Ce chapitre m'a été inspiré d'un coup et je n'ai pratiquement pas dormi pour pouvoir le terminer tant que j'en avais l'inspiration. C'est à mon vais l'un de mes plus réussi et aussi le plus long que je vous aie posté. J'espère qu'il vous plaira.

N'hésitez surtout pas à me laisser un petit commentaire, j'ai vraiment besoin d'encouragement à présent.


CHALEUR VIVANTE, FROID MORTEL

Je suis lessivé ! La prochaine fois qu'il y'a de la magie au menu, je serais prévenu.

J'ai finit par comprendre comment ça fonctionne. En fait, l'utilisateur du parchemin puise dans sa propre énergie pour tirer le sortilège de son support et le lancer.

Grosso modo, j'ai une sorte de suceur d'énergie dans le papelard qui s'immole par le feu quand il a terminé son gueuleton.

Ce qui est juste un peu fatiguant à la longue quand on doit jeter sorts sur sorts. Il m'a fallut deux jours complets pour faire passer dans l'au-delà les outils nécessaires aux nains pour bosser. Et comme chaque sort consomme une quantité astronomique d'énergie, j'ai l'impression d'avoir posé une quinzaine de kilos que je n'avais pas en trop !

Je suis assis sur ma couverture, pliée en quatre avec la tête et le haut du corps appuyé contre le flanc de ma warg. Je l'écoute respirer et me laisse bercer par les soulèvements de son poitrail imposant. Malgré qu'elle ait le poil rêche, je me sens bien. Comme dans un cocon chaleureux.

Un gémissement me tire de ma torpeur. L'origine est facile à identifier : c'est le jeune elfe. Il a fallu que ce petit con tente de s'échapper. Bon, il n'est pas allé loin, mais ça a quand même énervé mes orques.

Du coup, depuis hier soir, il est suspendu par les poignets au chandelier du plafond.

Je ne vais pas le plaindre, la stupidité ça finit forcément par vous jouer des tours. Et quand, en plus, on s'amuse à me cracher à la figure, je ne vois pas pourquoi je me retiendrais !

Si jeune et plus fier qu'un jeune loup qui a vaincu le mâle alpha de sa meute. Faudra qu'on m'explique quel genre d'éducation on leur donne à ces bouffeurs de salades.

Un autre gémissement de douleur me parvient, me réveillant complètement. Je sens que sous moi ma warg lève aussi la tête vers l'oreille pointue.

Vu d'ici, il est tellement noir de crasse qu'on dirait un morceau de viande trop cuit. C'est à peine si on devine encore qu'il était blond. Et encore, il faut vraiment le savoir pour trouver.

De là où je suis-je le vois assez bien pour me rendre compte qu'il souffre réellement. Une partie de moi pense que c'en est assez et qu'il me faudrait le détacher. Une autre me souffle que c'est un emmerdeur qui va tenter de me jouer un sale tour dès que j'aurais le dos tourné.

Un autre bruit se fait entendre, venant du tunnel cette fois-ci. Les pas discret d'une vingtaine de gobelins qui s'approchent.

Quand ils entrent dans la pièce, je les regarde venir vers moi sans y prêter réellement d'attention. Depuis que je vais et viens dans la forge hantée, ils considèrent que je suis l'apprenti de Saroumane. Et ils se sont mis à me craindre autant qu'ils avaient peur des deux fantômes nains. Ce qui me convient très bien.

- Alors, vous l'avez trouvée ? Dis-je d'un ton qui se veut agacé.

- Votre radianssse, nous avons réussssi. La sssalle que vous avez demandée a été localisssée.

- Parfait !

Je leur souris et me lève. Ils reculent instinctivement. Ma warg se lève également et s'ébroue un peu.

- Pour la suite, vous allez retourner là-bas et m'y creuser deux niches de cette taille environ, leur dis-je en leur montrant avec mes mains ce que j'attends d'eux.

Les gobelins hochent docilement la tête, mais je ne m'y trompe pas. Ils vont tout faire pour tirer au flanc. Sauf que je connais la parade.

- Grumash, Akosh, Irka et Darash vont venir avec vous pour contrôler que les niches seront de la bonne taille.

À cette mention, les quatre orques appelés viennent nous rejoindre avec leur paquetage sur le dos. Sauf qu'eux sont armés alors que les gobelins n'ont que des pics et de pelles.

Ça devrait les dissuader d'essayer de tirer au flanc.

Le petit groupe n'est pas long à repartir, d'autant que la présence des orques les motive à aller plus vite.

Je me repose une bonne partie de la journée. Rien à foutre d'autre de toute façon. Et puis il faut que je récupère pour pouvoir lancer le sort qui "rendra la paix" aux nains.

- Chef ?

Je me réveille en sursaut, je n'avais pas réalisé que je m'étais endormi. Devant moi se tient Raka, probablement l'orque le plus idiot qu'il m'ait été donné de rencontrer.

- Quoi ? Réponds-je agacé.

- L'elfe y bouge pus et y dit pus rien depuis un bon moment maintenant.

Je lève les yeux, le gamin est toujours là où je l'ai fait suspendre, mais, en dehors des craquements de la corde, il ne bouge plus et n'émets plus le moindre gémissement.

- Descendez-le, qu'on voie un peu le résultat.

- Vos ordres, me réponds l'orque en allant vers ses congénères.

Le résultat en question n'est pas très beau à voir. L'elfe a perdu connaissance, ça je m'y attendais. Je n'avais pas prévu en revanche les blessures assez moches que la corde de mauvaise qualité lui a faites aux poignets. Par-dessus le marché, j'ai négligé un autre détail important : il a passé plus de vingt-quatre heures sans boire. Ses lèvres sont couvertes de croutes là où les gerçures ont mordu dans les chairs et il est brûlant de fièvre.

Maquait plus que ça, il m'aura enquiquiné jusqu'au bout lui.

Bon, comme il n'est pas pour moi mais pour mon maître, ce ne serait pas très bon pour mon grade de l'avoir tué par négligence.

- Guruk, dis-je en désignant le premier orque qui me tombe sous la main. Vas me chercher deux seaux d'eau à la fontaine qu'on a croisée en venant. Krek, dans mon sac, il y'a une trousse en cuir déroulable, rapporte-la moi. Raka, trouve-moi du linge propre.

Pendant que mes orques courent pour obéir à mes ordres, je me sers de ma gourde pour lui verser un peu de flotte dans la bouche. La réaction est immédiate, il s'étrangle et me tousse tout dans la figure.

Je résiste difficilement à la tentation de lui mettre une claque. Il entrouvre les yeux, mais son regard reste dans le flou. Je l'entends marmonner quelques mots incompréhensibles. J'hésite à penser qu'il délire. Pour ce que j'en sais, il pourrait très bien être en train d'insulter ma mère.

On va faire comme s'il délirait. Il sera toujours temps de lui demander des explications plus tard.

Avec l'aide de Guruk et de ses seaux d'eau, on le lave un grand coup. On doit s'y reprendre à deux fois tellement il est sale. Il reprend vaguement conscience une ou deux fois, mais n'a pas l'air de comprendre ce qui lui arrive. C'est pendant cette toilette forcée que je me rends compte à quel point il est maigre. C'est fou tout ce que la crasse peut camoufler à un public non averti. C'est dur à dire, mais sous-alimenté et sans eau depuis plus d'une journée, avec mes faibles connaissances médicales et des moyens inadaptés, je ne le donne pas grand vainqueur de la course à la survie.

Ma foi, s'il clamse ben j'expliquerais pourquoi. De toute façon, je suis amnésique. Je peux bien avoir oublié une règle élémentaire de la garde de prisonniers.

Ce qui ne m'empêche pas de tout faire pour essayer de le garder en vie. Cette nuit-là, il dort sous mes couvertures contre ma warg. Maintenant qu'il est propre et dans des vêtements secs (les miens), il a presque repris figure humaine. Enfin plutôt figure elfique…

Pendant trois jours, avec l'aide de mes orques, je suis aux petits soins avec lui. Comme on n'arrive pas à le faire boire sans qu'il s'étouffe, j'ai opté pour une fréquente application d'eau sur ses lèvres pour éviter trop de dégâts. Ce n'est pas très probant mais les gerçures n'ont pas l'air de s'aggraver. J'ai également bandé ses plaies aux poignets, que je soupçonne être des brûlures, après les avoir nettoyées à l'alcool. Pour la fièvre, ben j'ai rien trouvé de mieux que la compresse froide sur le front.

Le quatrième jour, il se réveille enfin. Sa fièvre est tombée, mais il demeure extrêmement faible. Au moins, il n'est pas mort. Ses blessures aux poignets ont commencée à se refermer, ce qui n'est pas dommage parce qu'il m'a déjà salopé la moitié de mes pansements et que j'y ai laissé plus de la moitié de mon flacon de désinfectant. Je soupçonne d'ailleurs Guruk de m'en avoir piqué un peu pour son "usage personnel".

Je reste tout le temps à côté de lui, moins par envie que par nécessité. Ma warg n'a pas fait de problèmes quand je l'ai installé contre elle. Maintenant, elle gronde dès qu'elle le sent bouger. Probablement que ça l'incite aussi à se tenir tranquille.

La première moitié de la journée, à part boire beaucoup d'eau et un bouillon clair, il reste dans le cirage, l'air complètement perdu, ce que je trouve comique.

Vers le début de l'après midi, je le surprends en train d'essayer de saisir ma gourde. Faisant comme si je ne le voyais pas, je regarde du coin de l'œil ses tentatives pathétiques. Non pas qu'il ait les bras trop courts pour la saisir, mais à chaque fois qu'il ferme la main dessus, il n'arrive pas à serrer assez pour qu'elle ne lui glisse pas entre les doigts quand il la tire vers lui.

À sa troisième tentative il grogne de frustration.

- Tu pourrais demander de l'aide, lui dis-je suffisamment bas pour ne pas me faire entendre de mes orques.

Il se tourne vers moi, l'air surpris. Le gamin me fixe avec ses grands yeux verts. J'y vois cette habituelle petite lueur de défis qui s'allume, mais semble s'éteindre aussitôt. L'air piteux, il pousse un profond soupir.

- Pourrais-je avoir un peu d'eau, s'il vous plaît ? Finit-il par coasser d'un ton vaincu.

Et s'il ne me plaît pas ?

Je ne lui fais pas part de cette remarque qui m'est venue instinctivement. Je me lève et l'aide à boire à ma gourde.

- Merci, me dit-il une fois qu'il a finit.

- Et bien, moi qui croyais qu'on ne t'avait pas appris la politesse, dis-je sur le ton de la plaisanterie.

Il me lance un regard mauvais, mais s'arrête vite.

- Mes parents m'ont bien appris la politesse, grogne-t-il. Je pensais juste que je n'avais pas à l'appliquer à mes ravisseurs.

- Je ne t'ai pas enlevé, lui fais-je remarquer. Ce sont les gobelins qui t'ont mis le grappin dessus.

- Vous êtes avec eux, c'est du pareil au même, élude-t-il de sa voix rendue grinçante par ses cordes vocales desséchées.

- Tu n'as pas écouté, je sers la Main Blanche petit, pas les fouisseurs de basse-fosse.

Il rigole un peu en m'entendant appeler les gobelins ainsi. Ça se termine en quinte de toux pour lui.

- Doucement, lui dis-je en lui reprenant la tête pour le faire boire. Vas pas te faire mal.

- Merci, soupire-t-il après plusieurs longues gorgées.

- De rien.

Il se rendort quelques minutes après.

Pour finir, il peut être sympathique ce garçon, quand il ne passe pas son temps à vous insulter.

À ce moment précis, je sens quelque chose en provenance de la forge. C'est comme si une main glacée s'était refermée sur mon estomacs et me tirait vers la porte.

Les nains ! Ils ont terminé !

Je me lève précipitamment et me dirige vers l'accès à la forge. Les orques se tournent vers moi, mais je ne leur dit rien. J'ouvre la porte et parcoure l'atelier d'un bon pas. Le bruit de marteau qui semblait flotter comme un écho dans la faille s'est tu. Je sens au plus profond de mes tripes qu'elle est prête. Que mon arme est enfin terminée.

Je les trouve à la forge que j'ai "tuée", nimbés de leur aura de brume maintenant familière et la fraicheur de l'air me surprend à peine. Ils ont l'air content d'eux. Sur l'enclume, une grande épée bâtarde trône comme une œuvre d'art dans son écrin, le brouillard tournant autour d'elle comme s'il hésitait à l'approcher.

C'est une longue épée à lame rectangulaire de quatre pieds de long, dotée d'une gouttière qui s'arrête au trois quarts et d'une pointe effilée. Sa garde représente deux croissantes de lune dont sortent chacun une tête de warg en train de montrer les crocs, les oreilles retroussées en arrière et son pommeau évoque une sphère tenue par une main squelettique aux longs doigts effilés. Dans la gouttière de la lame, se trouve une inscription que je ne parviens pas à lire.

- Qu'est-ce qui est écrit ?

Le nain le plus baraqué me répond avec un air à la fois mystérieux et rêveur.

- "Je suis le Croc qui brille sous la Lune. Que ceux qui me connaissent craignent ma morsure glacée. Je suis le fléau du Crépuscule, l'ultime reflet Nocturne."

Et dire que cette merveille est pour moi ! J'en souris de toutes mes dents.

Enfin, elle sera à moi une fois que les nains auront trouvé le repos éternel et que je l'aurais invoquée dans le monde des vivants. Ce qui est loin d'être encore le cas.

Je me tourne vers les nains, même si je ne peux pas cacher mon expression réjouie.

- Votre dernière demeure est en train d'être taillée dans le hall de vos ancêtres. Bientôt, j'y ferais transférer vos dépouilles.

- Ça m'vas. D'toute façon on est pas pressés.

Moi si. Je sens que cette lame me réclame. Je l'entends comme s'il s'agissait d'une tendre amie, me susurrant à l'oreille son désir d'être maniée. Elle partage avec moi des émotions qui résonnent directement au plus profond de mes tripes. Par elle, je sens une envie presque sensuelle de voir couler le sang, de mordre dans la chair vivante, de broyer des os et d'engloutir des vies. Cette lame est née pour tuer, et elle est impatiente de commencer.

Je découvre que moi aussi j'ai hâte de l'avoir en main. Elle a été imaginée par mon maître pour moi, créée par les meilleurs artisans de cette terre et maintenant je la sens qui m'appelle de ses vœux comme une amante lascive.

Par la Main, ce que je me sens vivant d'un coup !

Je me détourne à grand peine. Aussitôt que je la perds de vue, je sens une vague d'accablement m'étreindre. Je mets une bonne seconde à comprendre que ce n'est pas moi mais l'épée qui éprouve cette angoisse.

Notre lien est si fort. Tellement puissant que j'ai l'impression de la sentir comme si elle faisait partie de moi.

Je tourne la tête vers elle avant de partir.

- Je serais vite de retour, lui dis-je dans un murmure.

Je sens aussitôt disparaître l'étreinte de sa peine et un sentiment d'impatience le remplacer. J'ai l'impression de l'entendre me promettre d'une voix suave et mielleuse des carnages comme on n'en as jamais vu, sitôt que je serais de retour. Ce sentiment est tellement plein de chaleur et de passion que, pendant les quelques secondes que durent mon retour vers la porte, j'éprouve pour cette épée un désir que je n'aurais jamais cru éprouver un jour pour autre chose qu'une femme.

Bientôt… Très bientôt…

Un sentiment d'alanguissement naît en moi. Et je ne parviens pas à distinguer s'il est d'elle, de moi, ou de nous deux.

Je retrouve mon groupe de l'autre côté de la porte. Ils me regardent bizarrement, je trouve leurs expressions comiques.

- Oui ? Pourquoi vous me regardez comme ça ?

- Heu… Ben chef… Pourquoi vous souriez bêtement ? me demande Raka.

Moi ? Sourire bêtement ?

Je réalise seulement à ce moment-là que j'ai un sourire presque extatique collé sur le visage.

D'un brusque mouvement de tête, je me remets les idées en place et reprends ma mine de tous les jours. Ce qui se révèle plus compliqué que prévu parce que je suis sur un petit nuage.

- La prochaine fois que tu me traite de "bête", je t'arrache la langue et te la fais bouffer ! Réponds-je de manière cinglante en essayant de faire passer ma bonne humeur pour de la frustration.

Ça ne fonctionne pas si mal, il se tourne et retourne vers ses comparses sans demander son reste.

Je me dirige vers ma Warg. Elle m'accueille d'un grognement. L'elfe s'est de nouveau réveillé.

- Vous avez l'air aussi excité que mon grand frère quand il va voir sa fiancée, me dit-il en guise d'accueil.

- C'est tellement plus profond que ça, lui réponds-je sans réfléchir.

Je viens gratter les oreilles de ma monture qui grogne son assentiment.

Le gamin ne répond rien. Il est trop faible pour demeurer éveillé plus de quelques minutes.

Le soir même les gobelins et les orques reviennent. Grumash regarde le gamin elfe avec un air stupéfait, mais ne fait aucun commentaire. Il reprend naturellement son rôle de sous-chef et viens me faire son rapport. Mes ordres ont été suivis à la lettre, les orques n'ont presque pas eu besoin de molester les gobelins pour les faire travailler correctement.

Le lendemain, je me sers de vieux draps pour aller chercher les dépouilles des nains sous les yeux de ces derniers. L'épée est toujours là où ils l'ont laissée et elle me salue chaleureusement quand je rentre dans la pièce.

Je n'avais jamais imaginé que l'idée de tuer puisse me devenir aussi désirable. À chaque fois que je m'approche assez, je suis assailli d'une envie d'étriper le premier venu qui frôle le plaisir physique. J'ai tellement hâte de mettre la main sur cette épée que je précipite les événements.

Les cadavres des nains sont emmenés sous ma direction dans une salle haute de plafond dans laquelle s'alignent sarcophages et niches mortuaires. Là, sous l'œil vigilant des fantômes qui font fuir les gobelins et me forcent à menacer mes orques de mort pour les faire rester, Nous les déposons dans des niches creusées pour eux.

Puis, sur leurs instructions, je grave leurs noms en Khuzdul au-dessus de chaque niche. La tâche s'avère moins ardue que je m'y attendais. Par contre je ne tiens plus mes orques et fini par les congédier au lieu de les écouter claquer des dents et des genoux. De toute façon, je retrouverais bien mon chemin tout seul.

Les nains ont emporté l'épée avec eux et me concentrer est tout simplement impossible. Je travaille mécaniquement, sans prêter attention à ce que je fais. Mon arme me chuchote des serments sanglants qui ont pour moi des allures de murmures érotiques. C'est à moitié surpris que je réalise que j'ai fini.

Les nains commencent à disparaître. Ils semblent apaisés, comme si on venait de leur enlever un poids immense de sur les épaules. Avant de disparaître, ils posent l'épée au sol.

- V'là mon gars. C't ici qu'on s'quitte. Prends bien soins de cette épée, elle à l'air de t'avoir attendu longtemps.

- Vrai, approuve l'autre nain. J'ai jamais vu ça avant. On aurait presque dit que c't'acier se r'pliait tout seul pour qu'on finisse plus vite.

- Mais méfie-toi, reprends en vitesse le premier. Y'a quequ'chose qui m'dit qu'elle peut faire autant d'mal que d'bien. Réfléchis toujours avant d'la dégainer, sinon tu pourrais ben t'en mordre les doigts.

La brume qui les enveloppe est désormais drainée par leurs cadavres et s'y engouffre pour disparaître. L'avertissement m'a à peine fait lever un sourcil. Je suis trop impatient de prendre possession de ma lame.

De la poche intérieure de ma cape, je tire le dernier parchemin qu'il me reste. Celui-ci est beaucoup plus long que les autres. Je respire un grand coup et commence.

Tout me semble plus facile depuis que je suis en sa présence. Elle m'encourage et me soutiens de la manière la plus douce qu'il m'ait été donné d'expérimenter. Alors que je sais pertinemment que je me fatigue pendant des heures pour prononcer l'incantation jusqu'au bout, je m'en rends à peine compte.

Brusquement le rituel prend fin et un tintement métallique cristallin résonne dans toute la salle. Le parchemin se volatilise, comme un rideau de soie qui s'ouvre, dévoilant une créature de rêve, aux formes élégantes et gracieuses étendue lascivement devant moi.

Cette lame est un enchantement, un enchantement qui réclame mon contact avec la même délicatesse qu'une amante qui réclame un baiser. C'est tremblant d'excitation que je me penche vers elle.

J'hésite au dernier moment, une peur subite de briser ce moment extraordinaire m'ayant étreint. Je sens s'élever d'elle un filet de frustration peinée qui achève de me convaincre.

Je la saisi et aussitôt j'ai l'impression d'avoir quitté ce monde. Je suis accueilli par l'émotion la plus profonde et même temps la plus violente que j'ai jamais ressenti. Comme si j'étais un personnage inestimable perdu depuis une éternité qui avait ressurgit alors que le dernier espoir s'était éteint. Je me sens enlacé par un sentiment d'attachement qui dépasse le simple concept d'amour charnel. Celui-ci me transperce avec autant de cruauté que si j'étais tombé dans une fosse garnie de pieux.

C'est si violent et si beau à la fois.

Et au milieu de tout ça, m'attends le cœur même de mon épée. Ardent comme le cœur d'un volcan, brûlant pour moi d'une passion éternelle. Prisonnier de ce maelström d'émotion, je parviens à saisir ce cœur et à le faire mien.

Je retrouve mes esprits. Je suis allongé sur la pierre froide et nue du hall des nains, en proie à un sentiment de plénitude jusqu'alors inconnu. Comme si j'étais enfin complet après une éternité de séparation. Dans ma main, je sens le cuir chaud de la poignée de mon arme.

Un nom flotte quelque part dans ma tête. Je lève mon épée en face de mon visage et lui sourit tendrement.

- Je te salue, Din'Ganar, dit-je dans un murmure empreint de passion.

Une vague de plaisir descend le long de mon bras et viens caresser mon esprit, y laissant une phrase douce comme la soie et rouge comme le sang.

Je te salue, Faust mon amour.