RETRAITE
Je n'aurais jamais cru que ce puisse être une telle torture une blessure au ventre. Chaque nouveau pas de ma Warg me donne l'impression de me faire labourer les intestins.
Une petite heure après mon ordre de replis, Elfhelm a débarqué avec ses cavaliers de renforts et a littéralement pulvérisé notre arrière-garde. Par les rapports relayés par les crébains et mes éclaireurs Wargs, je sais qu'ils ont repris les Gués de l'Isen et s'y sont installés avec armes et bagages. L'échec est un sentiment cuisant qui vient s'ajouter à la blessure que m'a fait le prince.
Nous avons levé les voiles le plus vite possible. Malgré ça, j'ai perdu beaucoup d'orques dans notre retraite précipitée. Avec l'aide de Sharkû et des survivants des chevaucheurs de Wargs, j'ai organisé une sorte de parodie de défense.
- Répartis-les en petits groupes d'une dizaine de cavaliers, dis-je d'une voix saccadée. Leurs ordres sont de rôder dans les parages et d'attaquer tous les petits groupes de cavaliers qu'ils croiseront.
- Ils ne seront pas très efficaces Monseigneur.
- Qu'importe ! Ils doivent juste donner l'impression que nous occupons encore le terrain ! Il faut à tout prix éviter qu'ils nous poursuivent maintenant !
- Bien Monseigneur.
Je change de position sur ma selle dans l'espoir de soulager un peu la douleur mais je ne parviens qu'à l'accentuer.
Au cours de la journée, je passe le plus clair de mon temps à serrer les dents et à essayer de me faire une idée réelle des effectifs qu'il me reste. Pour la première fois de ma vie, je commence à apprécier la présence de Garshok. Il me dresse une première estimation avant la fin de la journée.
- Nous avons encore environ deux mille orques et presque un millier et demi d'uruks.
- Les chevaucheurs de Wargs compris ?
- Non, ils sont partis avant que je ne puisse faire mon décompte.
Je grogne en guise d'acquiescement. Seul Garshok a eu l'idée d'ordonner d'emporter des provisions. Tout le reste est resté derrière. Avec les nuages qui se font plus lourds d'heure en heure, je crains qu'on ne doive s'attendre à de l'orage cette nuit.
- Vas me chercher Grumash.
- Il est blessé Monseigneur. Je peux envoyer quérir Göz.
- Si tu veux, mais dépêche toi.
L'uruk est envoyé chercher et je continue à balloter mollement sur ma monture au rythme de son déhanché.
Göz arrive au bout de quelques minutes, remontant la colonne fatiguée au pas de course.
- Monseigneur ?
- Prends quelques uruks avec toi et trouve un endroit pour monter le camp avant que la pluie tombe.
- Oui, Monseigneur !
La colonne continue à marcher encore une petite heure avant de s'arrêter. Je constate que nous jouons de malchance car le bivouac en question n'est vraiment pas l'endroit rêvé pour passer une nuit sous l'orage.
Comme s'il attendait un signal, il commence à pleuvoir au moment où je mets pieds à terre. Enfin, je devrais plutôt dire au moment où je parviens à glisser de ma selle jusqu'au sol. La chute m'arrache un cri de souffrance qui alerte Garshok.
Il s'empresse d'ordonner à deux orques de me remettre sur pieds. Mais ces deux abrutis s'y prennent tellement mal pour tenter de me relever que je leur balance des coups de pied pour les chasser.
- Foutez-moi le camp bande de bras cassés ! Dis-je en beuglant. Foutez-moi le camp AVANT QUE Je VOUS ÉTRIPE !
Je me raccroche aux lanières de ma selle pour réussir à me hisser sur mes genoux. Mais arrivé à ce stade, la douleur est telle que je n'ose plus bouger. Je suis pris d'un vertige qui m'oblige à fermer les yeux un bon moment.
Quand je les rouvre, je réalise que j'ai finalement dût perdre connaissance. Je suis allongé sur une civière dans un abri précaire. On m'a ôté le haut de mon armure et je sens à la fraîcheur que je suis probablement torse nu. La pluie clapote sur une toile au-dessus de moi et de légers craquements ainsi qu'une odeur de fumée signalent un feu tout près.
Une vive douleur venant du ventre me fait me plier instinctivement en hurlant.
- Il s'est réveillé. Constate la voix de Göz.
- Fais-le maintenir immobile, je n'en ai pas fini avec lui, siffle la voix de Garshok.
Je veux hausser la voix pour leur demander de m'expliquer ce qu'ils fabriquent, mais des bras d'uruk m'attrapent par les membres et me forcent à me déployer de tout mon long, m'arrachant une nouvelle plainte.
- Cessez de bouger Monseigneur, me tance Garshok. La blessure est déjà suffisamment vilaine que je ne voudrais pas l'élargir davantage.
- Va au diable espèce de boucher ! Réponds-je dans un grognement crispé.
Je le sens recommencer à m'entrouvrir le ventre avec je ne sais quel objet froid et désagréable Me faisant me tordre de souffrance. À peine a-t-il finit de rouvrir la plaie qu'il y fourre plusieurs doigts, m'arrachant des larmes de douleurs et des gémissements qui ressemblent plus à des couinements. Je me débats encore plus fort pour essayer d'échapper à ce traitement, mais à par quelques grognements de ceux qui m'entravent et les soupirs contrariés de Garshok, je n'arrive à rien.
- Veuillez cesser de bouger ou je vous fais assommer ! Me lance-t-il au bout de quelques minutes de ce manège.
Je ne prête absolument pas attention à ce qu'il me dit. Mon esprit est embrumé par la souffrance qui me remonte à travers le ventre comme un serpent brûlant et paresseux. Je me tords dans tous les sens pour y échapper ce sans succès.
Enfin, quand tout s'arrête et qu'on me relâche je m'effondre sur mon brancard, complètement vidé de la moindre parcelle de force. J'entends mes deux lieutenants parler sans se cacher juste à côté de moi.
- Il saigne beaucoup, dit l'orque d'un ton contrarié. Il faut refermer cette plaie au plus vite.
- Comment ? Demande Göz.
- Ramène-moi ça, dit Garshok après un instant de pause.
Je ne le vois pas, mais je pense qu'il doit désigner quelque chose.
- Vous êtes sûr de vous ? Demande mon deuxième lieutenant après un instant d'hésitation. Il est moins résistant que nous.
- Il tiendra si tu ne tardes pas trop. Allez, vas le chercher et rapporte-le ici !
Je ne parviens pas saisir le sens de cette phrase, mais je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter.
Quand je vois revenir l'uruk, je sens la terreur s'infiltrer dans mes veines avec bien plus d'efficacité que la douleur. Il tient dans sa main un fer encore rouge que Garshok s'empresse de lui confisquer. Il se dirige vers moi en le brandissant d'une main exercée.
- Non ! Parviens-je à couiner faiblement. Je ne veux pas !
- Avec tout le respect que je vous dois Monseigneur, on ne vous demande pas votre avis, me réponds l'orque d'un ton acide.
Sur un claquement de doigts, je suis à nouveau immobilisé mais n'ai plus que la force d'émettre de faibles protestations.
Göz me tends une lanière de cuir et me conseille de mordre dedans.
Des larmes de douleur anticipée plein les yeux, j'obtempère et serre si fort la mâchoire sur le bout de cuir que j'ai l'impression qu'elle va se détacher.
Puis Garshok opère.
Je pensais avoir mal juste avant. Je viens d'avoir la preuve que j'avais torts. Malgré la lanière que je cisaille entre mes dents, je pousse un cri étouffé et m'arc-boute d'un coup sur les uruks qui me tiennent.
J'aimerais tellement pouvoir perdre connaissance à cet instant, mais pour une raison que j'ignore, je reste parfaitement lucide tout le temps de l'opération.
Elle ne s'achève que beaucoup trop tard à mon goût. Mais quand le fer s'éloigne enfin, j'en pousserais presque un soupir de soulagement si j'avais encore un souffle d'air dans les poumons.
On me laisse me reposer et je tombe dans une torpeur qui ressemble à du sommeil mais n'en est pas vraiment.
J'en émerge au cours de la journée. Je reconnais le doigt noir et accusateur d'Orthanc ainsi que les montagnes recouvertes de neige. Je suis d'une faiblesse à pleurer, ce dont je ne me prive d'ailleurs pas tout à fait. J'entends des éclats de voix autour de moi, probablement ce qui m'as tiré de ma torpeur.
- Vous n'êtes qu'un boucher sans une once d'intelligence Garshok ! Un sale orque dégénéré et puant qui se prétend intelligent alors qu'il est en réalité bête comme ses pieds !
Cette voix monte souvent dans les aigus, c'est à croire que son propriétaire est hystérique.
- Par l'Œil ! Je vais t'arracher tes oreilles pointues et me les faire frire avec de l'huile et de l'ail ! Éclate la voix inimitable de Garshok.
Oreilles pointues… C'EST JIM !
Je tente de me redresser sur un coude, mais à part un glapissement de douleur je n'arrive rien à faire de plus.
- Maître ! s'exclame la voix du gamin que je vois brutalement apparaître dans mon champ de vision. Il semble plus pâle qu'à l'ordinaire et son regard mi-ahuri mi-apeuré en serait presque comique en une autre occasion.
- Je n'en ai pas fini avec toi ! Beugle l'orque.
- Ferme-là Garshok, parvint-je à peine à souffler.
Malgré mon ordre, la main difforme de l'orque s'abat sur l'épaule de l'elfe et le retourne. J'entends un claquement sec et j'inspire bruyamment en sentant la masse de Jim me retomber sur le ventre. Cette vague de douleur me rend juste assez de force pour pousser un faible cri.
- En voilà assez ! s'exclame la voix de mon maître.
Je le vois apparaître sur le côté droit, me regardant de toute sa hauteur, vêtu de son habituelle robe blanche et appuyé sur son bâton. Il semble avoir changé depuis la dernière fois que je l'ai vu. Il me semble… Plus vieux ? Moins grand ? Je ne saurais dire mais je suis frappé de voir à quel point cette aura de force qui semblait émaner de lui en permanence semble s'être atténuée. Göz apparaît presque immédiatement à son côté, son casque sous le bras.
- Ekaros, tu sembles mal en point.
- On le serait à moins, s'exclame brutalement Jim en me soulageant de son poids.
Il a la joue droite rougie par le coup et du sang lui coule d'une lèvre fendue.
- Vos orques l'ont torturé comme la bande de macaques qu'ils sont !
- Cette fois c'en est trop ! S'exclame Garshok.
J'entends le crissement d'une lame qu'on dégaine. Un claquement sec se fait entendre dans le lointain et l'elfe pousse un hoquet de stupeur. J'entends le bruit mat d'un corps qui s'effondre. Mais Jim reste dans mon champ de vision sans bouger, les yeux écarquillés.
Je suis peut-être à moitié dans le cirage, mais je me demande ce qui a bien pu arriver. Je parviens à tourner la tête sur le côté où regarde mon valet. Mon regard tombe finalement sur le corps de Garshok. Un carreau lui dépasse de l'arrière du dos.
- Cet orque devenait encombrant, entends-je mon maître dire. Tu as bien agis Göz.
- Je n'ai fait qu'obéir à vos ordres, réponds l'Uruk en grognant humblement.
Je ne comprends plus rien, je croyais Garshok l'un des orques les plus fidèles qui soit.
- Elfe. Ramène ton maître dans sa chambre et occupe-t-en du mieux que tu peux. J'ai encore besoin de lui.
- Je… Commence Jim d'un ton accusateur.
Puis plus rien, mais je n'arrive plus à retourner la tête pour voir ce qu'il se passe. J'entends juste deux séries de pas s'éloigner. Mon brancard commence alors à bouger. Aux cahots, je comprends que nous étions probablement à la base de la tour et que nous en montons l'escalier. Je devine plus que je n'entends les pas plus rapides de Jim.
Je suis transporté dans ma chambre et transféré de la civière à mon lit, non sans une certaine douleur au moment des faits. Les uruks grognent quelque chose avant de sortir. Je suis presque condamné à l'immobilisme par ma faiblesse. Je réalise seulement à ce moment que j'ai soif et les lèvres gercées. Ma langue est pâteuse comme si elle était anesthésiée.
Jim réapparaît devant moi, avec un baquet et une compresse qu'il essore au-dessus de celui-ci. Sa joue et son œil ont commencé à enfler.
- Jim, parvient-je à balbutier.
- Chut. Ne parlez pas, vous n'êtes pas en état. Par la Dame, ils vous ont fait presque plus de mal que de biens avec leurs prétendus soins.
Il commence à me nettoyer la figure avec sa compresse en grommelant vaguement contre les orques et leurs habitudes. J'arrive plus ou moins à esquisser un sourire amusé. Bercé par cette complainte de récriminations, je m'endors.
Je me réveille à nouveau pendant la nuit. Je me sens déjà plus de forces, mais reste encore très faible.
- Ha ! Je commençais à me demander si je n'avais pas fait une erreur de dosage, commente la voix de mon maître.
Je tourne la tête et le vois, visiblement agacé, une fiole au contenu verdâtre à la main, son bâton appuyé contre le mur. Il me tourne presque immédiatement le dos et s'adresse à quelqu'un derrière lui.
- Il ira mieux demain, mais d'ici là veille à bien le faire boire et assure-toi qu'il s'alimente. J'en ai besoin dans les meilleurs délais.
D'un geste il ramasse son bâton et sors sans m'adresser un mot de plus, cédant la place à Jim qui vient me voir avec une tasse d'eau.
- Tenez, buvez doucement, me dit-il en me soutenant la tête pour m'aider à boire.
- Merci Jim, dis-je dans un coassement que je reconnais difficilement comme étant ma voix.
Il m'adresse un pâle sourire que sa figure tuméfiée transforme en grimace. Il a l'air fatigué, comme s'il avait passé plusieurs nuits sans bien dormir.
- Il s'est passé quelque chose ? Dis-je pour essayer d'engager la conversation.
- Hé bien…
Je le vois tourner la tête l'air gêné et les oreilles légèrement tombantes.
- Parle, réclame-je d'un ton plus préoccupé.
- C'est-à-dire maître que les orques semblent devenus fous.
- Fous ?
- C'est le seul mot qui me vient. Peu après votre départ, les orques que j'avais vus jusque-là plutôt motivés ont commencé à se renfrogner d'un seul coup. Du jour au lendemain, ils se sont mis à trainer à toutes leurs tâches, à renâcler au moindre effort quand ils ne refusent pas tout simplement de travailler. Nous avons même eu des bagarres et des désertions.
J'ouvre des yeux ronds. Les orques que j'avais vu travailler à l'Isengard jusqu'ici ne correspondent pas du tout à la description qu'il vient de me faire.
- Mais ce n'est pas tout maître. Peu après, le magicien blanc a remarqué leur manège. Il en a punis quelques-uns pour servir d'exemples, mais ça n'a réussi qu'à les énerver. Depuis, leur colère n'a cessé de gronder de manière de plus en plus sourde et profonde. J'ai alors eu l'impression d'assister à un putsch militaire. En l'espace d'un jour et demi, les uruks les plus proches de la fin de leur formation ont été affectés à la place des orques aux postes stratégiques. Et depuis, des uruks surveillent les accès d'Orthanc comme s'ils s'attendaient à être attaqués à tout instant. L'Isengard entier semble en état de siège depuis quelques jours.
J'écarquille les yeux de surprise. Il se passe vraiment quelque chose de pas normal ici.
- Par la main. Mais pourquoi les orques ont-ils subitement changé ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, me réponds Jim en haussant les épaules. Et puis, ils me semblent plutôt juste redevenus comme ils sont d'habitude. Vils et veules.
- Merci Jim, réponds-je d'une voix sarcastique. Ça m'aide beaucoup.
Il m'adresse un pâle air contrit qui ne parvient pas à masquer son malaise.
Je pousse un profond soupir et me retourne dans mes couvertures.
Je m'absente un moment et c'est le bordel. Mais qu'est-ce qui a bien pu se passer ici ?
Je remarque au passage que j'ai moins mal au côté. Il reste douloureux mais c'est plus sourd comme sensation. Je renonce rapidement à l'idée d'y jeter un coup d'œil. Jim serait capable de me passer un savon malgré notre relation maître-valet. Et je n'ai pas envie de me disputer avec lui maintenant.
Mon regard tombe sur Din'Ganar et je trouve du réconfort dans sa présence. Je reçois de sa part une vague apaisante de tendresse qui arrive à point pour me glisser dans le sommeil. J'y sombre avec bonheur.
Je me réveille tard le lendemain. Les sifflotements de Jim en train de balayer la pièce ont remplacé depuis belle lurette le chant des oiseaux puisqu'il n'y a plus d'arbres pour leur permettre de venir se poser.
C'est toujours mieux que de se faire réveiller par Garshok.
Je me rappelle à l'instant que l'orque est mort hier et je réalise brutalement que je ne le détestais pas tant que ça. Bien sûr, il m'énervait facilement. Mais c'était surtout parce que quelque chose chez lui me dérangeait sans que je n'aie jamais pu définir quoi.
En fait, ais-je jamais pris la peine de me demander vraiment ce qui me dérangeait chez lui à part qu'il était vraiment moche ?
La vérité, c'est que je l'ai pris en grippe dès l'instant où je l'ai vu. Depuis, je l'ai traité aussi mal que je l'ai osé. Et ce jusqu'à sa mort.
Je n'aurais jamais cru éprouver un jour de la peine à sa disparition. À moins que ce ne soit du remord. Le remord de ne l'avoir jamais reconnu à sa juste valeur.
Je me redresse sur mon lit avec un grognement. Je me sens pâteux comme un lendemain de cuite. Pourtant je ne me souviens pas m'être jamais saoulé.
- Maître ! Vous ne devriez pas vous lever ! S'exclame l'elfe d'un ton réprobateur.
- Aux dernière nouvelles, c'est encore moi qui décide ce que je dois ou ne dois pas faire, réponds-je acerbe.
La douleur à mon ventre est lancinante, mais supportable. Je titube jusqu'à Din'Ganar et m'en sert ensuite comme canne en la laissant dans son fourreau. Jim m'aide à m'habiller, mais ne se prive pas de me faire remarquer que je ne suis pas dans mon assiette.
- Les potions du Magicien Blanc ont l'air de vous avoir requinqué un peu, mais ce n'est pas une raison pour aller faire des folies, maître.
- Le jour où j'aurais envie de faire des folies n'est pas encore venu Jim. J'ai des choses à faire avant.
Je fini de boucler le ceinturon de mon épée et sort en boitillant. Je n'ai jamais autant détesté les escaliers d'Orthanc et autant apprécié qu'ils aient une rambarde à la fois. Mais je parviens devant la porte du laboratoire de mon maître. Il m'ouvre presque aussitôt après que j'ai frappé, l'air en colère.
- Ha ! Te voilà toi ! Me lance-t-il en guise de bonjour.
- Maître, quelque chose ne va pas ?
- Entre au lieu de poser des questions idiotes !
Je rentre dans la pièce, plusieurs crébains coassent à mon entrée depuis leur perchoir sur le bord de la fenêtre et il y règne un désordre qui ressemble peu aux habitudes de mon maître. Des piles de parchemins sont entassées sur les tables au milieu de ses flasques et de boisseaux d'herbes séchées. Le mortier et le pilon gisent abandonnés sur le coin d'un buffet et une étagère croule désormais sous des piles de livres reposés n'importe comment tandis que son alambique siffle comme une mésange en colère.
Saroumane se dirige tout droit dans sa salle du palantír et se laisse tomber dans son trône en poussant un long soupir d'agacement qui ne m'inspire rien de bon.
- Ekaros, que pensais-tu de Lutz avant son départ en mission ?
J'hausse un sourcil interrogatif. Pour un uruk, Lutz était un vrai meneur-né, mais doté d'une confiance en soi qui ne pouvait à mon avis qu'être qualifié de narcissisme. J'avais peur qu'il fasse une connerie avec son premier commandement.
M'adossant contre le mur de la pièce pour soulager un peu mes jambes de mon propre poids, je réponds en décidant d'énumérer les points qui m'avaient fait le signaler à mon maître comme éventuel futur chef d'unité.
- C'est un uruk fiable. Fort et robuste, doué au maniement de l'arc, ce qui n'est pas banal pour son espèce. Capable de se montrer imaginatif pour vaincre son adversaire s'il le considère comme plus fort que lui et un capitaine plutôt avisé, qui sait se faire respecter.
- Et sinon ?
Je marque un temps d'arrêt avant de répondre.
- Sinon je le trouve un peu borné et surtout trop sûr de lui, réponds-je d'un ton prudent.
- Je vois…
Un silence lourd s'installe dans la pièce, semblant amplifier le bruit de la moindre respiration. Le magicien blanc à croisé les mains sous son menton, les coudes sur les genoux pour réfléchir plus à son aise.
- Lutz a échoué, me lâche-t-il soudainement, sans autre préavis. Il est mort.
La nouvelle me laisse un moment surpris. De tous les uruks, en dehors des berzerkers, c'était le seul à m'avoir battu pendant les entraînements. Je me surprends à ne pas avoir envie de croiser son meurtrier.
- Et sa mission ? Dis-je. J'avais entendu dire qu'il avait à remplir une mission secrète pour vous.
- Elle est toujours en cours pour le moment, me répond-t-il distraitement. Du moins, pour ce que j'en sais. Son commandant en second est mort aussi et je ne sais pas qui dirige les survivants de son groupe. Heureusement ils doivent juste revenir ici maintenant. Ce n'est rien de bien compliqué.
Je préfère ne pas répondre, ayant déjà eu l'occasion de voir certains orques faires des choses vraiment inattendues quand on leur donnait des instructions "simples". Je ne dis pas que les uruks soient aussi stupides que des orques, mais ils n'en sont parfois pas très loin.
- Voulez-vous que je détache des troupes pour aller à leur rencontre ?
- Non, cela ira comme ça.
Il me jette un regard plus scrutateur.
- Tu n'es pas encore parfaitement rétablis. Retourne te reposer aujourd'hui. Je reviendrais t'amener une potion plus tard.
J'acquiesce poliment de la tête en me retourne pour partir en boitillant.
- Encore une chose, m'arrête-t-il juste avant que je ne sorte de la pièce.
Je me retourne pour lui faire face.
- As-tu eu des rêves étranges ou des pensées bizarres qui seraient apparues dernièrement ?
De surprise, je ne peux m'empêcher de lever un sourcil interrogateur.
- Pas que je me souvienne, réponds-je après un instant d'hésitation. Pourquoi ? Il y'a un problème ?
- Non, aucun, me répond-t-il au bout de quelques secondes qu'il semble avoir passée en intense réflexion. Puis-je compter sur toi pour me signaler immédiatement tous réflexe que tu juges sortant de l'ordinaire ou bien rêve étrange semblant très vrai ? Je ne peux pas t'expliquer mais c'est capital.
- Bien entendu, réponds-je le plus naturellement du monde.
Je suis assez étonné par cette dernière demande. À quoi mon maître s'attend-t-il pour me demander une chose pareille ?
D'un autre côté, je ne me pose peut-être pas la bonne question. Est-ce que je dois m'attendre à un problème de ce côté, ne serait pas plus pertinent ?
Je sors du laboratoire et descend en silence. L'esprit occupé par une sensation étrange. Je sens dans ma tête Din'Ganar qui y occupe une place importante depuis sa "naissance". Mais aussi, maintenant que j'y songe, cette espèce de partie vide, occultée par un mur blanc qui est probablement mon passé en tant qu'agent double et que j'ai oublié. Mais pour une raison que je ne saurais expliquer, j'ai l'impression que ce mur blanc semble d'un coup… Comment dire ? Moins épais ? Plus fragile ?
