Désormais, par manque de temps, les chapitres seront plus courts. J'espère que vous les apprécierez tout de même !


Mary

« Je ne suis toujours pas convaincu que ce soit une bonne idée. »

Mary détacha son regard du paysage qui défilait à toute allure derrière la fenêtre du train et posa vivement ses yeux sur Tom qui occupait le siège en face du sien.

« Ne recommence pas à contester ma décision, Tom, le réprimanda-t-elle en fronçant légèrement les sourcils. De toute façon, il est trop tard pour objecter. Nous arrivons à King's Cross dans une heure. »

Tout en lâchant un soupir découragé, Tom se repositionna alors commodément sur son assise et porta distraitement son attention sur le plafond du wagon, capitulant aux exigences de Mary. Cette dernière remarquait aisément depuis le début du trajet ferroviaire qu'il était quelque peu préoccupé. Ses mains s'entortillant nerveusement à de nombreuses reprises et son quasi mutisme en témoignaient. Mary devait s'avouer qu'elle était relativement étonnée de constater cette attitude dissipée de la part de Tom, qui l'avait pourtant accompagnée maintes fois lors de dîners en présence d'hommes ayant l'intention de la courtiser, ne serait-ce que Tony Gillingham. Elle s'interrogeait alors sur le motif spécifique qui l'amenait à se comporter de manière si inhabituelle. Lui avait-elle trop forcé la main afin qu'il vienne avec elle à Londres ? Était-il véritablement embarrassé à l'idée de se joindre à eux ?

Non, Mary connaissait bien assez son beau-frère pour savoir qu'il ne pouvait s'agir de cela. Il était bien trop indomptable et fort d'esprit pour se laisser intimider par de telles futilités. Quelque chose d'autre l'obnubilait inévitablement, et Mary était résolue à en apprendre davantage sur son humeur anormale.

Elle s'empara d'une gazette qu'elle ne comptait en aucun cas lire, la déplia suffisamment pour que son visage soit partiellement masqué et questionna d'un air faussement désintéressé :

« Quelque chose ne va pas ? »

Tom détourna alors précipitamment son regard du lustre qu'il était en train de contempler d'un air livide pour river ses yeux dans ceux de Mary qui l'observait par-dessus son journal.

« Pourquoi me demandes-tu cela ? s'étonna-t-il en haussant les sourcils, consterné.

« Je ne sais pas, lança-t-elle ironiquement tout en faisant mine de parcourir un article. Peut-être parce que tu n'as pas prononcé un mot depuis le début du trajet. »

Pris au dépourvu par ce commentaire, il écarquilla les yeux davantage et leva ses mains en signe d'incompréhension.

« Peut-être pour la simple raison qu'aucun sujet de conversation ne me vient à l'esprit, rétorqua-t-il d'un air évident.

- C'est là ma question, poursuivit Mary. Que te vient-il donc à l'esprit ?

- Je ne saisis vraiment pas la raison pour laquelle tu persistes à me poser cette question alors qu'il n'y a absolument aucune interrogation à avoir. »

Enfin, la Lady baissa brusquement son journal sur ses genoux et laissa son inébranlable expression de marbre faire pleinement face à Tom, qui avait vaguement sursauté à son abrupt mouvement.

« Je te connais parfaitement Tom, déclara-t-elle fermement. Et je sais pertinemment que quelque chose ne va pas chez toi depuis que nous nous sommes mis en route. Tu te comportes de façon inhabituelle, tu ne pipes pas mot, tes mouvements sont ponctués de gestes plus nerveux les uns que les autres. Clairement, cela se voit comme le nez au milieu de la figure, et tu devrais avoir conscience qu'après tout ce temps tu ne peux pas me mentir, toi non plus. »

Quelque peu désemparé par ces tranchantes accusations, il resta bouche bée quelques instants, comme s'il avait retenu son souffle durant tout le discours de Mary. Puis il finit par expirer bruyamment, et la Lady comprit instantanément à son expression dépitée qu'il allait se résigner à lui avouer quelque chose.

« Ce n'est vraiment rien, confessa-t-il enfin.

- Ça ne m'a pas l'air d'être rien, au vu de ton drôle de comportement.

- Je t'en parlerai lorsque nous serons à Belgrave Square.

- Et pourquoi pas maintenant ? s'interloqua-t-elle. Nous avons tout le temps de discuter dans ce wagon.

- Parce que... hésita Tom en passant impatiemment sa main dans ses cheveux châtains. Parce que ce n'est pas encore certain. »

Mary arqua les sourcils tout en le détaillant attentivement.

« Me voilà intriguée, admit-elle. Soit tu en as trop dit, soit pas assez.

- Bien trop à mon goût » déplora-t-il.

Il y eût un temps de pause, durant lequel les deux associés se sondèrent mutuellement. Les yeux noisettes rivés dans les yeux azurs, l'expression de marbre face à l'expression décontenancée. Mary finit presque par trouver la situation embarrassante. Elle n'aurait su en dire la raison, mais elle éprouvait étrangement des difficultés à soutenir son regard perçant. Bien évidemment, elle n'en laissa rien paraître, mais demeura tout de même soulagée lorsque ce fut lui qui brisa le contact visuel.

« Ce n'est rien, vraiment, répéta-t-il d'un air qu'il souhaitait détaché.

- Si tu le dis » concéda-t-elle.

Toutefois, Mary restait dubitative face aux propos désorientés de Tom. Lui qui ne manquait pourtant jamais d'éloquence – à son image, il était clair que l'événement ou la chose en question le tracassait sérieusement. Quel pouvait être le motif qui lui faisait perdre ses moyens à ce point ?

Durant le reste du trajet en train, elle ne lâcha pas des yeux Tom qui, à son tour, contemplait le paysage extérieur. A son grand étonnement, son propre regard cherchait irrépressiblement à se perdre de nouveau dans ses iris couleur océan.