Mary

Lorsque Mary posa pied sur le quai de la gare, elle fût soulagée de sentir une fraîche brise lui effleurer le visage. Bien qu'elle appréciait grandement les escapades à Londres, le voyage de plusieurs heures en train s'avérait être assez épuisant. Tandis qu'elle repositionnait correctement son chapeau sur sa chevelure, le bagagiste qui attendait devant la portière s'empara des quelques bagages que Mary et Tom avaient prévus pour ce court séjour dans la capitale. Ce dernier descendit du wagon juste après elle. Il arborait toujours une mine préoccupée et avait l'air de s'être tout juste réveillé d'un long sommeil.

Depuis le moment où Tom lui avait fait comprendre que quelque chose le tracassait, Mary n'avait cessé de s'interroger sur le motif de cette inquiétude. Elle se repassait inlassablement les événements de la journée dans son esprit, tentant de dénicher un quelconque indice sur la raison de son étrange comportement, mais à sa grande frustration, elle n'en trouva aucun. Ce matin pourtant, il n'avait pas laissé paraître le moindre signe d'égarement, elle en déduisait donc qu'il s'était passé quelque chose entre le moment où Henry avait appelé et leur montée dans le train. Bien que la question bouillonnait en elle depuis un moment, elle n'avait pas abordé de nouveau le sujet durant toute la fin du trajet. Toutefois, elle n'avait certainement pas oublié le fait qu'il se devait de lui expliquer tout cela lorsqu'ils arriveraient à Belgrave Square, ce qui n'allait plus tarder.

Étrangement, elle se sentait actuellement davantage concernée par les préoccupations de Tom que par le fait qu'elle allait retrouver Henry, l'homme qui avait hanté ses pensées pendant plusieurs jours.

« Un taxi vous attend sur l'avenue ma Lady, l'informa le bagagiste.

- Merci » répondit-elle en faisant signe à Tom de la suivre.

Ce dernier s'exécuta et ils marchèrent côte à côte en direction du lieu indiqué. Le brouhaha qui régnait dans la gare de King's Cross contrastait grandement avec l'absence totale de conversation entre les deux partenaires. Seul le bruit des talons de Mary sur les pavés animait leur démarche.

Ils entrèrent tous deux dans le taxi qui les attendait.

« Belgrave Square, annonça la Lady.

- Entendu » répondit le chauffeur tout en se mettant en route.

A ce moment précis, Mary repensa instinctivement à l'époque, lointaine désormais, où Tom était la personne qui les conduisait, elle et sa famille, à la gare de Ripon. Elle avait encore aujourd'hui peine à réaliser l'évolution qu'avait connue leur relation, passant de simples rapports cordiaux, à une attache familiale de par son mariage avec Sybil. Et pour finir, ils se vouaient aujourd'hui une affection sincère et profonde l'un pour l'autre, dans une proximité que jamais Mary n'aurait cru partager avec qui que ce soit – à l'exception de Matthew. Le fait qu'il ait été parti à Boston durant plusieurs mois n'avait fait que renforcer leurs liens, cet éloignement leur ayant fait réaliser qu'ils étaient incomplets l'un sans l'autre.

A ce jour, Mary ne s'imaginait en aucun cas être séparée de son beau-frère de nouveau. Il était de loin celui avec qui elle s'entendait le mieux au sein de sa famille, et ils avaient également un vaste nombre de points communs.

Parfois, elle songeait au fait qu'il n'allait pas rester éternellement seul, et qu'il allait bien finir par se remarier un jour ou l'autre. L'idée même que Tom quitte Downton lui procura un étrange sentiment de solitude, sentiment qui ne lui était pas inconnu. En effet, elle se remémorait particulièrement la période durant laquelle Matthew s'était fiancé avec Lavinia Swire comme d'une période d'un grand isolement, et d'une grande tristesse.

Cependant, la comparaison n'était pas vraiment convenable, puisqu'elle avait éprouvé des sentiments amoureux envers Matthew, ce qui n'était de toute évidence guère le cas avec Tom.

Elle frissonna.

« As-tu hâte de voir Henry ? »

La question la tira brusquement de ses pensées et son esprit revint au moment présent. Elle mit quelques instants à comprendre que Tom, toujours assis à ses côtés dans le taxi, attendait sa réponse. Constatant qu'elle ne répondait pas et qu'elle se contentait de le fixer intensément droit dans les yeux d'un air éperdu, il arqua les sourcils.

« Te sens-tu bien Mary ? s'enquit-il, soucieux de la voir si troublée.

- Oui, j'ai simplement... » commença-t-elle.

Elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle allait dire. Des centaines de réflexions se bousculaient dans sa tête. Son cœur s'accélérait. Ses mains devinrent moites.

Se pouvait-il que...

« Veux-tu que j'appelle un médecin en arrivant ? la questionna Tom d'une voix inquiète.

- Non, répondit brusquement Mary, reprenant progressivement ses esprits. Je crois que ce sont simplement les transports qui me font tourner la tête.

- Si tu en es certaine. »

Oui, simplement les transports.

Durant les quelques minutes de trajet restantes, Mary sentit le regard concerné de Tom posé sur elle. Elle avait dû lui paraître si stupide, voire même délirante. Pour être honnête, elle avait été elle-même surprise de son propre comportement. Une fébrilité incontrôlable s'était soudainement emparée d'elle. Elle avait rarement connu un état d'incompréhension pareil.

Non, c'était tout bonnement impensable.