EMBUSCADE

Le seul membre de notre petite équipe qui semble apprécier notre départ d'Isengard, c'est Jim. Il sifflote en trottinant à côté des wargs que nous montons, Grumash et moi. Par contre niveau conversation, on peut dire ce qu'on voudra, c'est plutôt une ambiance de procession funèbre qu'il y a entre mon ex-lieutenant et moi. Nous n'avons pas décroché la mâchoire depuis que nous avons constaté le départ des régiments uruks. Seuls les wargs grognent de temps en temps. Et encore, la mienne me donne plutôt l'impression de remettre constamment à sa place le jeune mâle de Grumash.

Au premier arrêt, sur les contreforts des monts brumeux, nous montons rapidement les tentes avant de nous mettre autour du feu préparé par Jim. Celui-ci est en train de faire cuire un ragoût qui a une bonne odeur, mais mon esprit est plutôt préoccupé par mon avenir immédiat.

Le Mordor. Cette option en vaux une autre. Et ma foi, vu comme le vieux m'a jeté dehors, ça a peu de chances d'être pire. D'autant que d'après Grumash, il y'a d'autres humains. Au moins je me sentirais moins seul.

Je ne bouge pas beaucoup de ma place. J'ai pris l'habitude que Jim fasse presque tout avant que je le lui demande. Quand il me tend mon bol déjà remplis, je réalise qu'il va sans doute me manquer encore plus que je ne le pensais au début.

Grumash grommelle pendant le repas à cause de la difficulté qu'il éprouve à manger d'une main avec son bol coincé entre ses genoux, mais sinon tout se passe en silence.

Le lendemain, je montre un peu à Jim comment utiliser l'une des arbalètes que nous avons emportées de l'Isengard. Le moins qu'on puisse en dire, c'est qu'il n'est pas convaincu.

- Maître, cette machine infernale ne remplacera jamais un bon archer, me maintient-il après seulement une demi-heure d'explication et cinq tirs d'essai.

- Est-ce que tu m'as écouté un peu, tête de mule ? Réponds-je assis sur ma warg. Le but n'est pas de remplacer les arcs, mais d'offrir une puissance similaire, à une portée semblable, en plus petit et plus pratique à manipuler.

- Mais cette chose est plus lourde qu'un arc et n'atteint pas leur portée !

- Pas tout à fait, le corrige-je. Mais c'est plus précis qu'un arc et c'est ce que nous attendions d'elle quand le maî… Le magicien blanc, en a ordonné la construction.

- En quoi est-ce plus précis, je vous le demande ? S'insurge Jim en faisant comme s'il n'avait pas entendu mon hésitation.

- Parce que la force dans l'arbalète est toujours la même, répons-je soulagé de continuer sur un autre sujet. Si tu loupes ta cible la première fois, tu sais exactement de combien tu dois décaler le tir suivant. Et avec la pratique, tu fini par savoir toujours où part le carreau. Ce n'est pas le cas de l'arc dont la tension varie avec la force de l'utilisateur.

- Mais avec l'arc on tire plus vite qu'avec l'arbalète, vu le temps qu'on prend à la recharger. J'aurais au moins décoché trois flèches dans le temps pour moi de tirer un carreau et de recharger le suivant.

- Probablement, admets-je en soupirant de lassitude.

Je jette un coup d'œil à Grumash. Il est désespérément silencieux depuis que nous sommes partis et c'est à peine s'il laisse échapper une parole de temps en temps pour manifester son mécontentement sur un sujet ou un autre.

Je hausse les épaules pour moi-même. Après tout, s'il a décidé de ne plus dire un mot, c'est une chose qui le regarde.

Le reste de la journée se passe sans encombre, si ce n'est que le ciel se couvre. Immanquablement, il commence à pleuvoir juste au moment de monter le camp.

Bien sûr, sinon ça n'aurait pas été drôle. Et, tant qu'on y est, s'il pouvait geler pendant la nuit, ce ne serait pas trop mal. Histoire qu'on ait un peu de verglas sur lequel glisser jusqu'au fond d'un ravin pour se casser le cou une bonne fois pour toute.

C'est donc trempés que nous finissons la soirée dans nos tentes respectives. Jim dort avec moi et Grumash a sa propre tente. Quoiqu'à mon avis ce soit plutôt un abri en peaux diverses plutôt qu'une tente. Mais bon, du moment qu'il arrive à dormir au sec dedans, je vais éviter de me poser des questions inutiles à ce sujet.

Quant aux Wargs, la mienne dort, quand elle ne rôde pas la nuit, contre la toile de ma tente, de mon côté. Celui de Grumash est attaché à un arbre. Cette sale bête a déjà tenté de le mordre plusieurs fois depuis qu'il le monte. Si on le laissait libre le soir, je suis prêt à parier qu'il essaierait de nous croquer ce qui dépasse.

Comme il pleut le lendemain aussi, nous décidons de rester à l'abri plutôt que de nous amuser à continuer sous la flotte. Je joue un moment aux devinettes avec Jim, mais il est trop fort pour moi et je n'en connais pratiquement pas. Par contre je le plume aux dés avec l'aide de Grumash. Le pauvre y laisserait sa chemise si on le laissait faire. Il ne remarque même pas que l'orque substitue souvent mes dés quand c'est son tour pour jouer avec ses dés "porte-bonheur". Mais il n'est pas très discret à une main et il a de la chance que Jim soit de l'autre côté de la marmite sur laquelle nous jouons. De mon point de vue, ça crève les yeux.

Nous devons quand même faire une brève excursion dehors pour nourrir le warg de Grumash. La mienne semble partie rôder.

Ou se mettre à l'abri ailleurs, au choix. C'est qu'elle est plutôt maligne comme bestiole.

La pluie se calme en fin de soirée, mais ça ne vaut pas la peine de reprendre la route en pleine nuit et nous décidons plutôt d'aller nous coucher tôt pour tenter de rattraper le retard le lendemain.

Nous nous remettons en selle avant l'aube. Je trouve vraiment très encombrant de me déplacer toujours en armure, mais Grumash insiste pour dire que c'est plus prudent. Lui-même ne quitte pratiquement jamais son gilet de cuir bouilli dont la manche vide pend sur son côté.

Nous avançons plus vite ce jour-là et l'ambiance s'améliore un peu. Nous suivons un chemin de terre battue qui longe une gorge au fond de laquelle coule un petit ruisseau. Grumash en profite pour adresser la parole à Jim.

C'est dire s'il est de bonne humeur. Ou alors il s'emmerde tellement qu'il préfère ça plutôt que crever d'ennui.

Je souris à ma propre réflexion en écoutant ce que ces deux se racontent.

- Non, nous ne "fantasmons" pas sur les arbres, grogne Jim.

- Dans ce cas, pourquoi vous passez la majorité de votre vie dedans ?

- Dessus ! Souligne Jim. Nous construisons sur les arbres. Pas dedans !

- Dedans, dessus, je ne vois pas la différence. Vous vous cachez dans les branches dès qu'on approche, comme une bande de singes des terres au-delà de l'Est.

J'aurais dû m'en douter… C'était trop beau pour être vrai…

- Parce que, ce serait plus malin de rester à découvert peut-être ?

Grumash lui adresse un sourire torve.

- Rappelle-toi que je suis assis sur un warg, et toi pas, avant de faire des sous-entendus dans ce goût-là, oreille pointue.

Jim se tourne vers lui, avec une expression sur la figure très similaire à celle de l'orque.

- J'ai touché un point sensible semble-t-il ? Remarque le gamin. J'ai entendu dire que seule la vérité blesse.

Génial, manquait plus que ça.

Je n'ai pas très envie de m'en mêler. Après tout, je ne suis pas là pour faire régner l'entente entre deux races qui se détestent cordialement. Je décide de m'intéresser à mon casque plutôt, et le remet en le faisant un peu tourner sur ma tête, histoire de trouver une position plus confortable.

- Dis-moi, elfe. Tu sais comment on appelle un de tes semblables chez moi ? grogne Grumash d'un ton à moitié menaçant et à moitié amusé.

Jim le fixe avec une expression de défis que je croyais éteinte chez lui.

Probablement uniquement envers moi. Ou alors il se la gardait dans un coin pour plus tard.

- J'imagine que vous l'appelez "seigneur" ou "maître", tente l'elfe sur le ton de la dérision.

Je croche le voile et l'ajuste sur ma figure. Lors de la bataille des Gués, il n'arrêtait pas de me glisser sur l'arête du nez et a plusieurs fois failli passer par-dessus, ce qui est dérangeant. Je me serais retrouvé avec le voile sous le nez, ce qui n'est pas pratique quand on est essoufflé par une bataille.

Je vais faire un petit nœud ici, juste avant les œillets qui permettent de l'accrocher. Comme ça le voile sera plus court et ça ne se verra pas.

- On ne l'appelle pas, réponds Grumash d'un ton grondant. Il est déjà mort.

- Cela ne m'étonne guère, avec vos sales faces comme seul paysage, la mort est hautement préférable, riposte Jim d'un ton acide.

J'entends le bruit de l'acier qui frotte contre le cuir et entraperçois un reflet dans la périphérie de mon champ de vision.

- HEY ! STOP ! M'écris-je en faisant tourner ma warg en direction de mes deux compagnons de voyage.

Mais c'est trop tard. D'un coup de talon, Grumash a lancé son mâle contre Jim. Qui a eu le bon sens de se jeter à terre pour éviter la charge furieuse.

- On est bord d'une falaise, arrêtez vos idioties ! Continu-je d'un ton effaré.

Autant essayer de résonner un sourd. Le warg avec Grumash fait volte-face et repère instantanément Jim qui vient se remettre sur un genou.

- MAIS ARRÊTEZ BANDE D'ABRUTIS ! Dis-je de toute la puissance de ma voix.

Soudain, j'entends un craquement, et Jim perd l'équilibre. Je le vois qui bascule dans le vide, les yeux remplis d'effroi. Il crie un bref instant avant que le bruit de l'éboulement ne le couvre.

Cette vision me fige sur place, je reste la bouche ouverte à regarder le trou dans la falaise où se trouvait Jim juste avant.

Grumash fait s'avancer son warg près du trou, le regarde quelques secondes avant de cracher dedans.

- Bon débarras.

À ces mots, mon sang ne fait qu'un tour. Je fais s'approcher ma Warg de sa monture. Il se tourne vers moi et me montre le trou du pouce.

- L'avait qu'à pas me cherch…

Je lui attrape le col de son armure et le tire violement vers moi pour le fixer dans les yeux. Il perd l'équilibre et se raccroche à mon poing, le regard perdu.

- J'avais des projets pour cet elfe, dis-je à l'orque d'un ton aussi froids que possible.

- Mais… Je… Étouffe Grumash.

- Donne-moi une bonne raison de ne pas t'envoyer le rejoindre.

Je suis assez en colère pour avoir envie de le balancer aussi dans le vide, mais je sais que je ne le ferais pas. Pas alors que le nombre de personnes que je connais et auxquelles je pense pouvoir me fier diminue comme peau de chagrin. Dégouté par ma propre réaction, je le jette plus que je ne le repose sur sa selle et détourne le regard, des larmes de rage commençant à perler au coin de mes yeux.

MERDE ! Pourquoi Jim ? Pourquoi lui !

Je mets pieds à terre pour me rapprocher du bord de la falaise et regarder en bas. À ma grande surprise, je réalise que la corniche n'est pas aussi haute que je le pensais et surtout que la pente n'était pas trop raide. Une rapide recherche visuelle me permet de repérer le tas de terre le plus récente en bas ainsi qu'un bras et une jambe qui en dépasse.

Par la Main ! Il n'est peut-être pas trop tard !

Je me retourne et me précipite vers les fontes de ma monture pour en extrait une corde en chanvre.

- Aide-moi Grumash ! Ton erreur va peut-être ne pas avoir de conséquences.

Je dégotte une grosse pierre le long du chemin et j'y attache la corde. Grumash, visiblement un peu surpris, essaie de m'aider mais il traîne dans mes pattes plus qu'autre chose.

Je lance la corde en bas de la ravine et descend en rappel, le câble enroulé autour de mon torse. Grumash semble décider de ne pas me suivre, et je m'en moque bien. Avec un seul bras il ne serait pas très utile.

J'arrive finalement vers le tas de gravats sous lequel se trouve Jim. Je l'appelle pour voir s'il est conscient, mais il ne me répond pas. Aussitôt arrivé, je commence à déblayer autour du bras de l'elfe. Je suis rapidement récompensé en voyant sa tête apparaître. Il semble contusionné et a pris quelques méchants coups sur le crâne. Mais en rapprochant mon oreille de sa bouche, je l'entends respirer normalement.

- La Main sois louée. Accroche-toi mon garçon, je vais te sortir d'ici.

Je continue à le déblayer quand j'entends retentir un cri d'alarme depuis le chemin. Je lève la tête juste à temps pour voir Grumash en train de se débattre avec un être plus grand que lui, qui porte une grande cape verte.

Les hommes du Rohan ! Aussi loin à l'Est ?

Je pousse un juron bien senti en réalisant que je n'aurais probablement pas le temps de monter l'aider. Des hurlements de wargs ainsi que le sifflement caractéristique de flèches me parviennent d'en haut de la falaise, suivis de cris de guerre incompréhensibles pour moi.

Je saisi Jim à bras le corps et le tire de sous les décombre. À mon grand soulagement, il vient sans problème, avec encore son paquetage dans le dos. Et surtout, son arbalète.

Quand je lui disais que ces armes étaient increvables.

Je l'en déleste et la charge aussi vite que je peux. En haut, les cris se sont considérablement calmés. Au moment où je termine d'encocher la flèche, une voix claire mais autoritaire retenti en haut de la pente.

- Posez votre arme, ou nous ne ferons pas de quartier !

Je lève doucement les yeux.

Je me suis trompé, ce ne sont pas des hommes que je vois. Ce sont des elfes.

Ils sont un peu loin de leur forêt ces corniauds.

Une flèche siffle et vient se planter à quelques mètres de moi, dans le gravier du ruisseau, me faisant légèrement sursauter.

- Ce sera notre unique sommation ! Lâchez votre arme !

J'obtempère et pause délicatement l'arbalète au sol. Plusieurs elfes commencent alors à descendre au moyen de ma corde dans le ravin où ils me remettent en joue avec leurs arcs. Avec des gestes secs, celui qui s'est adressé à moi fais signe à deux autres des siens d'embarquer Jim toujours inconscient. Puis il se tourne vers moi, un air hargneux plaqué sur le visage.

- Gardez vos mains là où je peux les voire, humain, crache-t-il comme si ça lui souillait la bouche de m'appeler ainsi.

J'ai gardé tout le long mes bras légèrement écartés et il peut voir mon ramure par l'ouverture de ma cape. Je me suis juste arrangé pour qu'il ne remarque pas tout de suite Din'Ganar.

- Ce n'est pas la peine de s'énerver, dis-je d'un ton beaucoup plus calme que je ne le suis en réalité.

- Ha oui ? Vous croyez ça ? Me dit l'elfe sans changer de ton.

Quelque chose me dit que je ne suis pas tombé sur la bonne personne pour parlementer.

- Je ne cherche pas la bagarre, continu-je un peu moins sur de moi. Je ne cherchais qu'à l'aider, dis-je en montrant Jim du doigt.

- Tiens donc, ricane l'elfe. Vous vouliez l'aider.

- C'est exact, dis-je en me sentant de moins en moins rassuré.

- Ho, alors dans ce cas, je dois vous féliciter… Humain.

Il détend son arc et le confie à l'un de ses collègues avant de s'approcher vers moi en me tendant la main. Je lève la mienne pour la lui serrer, et me ramasse le coup de poing de ma vie dans le côté de mon casque. Je vacille mais parviens de justesse à rétablir mon équilibre.

Mon agresseur grogne un juron dans cette langue que je ne comprends pas et se serre le poing avant de m'attraper par le coin de la cape.

- S'il n'y avait pas la Dame pour retenir mon bras, je vous aurais expédié dans l'enfer qui attend les traîtres à leur race et les esclavagistes dans votre genre.

Esclavagiste ? Moi ? Mais ça tourne pas ronds dans sa tête ou quoi ?

- Je ne suis pas un esclavagiste ! Me défends-je en le toisant dans les yeux.

- Et menteur en plus ! S'exclame l'elfe avant de me balancer son genou entre les jambes.

Manque de chance pour lui, j'ai une protection à ce niveau. Mais le coup est suffisamment fort pour me faire mal quand les rebords de mon armure s'enfoncent dans la partie charnue de mes cuisses et me forcer à me plier un peu.

J'ai cependant bien moins mal que l'elfe qui m'a lâché pour s'éloigner en sautillant. Comparé aux uruks, cet elfe tape comme une fillette et il se fait encore plus mal qu'eux. Il commence aussi à m'énerver avec ses affirmations sans fondement.

- Je croyais les elfes plus sages que ça, dis-je à mon tour d'un ton méprisant. Accuser les gens à tort et à travers ne fait pas partie des qualités qu'on vous attribue.

Mon interlocuteur cesse de sautiller et me foudroie du regard comme si je venais d'insulter sa mère de la pire des façons. Il est littéralement ivre de rage quand il me rattrape au col et lève le poing.

Sauf que j'en ai assez de me faire battre. Cette fois c'est moi qui lui décoche un uppercut "maison". J'ai la fugitive satisfaction d'entendre craquer sa mâchoire et de le voir aller saluer les poissons du ruisseau un petit mètre plus loin, sous le regard effaré de ses hommes.

Ceux-ci relèvent leurs arcs qu'ils avaient mis de côté pendant que leur collègue jouait au coq. L'un des elfes se dirige vers celui qui prend un petit bain et j'en profite pour fixer les autres droits dans les yeux.

- Le prochain qui me traite encore de menteur ou d'esclavagiste, qu'il soit capitaine, roi ou fantassin, je le casse en deux ! Dis-je d'un ton agacé.

La suite se passe très vite. Les autres elfes présents ont vite fait de me faire remonter la pente et, une fois arrivé au sommet, me plaquent au sol, m'attachent les mains dans le dos et me parquent à côté de Grumash. L'un d'eux me confisque Din'Ganar. Il n'y a le cadavre que d'un seul warg sur le chemin et je constate avec plaisir que ce n'est pas la mienne.

Grumash a son seul bras attaché autour de sa taille et un beau coquard à l'œil gauche, mais il semble intact autrement.

Jim est fixé sur un brancard et notre groupe s'éloigne à pied en direction des forêts en contrebas. Nous marchons toute la journée, et je dois admettre que l'expérience en armure complète n'est pas agréable. D'autant qu'ils m'ont laissé mon voile qui a vite fait se retrouver humide de sueur et gène ma respiration. Mais même le soir tombé, ils continuent. Je grogne, mais ne leur fait pas le plaisir de leur faire remarquer que j'ai faim, soif et mal jambes.

Nous marchons encore une bonne partie de la nuit avant d'arriver dans les premières futaies. Là, ils commencent enfin à monter une sorte de camp. Je dis une sorte, parce qu'ils se dépêchent de tout hisser sur une sorte de plate-forme cachée dans les arbres, nous y compris. Je réalise quand ils me dénouent les poignets à quel point ils avaient serré quand mes mains se rappellent douloureusement à moi. Ils nous ordonnent de grimper une échelle de corde pour nous retrouver sur la plate-forme. Ce n'est pas très grand, mais nous y tenons tous sans trop se serrer. Sauf Grumash et moi qui nous retrouvons ficelés comme des saucissons contre le tronc de l'arbre.

Dormir en position assise se révèle plus problématique que je le pensais. Mais je grappille quelques minutes de sommeil à gauche et à droite avant de repartir le lendemain.

Jim n'est toujours pas réveillé. il a la tête enroulée dans des bandages et est transporté sur son brancard par deux elfes à l'air un peu revêche. Le coq lui, par contre, s'est réveillé depuis un bon moment, mais il ne peut plus parler à cause des bandes qui lui gardent la bouche aussi verrouillée qu'une bourse naine en temps de crise.

Et c'est pas dommage !

En milieu de journée, le bois s'éclaircis et nous passons dans une forêt d'arbre aux proportions immense entourés d'une palissade et d'un fossé. Des habitations et autres constructions fleurissent littéralement à chaque branche, dans un style très aérien et surtout très aéré. C'est tout le contraire de l'Isengard où les ouvertures sont aussi petites que possible. Ici, tout n'est que passerelles, dômes et arcades. C'est à se demander s'il y'a le moindre abri contre la pluie.

La notion de bâtiments défensifs doit leur échapper quelque peu.

Heureusement, nous n'avons pas à monter la moindre marche. Dans les racines de l'un des arbres se trouvent ce qui doit être leur prison et nous sommes jetés sans autre forme de procès dans des cellules aux murs de terres et dont les portes en barreaux de bois me laissent une impression de fragilité déconcertante. Heureusement, ils nous ont détachés avant de nous enfermer.

- Vermine elfique, siffle Grumash en tâtant délicatement son œil au beurre noir.

- Je ne te le fais pas dire, réponds-je en serrant et desserrant les poings pour y réactiver la circulation sanguine. Tu sais où nous sommes ?

- Il n'y a pas trente-six forêts elfiques de ce côté-ci des Monts Brumeux. Il n'y en a que deux que je connaisse et l'autre est trop loin au nord pour qu'on y soie déjà. À mon avis, nous sommes en Lothlórien. La demeure de la pire des sorcières elfe.

- Sorcière ? Relève-je d'un ton inquiet.

- On la dit aussi belle que puissante. D'après les légendes, elle peut tuer d'un regard et tous ceux qu'elle touche se changent en plante. Les miens la disent aussi très cruelle.

- Merveilleux, commente-je d'un ton sarcastique. Il vaudrait mieux sortir d'ici avant qu'il ne lui prenne l'envie de nous toucher. Je ne tiens pas à finir ma vie en salade.

- Ouais. Mais, vous avez un plan pour sortir d'ici ? Me demande Grumash.

- Pas encore, mais je suis ouvert à toutes les propositions, réponds-je.

- On attend que le garde apporte à manger, on le tue et on s'enfuit ?

- C'est au moins assez simple à comprendre et à mettre en place, ne puis-je m'empêcher de commenter. Mais je ne suis pas sûr que ça soit aussi simple que ça. On n'irait pas très loin sans monture et sans matériel. Et je tiens à remettre la main sur Din'Ganar. Non, à mon avis notre meilleure chance est d'attendre que Jim se réveille.

- L'elfe ? Vous croyez aux miracles vous ?

- Pas vraiment, mais cet elfe me doit une faveur pour l'avoir gardé en vie.

- Vous l'avez surtout réduit en esclavage, me fait remarquer Grumash.

Je lui adresse un sourire confiant en m'asseyant sur l'une des banquettes de notre cellule.

- Je ne crois pas qu'il voie les choses ainsi, dis-je en croisant les jambes et en mettant les mains derrière ma tête. À vrai dire, je pense même que je vais commencer par me reposer un peu.

Grumash me regarde quelques secondes avant d'hausser les épaules et de se coucher sur l'autre banquette.

Si seulement j'étais aussi sûr de ce que je raconte.