RETOUR À LA NORMAL

Le réveil est difficile, voir même légèrement douloureux. Me redresser en position assise dans le lit m'est pénible et je dois m'exécuter à gestes lents et précautionneux.

- Tu es enfin réveillé, constate une voix grave.

Je cligne des paupières pour éclaircir ma vision. Au début, je n'aperçois qu'une grande et vague forme blanche. Mais ma vision s'adapte rapidement et je vois en face de moi un très grand homme avec de longs cheveux blanc, d'épais sourcil noirs, une grande barbe blanche et un regard bleu et froid. Je constate qu'il est vêtu d'une grande robe complètement blanche elle aussi.

- Te souvient-tu de moi ? demande-t-il avec un sourire amical, voir presque paternel.

- Je… Non, réponds-je après un instant d'hésitation.

En fait, je ne me souviens de rien. Pas même de mon prénom.

- Je m'en doutais, soupire-t-il tristement. Tu as reçu un vilain coup sur le crâne mon garçon. Mais ne t'inquiète pas, je vais te rappeler tout ce que tu savais. Aussi, commençons par le plus important. Je suis Saroumane, l'un des plus grands magiciens de cette terre et je suis également ton maître.

- Mon maître ?

Cette information ne trouve aucun écho dans ma tête. J'ai l'impression que mes souvenirs ont été engloutis par une sorte de liquide noir et impénétrable. Ils me semblent à portée de main. Mais en même temps, je répugne à aller les chercher sous cette masse sombre.

- Oui. Tu n'étais encore qu'un enfant quand je t'ai pris à mon service et tu m'as toujours servit avec zèle et efficacité. C'est pourquoi, je t'avais envoyé en mission chez nos ennemis. Mais il semble que tu aies été trahi par celui qui devait te permettre de t'infiltrer. Il m'apparaît maintenant clairement que ce prétendu traître à sa race jouait en fait double jeu. Son plan devait sans doute être prévu pour me priver de toi. Mais, par un miracle que je ne saurais décrire, il semble que tu aies réussi à leur échapper et revenir sur mes terres où une patrouille t'a retrouvé.

- J'ai été trahi ?

- Ce n'est pas ta faute, intervient le magicien blanc. C'est moi qu'on a abusé. Toi tu m'as obéis, en excellent serviteur que tu étais. Et que tu es toujours.

Je médite un moment sur ses paroles. Après tout, ce ne doivent pas être des mensonges puisque cet homme me traite avec la bienveillance de quelqu'un qui me connaît bien. Mais un doute me chiffonne.

- Vous souvenez-vous de mon nom ?

- Je m'en souviens parfaitement, mais il serait judicieux de ne plus l'utiliser. Nos ennemis le connaissent maintenant trop bien.

- Mais, je ne m'en rappelle plus.

- Je le constate en effet. Cependant, ce que tu ne sais pas, tu ne pourras pas le répéter si jamais on venait à te prendre. Les temps que nous vivons sont troubles et incertains. Le jour où tout se sera tassé, je te l'apprendrais. En attendant, tu seras Ekaros. Juste Ekaros.

- Ekaros…

Ce nom ne m'évoque rien. Mais ça n'a rien d'étonnant, puisque ce n'est pas le mien.

- Où suis-je ? fini-je par demander.

La pièce est faite de pierre noire qu'on dirait taillée d'un bloc. Cette salle semble être à l'angle d'un bâtiment car le mur ouest et sud présentent de nombreuses fenêtres à petits carreaux par lesquels je peux voir de larges panaches de fumée. Il n'y a qu'un lit, une penderie, un coffre, un bureau avec un encrier et une belle plume noire. Le seul élément insolite qui orne cette pièce est une boule de cristal vert translucide sur le bureau. Peut-être un ornement quelconque.

- Dans ta chambre, me réponds Saroumane. Tu n'as jamais eu le goût des extravagances malgré que j'aie mit de grands moyens à ta disposition.

- Et ma chambre, elle se situe où ? Au troisième, deuxième, premier étage ?

- Au sixième étage, bien qu'il soit dur de juger vu de l'extérieur. Cette grande tour est ma demeure. Ses constructeurs lui ont donné le nom d'Orthanc et on dressé autour d'elle une large enceinte de pierre noire qui délimite ma propriété, l'Isengard.

Cette fois, j'ai une sorte d'écho dans ma tête. J'en mettrais pas ma main au feu, mais il me semble avoir déjà entendu ces noms-là. C'est plutôt bon à savoir à mon avis.

- Maintenant, lève-toi Ekaros. Nous avons beaucoup de travail.

Cette petite conversation m'a remis la tête en place et je me sens soudain plein d'énergie. Je sors de mon lit et constate à ce moment que je ne porte qu'une chemise de nuit noire aux bords brodés de fils d'argent. Puisque je suis dans ma chambre, j'en déduis que, logiquement, mes habits doivent se trouver dans l'armoire. Je vais l'ouvrir et y découvre en effet une tenue complète. Sous-vêtements, pantalon, chemise, bottes et cape. Tout est noir dans ma garde-robe, sauf la cape qui est affublé d'une grande main blanche dans le dos.

- C'est mon emblème, réponds Saroumane à ma question muette. L'emblème de la main blanche. Craint et respecté à travers toute la Terre du Milieu. Et souvient-toi bien que tu sers le magicien blanc.

- Je n'oublierais pas, lui dis-je en bouclant une ceinture à ma taille.

- Bien. Suis-moi à présent.

Il se tourne vers la porte et celle –ci s'ouvre toute seule.

Bien que quelque chose me murmure que ça ne vas pas, je ne m'étonne pas outre mesure et suis mon maître dans le vaste escalier de sa tour. Nous descendons plusieurs étages avant d'arriver dans ce qui semble être un grand hall d'entrée. Par la porte à double battant ouverte, je vois des dizaines de petites créatures s'agiter à l'extérieur, tirant des arbres vers des trous dans le sol.

- Depuis peu, l'Isengard s'est mis en marche. Les orques des Monts Brumeux ont accouru à mon appel et ont déjà commencé les travaux.

- Les travaux ?

- Je t'en avais parlé avant que tu ne partes. Nous allons créer une grande armée ici même. Ou plutôt, sous nos pieds pour être plus exact.

- Une armée ? Pourquoi faire ?

- Ta mémoire a vraiment été cruellement endommagée mon garçon, me dit le magicien en se tournant vers moi avec un regard emprunt de tristesse. Je suis au regret de te rappeler que nous sommes en guerre. Les Rohirrims, ou si tu préfères dire les hommes du Rohan…

- Allons-y pour Rohirrims.

- Bien. Les Rohirrims disais-je, sont dans l'erreur. Leur roi est vieux et sénile. Par-dessus le marché, il est devenu paranoïaque avec le temps et il s'imagine maintenant que je complote pour le renverser de son trône. C'est ce qui m'a forcé à faire un pacte avec des créatures aussi répugnantes que ces orques. Aussi puissant que je sois, je ne peux continuer à m'occuper des affaires de la Terre du milieu tout en protégeant ma demeure en même temps. Il me faut fixer des priorités et mon devoir envers tous les peuples libres passe avant tout. C'est pourquoi, pendant un temps du moins, je vais te demander d'administrer les préparatifs.

- Administrer… Je regrette, mais je ne me souviens pas…

- Avoir appris ? C'est normal. Je ne t'ai pas appris à gérer des travaux de cette ampleur. Mais, quand on prend le temps d'y réfléchir, ce n'est pas bien compliqué. Et si tu as des questions, tu n'auras qu'à utiliser l'orbe sur ton bureau. Celui-ci te permettra d'entrer en contact avec moi quand je serais dans mon laboratoire.

- Ha ? Bon, si vous le dites…

- Parfait. Ha, et une dernière chose. Tu le savais déjà avant, mais puisque ta mémoire te fait défaut, je vais te le redire. La seule pièce où tu ne peux pas aller et venir à loisir est mon laboratoire. Tu as déjà été punis plusieurs fois étant petit quand tu as voulu y fouiner en mon absence. Je ne voudrais pas que tes soucis actuels me forcent à sévir comme autrefois.

- Bien compris, mais où est le laboratoire déjà ?

- Tout en haut des escaliers, les derniers étages de la tour forment mon laboratoire.

- Très bien, j'ai compris.

- Parfait, nous allons pouvoir commencer. Toi, dit mon maître en arrêtant une petite créature verdâtre qui se déplaçait à moitié courbée.

- Monseigneur ? dit-elle de sa voix grinçante.

- Vas me chercher Garshok.

- Bien monseigneur.

La chose me jette un coup d'œil qui ne me dit rien qui vaille avant de partir. Je comprends mieux pourquoi mon maître n'apprécie pas ces choses. Mais il semble que les événements nous forcent un peu la main.

Quelques minutes plus tard, un autre orque qui se tient plus droit que l'autre vient faire une sorte de révérence devant Saroumane. Ce dernier se tourne alors vers moi.

- Ekaros, je te présente Garshok. Il est le contremaître des orques ici présents et est un bon architecte.

- Enchanté, dis-je d'un ton un peu froid.

- Moi de même, répond-t-il avec un sourire mielleux.

- Garshok, je t'ai déjà parlé de mon homme de main. Tu sais que dorénavant c'est à lui que tu rendras des comptes et demandera des autorisations. Je compte sur toi pour lui expliquer en détail tout ce que nous avons prévu en son absence.

- C'est un honneur, reprends celui-ci.

Cette chose me semble trop servile pour qu'elle soit honnête. Ses bonne manières cachent quelques choses j'en suis presque sûr. Mais j'ignore pourquoi je me mets à penser ainsi.

- Ekaros, je connais ton aversion pour les orques et je sais aussi que tu ne leur fais jamais parfaitement confiance. Mais cet élément est spécial. À lui tu peux lui accorder pleine et entière confiance. Crois-moi, je m'en suis chargé personnellement.

Entendre mon maître compatir au fait que ce truc n'est pas du tout agréable a regarder me renforce dans mon avis qu'il me connaît bien. Je dois pouvoir lui faire confiance, même si j'aime pas le personnel.

- Si vous voulez bien me suivre, propose l'orque en faisant une nouvelle courbette.

- Pour aller où ? ne puis-je m'empêcher de me méfier.

- Pour vous faire part de l'avancée des travaux, jeune maître.

- Va seulement, me dit Saroumane. J'ai également du travail. Nous nous verrons ce soir pour dîner et nous parlerons alors.

- Bien, dis-je avant d'emboîter le pas de l'orque.

La propriété de mon maître est plus grande que ce que j'aurais cru. Garshok m'explique que l'enceinte forme un cercle parfait de près d'un kilomètre six de diamètre. A l'intérieur, les chemins ont été tracés de sorte à figurer une étoile géante et des arbres avaient été plantés. Il me rappelle aussi que les orques n'aiment pas la lumière du jour et qu'ils sont en train de creuser des galeries sous la surface pour y demeurer et y travailler. Partout où mon regard se pose, je vois des orques grouiller comme des fourmis, occupés à travailler le bois qu'ils viennent d'abattre.

Nous faisons le tour de l'enceinte et je constate qu'une bonne quantité d'orques y ont également pris position, mais je ne me fais pas d'illusion. Ces remparts ont étés taillés pour des humains ou en tout cas des créatures plus grandes que ces choses à l'allure simiesque. En cas d'attaque, leur défense sera sans doute plus symbolique que réellement efficace.

Ensuite, on me fait visiter les premières grottes en état de fonctionner. Il y règne une chaleur infernale en raison des forges qui y fonctionnent en permanence.

- Nous n'avons encore qu'une seule forge digne de ce nom, mais elle sert uniquement à nous fournir les clous et les autres pièces de métal nécessaire à l'édification des installations que nous sommes en train de creuser.

- Je vois, dis-je peut-être un peu trop sèchement.

Nous croisons plusieurs groupes d'orques en chemin et tous me jettent des regards haineux. Ça ne contribue pas à me mettre plus à l'aise. Cependant, je trouve de bon ton de leur rendre leurs coups d'œil. Sauf que je n'y mets aucune hostilité, mais du mépris pur et simple. Il me semble que c'est la meilleure attitude à adopter.

Le tour des tunnels est très vite fait. Les installations sont encore très sommaires et pratiquement tout a besoin d'être fait ici.

Je sens que je ne vais pas avoir le temps de m'emmerder.

Soudain, j'entends une voix dans le vent qui commence à se lever. Je regarde de gauche comme de droite, mais ne vois que les orques qui s'agitent dans l'air froid. Le vent commence à se faire de plus en plus fort et je crains un moment qu'une tempête ne se prépare.

- Notre maître est entré en action, me dit alors Garshok en pointant son doigt vers Orthanc. En me concentrant sur la tour, il me semble en effet que le son est plus net. J'ai l'impression d'entendre une mélopée aux accents funèbres et sinistres.

- Tu as raison, dis-je en resserrant ma cape contre moi. Et il n'est pas de bon ton que nous restions là à rien faire tandis que notre maître s'active.

Je me dirige d'un pas décidé vers la tour et monte les marches quatre à quatre vers ma chambre qui est aussi mon bureau semble-t-il. En chemin, je demande à Garshok de me décrire les travaux qu'il reste à faire, comment ils vont être faits et à quelle vitesse ils seront terminés.

- … C'est pourquoi, je crois que nous aurons finis le barrage sur l'Isen dans deux mois environs. Quant aux tunnels, il m'est difficile de me prononcer.

- C'est insuffisant, dis-je en ouvrant la porte de ma chambre. Nous avons trop d'orques occupés à une surveillance inefficace des murs. Pioche dans ce contingent et ne laisse que le strict minimum pour couvrir toutes les directions et permettre une alerte rapide en cas de mouvement. Ensuite, je veux que tu regardes pour augmenter la cadence de taille du bois. J'ai vu que la creuse des tunnels est ralentie par le retard que prennent les bûcherons à tailler les poutres de soutènement. Trouve un moyen, mais j'exige que deux des six tunnels soient terminés avant la fin du mois. Ensuite, le barrage sur l'Isen doit nous permettre de ne pas noyer les grottes et alimenter les soufflets des froges. Il est donc primordial qu'il soit fini avant la création des forges définitives. Une fois les deux tunnels terminés, tous les orques ainsi libérés doivent être mis à l'édification de ce barrage. Tu as un mois et demi devant toi. Alors ne perds pas plus de temps !

- Bien, jeune maître.

L'orque se tourne vers la porte mais s'arrête au moment de sortir.

- Quoi encore ? dis-je dans un grognement peu engageant.

- C'est une bonne chose que vous soyez revenu, jeune maître. Je n'avais pas assez d'autorité sur mes semblables. Un être aussi grand et fort que vous devrait pouvoir dresser plus facilement mes frères.

Je ne sais pas trop quoi répondre et me contente d'hausser un sourcil surpris à cette tirade pour le moins incongrue. Mais l'orque sort en fermant la porte derrière lui et me laisse tranquille.

Je remarque ensuite que, bien que je sois revenu dans mon bureau, je ne sais pas trop bien ce que je suis censé y faire. Je fouille un peu dans ce qui a dû être mes affaires quand j'avais encore ma mémoire. Je trouve plusieurs livres traitants de tactique militaire, de l'édification de forteresse, de la défense de places fortes et d'autres encore sur les armes de siège, leur construction et leur entretien. N'ayant rien de mieux à faire je décide de les étudier avec le plus grand intérêt.

Au souper, je retrouve Saroumane dans une grande salle à manger. Celui-ci s'enquière poliment de ce que j'ai fait de ma journée. Je lui sers un petit aperçu des premières mesures que j'ai prise, mais lui fait part aussi que je n'ai plus su quoi faire du reste de la journée mis à part étudier les livres dans mes tiroirs.

- C'est normal. Dans une administration humaine, tu croulerais déjà sous la paperasse concernant les inventaires et les ordres de réquisition des matières premières. Mais ici, nous avons déjà tout le nécessaire, c'est pourquoi il n'est nul besoin d'inventaire quelconque. De plus, les orques sont une main-d'œuvre corvéable à souhait. Leur allégeance ne leur permet pas de se rebeller, même si nous avions envisagé de les faire travailler comme des esclaves. Ce qui n'est de loin pas le cas.

- Je vois.

Je n'ai pas vraiment entamé mon assiette à cause de la conversation, aussi je me concentre un peu plus sur son contenu. Menu du jour : volaille quelconque rôtie, pain et légumes étranges. Le tout n'est vraiment pas mauvais.

- Je remarque avec plaisir que tu n'as pas perdu tes bonnes manières.

Je lève sur mon maître un regard interrogatif.

- Tu sais encore très bien te servir de tes couverts et ta façon de manger est bien aussi propre que ce que je t'ai enseigné.

- Ha, dis-je en regardant mon couteau et ma fourchette. Merci.

- Restaure-toi bien et surtout vas te coucher tôt. Nous avons des choses à discuter demain.

Je suis les conseils du magicien blanc avec attention et je file vite me coucher après l'avoir remercié pour mon repas.

Au moment de me déshabiller, je remarque le petit miroir à l'intérieur de ma commode et je décide de m'examiner un peu. Je suis rapidement sidéré par le nombre de cicatrices qui recouvrent mon corps. On pourrait croire que je viens de passer des mois dans une salle de torture. Seul mon visage semble avoir été épargné. Je remarque à ce moment que j'ai un œil vert et l'autre brun. Ce détail me semble étrange, mais je ne saurais pas dire pourquoi. Par contre, quand je me cache un œil et que je regarde seulement avec le vert, je me découvre la possibilité de faire des zooms formidables.

Cet œil est mieux qu'une loupe. Je suis bien content de l'avoir.

Sur ce, je remet ma robe de chambre que je trouve relativement peu pratique et je me couche. Le sommeil ne vient pas tout de suite et j'ai le temps de penser que je préférerais avoir un pantalon et un pull léger pour dormir. Au moins, je n'aurais pas l'impression de me découvrir à chaque mouvement.