REMISE À NIVEAU
Dans les jours qui suivent, je passe très peu de temps hors de ma chambre. Mon maître me fournit une quantité de livres à lire qui commence à m'agacer. Au bout d'un moment, trop c'est trop. Je suis enterré sous les livres d'histoire, de géographie, d'étude politico-économiques, de traditions et de légendes de la terre du milieu. Sans compter tous les livres de stratégie militaire et de commandement de troupes.
« C'est long toute une vie à rattraper », m'a dit mon maître. Mais je commence à croire qu'il en profite un peu pour me refiler des trucs que je n'avais pas appris pour une raison ou une autre. Et il a beau être Saroumane, le magicien blanc, je vais lui faire savoir ma façon de penser au dîner de ce soir.
À ce moment, un nouveau mal de crâne m'assaille. Il semble que le coup que j'ai pris sur le chef en revenant me cause des douleurs récurrente. J'en ai fait par à mon maître, il y'a quelques jours. Et, le soir même, je recevais de lui une fiole contenant une potion aux reflets jaunasse et à l'odeur proprement écœurante. Le goût de ce truc est aussi affreux qu'on pouvait s'y attendre, mais mes maux de tête se calment rapidement dès que j'en avale une ou deux gorgées. Par contre, je ne sais pas si c'est ce liquide immonde ou bien autre chose, mais mon deuxième œil devient de plus en plus vert. De même, j'ai l'impression diffuse d'être en train de perdre quelque chose. Mais le plus énervant est que je ne sais toujours pas quoi.
Je fais part de ces deux observations à mon maître lors du souper.
- Je suis navré de te charger autant. Mais, maintenant plus que jamais, j'ai besoin que tu retrouves l'ensemble de tes capacités le plus tôt possible. Quand à ton impression de perte, je dois t'avouer que je craignais un effet secondaire de ce genre. Ma potion est très efficace pour tes maux de tête, mais il arrive parfois qu'elle ait un impact sur la mémoire à long terme. Comme tu n'avais jamais eu ce problème avant, j'apprends à l'instant que tu fais partie de cette petite minorité qui réagit plus que de raison à ma concoction. C'est ennuyant, je l'admets. Veux-tu que je voie s'il m'est possible de te trouver autre chose de moins violent ?
- Cela vous embêterait-il ?
- Assez, surtout en ce moment. Mais si tu me le demande, je m'en occuperais sitôt le repas terminé.
- Non, ce n'est pas nécessaire, sauf si je risque d'oublier ce que j'ai appris hier à force de boire cette potion.
- Ne t'inquiète de rien en ce cas. Elle ne va commencer que par les souvenirs les plus anciens. Mais, je crains qu'une fois les dégâts faits, même ma meilleure magie ne soit pas capable de récupérer les souvenirs détruits par ce procédé.
- Dans ce cas... Mais à quelle vitesse agit-elle ? Aurai-je oublié dix ans d'existence à la fin de la semaine ?
- Sûrement pas. Tu surestime grandement un simple remède pour la tête. S'il s'agissait d'une potion d'oubli, il est vrai que tu ne te souviendrais pas de ta propre mère en moins d'une heure. Mais ce n'est qu'un petit effet secondaire. Je te précise que ça dépends encore largement de la fréquence et des doses que tu ingurgite. Mais, je dirais que je dois pouvoir me libérer pour te faire un médicament moins violent d'ici la fin du mois, dans deux semaines environ. Tu ne devrais avoir oublié, au pire, que les souvenirs diffus de tes premières années de vie. Mais nous parlons là de souvenirs personnels. Ta façon de penser ou ta conscience ne seront en rien modifiées par leur perte. De même, ton vocabulaire appris à cette époque ne sera pas affecté.
- Dans ce cas, je vais attendre. En ce qui concerne les livres, je souhaiterais avoir le temps de souffler entre deux ouvrages dans la mesure du possible.
- T'ais-je dit que je voulais que tu les saches tous sur le bout des doigts à la fin de la semaine ? plaisante-t-il depuis le bout de la longue table. Prends ton temps pour réapprendre à ton rythme mon garçon. La seule limite que je t'impose est d'en savoir un maximum le plus rapidement possible. Mais si tu te sens trop las, fait autre chose pour te changer les esprits.
Je le regarde assez surpris. C'est vrais qu'il ne m'a jamais dit que je devais les avaler comme des pommes bien mûres. Pourquoi alors ais-je eu l'impression que je devais les lire le plus rapidement possible ?
- Faire autre chose ? Quoi donc ?
- Voilà une question surprenante de ta part, s'étonne mon maître. Depuis que tu es revenu ici, je ne t'ai pas revu mettre la main une épée ou sur une quelconque autre arme. T'estimes-tu donc si bon que tu n'aie plus besoin d'entraînement ?
Une épée ? Oui, c'est vrai que ce mot me rappelle des mouvements, des gestes… L'épée m'est donc familière. Et bien, voilà un sport tout trouvé. Enfin… Presque.
- Sauf erreur de ma part, je n'ai pas vu la moindre lame depuis que je suis ici à l'exception des couteaux que nous utilisons pour manger et les haches des orques.
- Ha oui, bien sûr. J'avais oublié, pardonne-moi cette méprise. Ton arme a été cassée lors de ta fuite. Oui, il nous faut t'en trouver une autre.
Je reconnais alors une lueur dans son regard, celle qu'il a quand il vient d'avoir une idée qui le séduit.
- Mais que n'y ais-je pensé plus tôt ! J'ai en ces murs exactement ce qu'il te faut. Mais hélas, seulement encore à l'état d'ébauche.
- L'état d'ébauche ?
- Oui, une arme extraordinaire, tu peux me croire sur parole. Mais hélas, si les plans sont dessinés et les matériaux rassemblés, je manque des moyens adéquats pour forger une telle arme et surtout du temps nécessaire.
Ma curiosité est piquée au vif. Et je dois avouer que la perspective de posséder une arme puissante me séduit au plus haut point. Je ne connais pas assez la magie de Saroumane pour savoir exactement ce dont il est capable, mais je me prends à fantasmer sur une lame crépitant d'éclairs. Je me demande d'ailleurs d'où je tire une telle idée.
- Qu'entendez-vous au juste par "moyens adéquats" maître ?
- Il me faudrait une forge de première qualité, et bien que je dispose d'un petit atelier métallurgique au sous-sol, elle est loin d'être suffisante, quand à celle des orques, n'en parlons même pas. Elles n'ont de forge que le nom.
- Dommage, mais où pourrions-nous avoir accès à une telle installation, dis-je en lui adressant un regard curieux.
- Il y'a bien un endroit, mais il est loin et je n'ai guère le loisir de me déplacer en ce moment.
- Dites toujours.
- Je pensais à la grande forge du royaume des nains de Cavenain. Une installation de première ampleur et magnifiquement conservée malgré ses années d'abandons. Les gobelins chuchotent même que certaines nuits on entendrait les fantômes des plus grands forgerons nains continuer à s'activer sur leur enclumes.
- Superstition idiote, dis-je en la balayant d'un revers de bras.
- Je pense qu'il y'a un fond de vérité là-dessous.
Je hausse les sourcils.
- Vous croyez à ces sottises ?
- J'ai la preuve qu'elles existent, ces "sottises", me rembarre-t-il d'un air triomphant.
- La preuve ? Pourriez-vous éclairer ma lanterne ?
- Je suis déjà entré en contact avec des fantômes, et ce à plusieurs reprises lors d'invocations et de rituels.
J'en reste muet.
- Donc les fantômes existent ?
- Je te le garanti et je ne suis pas loin de penser que cette grande forge est hantée.
- Tiens donc. Et pourquoi le serait-elle ? Un forgeron nain serait-il mort avant d'avoir finit l'ouvrage de sa vie ?
- Tu es perspicace. À part s'il lui reste un projet inachevé qui lui tenait particulièrement à cœur, il n'existe qu'une seule autre façon de retenir son âme dans ce monde. Être mort après avoir voué une haine farouche à tout ce qui vit. Ce sont les deux seules méthodes pour retenir son esprit ici-bas sous forme spectrale.
- Les voilà bien avancé, je n'ai jamais ouï-dire qu'un spectre pouvait toucher quoi que ce soit. Mais peut-être que je me trompe ?
- Non, tu es dans le vrai. Une âme en peine ne peut rien toucher de matériel et son passage à travers un être vivant laisse juste une impression de froid glacial, mais qui peut devenir mortelle si elle est prolongée.
- Et donc ?
- Tout l'avantage est là, un fantôme est déjà mort, et ne peut donc être tué à nouveau. Ce qui n'est pas le cas de l'impudent qui viendrait le déranger en son lieu de repos.
- Ha oui, donc la grande forge est hors d'accès.
- Loin de là, je connais les sortilèges qui immunisent contre cet effet appelé "poigne spectrale". Mais maintenant que tu es revenu, je songe que mon problème de temps libre pourrait bien être réglé par ce fantôme.
- Pardon ? Vous voulez qu'il forge mon arme à votre place ?
- Exactement.
- C'est absurde. Même en admettant que je sois immunisé à ses effets, ce fantôme ne peut rien prendre de matériel. Comment voulez-vous qu'il joue du marteau et de l'enclume dans son état actuel ?
- Mais avec des outils ayant également trépassé.
Un long silence s'installe.
- Je dois avoir manqué un chapitre, reprends-je enfin. Depuis quand des outils peuvent mourir ?
- Ils ne le peuvent pas. Mais en revanche, ils peuvent être envoyés dans le monde de l'au-delà pour être utilisable à notre forgeron.
- Bon. Et en admettant que je lui mette à disposition, forge, métaux et outils, je récupérerais le fantôme d'une épée ?
- C'est là ce qui est merveilleux.
- Je ne pourrais pas la manier.
- Si !
- Donc vous avez un moyen de la faire revenir dans ce monde ?
- Tu comprends vite.
- Comment ?
- Pardon ?
- Comment la ramèneriez-vous ?
Il me sourit alors de toutes ses dents. Je ne sais pas pourquoi, mais je pressens qu'il va me sortir un tour peu orthodoxe de sa barbe.
- En l'invoquant.
Je ne réponds rien. Je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il sous entends par là.
- Et c'est censé être merveilleux ?
- Oui, car aucune lame, qu'elle soit elfique ou runique n'a jamais été forgée dans le monde des morts. D'après mes hypothèses, une lame de cette sorte te permettrait de faire fi de toutes les armures pour ne te laisser que la chair à trancher. Et là encore je te garanti un tranchant sans égal dans toute la terre du milieu.
Immédiatement, les inconvénients d'une telle chose me sautent aux yeux.
- Comment pourrais-je parer les armes de mes adversaires si elle passe en travers du métal ?
- Tu n'as pas tout compris. Cette lame ne transpercera que ce que tu voudras bien qu'elle transperce.
L'utilité de la chose semble soudain prendre des proportions dantesques.
- Et pourquoi personne n'y a pensé avant vous ?
- Probablement parce que je suis le premier à avoir mis au point les sortilèges qui rendent l'opération faisable. Ce qui est ancien n'est pas forcément plus fort que ce qui est récent, cet état de fait a été constaté dans bien des domaines. Et je pense qu'il est temps de révolutionner celui de l'armurerie qui n'a plus bougé depuis des siècles.
- Je suis de tout cœur avec vous. Mais reste un dernier détail. Comment convaincre ce fantôme de travailler pour nous, qui plus est gratuitement car je doute qu'on puisse le rétribuer là où il est.
- Qu'importe son prix, je le prends à charge.
- Vous en êtes sûr ? Un fantôme pourrait bien demander n'importe quoi étant donné qu'il n'est plus vivant.
- Je vais te faire une lettre d'introduction signée en mon nom et portant mon sceau. Pour un nain, qu'il soit mort ou vivant; ça vaudra toutes les lettres de créance.
Je ne lui dit pas que ça me laisse légèrement dubitatif. Mais enfin, il sera toujours temps de voir une fois les négociations entammées.
- Quand puis-je partir ?
- Demain si tu le désire. Le temps pour moi de préparer les métaux ainsi que la marche à suivre, de te mettre sur parchemin les sortilèges et de te faire préparer une escorte. Les Rohirrims se font de plus en plus pressants ces derniers temps. Je ne voudrais pas risquer de te perdre à nouveau.
- De ce côté-là pas de soucis à se faire. Je ne veux pas non plus risquer de me perdre, dis-je en plaisantant.
Cela fait sourire mon maître. Il me promet néanmoins une arme pour mon voyage d'aller ainsi qu'un parchemin pour m'expliquer le complet fonctionnement de ses rituels et de ses invocations.
Ce soir-là, je me couche tout excité. La perspective de ce qui m'attends ne m'empêche pas de dormir, mais bizarrement je fais des cauchemar cette nuit.
Des cauchemars pleins de grottes obscures pleines de créatures grouillantes. Deux choses se tiennent à mes côtés dans ce rêve idiot. Une grande aux cheveux d'or et au visage indéfinissable ainsi qu'une plus petite avec une énorme masse de poils à la place de la figure. Elles sont calmes et rassurantes.
Je me réveille en sueur. Incapable de comprendre pourquoi ces choses me troublent autant.
Il fait encore nuit dehors. Je me recouche. Demain le chemin sera long.
