EFFONDREMENT
Je crois que cet homme va finir par me rendre malade.
En face de moi se tient le dénommé Grima, dit aussi langue-de-serpent. Quoi que "se tenir" soit un bien grand mot car il semble courbé en permanence. Ses petits yeux noirs profondément enfoncé dans son crâne à la peau pâle et tirée lui donnent l'air scrutateur de quelqu'un toujours à l'affut d'un mauvais coup. Ses longs cheveux noirs et gras lui tombent de chaque côté du crâne sans ordre apparent et ses habits lui donnent une allure de corbeau de mauvaise augure. Il ne manquerait plus que le long nez crochu et ça ferait presque illusion.
Il est arrivé hier à dos de cheval. Comment il a traversé les lignes de cavaliers du Rohan et celles encore plus dangereuses de mes éclaireurs Wargs qui rôdent entre les gués de l'Isen et ici ? Mystère complet ! Et j'ai même reçu l'interdiction de Saroumane de le questionner à ce sujet.
- Ainsi donc, vous êtes le bras armé de notre maître ? Me demande-t-il d'un ton dédaigneux. Vous, une créature si faible ? Continue-t-il en commençant à me tourner autour, comme un charognard qui scrute une proie dont il hésite si elle est déjà morte ou encore apte à se défendre.
Il faut dire qu'en quatre jours c'est à peine si je recommence à marcher sans m'appuyer sur mon épée. Et comme cette maudite tour est silencieuse comme un cimetière, le bruit de mes bottes se répercute à travers tout le bâtiment au rythme de mes boitements. Ce ne serait que ça, ça irait encore. Mais depuis qu'il est là, Grima semble vouloir tout faire pour me discréditer aux yeux du Magicien Blanc.
Mon maître m'en a parlé avant son arrivée. Cet homme est un fourbe qui n'hésite pas à se salir les mains pour accomplir ses ambitions personnelles. Il n'est pas un homme de guerre, mais a assez de force pour manipuler un poignard quand le besoin s'en fait sentir. Et il a servi le Magicien Blanc comme espion et aussi homme d'influence chez nos ennemis du Rohan. Il paraît également qu'il désire la nièce du roi, dernière héritière du trône maintenant que ce dernier a chassé son neveu. Mais à le voir comme ça, avec sa voix trainante, ses mains crispée et ses coups d'œil furtif, je pense qu'il la veut plus pour le trône qui vient derrière que pour toute autre raison.
Quel être abject. Un vautour est majestueux par rapport à lui.
Je tourne la tête suffisamment pour le garder dans mon champ de vision. Je suis censé rester courtois avec lui. C'est, du moins, le souhait de mon maître.
J'ai courtoisement envie de lui enfoncer un courtois poing dans sa figure tout à fait courtoise surtout.
Din'Ganar réagit avec une vive envie à cette idée et je sens sa présence se faire plus chaude à mon côté. Je suis obligé de la calmer d'une caresse sur sa garde. Je n'ai ni la forme physique ni le droit d'en venir à cette extrémité avec lui. Mais au moins je lui laisse voir mon geste envers mon épée. Il ne sait pas qu'il y a un esprit à l'intérieur de la lame, mais le geste le trompe assez pour qu'il décide qu'il a mieux à faire ailleurs.
Aussi lâche qu'on pouvait s'y attendre. Mais il paraît que c'est un trait de caractère qui favorise la survie.
Je me retourne pour boiter vers ma chambre. Je suis accueilli par le bruit sourd des centaines d'uruk qui s'entraînent dehors. Sur conseil de Saroumane, j'ai ordonné aux survivants de la bataille des gués de l'Isen de participer à l'entrainement de leurs camarades. Ce qu'ils font avec un zèle effrayant pour le plus grand malheur de Jim.
Je ne sais pas si c'est à cause de ses longues oreilles ou si c'est juste de la mauvaise foi, mais il prétend que tout ce bruit est en train de le rendre fou. Il est allé jusqu'à argumenter que ce sons le poursuit jusque dans ses cauchemars. Ce qui ne m'étonne pas vraiment en fait puisque les uruks s'entraînent même la nuit en faisant des tournus.
Le nombre des uruks est devenu vraiment impressionnant. Sans compter ceux qui s'entrainent sous la tour, ils sont des milliers dans les souterrains sous le domaine. Je ne comprends même pas quand ni comment mon maître a réussi à en faire naître autant. Je regrette juste qu'il ne l'ait pas fait au moment où je suis allé prendre les gués. Je les tiendrais probablement encore.
- Alors Jim, pas encore fou ? Lui dis-je en retirant ma cape pour la raccrocher à la patère.
- À ce rythme, ce n'est plus qu'une question de jours, me répond-t-il en jetant un coup d'œil mauvais aux fenêtres tout en passant négligemment son balais sous mon bureau.
Sa réponse me fait esquisser un sourire. S'il y a bien une personne sur laquelle je peux compter dans cette forteresse pour me remettre les pieds sur terre, c'est Jim.
À peine ais-je eu cette pensée que je le vois se redresser brutalement et jeter un coup d'œil inquiet par la fenêtre.
- Un problème ? Ne puis-je m'empêcher de lui demander.
Il ne répond pas, le regard plongé dans le lointain.
- Jim ? Réessaye-je un peu plus fort.
Absence totale de réaction. Il est devenu aussi figé qu'une statue et fixe quelque chose à l'horizon que je ne parviens pas à distinguer.
- Ji…
Il se retourne brutalement vers moi, l'air soudain vraiment inquiet, voir même paniqué.
- Maître ! S'exclame-t-il d'une voix aiguë. Il faut partir !
- Je te demande pardon ? Réponds-je après un instant de surprise.
- La forêt ! Me dit-il en pointant du doigt Fangorn à l'extérieur des murs. La forêt vient de hurler !
J'ouvre des yeux grands comme des soucoupes à cette nouvelle. Puis, après un instant de silence surpris, j'éclate de rire sous le regard à son tour incrédule de mon valet.
- Jim… Ha, ha, aïe… Ce n'est pas gentil… De… De me faire rire… Alors que tu sais très bien que ça… Pff… Ha, ha, ha, aïe… Ça me fait souffrir.
Je grimace en sentant ma blessure m'élancer et me raccroche à la patère pour tenter de soulager la douleur.
- Mais… Maître, je ne plaisante pas !
- À d'autres Jim ! Dis-je en lui adressant un sourire amusé.
- Mais c'est vrai ! Explose-t-il d'un air outré.
Je le scrute pendant une bonne minute pour me rendre compte qu'il semble sincère.
Mais cette idée est ridicule ! Depuis quand les arbres crient ?
- Je n'ai rien entendu moi, lui fais-je signaler. Et puis, même si j'avais entendu quelque chose, explique-moi, comment un arbre peut-il hurler ?
- Ce sont les gardiens qui hurlent, me corrige-t-il.
- Bon en admettant, dis-je en levant les yeux au ciel. Qu'est-ce qu'ils vont faire ensuite ? Se déraciner et ramper jusqu'ici pour toquer à la porte ?
- Maître, ils en sont parfaitement capables ! Me dit-il l'air désespéré.
- Ho ! Fais-je en faisant semblant de réaliser qu'il dit la vérité. Dans ce cas tu as raison, la situation est gravissime !
Il me regarde avec une lueur d'espoir dans les yeux.
- Nous n'aurons jamais assez de tasses pour servir le thé à toute la forêt quand elle viendra demander des comptes ! Dis-je dans une exclamation convaincue.
Le spectacle de la figure incrédule de Jim restera à jamais gravé dans ma mémoire, au moins autant que l'effort que je dois fournir pour ne pas exploser de rire et garder mon air préoccupé.
- Vous… Vous n'êtes pas sérieux ?
Il ne marche pas, il court !
- Non, tu as raison, reprends-je. À défaut de thé, il nous faut plutôt prévoir des petits gâteaux secs en quantités suffisante.
L'effort à fournir pour rester calme me semble surhumain et je suis forcé de tourner la tête pour qu'il ne remarque pas les tremblements des commissures de mes lèvres.
Il a l'air d'en rester sans voix et me regarde comme si je venais de déclarer avoir été l'amant de la reine des elfes.
- Maître, vous ne pouvez pas être sérieux ?
Il ne court plus là, il vole !
Je ne parviens plus à me retenir et m'étrangle de rire si fort que j'en sanglote. Je tombe à genoux à cause de la douleur à mon ventre mais ne parvient pas à m'arrêter de rire. Sous mes yeux, Jim vire au rouge pivoine, ce qui augmente encore la force de mes rires. Ses yeux lancent des éclairs, mais je ne m'en suis jamais aussi éperdument moqué.
- Aurais-je dit quelque chose d'amusant ? Me demande-t-il d'un ton remplit de venin.
Je n'arrive malgré tout pas à me calmer assez pour lui répondre tant j'étouffe sous mes spasmes de rires et la douleur qu'ils génèrent.
- Maître, vous me sembliez quelqu'un d'intelligent, continue Jim sur le même ton. Je n'aurais jamais cru que vous tourneriez à la farce un sujet aussi grave que votre propre survie.
Je fini par réussir à me clamer au bout de plusieurs longues minutes. Je me relève péniblement en essuyant les larmes dans mes yeux.
- Jim, ce que tu racontes est tellement improbable qu'avant de l'avoir vu, je ne risque pas d'y croire.
Il m'adresse un regard encore plus furibond qu'avant.
- Parce que créer des êtres vivants dans des colonnes de boues c'est une chose qu'on voit tous les jours peut-être ? Et les fantômes des nains dans les mines c'était quoi ? Une illusion collective ?
Je m'arrête définitivement de rire.
C'est vrai qu'il marque des points là…
Je reste un moment songeur.
Serait-il possible que ce qu'il décrit existe ?
Je me tourne vers ma bibliothèque pour en avoir le cœur net. Je parcours les rayonnages à la recherche de mon Compendium des Espèces de la Terre du Milieu. Sous l'œil méfiant de mon valet, je le feuillette. La table des matières ne parles pas de gardiens de forêts et l'index ne me donne pas de nom de créatures qui corresponde de près ou de loin à cette description, en-dehors des elfes.
- Ils ont un nom, tes gardiens des forêts ?
- Les Ents, me répond-t-il immédiatement. Comme s'il avait deviné ma question avant que je la pose.
Je reprends mon indexe et les trouve cette fois.
"Le peuple le plus ancien à survivre au Troisième Age est les Onodrim ou Enyd. Ent est la forme de leur nom dans la langue du Rohan.
Les Ents sont eux-mêmes des végétaux semblables à des arbres et dotés de la parole ainsi que de la capacité de se mouvoir. Ils sont plutôt lents, tant à la réflexion qu'à la colère, et semblent parfois touchés par la léthargie, certains devenant alors « arbresques ». De toutes les races, ce sont les Elfes qu'ils apprécient le plus pour leur langue mais surtout pour leur grand respect et leur grand amour de tout ce qui pousse. Leurs pires ennemis sont sans conteste les Orques.
Leur langue est sonore, lente, répétitive et agglutinante. Elle ne peut être prononcée correctement que par eux seuls, ce qui les force à employer d'autres langages pour communiquer avec les autres peuples de la Terre du Milieu."
À côté se trouve une gravure que lors du premier feuilletage du livre j'avais simplement prise pour l'illustration d'un chêne. Je réalise maintenant que l'arbre en question semble avoir le tronc scindé comme s'il possédait des jambes et des bras ainsi qu'une tête difforme incrustée à même le bois dont il est fait. Et le petit dessin d'un elfe à côté me laisse comprendre que la créature en question doit bien faire trois à quatre fois la taille d'un être humain.
Je referme le livre, beaucoup moins sûr de moi d'un seul coup. Je me tourne ensuite vers l'elfe qui me fixe droit dans les yeux.
- Vous me croyez maintenant ?
Je réfléchis encore un peu.
- D'après ce livre, ces choses sont lentes à réagir, dis-je en agitant l'ouvrage sous le nez de Jim. Mais il ne dit pas ce qu'ils sont censé protéger. Tu le sais toi ?
- Maître, c'est évident. Ils protègent la forêt de Fangorn. Toute la forêt de Fangorn.
- Et ils ne réagissent que maintenant ? Dis-je d'un ton étonné. Alors que les orques ont eu le temps d'en couper plusieurs hectares ?
- Si vous viviez plusieurs milliers d'années, à votre avis, auriez-vous la même définition du mot "vitesse" que la souris qui vit trois ans au plus ? Me répond Jim d'un ton grave.
Je réfléchis quelques secondes avant de me rendre compte qu'effectivement, il n'a pas tort.
Mais il n'a pas forcément raison non plus.
Je remets le livre dans ma bibliothèque. Je dois parler de tout ça avec mon maître avant de prendre une décision.
- Attends-moi ici, dis-je à Jim en ressortant.
Je clopine aussi vite que possible en direction des appartements du magicien blanc. Maudissant pour la centième fois le nombre d'escaliers qu'il y'a à monter pour aller le voir.
Quand j'arrive devant la porte de mon maître, elle est entrouverte. Fait plutôt inhabituel, étant donné l'horreur que lui inspire l'idée qu'on regarde par-dessus son épaule.
Je frappe, histoire d'au moins respecter la politesse avec laquelle mon maître est si pointilleux. À ma grande surprise, c'est Göz qui m'ouvre. Il me regarde d'un air grave, même pour un uruk.
- Vous tombez à point, me dit-il du ton de la constatation. Notre maître venait de me donner l'ordre d'aller vous chercher.
- Et bien je suis là, dis-je en haussant un sourcil interrogateur. Sais-tu ce qu'il me veut ?
Il hoche la tête, sa figure s'assombrissant d'un seul coup.
- Le programme a été avancé. Nous allons attaquer le Rohan aujourd'hui.
J'ouvre grand les yeux à cette nouvelle.
- Mais nous ne sommes pas encore tout à fait prêts ! Dis-je, en me souvenant que les derniers uruks ont à peine commencé leur entraînement il y a trois jours.
- Le maître l'a ordonné, réponds l'uruk en tournant la tête, comme s'il ne voulait pas me regarder en face.
Je remarque à ce moment que Grumash se trouve derrière lui. Ce dernier me regarde intensément avec une expression indéchiffrable. Le moignon de son bras gauche tranché au coude me saute encore aux yeux à chaque fois que je le vois, sans compter les nouvelles cicatrices qui le défigurent encore plus qu'avant.
- C'est absurde ! Reprends-je en secouant la tête pour me remettre les idées en place. Il est le premier à m'avoir mis en garde contre l'idée de bouger trop vite. De plus, Grumash et moi ne sommes pas encore assez remis pour nous relancer dans une nouvelle bataille. Qui commandera ses orques ? Et qui fera la liaison entre eux et les uruks ?
- Moi, réponds Göz d'une voix éteinte. Je viens d'être nommée capitaine de toutes les armées de l'Isengard.
La nouvelle me coupe la chique aussi sèchement que si on venait de me casser la mâchoire. Je ne doute pas des capacités de commandement de Göz, mais je sais qu'il a souvent de la peine à s'adapter à une situation imprévue.
Minute ! Je l'ai déjà signalé à mon maître et il m'a toujours demandé mon avis avant d'attribuer des promotions. Et ni Göz ni Grumash ne sont du genre à se faire mousser pour obtenir une promotion.
- Göz, sais-tu pourquoi le maître a pris cette décision ? Qu'est-ce qui l'a poussé à précipiter les choses ?
Immédiatement le visage de mon lieutenant se renfrogne.
- C'est cet humain, grogne-t-il avec mépris.
Pour Göz je n'ai jamais été traité de quelque chose d'aussi bas que le terme "humain". Il le réserve spécifiquement à une seule personne dans toute l'enceinte de l'Isengard.
Grima ! Sale fouine !
Je passe à côté de l'uruk sans plus lui prêter attention et dépasse le capitaine des orques sans échanger un mot.
Je passe tout droit en entre dans la salle du trône de mon maître, la rage me brûlant le ventre comme un acide en ébullition.
- GRIMA ! M'écris-je en entrant, faisant se retourner ce dernier.
Il se recroqueville et commence à reculer immédiatement en me reconnaissant.
Je porte la main sur Din'Ganar. Sa présence m'envahi en un éclair, me donnant une force nouvelle qui se trouve encore décuplée par ma colère. Ma lame jaillit hors de son fourreau dans un crissement sec et reflète la pâle lumière des fenêtres qui éclairent la pièce.
- EKAROS ! Tonne la voix de mon maître depuis son trône.
Je tourne la tête pour le regarder. Son regard exprime une fureur que je n'avais encore jamais vue. Mais ce qui me frappe le plus c'est qu'en ce moment il semble terriblement impuissant, ainsi assis dans son trône. Ses yeux cernés par la fatigue m'apparaissent clairement ainsi qu'à quel point il semble diminué. Il paraît tellement vieux et las. Ses épaules affaissées comme sous le poids d'une charge trop lourde. Il se relève en s'appuyant sur ses bras, d'une lenteur qui, si elle me paraissait majestueuse à l'époque, ne me semble plus aujourd'hui que l'expression de sa faiblesse.
- CESSE IMMÉDIATEMENT CELA ! S'époumone-t-il.
- CET HOMME EST UNE VIPÈRE À LA LANGUE AUSSI MENTEUSE QUE BIEN PENDUE ! M'écris-je à mon tour en désignant Grima de la pointe de mon épée.
Saroumane semble rester stupéfait de ma réaction pendant quelques secondes. Jamais encore, je n'avais élevé la voix en sa présence jusque-là. Mais en cet instant, ma fureur est telle que je me fiche éperdument des conséquences.
- VOUS M'AVEZ TOUJOURS DIT DE NE PAS ÊTRE IMPATIENT ! D'ATTENDRE LE BON MOMENT POUR FRAPPER ! J'EN SUIS SÛR, ATTAQUER AUJOURD'HUI EST UNE ERREUR DE DÉBUTANT DIGNE DE FEU LE PRINCE DU ROHAN. CET HOMME VOUS MANIPULE POUR OBTENIR UNE VENGEANCE PERSONELLE QUI N'A RIEN À VOIR AVEC NOS OBJECTIFS !
J'entends un ricanement semblable à un coassement désagréable venir de Grima et me tourne vers lui pour le foudroyer du regard. Mais il ne me regarde pas, toute son attention est tournée vers le trône du magicien blanc.
- Je vous l'avais dit ! Jubile-t-il d'un ton satisfait. Je vous l'avais dit qu'il ne vous obéirait pas ! Il est devenu trop sûr de lui et de son pouvoir, continue-t-il en me désignant du doigt. Il croit pouvoir vous donner des leçons alors que c'est vous le maître ! Termine-t-il alors en tournant son doigt vers le magicien.
Je suis tellement stupéfait par le culot de cet homme que je parviens juste à le fixer avec des yeux exorbités.
- Vous n'avez pas besoin de serviteurs qui ne vous obéissent pas, maître. Les insolents dans son genre ne feront que vous gêner plus tard. Vous devriez vous en débarrasser…
- MAUDIT FILS DE CORNIAUD ! M'écris-je en fondant sur lui, ma lame levée à deux mains au-dessus de ma tête.
Aveuglé par ma rage je ne remarque qu'au dernier moment que Göz s'est interposé, son propre couperet levé. Le choc entre nos armes fait jaillir une pluie d'étincelles. Din'Ganar s'indigne de sentir la morsure d'un acier de mauvaise qualité plutôt que le tendre contact de la chair et la chaleur du sang. Elle n'est pas la seule à être frustrée.
- Laisse-moi passer Göz, c'est un ordre ! Grogne-je à son intention.
- Je ne peux pas, me répond-t-il sur le même ton.
Grima, qui a été renversé par l'intervention de mon ex-lieutenant se relève derrière ce dernier, un sourire mauvais sur le visage.
Brusquement, je ne sens plus le sol sous mes pieds. Le temps de réaliser que j'ai quitté terre, j'heurte violement la porte de la salle du trône qui s'ouvre sous l'impact. La surprise de même que la violence de ce dernier me coupe le souffle et ravive la douleur de ma blessure au ventre. Un cri m'échappe quand je m'explose l'épaule gauche en entrant en contact avec le plancher, puis la table de travail du laboratoire quelques roulades plus tard.
Groggy mais pas inconscient, je me mets péniblement à quatre pattes et essaie de me relever en m'appuyant sur Din'Ganar.
Les bras puissants de deux uruks me saisissent sans ménagement par les poignets et me les tordent dans le dos. Une main m'attrape par les cheveux et me les tire en arrière pour me forcer à relever la tête. Je vois Grima s'encadrer dans la porte que je viens de défoncer et me regarder avec un air réjoui.
- Vos services ne sont plus requis, m'annonce-t-il de sa voix mielleuse, comme s'il était sincèrement désolé. Mais son visage me hurle strictement le contraire.
- Allez vous faire voir chez les Orientaux, Langue-de-serpent ! Réponds-je ivre de rage, mais trop faible pour résister à la poigne des gardes uruks. Seul Saroumane a le droit de me dire ce que je dois faire ou pas !
- Et c'est bien ce que je t'ordonne, me coupe le magicien banc en s'encadrant dans la porte.
Son regard et redevenu l'air méprisant que je l'ai toujours vu arborer.
- Tu m'as profondément déçu Ekaros. Tu aurais dû obéir et ne pas poser de questions, comme tu l'as toujours fait. Mais il faut croire que Grima a vu juste à ton sujet.
Cette affirmation me fait aussi mal que si on venait de m'administrer un coup de poing dans le ventre. Et la suite continue de frapper et de me tordre l'estomac.
- Le pouvoir t'es monté à la tête et tu ne m'obéis même plus quand je t'ordonne de poser ton arme, continue mon maître. Quelle sera la suite ? La prochaine fois, tu la brandiras contre moi ? Je ne peux pas tolérer un tel manque d'obéissance. Pas maintenant que je suis si près du but.
Comme un juge qui prononce une sentence, il me désigne la porte de son laboratoire d'un doigt accusateur.
- Tu n'as plus rien à faire ici. Je veux que tu aies quitté l'Isengard aujourd'hui. Sans quoi, les uruks auront l'ordre de t'abattre.
- Mais… Dis-je pour tenter de protester.
- Ne discute plus mes ordres ! Me coupe-t-il sèchement. Emporte avec toi cet elfe qui te sers de chien et disparais de ma vue !
Grima fait un signe de tête aux uruks qui me trainent dehors sans autre forme de procès. J'entraperçois Göz dans la salle du trône en sortant. Celui-ci détourne le regard en me voyant. Arrivé à la porte du laboratoire, les deux uruks me jettent alors dans l'escalier où je m'étale de tout mon long. Ma blessure au ventre émet un pic de douleur que je remarque à peine tellement je suis abasourdi par ce qui vient de se passer. Je remarque sans le voir Grumash qui me regarde depuis le palier du dessous avec sa figure couturée de cicatrices récentes.
Je me relève péniblement, en grognant et en grimaçant à cause de la douleur. Je me tourne ensuite vers la porte du laboratoire mais celle-ci est close. Et un effroyable sentiment d'abandon m'étreint à cette vision.
Qu'est-ce que je vais devenir ?
Je me tourne pour regarder l'escalier. Puis je regarde le reste de la tour avec l'impression d'être complètement égaré. Machinalement, je descends les marches en boitillant, Din'Ganar encore dégainée à la main. Je la sens également perturbée, mais uniquement par ce qu'elle ressent en moi. Elle ne comprend manifestement pas ce qui m'arrive et ça l'inquiète autant que ça la frustre.
Arrivé à hauteur de Grumash, celui-ci esquisse un mouvement qui me fait réaliser sa présence. Je baisse le regard et le voit me fixer de son unique œil valide avant de me tapoter le bras de sa dernière main.
- Je crois qu'on est dans le même terrier vous et moi, me dit-il en guise d'introduction.
Je me tourne vers lui et le regarde sans comprendre. Il m'adresse une grimace indéfinissable et recommence à descendre les marches.
- Comme je suis "inapte à commander", d'après l'humain que vous appelez Grima, ce fils de porc a convaincu le maître que je ne lui servais plus à rien.
Grumash parle d'une voix atone. Comme s'il se fichait éperdument de ce qu'il raconte. Et, quand il m'expose la raison évoquée par Grima, je sens la colère revenir et croître à l'intérieur de moi.
Langue-de-serpent n'aura pas assez d'une vie pour me payer tout ce qu'il vient de faire.
Nous nous arrêtons alors, et je remarque que nous sommes revenus devant ma porte. Grumash se tourne vers moi et je constate que son regard a changé du tout au tout. Il semble fermement décidé à dire quelque chose.
- Je dois quitter l'Isengard aujourd'hui. Vous avez décidé d'où vous allez aller ?
Je le regarde sans le voir, l'esprit perdu dans le flou des possibilités qui s'ouvrent à moi.
- Pas vraiment, réponds-je vaguement. Pourquoi, tu as une destination à me proposer ?
- Ça se pourrait. Vous avez envie de servir un maître encore plus puissant que Saroumane ?
Je hausse les épaules. Pour le moment on ne peut pas dire qu'avoir servi un maître m'ai beaucoup réussi. Mais bon, je n'ai pas de meilleure idée.
- Qu'est-ce que j'y gagne ? Dis-je en haussant les épaules.
- Je pourrais parler pour vous. Vos exploits aux Gués de l'Isen pourraient vous valoir un grade un peu plus élevé que de recommencer à zéro ailleurs. Surtout que le Grand Œil s'apprête aussi à partir en guerre. Les promotions risquent d'être très rapides pour ceux qui le servent bien. Et puis, qui dit conquêtes, dit fortune, gloire et pouvoir.
Je hausse un sourcil. C'est vrai que ça me parle assez cette histoire. D'autant plus que je réalise que, jusque-là, j'ai bossé gratos pour mon ex-maître.
Et si je veux pouvoir m'en sortir, j'ai meilleur temps de trouver un gagne-pain qui me rapporte quelques sous. C'est toujours utile.
La perspective de faire carrière n'est pas déplaisante non plus. Je ne sais faire que ça depuis que j'ai perdu la mémoire. Après tout, la gloire et le pouvoir je m'en cogne pas mal du moment qu'on me fiche la paix.
C'est toujours mieux que rien.
- Va pour le Mordor donc, dis-je. Prépare tes affaires et rejoins-nous à l'enclos des Wargs.
- "Nous" ? S'étonne Grumash.
- Et bien quoi "nous" ? Je vais emmener mon valet, je ne suis pas fou.
Grumash grogne de mécontentement.
- Je suis navré seigneur, mais au-delà des portes noires, je crains qu'il ne survive pas longtemps. Malgré votre protection, il demeure un elfe, l'une des créatures les plus haïes par ma race. Et il y aura des légions d'orques au Mordor.
- Je vois, réponds-je ennuyé.
Je réfléchis plusieurs secondes aux implications avant de prendre une décision. Elle ne me fait pas plaisir, mais d'un autre côté, je savais que tôt ou tard il faudrait que je prenne une décision concernant Jim.
- Et bien je pense qu'il ne me reste plus qu'à le congédier.
- De manière définitive ? Me propose Grumash en posant la main sur la poignée de son cimeterre.
- Ho non ! Dis-je à l'orque en le foudroyant du regard. Pas comme ça. Je vais le raccompagner jusqu'à la forêt elfique la plus proche et ensuite il fera ce qu'il voudra de sa peau.
Grumash reste un instant silencieux à me fixer dans les yeux avant de m'adresser un salut orque.
- Vous avez été mon capitaine. Je me fie à votre jugement.
J'hoche la tête.
- Prépare tes affaires et retrouve-nous à l'enclos des wargs. Nous t'y rejoindrons sous peu.
- À vos ordres !
Je regarde mon ancien sergent partir dans les marches d'un pas beaucoup plus confiant que je ne le suis. Se lancer dans quelque chose de nouveau a quelque chose de grisant mais aussi d'effrayant. Et je dois avouer aussi que je suis triste à l'idée de laisser Jim derrière moi. C'est le seul être qui ne m'ait jamais souri depuis que j'ai repris connaissance avec la mémoire aussi vide qu'une feuille blanche.
Je pousse la porte. Le jeune elfe est accoudé à la fenêtre, en train de scruter l'extérieur. Il se tourne en m'entendant rentrer. Il est inquiet, ça se lit dans ses yeux.
- Alors maître ? Vous avez pu parler au magicien blanc ?
- Oui, réponds-je après un instant de silence songeur. Je lui ai parlé…
L'expression de Jim change. Nous nous pratiquons depuis assez longtemps pour qu'il devine facilement que je ne lui dit pas tout.
- Et qu'a-t-il dit ? Demande-t-il en retenant son souffle.
Je garde le silence. Je n'ai pas très envie de lui en parler. C'est encore trop frais dans mon esprit.
- Ramasse nos affaires. Nous partons.
Il me regarde en haussant un sourcil interrogateur, mais fini par s'exécuter. Il commence à passer à travers la chambre, sort mes sacoches de selle, un sac à dos et des besaces qu'il commence à remplir.
- Nous partons longtemps ? Me demande-t-il innocemment.
- Très longtemps, réponds-je en me laissant tomber sur le fauteuil derrière mon bureau. Vraiment très longtemps, continu-je d'une voix presque éteinte.
Jim me regarde d'un drôle d'air. Pour un peu, j'en viendrais à croire que c'est de la pitié. Mais il ne fait aucun commentaire et semble réviser ce qu'il veut emporter. Il retire certaines choses des sacs et en reprends d'autre qu'il avait dans un premier temps écarté.
- N'oubliez pas de prendre votre armure, maître, me dit-il en me désignant le mannequin sur lequel elle repose.
En la regardant, je ne peux pas m'empêcher de passer compulsivement ma main sur ma blessure au ventre. Elle me fait toujours souffrir et je n'ai pas très envie de remettre mon armure par-dessus. Mais je crois bien que je vais devoir me faire une raison. Après tout, qui sait ce qui risque de m'arriver dehors.
Pendant que Jim finit d'emballer nos affaires et descends aux cuisines pour nous chercher des provisions, je me mets en devoir de m'apprêter. Je m'y prends avec une lenteur funèbre. Mais, quand vient le moment pour moi de mettre mon tabard, je réalise que je n'ai plus aucune raison de le porter. Après tout, Saroumane m'a chassé. Je ne vais quand même pas continuer à faire comme si je suivais ses ordres.
D'un geste décidé, je le balance dans la cheminée. Il prend rapidement feu et se consume sous mes yeux.
Une page se tourne, je ne suis plus le serviteur de quelqu'un. Je ne suis plus Ekaros. Je ne l'ai jamais été. Je m'appelle Faust, et je mon propre maître.
Quand Jim revient, nous embarquons nos affaires et retrouvons Grumash à l'enclos des wargs. Grumash reprend son jeune mâle tandis que je monte sur ma warg. Elle m'accueille d'un feulement sourd et viens coller son museau écrasé dans la paume de ma main.
Jim ne veut pas entendre parler de monter sur un warg et décide qu'il préfère aller à pied, ce qui fait ricaner Grumash sur les "longues oreilles froussardes". Mais Jim ne réponds pas à la provocation et ouvre le chemin. Nous atteignons le portail et le franchissons sans que les sentinelles ne réagissent à notre passage.
Sitôt sorti, nous contournons la vallée pour passer par les contreforts des Monts Brumeux, plutôt que de nous enfoncer dans la forêt.
Quelques heures plus tard, alors que nous traversons le barrage sur l'Isen, nous pouvons apercevoir en contrebas les milliers d'uruks alignés pour la parade qui écoutent le discours du magicien blanc, aisément reconnaissable à son balcon au milieu de la tour d'Orthanc. Quelques minutes après, les régiments se mettent en mouvement et commencent à sortir de l'enceinte. La colonne s'enfonce dans le soleil couchant qui semble embraser de ses reflets de couleurs sanguines, les lames et les armures des uruks.
- Maître, nous devons continuer, me rappelle Jim tandis que je regarde mélancoliquement l'armée que j'ai aidé à créer partir à la guerre sans moi.
- Tu as raison, dis-je au bout de quelques minutes.
Je me détourne pour relancer ma warg, mais m'interromps aussitôt. Dans le couchant, j'ai cru voir un arbre bouger dans la forêt en face de l'Isengard. Un arbre avec deux oiseaux très gros, perchés dans ses branches. Je scrute encore une bonne minute, puis hausse les épaules.
Sans doute un coup de mon imagination.
Je remets ma warg en route d'un clappement de langue.
