CONNAISSANCES INCONNUES

Ma situation s'est radicalement améliorée. On m'a libéré, suspendu les charges qui pesaient sur moi et surtout, on m'a rendu mon épée. L'elfe qui est intervenu en ma faveur guide maintenant à travers le dédale de passerelles et de pièces accrochées à flanc de tronc Jim et moi.

Tu m'avais vraiment manqué.

Je caresse la garde de Din'Ganar avec bonheur et elle rayonne littéralement de ravissement dans mon esprit.

- Voulez-vous bien arrêter de tripoter votre arme de la sorte ? S'agace Elrond. Cette garde n'a visiblement pas besoin d'être astiquée.

- Ne faites pas attention monseigneur, intervient Jim. Cette arme est très spéciale pour mon maitre.

- Quant à toi, mon garçon, veux-tu bien arrêter de l'appeler "maitre"! Coupe mon sauveur. Je te rappelle que tu as des devoirs envers la maison de la Lothlórien. Tu ne devrais pas aller en cuisine voir si on a besoin de toi ?

Jim rentre légèrement la tête dans les épaules sous la tirade et bat en retraite derrière moi. Il porte nos sacoches de selle qui ont survécu à l'attaque. Hélas, la mienne a disparu avec ma warg.

Je me tourne légèrement pour regarder Jim se faire tout petit puis me retourne et hausse un sourcil a l'intention d'Elrond.

- Vous traitez toujours les enfants de la sorte ?

Mon interlocuteur lève les yeux au ciel et pousse un profond soupir qui transpire littéralement l'agacement.

- Vous ne me simplifiez pas les choses Faust, commente-t-il tout bas en se frottant les yeux.

Parlons-en de simplifier les choses, je te reconnais toujours pas. Je ne sais même pas quoi penser de toi.

- Probablement parce que les choses sont tout sauf simple, réponds-je d'un ton ironique.

Elrond me regarde quelques secondes avant de hocher la tête.

- Dans ce cas, commençons par le plus simple, pourquoi boitez-vous ?

Je le regarde surpris, je ne pensais pas que mon boitement était toujours visible, malgré cette blessure qui refuse obstinément de se refermer.

- Une estafilade au ventre qui a de la peine à guérir, réponds-je en éludant la question d'un geste de la main.

- Estafilade ! S'exclame Jim à ce moment. Cette blessure est plus large que ma main !

Je me tourne à mon tour vers Jim avec un regard colérique.

- Tu n'avais pas des cuisines à visiter toi ? Dis-je d'un ton froid.

Elrond pousse un nouveau soupir, mais de lassitude cette fois.

- Décidément, amnésique ou non, vous ne changez pas. Toujours à cacher vos problèmes comme un enfant surpris la main dans le pot à biscuits. Bon, allez dans votre chambre, je vais m'occuper de vous, dit-il en me désignant une porte de bois blanc au fond d'un petit couloir.

- Parce que vous êtes versé dans l'art de soigner ? Me méfie-je.

- Vous avez déjà oublié que je vous ai recousu la jambe ? Grince Elrond.

Je ne réponds pas et me dirige vers l'endroit désigné comme ma chambre. J'y trouve un vrai lit, ce qui est plus qu'appréciable, une commode, une petite table d'ablutions et un secrétaire. La pièce est éclairée par une fenêtre en arche sur le mur à ma droite et un chandelier se trouve sur le secrétaire pour quand la lumière baissera.

Tout ça m'a l'air beaucoup plus confortable.

Jim entre et fais rapidement le tour du propriétaire avant de froncer le nez.

- Qu'est-ce qu'il y'a ? Lui demande-je en m'asseyant précautionneusement sur le lit.

- On vous a rangé dans un cagibi, maitre, réponds Jim.

Je le regarde, légèrement interloqué, avant de pouffer.

- Tu t'attendais à quoi ? Que le couple souverain me cède ses appartements ? Je suis toujours un ex-lieutenant de votre ennemi, je te signale Cemen.

- Cem aën ! Me corrige le gamin. Si c'est pour écorcher mon nom, je préfère autant que vous continuiez à m'appeler Jim.

- Parfait, nous sommes tous d'accords sur ce point, dis-je en sautant sur l'occasion.

Elrond toque a la porte ouverte de ma chambre, je constate qu'il tient sous le bras une trousse de cuir enroulée et je grimace a cette vue.

- Pourquoi est-ce que je sens que je ne vais pas aimer ça ? Dis-je d'un ton grinçant.

- Probablement parce que vous avez déjà vécu une situation similaire, réponds naturellement l'elfe en entrant. Votre corps se souvient lui, à défaut de votre tête.

Il ordonne à Jim de l'aider et à deux, ils me retirent mon armure puis ma chemise qui présente déjà une vilaine trace brunâtre et humide sur le bas. Elrond fronce encore plus les sourcils que d'ordinaire quand il jette un coup d'œil au pansement. Je l'entends grommeler quand il le soulève pour regarder un peu en-dessous, m'arrachant un léger gémissement quand les quelques rares tissus cicatriciels qui ont pris dans le pansement sont malmenés. Une odeur très forte s'en dégage et je réalise alors qu'elle n'a pas une belle couleur.

- Cette blessure est hideuse, commente-t-il après quelques secondes. Je me demande comment vous avez fait pour ne pas déjà succomber à un empoisonnement de votre sang. Qui vous a fait ça ?

- Un homme, réponds-je tout bas. Les orques ont soignée cette blessure pendant la retraite des Gués de l'Isen.

- D'après ce que je vois, ils ont tenté de cautériser, commente Elrond en me regardant.

Je sens que je perds quelques couleurs à ce souvenir. Je crois revoir Garshok avec son fer rouge en train de m'approcher. J'avale difficilement en me remémorant ce qui a suivi.

- C'est bien ça, dit Elrond en m'adressant un regard compatissant. Je suis désolé de vous l'apprendre, mais je vais devoir rouvrir cette plaie. Les chairs autours sont d'une couleur malsaine et elles suppurent. Il faut la refermer proprement si vous voulez qu'elle guérisse.

Il commence à dérouler à côté de moi sa trousse et les ustensiles en acier scintillent à la lumière du soleil. Je détaille avec une précision apeurée les divers scalpels, écarteurs, pinces et autres instruments de tortures.

- Rassurez-moi, vous avez de quoi m'assommer pendant que vous allez faire mumuse avec vos canifs ? Dis-je d'une voix rauque.

- Bien sûr, la dernière chose dont j'ai besoin c'est bien que vous vous tordiez de douleur pendant que j'opère, me répond-t-il distraitement, le regard fixé sur ses outils.

- Merveilleux, commente-je en déposant Din'Ganar contre le lit.

- Je vais aller bruler ça, commente Jim en regardant ma chemise.

- Hé ! J'en ai pas d'autre Jim !

- On va vous prêter une robe de chambre, commente Elrond en sortant un scalpel recourbé qu'il examine à la lumière du jour. Je connais quelqu'un qui se fera un plaisir de vous prêter l'une des siennes. Ce sera peut-être un peu court, mais toujours mieux que de se promener sans rien.

- Ha tiens, il y'a encore des gens qui me connaissent ici ? Dis-je d'un ton ironique.

- Vous seriez surpris, me dit Elrond en m'adressant un air amusé. Mon garçon, vas demander à dame Eliandrën de bien vouloir m'apporter un de ses robes de chambre. Dis-lui aussi que j'ai une surprise pour elle et que j'aimerais qu'elle te raccompagne.

Jim me lance un regard interrogateur auquel je réponds par un haussement d'épaules agacé. Il sort de la pièce et disparais dans le couloir.

- Ça vous amuse de me travestir en fille ? Ne puis-je m'empêcher de demander à Elrond d'un ton aigre.

- Pour cette fois, disons que je pense que le coup d'œil en vaudra la chandelle, me répond-t-il d'un air parfaitement innocent.

Je pousse un autre gros soupir de lassitude.

- Vous allez m'endormir avec quoi au juste ? Dis-je après un instant de réflexion.

- Avec une potion, naturellement.

Après un rapide coup d'œil, je remarque que je ne vois pas l'ombre d'une fiole au milieu de ses instruments.

- Ha… Et vous l'avez rangée où, si c'est permit de demander ?

- Je vais devoir la faire avant, me concède Elrond d'un ton devenu plus songeur. Je n'ai pas l'habitude de voyager avec toute ma pharmacie.

- Ça va prendre longtemps ?

- Non. D'ici trois heures, le temps que ça infuse correctement, ça devrait être prêt.

- Me voilà rassuré… Pourquoi m'avoir déjà mis en tenue s'il me va falloir attendre encore trois heures ?

- Parce qu'il y'a des préparatifs à faire avant. Je ne vais pas commencer à vous soigner si je ne vois pas clairement votre plaie. Alors vous allez commencer par me nettoyer ça, me dit-il en me montrant la table d'ablutions.

Je grogne un grand coup, mais obtempère quand il m'adresse un regard mécontent.

Je me relève et me rends devant sa fichue table et verse un peu d'eau dans le broc.

Je m'en vais te la lui foutre en l'air sa serviette, je crois bien que Jim pourra la brûler avec le reste.

J'humidifie la serviette et retire difficilement la compresse de sur ma blessure. Comme je m'y attendais, une grand quantité sang séché part avec et la blessure recommence a saigner en dégageant des relents désagréables.

C'est mauvais signe si ça sent pas bon, y'a effectivement quelque chose qui est en train de partir en infection. J'espère que ce n'est pas la gangrène.

Dès que je passe la serviette humide sur la blessure je m'arrête immédiatement. Le simple fait de presser un peu la blessure a inondé mon linge de sang épais ainsi que de pus blanchâtre. La douleur que provoque ce contact est étonnamment aigüe et j'en reste le souffle coupé. Je retrempe la serviette quand j'entends des pas entrer et une voix de femme se faire entendre.

- Vous m'avez fait demander seigneur ? Demande la voix.

- Oui, réponds la voix d'Elrond dans mon dos. Pose-cela ici jeune homme, continue-t-il, sans doute en train de s'adresser à Jim. J'ai une surprise pour vous.

Je tourne la tête pour examiner la personne en question. Il s'agit d'une elfe, un peu plus grande que moi je dirais, en robe bleu pâle. Elle a de longs cheveux blonds tressés en arrière, des yeux violets tirant sur le mauve, des traits bien dessinés et un corps svelte, bien que visiblement musclé.

Celle-ci me retourne un regard ahuri, la bouche légèrement entrouverte. Elle a mis sa main droite sur son buste en me voyant et elle semble chercher ses mots.

J'hausse un sourcil interrogateur en la regardant.

- Bonjour, dis-je dans un souci de paraître poli.

Elle ne répond pas, on dirait que ma seule vue l'a paralysée.

- Merci de me prêter une robe de chambre, essais-je pour la faire réagir. C'est gent…

- Faust ? Me demande-t-elle tout à coup d'une voix incrédule.

Je me raidi à cette question et lance un regard appuyé à Elrond.

Celui-ci se contente d'hocher la tête.

- Oui ? Réponds-je incertain en me tournant complètement vers elle.

Avant que j'aie eu le temps d'en dire plus, elle éclate en sanglots.

- Faust ! Tu es en vie ! J'ai cru… J'ai cru que tu…

Je la regarde sans comprendre, la détaillant pour essayer de la faire correspondre avec quelque chose que je connais. Mais rien à faire, le mur blanc qui recouvre mes souvenirs m'empêche de savoir si je l'ai déjà vue ailleurs.

- Nous nous connaissons ? Dis-je d'un ton étonné.

Ses sanglots s'interrompent immédiatement et elle jette un regard perdu à Elrond.

- Amnésie, lui répond ce dernier. Je dois encore définir si elle est naturelle ou si c'est Saroumane qui en est le responsable.

Je hausse un sourcil à cette mention.

- Vous pensez que c'est le magicien blanc qui m'a rendu amnésique ?

- Quel meilleur moyen de vous manipuler que de vous faire oublier votre passé ? Rétorque Elrond.

- Pas faux, admets-je après un instant de réflexion.

Nous sommes interrompus par un petit cri émanant de la dame elfe.

- Faust, qu'est-ce qui t'es encore arrivé ? S'exclame-t-elle en se rapprochant pour examiner ma blessure.

- Pardon ? Comment ça "encore" ? M'étonne-je.

- Par les Valars, on ne peut pas te laisser seul cinq minutes sans que tu te blesses !

- Hé ! Je ne me suis pas fait ça tout seul ! Me défends-je. Je ne suis pas gauche à ce point !

Elle se pince le nez en approchant et m'arrache littéralement mon linge des mains. Avant que je proteste, elle me l'applique contre ma blessure, me faisant hurler de douleur.

- NON MAIS ÇA NE VA PAS DANS VOTRE TÊTE ! M'écris-je en lui reprenant le tissu imbibé de pus et de sang.

Elle a reculé à mon premier hurlement et me regarde maintenant d'un air désapprobateur. Je m'appuie contre la table d'ablutions, les jambes flageolantes.

- Au moins il n'y a pas de doutes que ce soit lui, commente-t-elle d'un ton acide. Il est toujours aussi "délicat".

- Vous en foutrais moi, de la "délicatesse", grogne-je en me laissant glisser en position assise sur le sol. C'est l'hôpital qui se fou de la charité, grommèles-je pour moi-même.

- Même amnésique il a toujours aussi mauvais caractère.

- Ho vous c'est bon ! Si c'est pour vous plaindre, j'aime autant que vous alliez le faire ailleurs ! Dis-je en désignant la porte.

- Maître ! S'exclame Jim outré. Vous parlez à la…

La dame l'interrompt d'un geste de la main.

- C'est bon, jeune homme, j'ai l'habitude.

- Mais madame, il…

- Je t'ai dit que ça allait ! S'exclame-t-elle en se baissant sur moi.

- Ho vous, ne me touchez plus ! Lui dis-je en éloignant le linge humide d'elle.

- Faust, donne-moi ça, reprends-elle calmement mais fermement en me tendant la main.

- Non ! Réponds-je buté. Je vais le faire moi-même.

Elle ne dit rien et se contente de me fixer dans les yeux, la main toujours tendue.

Je la laisse poireauter ainsi une bonne minute avant de grommeler que les femmes sont têtues comme des mules. Elle ne réagit toujours pas et je fini par lui remettre le linge.

- Merci, me dit-elle avec un petit sourire triomphant.

- Je vous en prie, réponds-je d'un ton grinçant.

Elle le réapplique contre ma blessure mais cette fois avec beaucoup plus de délicatesse. Ce qui ne m'empêche pas de serrer les dents et de geindre de douleur.

- Détends-toi, ce n'est qu'un mauvais moment.

- Vous en avez des bonnes vous, dit-je entre mes dents serrées. Ce n'est pas à vous qu'on a ouvert le ventre.

Je passe un très mauvais quart d'heure, surtout quand Elrond vient lui dire qu'il faut aussi désinfecter la plaie. Entre deux j'ai migré sur le lit pour que ce soit plus confortable pour tout le monde. Jim a alors l'idée lumineuse de me mettre mon épée entre les mains et la douleur devient soudain beaucoup plus supportable. Pendant ce temps, j'en viens à admirer sa capacité à se couvrir les mains de sang sans hésiter.

- Vous êtes docteur ? Ne puis-je m'empêcher de lui demander pendant qu'elle finit.

- Ce n'est pas ma vocation première, mais j'ai quelques connaissances dans l'art de soigner les blessures.

- Ha.

Pendant toute l'opération, je remarque que Jim fixe la dame avec un air éberlué. Comme s'il assistait au spectacle le plus insolite qu'il aie vu de toute sa vie.

Finalement, Elrond revient avec un grand verre d'un produit qui pue je ne sais trop quelle herbe et m'ordonne de le boire. Je me pince le nez et obéit. Je sens rapidement la fatigue monter et me terrasser. Je demande à Jim de dire à Grumash que tout vas bien et je me tourne ensuite vers la dame qui finit de se laver les mains dans le broc.

- Merci… Heu…

Mon esprit s'embrume rapidement et je ne me souviens plus de son nom.

- Dame…

- Eliandrën, me répond-t-elle en me souriant gentiment. Mais, appelez-moi par mon diminutif : Lia.

- Ha… Merci, Lia…

- De rien, Faust.

Pourquoi j'ai un… un sentiment de… de déjà vu ? Fichue… mémoire…

Je m'écroule sans autre forme de procès dans un sommeil sans rêves.