Aveux
J'essaie de dormir, mais rien à faire, l'orbite vide de mon ex-prothèse me dérange et je n'arrête pas de la frotter. Ce qui me permet aussi de réfléchir à toutes les choses que j'ai faites au service du magicien blanc.
Décidément, pas un pour rattraper l'autre. Le premier vous force la main, le deuxième vous réduit en esclavage. Et après on vient encore dire que c'est moi qui suis pénible.
J'entends quelqu'un toquer doucement contre ma porte.
Je me tourne vers la paillasse de Jim, mais je remarque que contrairement à moi, il dort toujours d'un sommeil de plomb.
Je pousse un soupire de lassitude et me lève pour aller répondre. Le fait que je me promène en chemise de nuit, sans compter que c'en soit une de Lia, me pousse à saisir ma cape sur la patère pour m'en draper avant d'entrouvrir la porte.
Tiens, quand on parle du loup…
Lia se tient devant ma porte, elle est encore toute habillée malgré l'heure tardive et s'éclaire au moyen d'un chandelier.
- Bonsoir, lui dis-je tout bas pour ne pas réveiller Elrond dont la chambre est en face de la mienne.
Elle m'adresse un pâle sourire, visiblement inquiète.
- Bonsoir. J'ai appris pour ton œil, ça vas ?
- Comme avec un œil en moins, réponds-je ironique. Mais au moins, j'ai retrouvé la mémoire.
Elle hoche la tête et renifle, je remarque aussi qu'elle a les yeux légèrement rouge.
- Qu'est-ce qu'il y'a ? Lui dis-je à mon tour. Tu as l'air sur le point de fondre en larmes.
Elle respire un grand coup pour se calmer, puis me prends la main, à mon grand étonnement.
- Pas ici, me dit-elle en me tirant légèrement. Viens.
Je jette un coup d'œil rapide à Jim pour vérifier qu'il est bien assoupi puis je sors en refermant discrètement la porte derrière moi.
Lia m'entraîne le long des couloirs vers une partie de la cité des arbres que je ne connais pas. Elle ne semble pas avoir envie de parler tout de suite, je reste donc silencieux. Finalement, elle ouvre une porte et me fait signe de passer devant. Lia entre derrière moi, non sans avoir auparavant balayé le couloir du regard. Ces manières de comploteurs commencent à m'inquiéter.
Nous nous trouvons dans une chambre aux dimensions spacieuses, un grand lit à baldaquins, une grande armoire, deux commodes, trois fauteuils autours d'une table basse, un bureau et une coiffeuse occupent une part ridicule de l'espace. Je remarque un sac à dos ainsi qu'un arc, une épée et un carquois appuyé contre le montant du lit. Je reconnais l'arc et l'épée comme étant ceux de Lia, j'en déduis qu'il doit s'agir de sa chambre.
Elle se dirige vers la coiffeuse, y pose le chandelier et se laisse lourdement tomber sur la chaise en face du miroir. Elle semble profondément abattue.
- Lia, qu'est-ce qui ne vas pas ?
Elle me regard à travers le reflet du miroir en face d'elle. Elle hésite une bonne minute avant de me poser une question d'une voix presque plaintive.
- Tu étais au courant ?
- Au courant de quoi ?
- De la vraie raison de mon retour à la Forêt Noire ?
Je reste un moment silencieux, l'ancien avertissement d'Elrond me revenant en tête. À l'époque, tout semblait encore simple et il est vrai que je ne connaissais pas assez Lia pour m'intéresser à son sort.
Aujourd'hui, c'est différent.
- Le Doc m'en avait informé, réponds-je d'un ton neutre.
Son regard se transforme soudain en colère et elle se retourne vers moi pour me fixer directement.
- Et c'est tout ? Demande-t-elle d'un ton venimeux.
Je lui retourne un air surpris et hausse les sourcils.
- Il y'a autre chose ? Dis-je d'un ton prudent.
Elle se relève lentement, l'air furieuse.
- Autre chose ? AUTRE CHOSE ? Répète-t-elle en haussant un peu plus le ton à chaque syllabe. On me jette dans les bras d'un prétendant que je ne connais même pas et tu cautionne ça ? Et pire encore, tu leur apporte ton aide dans leur entreprise !
Je hausse les épaules.
- Les choses étaient différentes à l'époque. T'amener à bon port était la condition sine qua non pour mon retour et je ne te connaissais même pas. Réponds-je d'un ton froid.
- Alors c'est ça, reprend-t-elle sur le même ton que moi. Je ne suis rien pour toi ! Juste un coli à livrer contre un paiement !
- J'avais cru comprendre que c'était monnaie courante de fiancer les princesse avec des gens importants, réponds-je d'un ton agacé. Et on m'a spécifiquement fait toute une morale avant le départ pour que je ne me fasse pas d'idées à ton sujet. Sans compter que ton frère et son ami rôdeur m'ont laissé sous-entendre que je pourrais voir mes jours "écourtés" s'il t'arrivait quelque chose.
À cette mention, elle se raidit.
- C'est pour cette raison que tu m'as fait tout ce cirque au début du voyage ?
- En grande majorité, oui, admets-je.
- C'est aussi pour ça que tu as sauté dans le gouffre pour me sauver ? Demande-t-elle d'un ton tout à coup ahuri.
- Oui. Réponds-je sans réfléchir.
- Que tu as veillé si jalousement sur moi dans les mines contre l'avis de Trolf ?
- Oui.
- Et que tu as fait volte-face pour affronter les gobelins ?
- Non.
Elle hausse un sourcil à cette mention.
- Je venais de me faire rattraper, je me suis défendu, réponds-je en haussant les épaules.
- Tu aurais dû appeler à l'aide ! S'exclame-t-elle. Nous serions revenus.
- Pourquoi faire ? Pour que tu finisses embrochée par un gobelin en essayant de me défendre, ce qui aurait de toute façon signé mon arrêt de mort ? Et puis de toute façon, ils étaient trop nombreux et tu étais éreintée. Quitte à crever, autant le faire tout seul, dis-je en agitant la main comme si je m'en fichais royalement.
J'étais surtout tellement paralysé par la peur de mourir que je n'ai même pas pensé à appeler.
Je suis interrompu dans mes réflexions par le contact brutal de cinq phalanges qui s'enfoncent dans ma joue gauche. Ce n'est pas grand-chose par rapport à la force des uruks à laquelle je suis habitué, mais ça suffit à me sonner. Ils sont suivis de près par cinq autres dans mon abdomen qui me forcent à me plier en deux. Malgré mes pectoraux bien développés pendant mon entrainement avec les uruks, la douleur de ma blessure me cloue littéralement sur place et je m'effondre à genoux.
- Idiot ! S'écrie Lia en se détournant de moi pour aller planter durement ses poings sur la tablette de la coiffeuse.
Je suis trop occuper à retrouver mon souffle et à calmer la douleur pour me préoccuper d'elle.
La vache ! Elle a tapé juste sur le pansement !
Je reste un bon moment à genoux pour reprendre mon souffle. Quand le mal se fait un peu moi intense, j'ouvre ma cape pour regarder et suis à peine surpris de constater la tache rouge qui s'est formé sur la chemise de nuit.
Je jure tout bas en regardant le résultat. Soudain, je vois réapparaitre les bottes de Lia dans mon champ de vision.
- Lève-toi, me lance-t-elle d'un ton sec.
- Deux secondes, grogne-je d'une voix rendue rauque par le coup.
Elle ne répond rien et je me remets difficilement sur pieds. Quand je recroise son regard, son expression est indéchiffrable. Sans un mot elle ouvre ma cape à son tour et regarde l'état de sa chemise de nuit.
- Je te la laverais, dis-je pour éviter qu'elle ne s'énerve à nouveau.
Elle soupire à ces mots puis reprends d'une voix plus calme.
- Assieds-toi sur le lit, il faut qu'on regarde ça.
- Je peux me débrouiller seul, lui dis-je un peu exaspéré.
- J'ai dit assieds-toi, reprend-t-elle d'un ton qui ne souffre aucune contradiction.
Grommelant dans ma barbe, je m'exécute et m'assied précautionneusement sur le bord du lit.
De son sac, Lia sort plusieurs bandages, une flasque d'alcool et des compresses.
Je défais ma cape, puis réalise que si elle veut vraiment voir ma bande, je vais devoir ôter la chemise de nuit. Le problème, c'est que je ne porte qu'une sorte de culotte en tissus dessous.
- Heu, Lia, je crois qu'il vaudrait mieux laisser le Doc me…
- Enlève cette robe de chambre et arrête de faire l'enfant. Tu m'as déjà vu toute nue dans les mines et nous avons même dormi ensembles, alors je ne vois pas où est le problème.
Je rosis à cette mention, mais remarque qu'elle aussi n'est pas en reste.
- Je n'ai pas voulu ça, lui dis-je un peu embarrassé. Mais je n'avais pas le choix.
- Je sais, me répond-t-elle tout bas. Alors retire cette chemise de nuit et laisse-moi faire.
Je soupire, mais me relève, passe mes bras derrière mon dos, attrape la chemise et la fait passer par-dessus ma tête. Puis je me rassois.
Lia s'assit alors tout contre moi, et me demande de lever les bras. Je m'exécute. Elle commence à défaire ma bande en l'enroulant au fur et à mesure. Je frissonne à chaque fois qu'elle s'appuie contre mon côté pour faire le tour de mon ventre avec ses bras.
Quand elle finit, elle retire la compresse poisseuse de sang et la jette dans le broc plein d'eau qu'elle a pris la peine d'amener pendant que je me déshabillais.
Commence alors le lent et douloureux manège de la désinfection de ma blessure. Je serre les dents, mais ne peux pas m'empêcher de me crisper à chaque fois que la compresse d'alcool passe dans une zone sensible et m'arrache des grognements. Lia semble ne rien remarquer, toute absorbé dans sa tâche.
Finalement, elle me remet une compresse et refais le pansement avec ses bandages propres.
- Merci, lui dis-je, soulagé que ce soit fini.
- De rien, répond-t-elle machinalement.
Je suis surpris quand je sens sa main se poser sur ma joue opposée à elle et me faire doucement tourner la tête dans sa direction.
Elle s'est mise à genoux sur le lit pour travailler plus à l'aise, ce qui l'a mise au même niveau que moi qui suis assis sur le rebord. Je la regarde donc dans les yeux sans avoir besoin de lever la tête pour une fois.
De sa main, elle écarte une mèche de cheveux qui tombe devant le bandage qui recouvre mon orbite vide. Je la laisse faire, intrigué par son comportement.
De l'index, elle trace le tour de mon orbite.
- Ça fait mal ? Me demande-t-elle doucement.
- Non, réponds-je sur le même ton. D'après Elrond, cette blessure a déjà eu le temps de cicatriser quand mon faux œil s'y trouvait.
Elle hoche la tête et écarte une autre mèche de cheveux, plus haut sur mon crâne.
Qu'est-ce qu'elle regarde ?
Puis, sans prévenir, je vois des larmes commencer à perler de ses yeux. Elle commence à hoqueter et baisse la tête.
- Je suis désolée. Je su… suis… tellement… désolée, me dit-elle entre deux reniflement.
J'en reste interloqué, je ne comprends plus rien de ce qu'il se passe.
- Si… Si je… je n'avais pas… dû revenir… Tu ne serais… ne serais pas aussi… mal en point.
Elle appuie sa tête penchée en avant contre mon épaule et pleure en continuant de parler.
- C'est… C'est ma… ma faute… si tu… tu es dans… dans cet état. Toutes ces blessures… c'est ma faute…
Quoi ? Non mais elle n'est quand même pas en train de s'accuser de tous les petits bobos que je me suis fait ou bien ? Bon d'accords, il y'en a pas mal et pas que des petits, mais quand même.
- Hé ce n'est pas ta faute, je suis assez grand pour me blesser tout seul, dis-je en une tentative assez pitoyable de faire de l'humour.
Elle semble ne pas m'avoir entendu et continue de pleurer en s'excusant.
Bon et je fais quoi moi dans cette situation ?
Je remarque que ses larmes commencent à goutter de son visage. Avisant les compresses propres, j'en saisi une.
- C'est bon Lia, c'est pas grave, je suis toujours vivant c'est le principal, lui dis-je en lui plaçant une main sous le menton pour lui faire relever la tête.
Elle commence par résister et écarte ma main à l'aide de la sienne, mais je me dégage, lui saisi plus fermement le menton et la force à relever la tête. Elle rougit en recroisant mon regard, mais j'ignore s'il s'agit de honte que je la voie ainsi ou de colère contre mon manque de délicatesse.
- Allez, maintenant tu vas arrêter de pleurer, espèce de grand bébé, lui dis-je gentiment en lui essuyant les joues.
Elle résiste étonnement peu, se passe la main sous le nez et renifle un dernier coup.
- Tu peux parler, réplique-t-elle faiblement. Tu n'a pas vu dans quelle tenue tu te trouves ?
Je lui adresse un sourire goguenard.
- C'est bien, tu fais des plaisanteries aussi mauvaises que les miennes.
Elle pouffe de rire et je la vois enfin afficher un sourire.
J'avais oublié à quel point elle est belle quand elle sourit.
Je lui fais tourner un peu la tête de gauche à droite pour inspecter le résultat de mon débarbouillage. Elle se laisse faire sans rien dire.
- Et voilà, propre comme un sous neuf, dis-je en faisant semblant de me vanter. Heureusement que j'étais là, dis-je en exagérant le ton et les syllabes.
Son sourire s'élargi.
- Faust, tu es un indécrottable vantard.
- Continue à raconter des bêtises et je te passe la bouche au savon, lui dis-je d'un ton faussement menaçant.
Elle glousse. Puis sans prévenir, me passe doucement ses bras autour du ventre, me serre contre elle et pose sa tête sur mon épaule.
Je me crispe un peu à ce contact.
- Chut, ça va, me souffle-t-elle come si elle essayait de rassurer un animal nerveux.
Je sens son souffle sur ma clavicule, ce qui augmente mon malaise, mais j'essaie de me détendre.
Rien à faire, j'ai le cœur qui bat la chamade.
Cherchant de nouveau comment réagir, je me rejette sur l'exemple le plus proche dans mes souvenirs : mon chat.
Je pose délicatement ma main sur ses cheveux. Comme elle ne réagit pas pour me déloger, je lui caresse la tête.
Nous restons comme ça un bon moment. Bizarrement, je ne m'ennuie pas.
Quand Lia relève doucement la tête, je laisse ma main retomber le long de mon flanc. Elle est toujours appuyée contre moi et quand elle me regarde dans l'œil qui me reste, son visage n'est qu'à quelques centimètres du mien.
- Faust ?
- Hmm ?
- Qu'est-ce que je représente pour toi ?
- Tu es spéciale, admets-je après un instant de réflexion. Mais je n'ai pas le droit de te considérer comme plus.
- Faust, oublie tout ce qu'on t'a dit et réponds-moi franchement, dit-elle en rapprochant encore un peu son visage du mien.
Je pousse un profond soupir.
Ho et puis zut ! J'ai failli casser ma pipe plusieurs fois pour elle ! J'ai combattu des gobelins, mené une armée, sauté dans un gouffre, erré dans des tunnels, affronté une charge de la cavalerie la plus réputée du continent ! Alors que sa famille aille se faire voir !
- Tu es la femme la plus exceptionnelle que j'aie connu, lui avoues-je dans un murmure.
- Merci, me souffle-t-elle avant de coller tendrement ses lèvres aux miennes.
Je suis surpris qu'elle soit allée jusque-là et en même temps je ne peux pas dire que je ne m'y attendais pas. Je l'ai laissée venir trop proche pour pouvoir encore espérer éviter que ça dérape. En fait, je réalise que je n'en ai strictement rien à faire.
Lia se contente de chastes petits bisous sur nos lèvres entrouvertes. Nos halètements se mêlent et je me sens glisser doucement dans une douce torpeur. Elle prolonge le contact entre nos lèvres et je sens soudain sa langue effleurer les miennes. Je suis agréablement surpris de la trouver si audacieuse et je lui libère l'accès à ma bouche. Elle semble hésitante, mais dès les premières caresses entre nos langues, elle se détend et devient encore plus entreprenante que moi.
Elle ne s'arrête pas là, ses bras se dénouent de ma taille pour venir m'encadrer le cou et me tirer doucement en arrière. Je la laisse me faire m'allonger sur le côté, toujours en l'embrassant. Elle commence alors à me caresser la nuque de la main droite. Puis sa main gauche passe sur mon épaule et s'arrête sur mon biceps. Je réalise que les choses se précipitent, même si j'avoue m'en moquer allègrement pour le moment, tout occupé que je suis à m'enivrer de la situation.
Je la sens me caresser le bras, puis remonter vers ma main qu'elle prend délicatement et repose sur elle. Je mets plusieurs secondes à comprendre à la sensation que j'ai en la caressant que c'est sur sa poitrine et je subis littéralement un choc électrique en sentant sa main à nouveau libre s'égarer sur mes pectoraux.
Mon cerveau recommence à fonctionner et, cette fois, je prends bien conscience de ce que je suis en train de faire et rouvre mon dernier œil. Je me rends compte également que je suis plus qu'en train de perdre le contrôle.
Aussi doucement que je peux, je sépare mes lèvres de celles de Lia et retire ma main de sur elle. Celle-ci rouvre les yeux et m'adresse une moue surprise.
- Je suis allée trop vite ? S'inquiète-t-elle.
- Non, non, lui réponds-je doucement en soupirant d'accablement. Le problème c'est moi.
Elle me regarde étonnée.
- Lia, je ne peux pas prendre ce que tu m'offres, lui dis-je d'un ton désolé.
Son air se durci instantanément.
- Si c'est à cause de mon frère ou de ma famille, crois-moi je…
- Ce n'est pas ça, la coupe-je en posant un doigt sur ses lèvres. Lia, je suis un humain. Je ne vivrai même pas un centième de ta vie. Et en plus, je vais sûrement repartir pour chez moi à la fin de la guerre, ce qui rendra ce délai encore plus court.
- Je m'en moque ! Dit-elle d'un ton furieux en écartant ma main à l'aide de la sienne. Je t'aime Faust !
Cette déclaration me fait l'effet d'une lame froide qui me laboure les entrailles. Je sens mon estomac se nouer tandis que je réalise à quel point cette déclaration me fait plaisir. Le regret me submerge l'instant d'après à cause de ce que je dois faire et je sens le début de mes larmes me brûler la commissure des yeux.
- Moi aussi, lui réponds-je, mais ce n'est pas le problème…
- Si tu m'aime aussi, il n'y a pas de problème ! S'entête-t-elle.
- Lia, outre le fait que j'ai promis de te remettre à tes parents sans te faire quoique ce soit…
- Tu as déjà failli à cette promesse !
- Mais Lia, j'en ai besoin pour rentrer chez moi !
- Tu n'as pas besoin de rentrer ! Reste ici, je m'occuperais de toi !
Mais quelle tête de mule !
- Tu as déjà un prétendant…
- Ne me parles pas de lui ! Me préviens-t-elle en me foudroyant du regard. Je ne le connais même pas !
- Justement, dis-je en me sentant perdre patience. Il est peut-être beaucoup plus beau que moi.
- Tu crois que je t'aime uniquement pour ton apparence ? Rétorque-t-elle.
- Lui il a encore sûrement ses deux yeux.
- La belle affaire, il pourra regarder les autres femmes deux fois mieux, grince-t-elle.
- Il a sans doute des meilleures manières que moi, reprends-je sur le même ton qu'elle.
- Si les manières des autres m'intéressaient, je n'aurais jamais accepté de voyagé avec toi.
- Il n'a pas travaillé à votre perte avec votre ennemi, lui.
- Et il n'a pas sauté dans un gouffre pour me sauver ! Commence-t-elle à énumérer en comptant sur ses doigts. Ni resté contre moi pour me réchauffer alors que je mourrais de froid ! Ni porté mes affaires dans une mine de nains pour me soulager ! Ni même fait front à une armée de gobelins sans appeler à l'aide pour me permettre de m'en sortir !
Bon tu veux jouer à ça ? Okay fillette ! Mais tu vas te brûler les ailes et ce sera tout sauf agréable !
- Lia, j'ai fais tout ça par devoir et par peur de ce qui m'arriverait si je revenais sans toi ! Dis-je avec cette fois l'intention de lui faire mal.
- Je n'en crois pas un mot ! Réplique-t-elle du tac-au-tac. Sinon ça voudrais dire que tu es un sot doublé d'un niais. Ou alors, tu considère que les elfes sont incapables de comprendre la notion de danger, reprend-t-elle froidement. Tout le monde sait que ce n'est pas aisé de traverser les Monts Brumeux, et les miens ne sont pas sots au point de t'exécuter s'il m'arrivait quelque chose contre lequel tu ne pouvais rien faire. Aucun elfe saint d'esprit n'aurait fait la moitié de ce que tu as fait pour me sauver ou m'aider.
Je pousse un long soupir de lassitude et commence à me hisser difficilement sur un coude.
Avant que j'aie eu le temps de comprendre comment, je me retrouve plaqué dos au lit avec Lia à quatre pattes au-dessus de moi qui me tiens les poignets au-dessus de ma tête.
- Ho non, tu ne vas nulle part ! Me dit-elle d'un ton autoritaire.
Je tente de forcer pour me dégager, mais dans cette position je sollicite mes muscles abdominaux, et par extension ma blessure, ce qui me dissuade rapidement d'essayer.
- Ton argumentation ne tient pas la route Faust, me dit-elle d'un ton coléreux. Tu vas m'expliquer clairement pourquoi tu me repousses. Ou alors…
- Ou alors ? Lui dis-je sur un ton de défis.
Elle ne répond pas, mais son regard a la même intensité que le jour où je l'ai braquée avec mon arbalète. Plus besoin d'anneau magique pour comprendre qu'elle ne cédera pas.
Bon, je ne voulais pas en arriver là, mais je crois que n'ai plus le choix.
- La vérité Lia, c'est que je ne veux pas être avec toi.
Son air passe du mécontentement à l'incompréhension.
- Pourquoi ?
- Parce que ma place n'est pas ici. J'ai une famille et des amis qui m'attendent. J'ai un métier que je dois finir d'apprendre. J'ai mon avenir à construire. Ici, je ne suis rien de plus que le chien de garde des autres. Celui auquel on ordonne de surveiller untel ou d'attaquer untel autre. Et le plus fort là-dedans, c'est que je ne peux pas dire non parce que je ne sais rien faire d'autre ! Lia, tant que je reste ici, je n'ai aucun contrôle sur ma vie malgré toute la peine que j'ai à essayer d'en donner l'illusion. Je veux rentrer chez moi pour me construire au lieu de passer ma vie ici à détruire.
Elle me fixe d'un air interdit.
- Tu as ta famille, tes amis, ton monde que tu connais et dans lequel tu pourras évoluer et devenir quelqu'un que tu choisiras d'être, reprends-je d'un ton exalté. Mais moi, je ne serais jamais ce que je veux être ici. Lia, tu es une femme forte et gentille, mais tu appartiens à ce monde autant que j'appartiens au mien. C'est pour ça que je préfère couper les ponts maintenant qu'il n'y a rien de vraiment construit, pour ne pas avoir à casser quelque chose de vraiment douloureux plus tard.
Elle reste ébahie plusieurs secondes, puis des larmes commencent à perler au coin de ses yeux. La pression se relâche sur mes poignets. Elle se laisse tomber sur les coudes, se retrouvant pratiquement couchée sur moi.
- Mais Faust, je t'aime, proteste-t-elle d'un ton éteint. Je ne t'aime pas comme un ami ou un frère, dit-elle en commençant à hoqueter, ses pleures augmentant à chaque mot. Je t'aime comme un homme, comme l'homme avec lequel je veux partager ma vie. Comme l'homme dont je veux avoir des enfants.
Ses sanglots se font plus forts et elle pose son front contre mon torse pour pleurer à chaudes larmes. Cette vision me crève le cœur et me noue la gorge.
- J'ai réalisé à quel point je t'aimais quand j'ai cru t'avoir perdu définitivement, reprend-t-elle entre deux gémissements. Faust, reste avec moi. Je t'en supplie, je ne veux pas revivre ça.
- Lia…
- Je ferais tout ce que tu voudras. Je t'en prie, ne pars pas.
Ça me fait terriblement mal de la voir comme ça. Je n'avais pas réalisé à quel point nous en étions arrivés et maintenant que je m'en rends compte, je comprends à quel point j'ai fait un beau gâchis.
- Lia, je ne vais pas partir tout de suite, rien ne nous empêche de rester amis, lui dis-je en essayant d'avoir l'air confiant.
- Mais je ne veux pas être ton amie ! Pleurniche-t-elle sur mon torse. Je ne te vois pas comme un ami Faust !
Je pousse un profond soupir de lassitude, puis tends la main pour lui appuyer sous le menton et lui faire relever la tête.
- Lia, je ferais de mon mieux pour t'aider tant que je serais là. Mais quand je serais parti…
- Non !
- Quand je serais parti, reprends-je d'un ton plus ferme en faisant d'immenses efforts pour cacher ma propre peine, au moins tu sauras que je serais encore vivant. Je ne serais pas définitivement mort.
Elle me regarde, mais je sens qu'elle ne me voit plus. Pas besoin d'anneau pour s'avoir que son cœur doit être en miettes. Elle ne résiste pas quand je me dégage, elle se contente juste de continuer à pleurer, sans plus de réactions que si elle était morte.
Je ramasse ma cape, la passe par-dessus mes épaules et sors, non sans avant lui avoir souhaité bonne nuit.
Je m'éloigne ensuite dans le couloir, m'égarant un peu mais n'en ayant rien à faire. Quand je suis assez loin, je me laisse glisser contre un mur et laisse à mon tour couler mes larmes.
J'ai mal. Bordel, j'ai vraiment mal. Lia… Bon dieu, pourquoi fallait-il que je tombe amoureux de toi ? Pourquoi toi ? Ce n'est pas juste ! Pourquoi toi ?
Je me prends la tête entre les mains, mais ne parviens pas complètement à retenir mes gémissements de peine.
- Le cœur des femmes est une chose fragile, commente une voix que je reconnais comme celle de Galadriel. Mais on oublie facilement que celui des hommes l'est autant.
Je la voix du coin de l'œil qui me reste, elle se tient au bout du couloir, un chandelier allumé à la main, l'air compatissante.
- Allez vous faire foutre, lui réponds-je entre deux sanglots, d'une voix plaintive. Allez vous faire foutre…
Elle hausse les épaules, secoue la tête en fermant les yeux et s'en vas sans un mot.
Je continue à pleurer, au milieu de ce couloir vide. Anéanti par cet ennemi invisible mais implacable, celui qui frappe toujours par derrière et au moment où ça fera le plus mal. J'ai tellement simulé l'amour avec ma sœur que j'avais fini par ne plus pouvoir le reconnaître quand il s'est réellement montré. Et il a fallu que je choisisse une personne que je ne peux pas garder.
Mais pourquoi elle ? Pourquoi ? POURQUOI ?
