PLUS ON LE VOIT, MOINS ON LE REMARQUE

Je me réveille au milieu de la nuit, malmené par la fièvre et taraudé par la nausée.

Reprenant durement mes esprits, je réalise que je suis en chemise de nuit grâce aux manchettes à dentelles sur mes poignets.

L'aurait quand même pu demander à un homme de me prêter une chemise. Bon, visiblement je connaissais la personne, il aura voulu lui signaler ma présence.

Je me retourne difficilement dans mes oreillers pour regarder un peu autour de moi.

Din'Ganar est accrochée au montant de mon lit et elle me salue d'une caresse mentale chaude et apaisante. Je lui souris faiblement et remarque en même temps que Jim s'est installé une paillasse dans le coin de la pièce juste au pied de mon lit.

Une silhouette attire mon attention et je vois une personne vêtue d'une armure quasi identique à la mienne qui se tient debout, immobile et silencieux juste à gauche de la fenêtre. Je mets plusieurs secondes à réaliser qu'il s'agit en fait de mon armure accrochée à un présentoir.

J'ai la tête qui tourne a force de trop réfléchir. Je pousse un soupir et décide de me rendormir, ce que je ne tarde pas à faire.

Le lendemain, je suis réveillé par l'éclat du soleil et la voix d'Elrond qui me somme de me réveiller.

- Allons debout. Faire la grasse matinée ne vous aideras pas à guérir plus vite.

- Gambader par monts et par vaux non plus, rétorque-je d'une voix ensommeillée en remontant ma couverture comme si je m'apprêtais à me rendormir.

Un léger rire cristallin semble résonner dans toute la pièce et je me tourne pour en chercher l'origine. Je finis par remarquer la sorcière elfe d'hier et mon cœur en manque un battement.

- Vous êtes un personnage haut en couleur jeune homme, me dit-elle en me souriant d'un air amusé.

J'ai envie de placer une réplique cinglante, mais l'idée de finir en laitue me la coupe aussi sec. Je remarque aussi Jim, tout habillé, raide comme un manche de pelle à côté de ma porte.

- Tout le monde ici semble me connaître, fais-je remarquer. Alors pourquoi m'appeler "jeune homme" ?

- Parce que votre esprit est incapable de vous associer à qui vous êtes en ce moment, répond-t-elle comme si c'était l'évidence même.

- N'exagérons rien, je connais quand même mon prénom.

- Mais vous n'en êtes même pas sûr, me dit-elle. Au fond de vous, vous doutez même d'avoir réellement une identité. Cela explique pourquoi vos penséesm'étaient si peu claires pendant l'audience.

Je la dévisage avec des yeux ronds.

- Vous lisez dans ma tête ? M'exclame-je outré. Et la liberté individuelle alors ?

Tiens, d'où je sors ça moi ?

Elle hoche la tête à mon commentaire et se tourne vers Elrond.

- Vous aviez raison, il s'agit bien d'une origine magique. Le sceau est faible, mais je le sens à présent.

- Le sceau de quoi au juste ? Dis-je d'un ton intrigué.

- Je m'en doutais quelque peu, lui réponds Elrond en m'ignorant royalement. Mais j'ai profité de l'opération pour l'examiner et n'est trouvé nulle trace de sceau.

- Saroumane n'est pas un idiot. Si le sceau était si aisé à trouver, ce jeune homme l'aurait fait depuis longtemps.

- Mais les sceaux tracé sur des corps vivants ont tendance à se résorber, commente Elrond d'un ton songeur. Il devait rester accessible s'il voulait pouvoir le retracer.

- Accessible ne veux pas dire qu'il ne soit pas caché, lui fait remarquer la sorcière. Il pourrait aussi bien le lui avoir mis au milieu du torse que derrière la tête.

- Hmm, acquiesce Elrond d'un ton pensif en me jetant un regard qui ne me plaît pas du tout.

- Pourrait-on m'expliquer ce qui se passe ici ? Dis-je d'un ton agacé.

- J'ai requis l'aide de dame Galadriel pour m'aider à définir la raison de votre amnésie. Comme je le soupçonnais, elle semble d'origine magique.

- Et cette histoire de sceau ?

- La magie est une chose instable dans le temps, m'explique-t-il d'un ton professoral. Pour garantir un effet à plus long terme, il convient de fixer le sort à l'aide d'un glyphe ou d'un sceau. Les glyphes conviennent bien pour des objets ou des bâtiments, en raison de leurs schémas complexes et du fait que ces choses inanimées nécessitent de garder longtemps la magie utilisée lors du sort. Les sceaux sont plus simples et moins puissants, mais plus adaptés à une créature vivante car ils puisent leur énergie dans leur porteur.

- Bon, donc vous êtes en train de me dire que Saroumane m'a dessiné un sceau quelque part.

- Dessiné n'est pas le mot approprié, me reprend Elrond.

- Ha… Donc il serait plutôt ?

- Au minimum, je dirais tatoué. Ou alors gravé dans la chair au fer rouge.

Je le regarde sans rien dire, assimilant ce que je viens d'apprendre.

Le vieux m'aurait marqué comme du bétail ?

Sauf que j'ai beau me creuser la tête, je ne me souviens pas avoir vu sur moi la moindre marque ressemblant à un tatouage ou à une empreinte de fer rouge.

En-dehors de celle que m'a faite Garshok. Mais ça me semble un peu trop récent pour être ce qui a enfermé mes souvenirs.

- Navré, je ne me connais pas de tatouages et la seule marque au fer rouge que j'ai est une cautérisation ratée.

- Je m'en serais douté, commente Elrond.

La porte s'ouvre à ce moment, laissant entrer Eliandrën habillée cette fois d'une tenue qui me fait plus penser à celle d'un homme avec bottes, chausses,braies, cotte et chemise. Elle tient également un plateau recouverte d'un cache-platentre les mains mais s'arrête en voyant Elrond et la sorcière avant de s'incliner légèrement.

- Bonjour monseigneur. Bonjour madame.

- Lia ? S'étonne Elrond. Qu'est-ce que tu fais ici ?

- Heu, et bien je pensais que Faust… Enfin, personne n'a vu son page à la cuisine ce matin, alors je me suis dit…

Elle rougit. Pas facile de raconter des histoires quand vous avez le sang qui circule dans les joues plutôt que là où il devrait.

Je fais un signe de la tête à Jim.

Celui-ci se précipite en déblatérant une litanie en elfique qui doivent être des excuses et débarrasse la dame de son plateau. Au début elle semble hésitante, mais cède quand même son fardeau à Jim qui part le déposer sur le secrétaire.

- Lia, il y'a bien assez de serviteurs dans ce palais pour que tu ne fasses pas… Commence Elrond avant d'être interrompu.

- Si cela lui plaît de s'occuper de ça, où est le mal ? Le coupe la sorcière avec un sourire chaleureux pour la jeune elfe.

Celle-ci rougit encore davantage, s'attirant un regard réprobateur d'Elrond. Mais Galadriel pose une main sur son épaule et il se dirige vers la sortie.

J'en jurerais qu'il est manipulé par cette sorcière.

Prenez garde à ce que vous pensez, il pourrait vous en cuire, rétorque une voix dans ma tête qui n'est pas la mienne.

Je sursaute violemment dans mon lit et lance un regard assassin au dos de la sorcière, mais elle n'y réagit pas.

HORS DE MON ESPRIT !

Cette fois, aucune réponse et ça me vexe. Quel genre de fouine faut-il être pour se glisser ainsi dans la tête des gens, leur lâcher un commentaire et en sortir avant d'avoir la réponse ?

- Faust ? Tu vas bien ? Me demande Eliandrën.

- Mouais, fais-je tandis que la porte se referme. Je n'apprécie juste pas d'être réveillé dès l'aube par la visite du guérisseur.

Jim me fait les gros yeux en m'apportant une assiette copieusement garnied'œufs, de tomates, de pommes de terre, de saucisses et de fèves en sauce tomate.

Mais que… À quoi ont-ils pensé en cuisine ? Je veux bien que je me sois levé tard, mais il y'a des limites à ce que je peux avaler au petit déjeuner.

Jim toussote à côté de mon lit et je le regarde sans comprendre. Celui-ci n'arrête pas de bouger les yeux en direction de la dame puis de les ramener sur moi.

- Qu'est-ce qu'il y'a Jim ? Tu es malade ? Dis-je en m'étonnant de son manège.

- Remerciez-là, me souffle Jim en camouflant son conseil en un éternuement guindé.

- Ho ! Oui, excuse-moi. Merci, dis-je en me tournant vers elle.

Les épaules de Jim s'affaissent et il lève les yeux au ciel, visiblement excédé.

- Quoi encore ? Ne puis-je m'empêcher de lui demander.

À mon grand étonnement, Jim me tourne le dos et s'adresse directement à la dame.

- Je m'excuse, mais mon maître n'a pas beaucoup de manières. J'essayerai de changer cela dans les meilleurs délais.

Je le regarde d'un air surpris et constate que notre invitée également. Puis elle sourit largement.

- Ho, ce n'est pas la peine. Autant essayer de résonner un âne.

- Merci, dis-je en grognant.

- Là, tu vois ?

- Et manipulatrice avec ça, relève-je.

- Ayant passé sept moi avec toi, je considère que je suis allée à bonne école, rétorque-t-elle.

Je lève les yeux et les bras au ciel.

- Par la main blanche ! Et je n'ai pas tenté de vous étrangler pendant tout ce temps ? Dis-je d'un ton sarcastique.

- Ho, tu as essayé de me tirer dessus, me répond-t-elle d'un air innocent.

J'ouvre grand les yeux à cette mention.

- Maître ! S'exclame Jim, outré.

- Hé, deux secondes Jim ! Le coupe-je. Je ne me souviens de rien ! Alors ce genre de nouvelles est à prendre avec des pincettes ! Ce n'est pas parce qu'elle prétend que je lui ai tiré dessus que c'est vrai. Si dans trente secondes elle te raconte que je l'ai aussi vue toute nue, tu vas la croire ?

- Ça aussi tu l'as fait, commente-t-elle en rougissant et en détournant le regard.

Cette fois, ni Jim ni moi ne disons plus rien. D'un seul et même geste nous nous sommes retourné vers elle et l'avons fixé avec des yeux de merlan frit. Un silence de mort tombe dans la pièce.

- J'ai… J'ai fait quoi ? Ne puis-je m'empêcher de demander bêtement après une bonne minute de mutisme stupéfait.

- Tu m'as très bien comprise Faust, me dit-elle en me jetant un regard d'avertissement.

Jim commence à faire aller sa tête d'elle à moi plusieurs fois avant de se racler la gorge et de se diriger vers la sortie.

- Je crois que je vais vous laisser, dit-il tout bas. Envoyez-moi chercher si vous avez besoin de moi.

Et il sort, m'abandonnant sans espoir de soutien face à une parfaite étrangère qui semble en savoir plus long sur ma vie que moi.

Celle-ci fixe la porte quelques secondes avant de me reparler.

- Ce garçon est bien élevé. C'est délicat de sa part.

- Heu… oui, sans doute, dis-je pour meubler.

Elle se retourne vers moi et m'adresse un sourire très tendre.

- Je suis heureuse que tu sois vivant. J'ai bien cru que tu avais trouvé la mort dans cette maudite mine.

- Une mine ? M'étonne-je. Mais que diable allions-nous faire là ?

Je tente à toute force de rassembler mes souvenirs, mais toujours rien à faire. La seule chose que j'obtiens, c'est que mon œil recommence à me brûler.

- Tu as vraiment tout oublié ? Me demande-t-elle.

- Ce n'est pas faute d'avoir cherché, lui réponds-je en me frottant l'œil.

- Tout notre voyage ?

- Notre voyage ? Où allions-nous ?

- Tu m'escortais jusque chez moi.

Je ricane.

- La belle affaire. C'est où chez vous ?

- Dans la Forêt Noire.

Cette fois je navigue en terrain plus connu. J'ai épluché pas mal d'atlas en Isengard.

- C'est juste au nord de notre position si je ne m'abuse ?

- C'est vrai, mais je ne peux plus aller plus loin. Dol Guldur contrôle la zone et les rives de l'Anduin ne sont plus sûres. Ça grouille littéralement d'orques.

Voilà une information intéressante que je classe pour plus tard.

Si j'ai bonne mémoire, Dol Guldur est à peine à huit jours de marche d'ici. Ça pourrait faire un bon tremplin pour aller ensuite me présenter au Mordor. Bon, à condition de pouvoir traverser l'Anduin entre deux et de pouvoir sortir Grumash de là.

- Ha, lui réponds-je l'air de rien.

- Tu ne te souviens pas non plus de ton ami nain ?

- Non, réponds-je après avoir à nouveau torturé mon crâne.

- Il est toujours ici. Il campe en-dehors de la cité. Depuis que nous t'avons cru mort, il a déclaré que son honneur lui commandait de finir ta mission à ta place car tu étais son ami.

- Ha. Mais pourquoi campe-t-il dehors ?

- Une histoire de préjugés raciaux. Il n'aime pas les elfes.

- Ho, d'accords.

Ça ne me changera pas de l'ordinaire.

- Il faudra que j'aille le voir, dis-je plus pour moi-même que pour mon interlocutrice.

Un vertige me rappelle que je suis un peu mal en point et me force à reposer ma tête sur me coussins.

- Ouais, il faudra que j'aille le voir quand je tiendrais debout, grogne-je.

- Je m'en serais doutée toute seule, me dit-elle en tirant la chaise du secrétaire vers mon lit.

Elle s'y assoit, saisi la fourchette que j'ai laissée sur mon assiette.

Elle ne va quand même pas…

- Allez, ouvre la bouche, me dit-elle en prenant une fourchetée pour me la tendre.

Je la regarde, complètement interdit.

- Dépêche-toi ça vas refroidir, me dit-elle en souriant.

Mon regard fait des aller et retours entre la fourchette et Eliandrën. Mon cerveau fonctionne à toute vitesse et sa façon de se comporter avec moi me chiffonne. J'ai l'impression d'avoir écopé d'une épouse pendant que j'avais le dos tourné.

- Excusez-moi madame, dis-je en écartant la fourchette. Mais je crains d'avoir manqué un chapitre. Quelle était la nature de nos relations déjà ?

Elle prend un air taquin et son sourire se fait énigmatique.

- Je répondrais à cette question quand tu auras fini ton assiette.

Je pousse un grognement agacé.

- Je ne suis plus un enfant madame, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué.

- Ho, aussi, arrête avec tes "madame". Moi c'est Lia. Et je sais très bien que tu n'es plus un enfant, tu me l'as déjà bien démontré.

Heu… Elle me fait peur avec ses sous-entendus là. Comment est-ce que je lui ai "démontré" au fait ? Pourquoi elle s'obstine avec son diminutif alors que tout le monde l'appelle "dame" ? Elle est quoi au juste à la fin ?

- J'ai définitivement manqué un chapitre, dis-je en essayant de me remettre les idées en places.

- Bon, et si je te montre ça ? Me dit-elle en me mettant sa main droitesous le nez.

Elle a replié tous ses doigts sauf l'annulaire et j'y remarque un petit anneau d'argent.

Ne me dites-pas que…

J'ouvre des yeux énormes et la regarde d'un air apeuré.

- Vous êtes mariée ?

- Non, soupire-t-elle d'amusement.

OUF ! Par la main blanche, j'ai cru un moment qu'elle voulait me dire qu'elle était ma femme.

- C'est un cadeau que tu m'as fait avant notre départ.

Mon estomac fait un nœud.

- Tu m'as dit que c'était un porte-bonheur là d'où tu venais. Mais je réalise que la plus grande chance que j'aie eu c'est de t'avoir rencontré, me glisse-t-elle en rapprochant sa tête de la mienne.

À mon grand soulagement, ou ma grande déception, je ne saurais le dire. Elle dépose un baiser sur ma joue, puis se rassoit et rapproche la fourchette.

- Maintenant mange avant que je m'en aille.

J'obtempère, incapable de piper un mot de plus de tout le repas. Elle me fait vider l'assiette et prend un malin plaisir à m'essuyer la bouche avec ma serviette. Puis elle remballe le tout et sors avec son plateau.

Jim se glisse à l'intérieur au moment où la porte s'ouvre, souhaite la bonne journée à Eliandrën, jette un regard par l'embrasure pour la regarder partir et la referme. Il se tourne ensuite vers moi, l'air un peu perdu.

- Me regarde pas comme ça, je ne sais pas quoi en penser non plus, lui dis-je peut-être un peu trop sèchement.

- Ça ne me rassure pas beaucoup maitre, me répond-t-il d'un ton ennuyé.

- Moi non plus Jim, je ne vois même pas quel est son statut dans votre société. Pour que tout le monde lui serve du "dame", j'imagine qu'elle n'est pas la première servante venue.

- Non effectivement, grince Jim. Dame Eliandrën est la fille du roi Thraduil de la Forêt Noire.

- Fille du… Dis-je avec étonnement.

- Elle est princesse et seconde héritière du trône après son frère aîné, me précise Jim.

Je reste un moment songeur.

- Et elle est allée me chercher à manger aux cuisines… Dis-je d'un ton songeur en croisant les bras sur mon torse.

Ça n'est pas logique. Je suis un ami m'a-t-elle dit. Est-ce qu'une princesse vas chercher à manger pour un ami et le lui remonte des cuisines jusque dans sa chambre ? Pas que je sache.

- Jim, on me cache quelque chose ou on ne me dit pas tout. Et l'un comme l'autre m'énervent grandement.

Le jeune elfe reste sur place et m'adresse un regard étonné.

- Depuis mon jugement, les choses ont bougé trop vite et trop de nouveaux facteurs se sont ajoutés à l'équation. Je ne connais pas assez les cartes que j'ai en main pour savoir dans quel ordre je dois les jouer.

Je me tourne vers lui.

- Jim, j'ai besoin que tu me serves à nouveau d'agent de confiance. Il me faut des informations pour éclaircir certaines zones d'ombre.

Et tu es le seul de nous deux qui soit capable de faire trois pas sans te raccrocher aux murs.

- J'ai besoin de savoir tout ce qu'on sait sur moi que j'ignore… C'est-à-dire à peu près tout en fait, dis-je en réalisant l'incongruité de mes paroles.

- Ça risque d'être long maître, pouffe Jim.

- Je m'en doute, grogne-je d'un air mécontent. J'ai aussi besoin que Grumash soit prévenu que la situation est alambiquée et qu'il lui faut être patient. Qu'il se tienne prêt à saisir une opportunité cependant.

Jim grince des dents à mes dernières instructions et je comprends parfaitement qu'elles ne lui plaisent pas. Je dois lui donner l'impression de préparer un coup d'état depuis mon lit.

- Jim, j'ai besoin d'avoir autant de personne sur lesquelles je puisse compter si ça tourne mal. Tu es mon atout le plus précieux car tu es libre de tes mouvements. Mais si des elfes décident de s'en prendre à moi, je crains que tu ne puisses tout simplement pas te retourner contre les tiens pour m'aider. Grumash, lui, le pourra.

- Et il les tuera, commente Jim d'un ton amer.

- Tu surestimes un peu les forces de Grumash. Je te rappelle qu'il est manchot alors que les elfes que j'ai croisés ici jusqu'ici sont loin de l'être. Au mieux, je n'aurais pas besoin de faire appel à lui. Au pire, j'espère qu'il sera assez vaillant pour nous permettre de nous sortir d'une situation désastreuse.

Jim hoche la tête après un instant de silence frustré.

- Je ferais ce que vous voudrez, mais je tiens à vous dire que je n'apprécie pas la manière que vous avez de voir les choses.

- C'est gentil à toi de me le dire et je te remercie d'accéder néanmoins à ma requête. Ensuite, si tu as du temps, essaie de trouver ce nain dont elle a parlé, "Trof" ou quelque chose comme ça. Dis-lui que je ne suis pas mort et que je souhaiterais m'entretenir avec lui, s'il lui sied.

- Il ne sied jamais rien aux nains, à part recevoir de l'argent, me répond Jim.

Je lui adresse un sourire amusé.

- De même qu'il suffit de dire à un elfe qu'on est en rupture de savon pour qu'il se suicide ?

Jim pousse un grognement agacé mais s'esquive sans un commentaire de plus, ce qui me laisse toute latitude pour me reposer un peu.

J'ai à peine eu le temps d'entamer ma sieste que ma porte s'ouvre avec un fracas digne d'un coup de tonnerre.

- GAMIN ! s'exclame une voix rocailleuse. PAR LA BARBE DE MES ANCÊTRES ! C'EST BIEN TOI !

Je sursaute sous le coup de la surprise. Sur le pas de la porte s'encadre un nain de forte carrure, ayantun nez proéminent, une large barbe brune tressée et une bouffarde encore fumante plantée au coin de la bouche.

Je le dévisage sans comprendre, puis je remarque Jim qui se tient légèrement en retrait de lui.

Ce doit être Rolf, ou je ne sais comment…

- Monsieur Rolf ?

- Ha non ! Moi c'est Trolf petit ! s'exclame le nain en entrant d'un bon pas dans la chambre. L'gamin elfe n'a pas menti. T'a pris un vilain coup sur la théière.

- Trolf donc, dis-je en affichant un sourire aussi aimable que possible. Veuillez me pardonner, mais je crains en effet ne pas me souvenir de vous.

- Pas grave gamin. Moi je me souviens pour deux.

Il s'approprie la chaise à côté de mon lit et s'empresse de rallumer sa pipe.

- Alors mon gars, tu te souviens au moins de c'que t'es devenu après qu'on t'ait perdu dans les mines ?

- Je ne garde aucun souvenir des mines, lui réponds-je honnêtement. Mes premiers souvenirs viennent de quand je me suis réveillé en Isengard.

Le nain s'étouffe en m'entendant.

- Pardon ? D'où tu dis ? S'exclame-t-il ahuri.

- En Isengard, réponds-je en observant ses yeux s'agrandir pour atteindre la taille de soucoupes.

- Mais c't'un mauvais coin ça pour un petit jeune comme toi ! Les gobelins t'on vendu comme esclave ?

- Pas que je sache. Mais c'est une longue histoire.

- Raconte-moi tout ça, j'suis bien curieux d'savoir ce qu'tas bricolé ces deux derniers mois.

Je lui résume mon histoire, même s'il insiste pour que je lui explique mieux certains détails. Bien avant la fin de mon récit, son regard s'est assombri et il ne fume plus sa pipe, se contentant d'en mâchouiller le tube.

- Gamin, j'vais pas te l'cacher. J'suis déçu, me dit-il à la fin de mon récit, ce qui m'a au final prit une bonne partie de la matinée. Tu t'es fait manipuler par l'magicien blanc, soit. T'as commandé des orques et des uruks, soit. Mais même avec la tête complètement patraque t'as encore trouvé le moyen de te mettre un bon sang d'bois d'elfe dans les pattes !

Je ne peux m'empêcher de rester interdit à cette déclaration. Jim aussi le regarde comme s'il voyait une sorte assez rare de revenants.

- À vous entendre c'est une manie, réponds-je d'un air aussi neutre que possible.

- Et comment ! T'as commencé avec une fille et maintenant tu rempiles avec un gamin ! Tu cherches à te monter une famille par procuration ou quelque chose dans le même goût ? En plus regarde-moi ça, qu'est-ce que c'est que toutes ces dentelles ? Tu te mets aux robes maintenant ?

Je le regarde s'exciter sur la chaise, pas très sûr de ce que je dois comprendre.

- Que j'aie commandé les forces de votre ennemi ne semble pas beaucoup vous affecter, fais-je remarquer.

- T'étais manipulé, dit-il en agitant la main comme pour écarter un moustique agaçant. Ça ne compte pas. Par contre il faut qu'on t'sorte vite d'ici avant qu'tu commences à t'maquiller et à porter les cheveux longs.

Je pouffe à cette idée. J'ai les cheveux encore très courts par rapports à tous mes interlocuteurs et je me suis rasé pour la dernière fois le jour où j'ai quitté l'Isengard, donc j'ai un peu de chaume sur les joues. Impossible de se tromper quand à mes appartenances sexuelles à mon avis.

- J'vois pas de quoi rire gamin. Tu vas voir qu'dans un moment ils vont même t'faire porter des bijoux si tu n'réagis pas !

- Qu'en dis-tu Jim ? Dis-je amusé. Suis-je condamné à me transformer en femme si je reste ici ?

- Certainement pas ! S'insurge Jim en adressant un regard scandalisé au nain.

- L'est avec eux, comment Trolf en se tournant vers le jeune elfe. Peux pas lui faire confiance. Tu verras qu'il te passera lui-même les bigoudis le jour venu.

Je ris franchement à cette déclaration tandis que en Jim rougit jusqu'aux oreilles. Je suis forcé d'arrêter de rire à cause de ma blessure au ventre au bout de quelques secondes.

- Ha oui, j'avais oublié aussi qu't'avais trouvé le moyen de t'faire une cicatrice.

- C'est sûr que celle-là, elle va laisser des traces, dis-je plus pour moi-même que pour mon interlocuteur.

En même temps c'est pas comme si j'en avais une sacrée collection sur le reste du corps.

- J'constate qu'tu t'es pas mal endurci, me dit le nain en hochant la tête. T'as pris du muscle.

Je hausse les sourcils à cette constatation.

- Il faut dire que l'entraînement des uruks est une activité assez physique, lui fais-je remarquer.

Le nain me regarde d'un air étrange. Depuis le moment où j'ai haussé les sourcils il s'est mis à fixer mes yeux en plissant les siens.

- Que ma barbe se flétrisse ! T'as changé de couleurs d'yeux gamin ?

- Changé de couleurs d'yeux ? M'étonne-je un bref instant.

- T'avais les yeux couleurs marron quand j't'ai connu. Comment ça se fait que t'en aie un couleur émeraude maintenant ?

Je jette un coup d'œil surpris à Jim qui semble lui aussi étonné.

- Vous êtes sûr de ce que vous dites ? Demande-je au nain.

- J'en suis certain, les vieux nains ont souvent des problèmes de vue et un éclat de roche fini vite dans une mirette quand on bosse dans une mine. Comme j'suis guérisseur, j'ai appris à repérer les trucs bizarres dans les yeux.

Je reste un peu surpris. J'aurais un œil qui aurait changé de couleur ?

Comment c'est possible ?

En plus, c'est l'œil qui me brûle à chaque fois que je fais des trucs bizarre ou que j'essaie de me souvenir.

Une minute… Il réagit quand je fais des choses bizarres ? Ou quand j'essaie de me souvenir ?

Un doute, une peur sourde, commence à naître en moi. Je commence à me rappeler des paroles entendues ce matin-même.

"J'ai requis l'aide de dame Galadriel pour m'aider à définir la raison de votre amnésie. Comme je le soupçonnais, elle semble d'origine magique."

"Vous aviez raison, il s'agit bien d'une origine magique. Le sceau est faible, mais je le sens à présent."

"J'ai profité de l'opération pour l'examiner et n'est trouvé nulle trace de sceau."

"Accessible ne veux pas dire qu'il ne soit pas caché."

Cette phrase se met à me trotter en tête comme une sorte de gnome hystérique.

Accessible ne veux pas dire qu'il ne soit pas caché… Par la Main, est-ce que par hasard…

Je me tourne vers Trolf pour lui poser la question qui me brûle les lèvres, mais au moment de parler je reste muet. Non pas parce que je n'arrive pas à parler, mais je réalise rapidement que j'ai peur de formuler ma question.

- Qu'est-ce qui a gamin ? Pourquoi tu agites la bouche comme un poisson hors de l'eau ?

- Je… Dis-je sans pouvoir me forcer à prononcer les paroles qui me tournent en tête.

- Tu quoi ?

- Trolf, est-ce que vous connaissez un moyen pour changer la couleur d'un œil ? Dis-je en tremblant.

- Changer la couleur d'une pupille ? Tu ne peux pas mon gars, à moins de changer l'œil tout entier. Et encore, ça ne marcherait pas. La seule chose que je connais qui pourrait en donner l'illusion ce serait ce truc que faisait le vieux Talin, des yeux de verre qu'il appelait ça.

- Des yeux de verre ?

- Mouais, c't une espèce de bille de verre avec un faux œil peint dedans. L'est là juste pour donner l'illusion qu'on a encore un œil là où y'a pu rien.

Le nain commence à me regarder fixement, puis ses yeux s'écarquillent.

- Attends deux secondes gamin, tu ne serais pas en train de suggérer…

Je porte lentement la main à mon œil et le bouche. Je bouche ainsi la moitié de mon champ de vision.

Non, ce n'est pas un œil de verre, sinon je verrais toujours normalement. Mais quand même…

Je retire ma main et me tourne vers Jim qui, lui aussi, me regarde bizarrement.

- Jim, vas me chercher cet Elrond, j'ai des questions à lui poser.

Jim hoche lentement la et sors.

J'espère que je me trompe, mais j'en aurais le cœur net.