en descente, je n'ose imaginer ce que ce sera pour la montée.
- Je le sais bien, mais on pourrait…
Brusquement, je suis interrompu par un bruit mat. Comme si une grosse pierre était tombée dans du gravier fin.
Trolf réagit à la vitesse de l'éclair et a déjà dégainé un grand marteau de guerre à deux mains avant que je n'aie eu le temps de mettre la main sur le manche de mon arme. Mon bouclier n'est pas très accessible à cause de ma double charge, je ne tire donc que mon épée.
- C'était quoi ?
- Si je le savais… marmonne le nain en scrutant l'obscurité autour de nous.
- Ça venais de par là, affirme Lia en pointant son arme dans une direction.
Je remarque à ce moment seulement que ce que je croyais être une épée légèrement courbe est en fait un sabre qui me fait penser aux Katanas japonais mais dont le manche aurait été tourné de manière à former une courbe inverse avec celle de la lame. C'est élégant, mais je trouve que ça ne doit pas être évident à manier.
- Allons voir, dis le nain en prenant les devants.
- Passe au milieu, dis-je à Lia en la prenant par le bras.
Elle se tient à son bâton d'une main en tenant son sabre de l'autre. Bizarrement, elle semble brusquement aller mieux. Elle me dépasse en boitant légèrement et je ferme la marche.
Je déteste rapidement cette impression d'être tout le temps suivit ou espionné de toute part. Mais nous n'avons pas fait cinquante mètres que le nain s'arrête.
- Par tous les trésors amassés par mes ancêtres !
Je jette un coup d'œil sur ce qu'il voit et j'en reste bouche bée.
À la lumière de sa lampe vient d'apparaître un lourd mur de briques à moitié en ruines. Derrière lui, on distingue à la lueur incertaine de la lampe les contours d'un édifice quelconque, lui aussi en grande partie effondré. Je m'approche à mon tour et devine que le mur se poursuite encore un bon bout vers la droite tandis qu'à ma gauche s'ouvre une grande porte sous laquelle passe un petit chemin pavé.
- Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? demande Lia.
- Je n'en suis pas sûr… dit le nain.
- On dirait une ville fortifiée non ? dis-je.
- Sous terre ? demande Lia. Il aurait été beaucoup plus pratique de creuser de postes de garde dans les tunnels y menant plutôt que de fortifier la cité au fond de son trou.
- Bien que ça me navre, je suis forcé d'être d'accords avec l'elfe. De plus, mon peuple n'a jamais bâti de semblables édifices. C'est trop… Vide.
- Vous ne vouliez pas plutôt dire « trop aéré » Trolf ?
- C'est ça, gamin ! Je ne trouvais plus l'expression adéquate. Et puis, toute ces fioritures sur les murs. Non, décidément cet ouvrage n'a pas été dessiné par des nains.
- Dans ce cas, par qui ? questionne Lia. Et dans quel but ?
Trolf hésite et semble inspecter les lieux du regard quand tout à coup, il se précipite vers le chemin pavé.
- Hey ! dis-je ne me lançant à sa poursuite. Qu'est-ce qu'il y'a ?
- J'ai vu un truc bouger ! me lance le nain en continuant à courir.
Je pousse un juron quand je le vois tourner au niveau de l'arche et s'engouffrer dessous.
À ce rythme là je vais le perdre !
- Attendez ! s'exclame Lia.
Ça me revient qu'à ce moment qu'elle ne peut plus courir. Je plante les pieds au sol au moment où j'arrive devant la voûte.
Fait chier ! Ou je perds Trolf ou je sème Lia. C'est tout l'un ou tout l'autre.
Je regarde à l'intérieur des ruines, mais je n'aperçois que la lumière de la lampe du nain qui s'estompe dans une ruelle transversale.
Il n'en a pas l'air, mais il court vite.
Je réalise que je n'arriverais pas à le rattraper. Je décide plutôt d'attendre l'elfe qui arrive clopin-clopant en une sorte de parodie de course effrénée.
- Où est-il ? me demande-t-elle en arrivant à ma hauteur.
- Trop loin, réponds-je en désignant l'intérieur des ruines de mon épée.
- Il ne faut pas se séparer, déclare-t-elle après un bref instant.
- C'était pas dans mon intention.
- Parfait. Avançons prudemment.
Elle commence à s'aventurer dans les ruines et, bien que j'hésite à la laisser rester devant, je finit par penser qu'il vaut mieux que je l'aie sous le nez que de me retourner et me rendre compte trop tard qu'elle ne me suis plus.
Je déteste ça ! Bordel de dieu, je déteste ça !
Il règne une ambiance de tombeau dans le coin. L'air est plus humide qu'avant et une odeur de moisissures me fait froncer le nez.
Nous avançons le long de l'allée pavée, sans voir de traces du nain. Soudain, Lia sursaute au moment où j'entends un bruit d'éclaboussures.
- Tu as entendu ?
- Est-ce que le ciel est bleu ?
- Pardon ?
- Oui, j'ai entendu.
- Quel rapport avec le ciel ?
- Aucun. Oublie donc ce que je viens de dire.
Elle me regarde bizarrement, visiblement incapable de saisir qu'il s'agissait d'un trait d'humour.
- On avance ou on prend racine ? dis-je un brin énervé.
Elle repart après une seconde supplémentaire de réflexion. Je repart à sa suite et la suis tout je tant de fréquents coups d'œil par-dessus mon épaule.
À ce rythme, je vais me faire un torticolis.
Est-ce à cause de ça ou d'autre chose, en tout cas, je finis par lui rentrer dedans.
- Hé ! Regarde où tu vas !
- On peut savoir pourquoi tu t'arrêtes ?
Je m'apprête à m'énerver pour de bon quand je remarque qu'elle est en nage. Elle souffle comme si elle venait de piquer le sprint de sa vie.
- Allons bon, qu'est-ce que t'as encore fait ?
- Mais rien, s'étonne-t-elle.
- Et tu penses peut-être que je vais te croire vu ton état ? On dirait un poisson hors de son ruisseau.
- Mais je te jure que je ne comprends pas ce qui m'arrive.
Je la regarde un moment dans les yeux. Elle ne peut pas savoir que je suis en train de fouiller dans sa tête des fois qu'elle me cache quelque chose. Mais tout ce que j'y découvre ce sont d'autres souvenirs dans des caves ou des lieux clos.
Des lieux clos ?
Je laisse mon idée faire son petit bonhomme de chemin. Ce que j'en retire me laisse une petite idée de diagnostique.
- Lia, est-ce que par hasard tu aurais un mauvais souvenir lié à un endroit fermé et sombre ?
- Pardon ?
Cette fois, j'ai une réponse claire et nette. Dans son esprit jaillit une image. J'y vois une réplique miniature de la fille que j'ai face de moi, mise sans trop de précaution dans un cachot ou je ne sais trop qu'elle cellule. D'après le souvenir, il semble que ce soit son père le responsable.
Génial ! Elle est claustrophobe ! Mais je peux rien lui dire tant qu'elle ne me répond pas.
- Alors ?
- Alors quoi ? demande-t-elle.
Je n'ai même pas besoin d'anneau magique pour voir qu'elle est gênée. Elle détourne constamment le regard et rougis visiblement.
- Lia, je crois que je sais ce qui t'arrive, mais il faut que tu répondes à ma question.
Elle se met à se tortiller comme si elle avait une envie pressante.
Mais tu vas accoucher un jour, oui ou merde !
- En admettant que ce soit le cas, finit-elle par répondre. Qu'est-ce que ça voudrait dire ?
Mon Dieu merci ! Merci de lui avoir donné trois sous d'intelligence pour me répondre.
- Si c'est effectivement le cas, pour reprendre ton expression, j'ai le plaisir de t'apprendre que tu es claustrophobe.
- Closto.. C'est quoi ça ?
- Claustrophobe. Tu as peur des endroits sombres et confinés. Genre grottes, mines, cellules…
J'observe attentivement sa réaction au mot cellule. Et ben je ne suis pas déçu. J'ai l'impression qu'elle a perdu toutes ses couleurs à la mention de ce simple mot.
Bon, quand Lia encore petite, papa enfermer elle dans cellule et maintenant bibi se taper le résultat. Génial ! Ha, ha, ha, je me marre ! Seigneur, tu n'es qu'un connard, un sadique à l'esprit tellement tordu qu'une pelote de fil n'aurait rien à t'envier. On dirait un gosse qui joue avec une loupe sur une fourmilière. Et la faute à pas de chance, c'est moi la fourmi en dessous.
Je pousse un immense soupir d'exaspération.
- Seigneur, pourquoi moi ? dis-je ne m'adressant au plafond.
Il fallait que je la sorte celle-là. Je n'aurais pas pu la retenir plus longtemps. Et en plus, Lia aussi regarde en l'air.
Crétine !
- Si tu vois quelque chose là-haut, prière de me faire signe, dis-je en passant devant.
- Quoi ? Mais… Faust, qu'est-ce que tu regardais ?
- Rien du tout !
J'enrage tellement que quand je me retourne enfin, je remarque que je suis reparti trop vite et qu'elle est une bonne vingtaine de mètres derrière moi à essayer de me rattraper sans y parvenir.
Mais qu'est-ce que j'ai fais au bon Dieu pour mériter ça ?
- Dans un moment, je vais finir par croire que j'irais plus vite en te portant.
- Si tu essaies, je te frappe ! menace-t-elle en reprenant son souffle.
Dans le genre menaces, j'ai vu mieux et plus convainquant... C'est quoi ç…
Je crois bien que mes réflexes ont agis avant que je me rende bien compte de ce que c'était. Je la pousse brutalement et elle tombe en arrière. Mais avant d'avoir put protester, une grosse pierre traverse l'espace qu'elle occupait peut avant et va s'écraser contre le sol un peu plus loin.
- Maudit, nous les maudissons ! s'exclame une voix raque dans l'obscurité.
Un cri de guerre retenti à ce moment-là.
- POUR LES MONTS DE FER !
Une chose saute par-dessus un mur en ruine qui bordait la rue tandis que ledit mur semble exploser sous un impact pour le moins violent.
On a retrouvé le nain au moins.
- Trolf !
- Attrape cette chose gamin ! me lance-t-il en sautant par-dessus les restes du mur qu'il vient d'exploser.
Au milieu du chemin, une créature toute courbée, à la peau gris sale, dotées de membres disproportionnés et portant un simple pagne nous regarde avec une expression haineuse sur un visage aux yeux trop grand.
- C'est quoi cette horreur ? dis-je en m'en approchant précautionneusement, mon arme à la main.
- J'en sais rien, réponds le nain en se mettant derrière elle. Mais elle est rusée et sournoise !
- Sales ! Oui, tous ! Ils sont méchants ! Et nous les haïssons ! dit la chose en tournant sur elle-même comme un animal acculé.
Pourquoi ça me dit quelque chose ?
- Grands et vilains ! Nous les maudissons ! Précieux.
Précieux ? Ce serait…
La chose semble alors tousser, ou s'éclaircir la gorge, au choix. Mais ça c'est un personnage dont je me suis souvenu.
Gollum !
- Trolf, saisissez-le vivant !
- On va déjà voir si on arrive à le prendre tout court !
Sur ce, le nain s'élance, son marteau brandit bien haut au-dessus de sa tête.
Il va le tuer s'il le touche !
Fort heureusement, l'ex-détenteur de l'anneau unique évite facilement l'attaque qui fracasse quelques pavés au sol et tente de saisir le nain au cou. Je me précipite pour l'aider et réussi à saisir Gollum à mon tour pour lui plaquer ma lame sous la gorge.
- La fête est finie. Maintenant tu vas lâcher Trolf avant que je te taille un sourire dans la gorge.
La misérable petite chose n'avait pas réussi à bien saisir le cou du nain et s'était plutôt emmêlé dans sa barbe. Sitôt qu'il l'a lâché, je lui fais une clé de bras et le plaque au sol. Pour une fois que mes cours d'Aïkido me servent à quelque chose.
- Lia, donne-moi une cor…de.
Elle ne m'avais pas attendu et s'était mise à fouiller dans son sac sur mon dos au moment où je commençais à lui parler. Elle me tends une corde toute blanche l'instant suivant.
- Merci.
Malgré toutes les tentatives de Gollum pour se dégager de moi, je finis quand même par lui lier les mains dans le dos. Mais, alors que je finis à peine de faire mon nœud, il se plaint que la corde le brûle.
- Si tu t'étais pas autant débattu elle serait pas trop serrée, dis-je en serrant un bon coup pour appuyer mon propos.
- Ça nous brûle ! Libérez-nous d'elle !
- Soit ça nous jette des cailloux, soit ça gueule tellement que ça va rameuter tous les gobelins des environs, observe Trolf en jetant un regard mauvais à la chose qui se tortille à ses pieds.
- Il ne faut pas le tuer, dis-je en me mettant entre le nain et Gollum.
- Et pourquoi je te prie gamin ?
- Le magicien gris a des projets pour lui, dis-je sur un coup de tête.
Le nain ouvre brusquement des yeux grands comme des soucoupes. Et Lia aussi à mon grand étonnement.
- Cette chose ? s'étonne le nain. Elle est à moitié folle et sans doute incapable de distinguer sa gauche de sa droite.
- Vous avez peut-être, voir même sûrement, raison Trolf. Mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée d'intervenir dans ses plans.
- Sur ce point, je veux bien te croire gamin. Mais on ne va pas se la trimballer dans l'espoir de tomber sur Tharkûn au détour d'une galerie.
- Qui sait ? dis-je en me rappelant que la communauté est censée passer par ces grottes.
- Je ne crois pas à un tel hasard, reprends le nain.
Gollum se fait plus insistant et gigotant au sol. Brusquement, Trolf lui met un coup de botte derrière le crâne. Aussitôt, le petit être gris se calme.
- Hé !
- Au moins, comme ça on évitera qu'il alerte tout ce qui vit dans ces cavernes, grogne le nain en relevant sa lampe pour reprendre sa marche.
Je le regarde passer, mon désaccord clairement visible dans mon regard. Mais, n'ayant pas vraiment le choix, je rengaine mon arme et charge Gollum sur mon épaule. J'avais déjà deux sacs, me voilà en plus avec une sorte de singe très moche à me trimballer.
Elle est pas belle la vie ?
