Bonjour, un chapitre un peu plus court cette fois-ci. Merci à toi qui te reconnaîtra pour ta review, ça me fait très plaisir !


Mary

Plusieurs jours s'étaient passés depuis la venue à Downton de Lady Shackleton et de Henry Talbot. Malgré le temps qui s'écoulait, le souvenir de ce dernier dans l'esprit agité de Mary demeurait toujours aussi ardent et intense que lorsqu'ils s'étaient vus. Elle avait encore quelque peu de mal à comprendre la raison pour laquelle cet homme qu'elle n'avait rencontré que deux brèves fois au cours de sa vie lui procurait tant d'effet. Il ne pouvait de toute évidence pas s'agir là d'amour, car Mary ne retrouvait nullement ce qu'elle avait ressenti avec Matthew et il paraissait absurde qu'elle puisse tomber amoureuse d'un homme qu'elle connaissait à peine. Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de s'interroger sur cette forte et soudaine attirance, une multitude de questions se percutant dans sa tête. Comment pourrais-je être attirée par un homme qui aime les voitures ? se répétait-elle inlassablement, essayant de se convaincre intérieurement que tout cela était parfaitement insensé. De plus, Henry ne possédait aucun rang parmi l'aristocratie et ne représentait qu'un vulgaire pilote de voiture de course s'exposant ridiculement à des risques inutiles. Par respect pour sa famille, elle ne pouvait purement et simplement pas s'attacher à un homme de si basse classe, sous peine de dévaloriser les Crawley.

Elle regretta aussitôt l'odieuse pensée qui venait de lui traverser l'esprit lorsque Tom entra dans la pièce.

« Bonjour » salua-t-il tout en allant se servir une tasse de café.

Puis il vint prendre place à table face à Robert, entre Mary et Edith qui n'avaient jusqu'ici pas pipé mot. Comme à l'accoutumée, l'arrivée de Tom à leurs côtés lors du petit-déjeuner avait le don de détendre radicalement le climat oppressant qui régnait entre les deux sœurs.

« Allons-nous toujours inspecter les travaux des nouvelles maisons au sud du domaine cet après-midi ? demanda-t-il en se tournant vers Mary.

« Bien sûr, répondit-elle les yeux posés sur le thé qu'elle était en train de remuer. Il me tient à cœur de voir de quelle manière est utilisé notre argent. »

Tom laissa échapper un léger rire, puis avala une gorgée de café.

« Il est temps que je me rende dans la bibliothèque, annonça Robert en se levant de table avec lassitude. J'ai un tas de fastidieuses lettres à écrire.

-Je vous suis, fit savoir Edith en terminant précipitamment son thé. Je vais monter voir Marigold et les enfants dans la nursery. »

Il acquiesça d'un signe de tête et les deux se dirigèrent vers la porte que Carson venait de leur ouvrir. Avant de franchir l'encadrement, Robert se retourna vers eux.

« Je compte sur vous pour me tenir au courant des avancées des travaux.

-Bien entendu » assura Tom d'un air certain.

Puis ils s'éclipsèrent, laissant seuls à table Mary et Tom. Après quelques minutes de silence, ce dernier questionna innocemment :

« Des nouvelles de Henry ? »

Mary manqua de s'étouffer avec la gorgée de thé qu'elle venait de prendre, mais elle parvint heureusement à ne rien laisser paraître. A la place, elle arbora son habituelle expression altière, les sourcils arqués.

« Non, répondit-elle d'un air détaché. Pas la moindre.

-Curieux, lâcha-t-il simplement.

-Pourquoi dis-tu cela ? »

Tom n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche pour répondre quand Carson arriva hâtivement dans la pièce, semblant avoir une information à transmettre.

« Je suis désolé de vous interrompre, s'excusa-t-il auprès d'eux.

-Ce n'est rien Carson, répondit bienveillamment Mary. Qui a-t-il ?

-M. Talbot est au téléphone pour vous, ma Lady. »

Le cœur de Mary fit un bond vertigineux dans sa poitrine. Elle jeta un coup d'œil en coin à Tom qui se délectait de sonder ses réactions, avant de s'essuyer soigneusement les lèvres avec sa serviette en tissu et de se lever de son assise.

« Merci Carson » lui dit-elle au moment où elle passait devant lui.

Le majordome s'inclina révérencieusement.

Mary se dirigea alors vers le petit meuble dans le hall d'entrée où le téléphone décroché était installé. Avec une inexplicable pointe d'appréhension, elle s'empara de l'appareil et colla son oreille sur le haut-parleur. De nouveau, son cœur s'était exagérément emballé et battait à tout rompre.

« Henry ? engagea-t-elle d'une voix qu'elle souhaitait prétendre imperturbable.

« Lady Mary, constata-t-il alors plaisamment à travers le combiné. Comment allez-vous ?

-Je vais bien, je vous remercie. Qu'en est-il de votre côté ?

-Je me porte bien également, répondit-il sans grande conviction. A l'exception du fait que vous me manquez terriblement. »

Il semblait que Mary allait éprouver des difficultés à conserver son intonation impassible.

« Vous me flattez, M. Talbot » avoua-t-elle d'un air mi amusé mi charmeur.

Elle l'entendit laisser échapper un souffle de rire dans le microphone, puis il marqua un temps de pause avant de reprendre :

« Que diriez-vous de se rencontrer à Londres, cet après-midi ?

-Cet après-midi ? s'étonna-t-elle alors plus spontanément qu'elle ne l'aurait voulu.

-Vous avez bien compris, affirma Henry. Il me serait impossible de patienter jusque demain, pas après avoir entendu votre voix. »

Des dizaines de pensées se bousculaient dans l'esprit de Mary. Elle était si absorbée par les charmants propos de l'homme avec qui elle tenait la conversation qu'elle n'arrivait pas convenablement à réfléchir. Toutefois, elle parvint à se remémorer sans grand effort – du fait qu'ils venaient de l'évoquer au petit-déjeuner – qu'elle avait pour projet cet après-midi de se rendre au sud du domaine en compagnie de Tom pour inspecter les travaux. N'ayant aucune envie de délaisser ce dernier, elle s'apprêta à refuser poliment la proposition de Henry lorsqu'une brillante idée vint frapper son esprit.

« Ce sera avec grand plaisir, Henry, finit-elle par lui répondre. Je prendrai le train de onze heures et arriverai à Belgrave Square vers quatorze heures.

-Parfait, conclut-il aimablement. Je me hâte de vous voir.

-De même, admit-elle. A cet après-midi, Henry.

-A tout à l'heure, Mary. »

Puis elle raccrocha le combiné, le sourire aux lèvres. Réajustant nerveusement son collier de perles, elle tourna les talons et se dirigea de nouveau vers la salle à manger, les yeux pensivement posés sur le parquet. Au moment où elle franchissait l'encadrement de la porte, elle heurta quelqu'un venant de la direction opposée de plein fouet.

« Désolée, c'est ma faute, confessa Mary au moment précis où Tom allait s'excuser. Je ne regardai pas devant moi. »

Les deux se dévisagèrent avec embarras durant une fraction de seconde, puis Tom retrouva bien vite son expression taquine.

« Qu'en est-il ? la questionna-t-il, avide d'en apprendre davantage sur le coup de téléphone.

-Il demandait simplement de mes nouvelles.

-Oh, je vois. »

Mary marqua un infime temps de pause et continua, un léger sourire se dessinant sur ses lèvres :

« Et nous nous voyons cet après-midi à Londres. »

A cette nouvelle, Tom haussa les sourcils et entrouvrit la bouche, déconcerté.

« Aurais-tu oublié notre...

-Au contraire, je n'ai pas oublié, le coupa-t-elle sans ménagement. Cependant, il m'est venu à l'esprit que nous avons tout le temps nécessaire pour aller inspecter le domaine quand nous sommes ici, nous pourrons donc y aller un autre jour. »

Attendant la suite, Tom lui adressa un regard interrogateur, ne semblant pas saisir où elle voulait en venir.

« Ce qui veut dire ? demanda-t-il, intrigué.

-Ce qui veut dire que tu vas te joindre à nous à Londres. »

Tom planta alors ses yeux hébétés dans les siens et, de manière inattendue, éclata de rire. Au vu de sa réaction plaisantine, Mary crut bon d'ajouter :

« Et tu n'as pas intérêt à refuser, je prendrais cela comme une trahison. »

L'Irlandais cessa alors progressivement ses éclats.

« Mary, expliqua-t-il d'un ton plus calme. Tu ne peux pas attendre de moi que je me joigne à vous alors qu'Henry a pour perspective de te séduire toute la soirée. Ce serait plus embarrassant qu'autre chose, pour nous trois.

-Je ne veux pas le savoir, contesta catégoriquement la Lady. Si Henry tient à me séduire, il devra se faire à l'idée qu'il ne prendra pas le dessus sur ma famille, et encore moins sur mon beau-frère et partenaire. Il faut bien qu'il soit au courant de la place qu'occupe Tom Branson dans ma vie. »