ENTRE DEUX CAMPS
Je finis par découvrir où cet espèce d'ahuri qui me sert de patron m'a touché. Et c'est lors de ma montée en selle que je le réalise. Il m'a fait ripper sa lame à la jointure entre la cuisse gauche et l'entrejambe.
Salopard ! Maintenant ça vas s'irriter comme c'est pas permis.
Nous sommes montés en selle juste après le coup de midi. J'ai eu le droit à un vrai repas mais bizarrement, seul Bergen semble s'intéresser à moi. Les autres soldats gardent une distance respectueuse entre eux et moi. D'ailleurs, il me colle pire qu'un contrôleur des impôts qui aurait reniflé une fraude. J'ai eu le privilège de recevoir des ration comme les autres soldats, mais il m'a fait appeler immédiatement pour me faire manger à sa table. Jusque-là, je n'ai pas dis non, mais après il a commencé à me gaver de ragots sur des personnes que je ne connais même pas et avec un débit qui aurait fait pâlir d'envie une mitrailleuse rotative. Je n'ai pas saisi la moitié de ce qu'il me racontait et me suis vite retrouvé à hocher bêtement la tête et à glisser des " hum-hum " par-ci par-là. Puis est venu le moment de partir et la petit troupe de soldats a été agrandie par tous les hommes du village ayant un cheval, une arme et l'envie d'en découdre. Ce qui comprenait hélas les quatre bras-cassés.
Très vite, je remarque qu'un des soldats est spécialiste en pistage, ce qui n'est pas plus mal étant donné mes pauvres compétences en la matière.
Nous chevauchons à un bon rythme et j'en plains rapidement mon pauvre cheval, je dois peser facilement entre trente et quarante kilos d'armure en plus de mes quatre-vingt treize kilos tout mouillé. Bon, je me plains pas mal aussi car, comme je le supposais, le frottement de la selle contre mon armure irrite rapidement l'estafilade si judicieusement placée par mon patron. Du coup, je cherche une position pas trop inconfortable sur ma selle alors que nous allons déjà à une bonne allure et que je ne suis pas très bon cavalier. Comme bien souvent, je finis par détester le voyage.
Je m'en vais te leur expliquer le principe du moteur à explosion et leur construire des bagnoles moi ! Non mais, j'en ai marre de chevaucher !
Nous passons l'après-midi et une bonne partie de la soirée à suivre la piste. Finalement, quand l'arrêt est décrété, je tombe de mon cheval plus que je n'en descend. Et c'est là que je découvre que personne n'a prévu de monter la moindre tente. Tout le monde s'occupe de son cheval et sors uniquement sa couverture et sa nourriture.
Sauf moi, bien entendu parce que je sais à peine retirer la selle de mon cheval.
- Qu'est-ce à dire ? S'étonne Bergen quand je lui fais part de mon petit problème.
- Je-ne-sais-pas-m'occuper-d'un-cheval, reprends-je en détachant nettement les syllabes comme si je m'adressais à un demeuré.
Il me regarde comme s'il me voyait pour la première fois.
- Voilà qui est surprenant... Commente-t-il. J'aurais pensé que vous saviez vous occuper de votre monture.
- Je ne suis pas très habitué aux chevaux, dis-je d'un ton évasif.
Aussi surprenant que cela paraisse, je réalise que ma Warg me manque. Elle n'était pas très confortable, mais il me suffisait de lui virer sa sellerie et de la brosser un petit coup pour qu'elle soit contente. Et puis aussi, elle n'était pas aussi réticente que le bourrin qu'on m'a confié.
Je suis obligé de bagarrer un peu avec Bergen qui maintient mordicus que j'ai dû apprendre, mais je prétends que non. Je ne vais pas non plus lui balancer à la figure que j'avais toujours soit une princesse ou un domestique elfe pour constater l'état de mes montures à ma place et repasser derrière moi.
Décidément, Jim est plus utile que moi... Ou alors je suis un incapable, ce qui n'est pas entièrement faux. Mais tant qu'à être incapable, autant être paresseux au passage.
J'obtiens gain de cause et Bergen demande à l'un des villageois qui nous accompagne de s'occuper de ma monture. Il faut dire aussi que depuis que tout le village a assisté à notre petit show, il n'y en a pas un qui fait ne serais-ce que mine de me contredire. Je crois bien que je leur fait peur.
Remarque qu'il y a de quoi, gros malin. Tu te fais peur à toi-même, avoue-le !
Din'Ganar est calme pour le moment, mais je commence à être un peu mitigé quand à l'utiliser. Après-tout, j'ai presque perdu le contrôle contre Bergen et je l'ai totalement perdu pendant la bataille des gués de l'Isen. J'ai même de la peine à croire que j'aie pu tuer autant de monde aussi facilement.
Non mais sans rire, un autre moi concentré uniquement sur l'entraînement et le service à la Main Blanche ? J'ai été drogué comme un coureur cycliste pour arriver à ce résultat.
Drogué à la soif de sang qui plus est.
Le camp est vite monté et des tours de garde son organisés. Bien évidement, je signale qu'on ne compte pas sur moi pour rester réveillé à scruter une plaine vide.
Me taper des tours de garde, ben voyons !
Surtout qu'il ne se passe rien de la nuit. Et après un petit déjeuné rapidement avalé, nous sommes de retour en selle pour mon plus grand malheur. Mon cheval n'est pas spécialement content de me revoir et ça se sent.
- Plaisir partagé mon vieux... Fais-je remarquer à mon foutu canasson. Alors fais pas chier ou je te déguste en steak à la première occasion.
Cette remarque m'attire un regard surpris de mon voisin, un villageois armé d'une cognée de bûcheron. Je hausse les épaules à son intention avec un sourire sarcastique.
- Quoi ? Vous ne saviez pas que le cheval est un animal dangereux devant, dangereux derrière et inconfortable au milieu ? Dis-je en citant Churchill. La seule chose qui le rattrape, c'est qu'il n'est pas mauvais une fois dans l'assiette.
Mon interlocuteur semble avoir vu un O.V.N.I. Je décide de partir avant que ma grande gueule ne lui fasse remarquer que chevaucher la bouche ouverte est le meilleur moyen d'attraper des mouches.
La chevauchée est à peine moins agréable que celle d'hier, mais en milieu d'après-midi, nous sommes arrêté par le retour des éclaireurs. La nouvelle fait rapidement le tour du groupe, les pillards ont été vus. Ils ne sont plus très loin. Sauf qu'ils se sont engagés dans une sorte de petite série de canyons, ce qui rends difficile de continuer la traque sans se faire voir.
L'autre nouvelle que moi et les soldats avons, c'est qu'ils sont beaucoup plus nombreux que quand ils ont attaqué le village. Bergen m'avoue à ce moment que les éclaireurs avaient déjà repérés des traces indiquant que d'autres groupes avaient rejoins celui que nous pourchassions.
Logique, pour couvrir plus de terrain on se sépare et après on se retrouve pour repartir, ce qui permet d'avoir un corps plus important pour protéger ses arrières. Et même si on est moins discret, qu'est-ce qu'on s'en fou puisqu'on se tire.
Je profite plus tard d'être seul avec mon patron pour lui poser la question pendant que nous sommes en train d'avaler une collation.
- Combien sont-ils ? Demande-je en me disant que je n'aimerais probablement pas la réponse.
- Probablement qu'ils sont plus proches de la centaine que de la cinquantaine que nous pensions, me répond Bergen d'un air préoccupé.
- Ha ? On passe quand même du simple au double là, il vaudrait mieux en être sûr, lui fais-je remarquer d'un ton un peu cassant.
Cent sauvages ? Abandonne ! Nous sommes une vingtaine de combattant et une trentaine d'auxiliaires à peu près aussi utiles qu'une balle dans le pied.
- Cent est une estimation optimiste, me reprends Bergen. Je pense pouvoir terrasser cinq homme, je pense que tu peux arriver à dix. Mais nos avantages ne compensent pas leur nombre.
- Compte là-dessus et bois de l'eau, réplique-je hargneusement. Je ne me fais pas dix sauvages tout seul, je serais mort avant débordé sous le nombre.
- C'est pour cette raison que nous devons nous montrer plus malins qu'eux, souris Bergen.
Fais-moi ton show mon gars, j'ai planifié une bataille à une échelle autrement plus grande que la tienne. Explique-moi ton plan génial.
- Laisse-moi deviner, on les attire tous dans le salon et quand ils ne s'y attendent pas, on leur tire le tapis sous les pieds pour les faire tomber ?
Mon interlocuteur ne relève pas mon sarcasme.
- Non, nous allons profiter du terrain. Me dit-il avec son éternel air malicieux.
Je le regarde sans répondre pour l'encourager à continuer.
- Nous allons descendre les combattre dans les gorges, m'explique-t-il visiblement fier de lui. Ici, leur avantage numérique sera nul et notre discipline fera la différence.
Pas con, à un détail près.
- Les sauvages ne sont pas des abrutis, si tu leur joue la trignolette, ils vont comprendre et se casser.
Il se tourne vers moi, l'air intrigué.
- Tu les connais ?
Je te les ais envoyés sur le coin de la gueule.
- J'ai connu quelqu'un qui les connaissait bien, dis-je en esquivant la question. La seule chose qu'il y'a à en retenir c'est qu'ils ne fonctionne pas comme une unité coalisée autour d'un chef. Chaque clan a ses propres buts et ses propres combattants. Donne un coup de pieds dans la fourmilière et ils ne se regrouperons pas autour d'un chef, au contraire ils s'égaillerons aux quatre vents. Et là, tu pourras courir jusqu'à ce que retentissent les trompettes du jugement dernier sans jamais tous les rattraper.
Il me fixe silencieusement, je devine qu'il cogite intensément à son regard dans le flou.
- Il faut donc que je les encercles.
- Mauvaise idée, commente-je. Tu n'as pas suffisamment de forces entrainées pour te permettre de les séparer en plusieurs groupes. Les villageois savent se battre, mais il y'a une différence entre "savoir se battre" et "savoir faire la guerre", hors c'est clairement cette seconde catégorie qui nous fait défaut. Ils n'ont ni la cohésion ni la discipline qui leur permettrais de tenir la ligne face à un adversaire plus nombreux qu'eux.
- Tes connaissances en stratégies sont stupéfiantes, comment Bergen. Tu as tout appris sur le tas en te battant d'un bout à l'autre des Terres du Milieu ?
- Heu... Pas exactement... Dis-je en haussant les sourcils d'étonnement.
Mais où il vas chercher des idées pareilles ?
- Tu ne veux pas en parler, je peux comprendre. Et puis, ça rajoute à ton mystère... Continue mon patron.
Mon mystère ? Il sort d'où ce mec ?
- Donc, que dois-je faire pour gagner ? Me demande-t-il.
- J'en sais rien, réponds-je en haussant les épaules. Les laisser partir et prétendre qu'ils t'on leurré ? De toute façon, ils sont en train de rentrer chez eux.
Son regard change du tout au tout. Il passe d'abords par l'incrédulité avant de virer subitement au mépris.
- Ce sont des propos de couard, me lâche-t-il d'un ton acide.
Je lui décoche un sourire venimeux.
- Quoi ? Tu t'attendais à ce que je te propose un plan génial ? Ou bien que je suggère une stupidité héroïque comme tenir chacun un canyon tout seul ?
- Pas obligatoirement, mais je n'attendais pas une idée aussi lâche.
- Je n'aime pas la guerre, lui dis-je d'un ton méprisant. Pour moi, la meilleure bataille est celle qu'on a pas à livrer.
- Et tu te prétends mercenaire ? Les mercenaire vivent des conflits !
- Notion intéressante, mais aussi surprenant que ça puisse paraître, je ne suis pas mercenaire.
Son regard devient surpris quand je lui lâche cette information.
- Mais, je croyais que...
- Certaines personnes ont supposé que j'étais mercenaire et sont allée le crier sur les toits. Je n'avais pas de temps à perdre avec elles alors je n'ai rien dit. Tout le monde les a crues et tu m'as engagé. Fin de l'histoire.
Il reste un moment interdit.
- Pourquoi n'avoir rien dit ? Finit-il par s'étonner.
- Pourquoi avoir voulu m'engager ? Rétorque-je. Tu as été assez acharné pour aller jusqu'à te battre avec moi. Ça vas mieux au fait le plexus ?
Il sourit à cette mention.
- Ça ira, mais pendant un moment j'ai bien cru que tu cherchais à m'occire pour de bon. Mais tu cherches à changer de sujet ou je me fourvoie ?
Fourvoyer, occire... Tu veux pas parler comme le reste du monde, nan ? Quant à te buter... Ben le moins qu'on puisse dire c'est que c'est pas passé loin.
- Je ne change pas vraiment de sujet, je te fais juste comprendre ma façon de penser. Je n'aime pas me battre, j'aime trop ma peau et j'estime avoir semé assez de mon sang derrière moi pour ne pas être très emballé par l'idée de continuer à la faire.
- Pourtant, tu es un bon combattant et te battre n'a pas l'air de te faire peur.
- Contre des soldats pas très entraîné et des villageois qui pissent dans leur frocs en me voyant, je ne vois pas bien où est la difficulté. Il me suffirait de les surprendre en criant pour les faire fuir dans tous les sens. Je ne risque pour ainsi dire rien. C'est facile d'avoir l'air courageux quand il n'y a pas de danger. Mais quand le danger est réel, franchement, je préfère l'éviter d'aussi loin qu'il m'est possible. Et clairement, les sauvages représentent un danger très net dans mon esprit.
- Quelle surprise, commente Bergen. J'aurais cru qu'un homme de ta force aurait rit du danger et aurait été le premier à charger.
- Je ne suis pas si fort que ça. Et qu'importe la force, un homme seul finit forcément par être débordé par un adversaire supérieur en nombre. Hors les sauvages nous sont méchamment supérieurs en nombre, même si nous parvenions à les confiner dans les gorges d'un canyon.
L'essentiel de ce qui me rends si fort, me rends aussi complètement incontrôlable.
Je jette un coup d'oeil discret à la poignée ouvragée de Din'Ganar.
Au fond de moi, je sens que ma lame est intriguée par mon trouble, mais elle est d'une nature trop naïve pour comprendre que c'est elle le soucis.
Din'Ganar est dirigée uniquement par ses sentiments. Elle n'a pas de pensées réfléchies. Quand elle sent monter l'envie de tuer, elle y réponds fortement, si fortement quelle me noie dedans sans s'en rendre compte. Mais pour elle c'est normal...
J'ai eu du temps pour analyser les événements de la dernière fois. En fait de toutes les fois où j'ai fait appel à la force de mon arme. Et j'en suis arrivé à ces conclusions. Il y'a une sorte d'esprit dans mon arme, que je semble être le seul à ressentir en-dehors de quelques rares personnes. Mais on dirait l'esprit d'une enfant, tout entier centré sur ma propre psyché. Si je suis triste, Din'Ganar est désolée pour moi. Si je suis joyeux, elle l'est aussi. Si je me sens en danger elle devient inquiète pour moi. Et si je sens la rage me prendre aux tripes, alors elle hurle de joie et décuple littéralement mes forces pour me permettre de pulvériser mes adversaires. Mais ce faisant, elle semble prendre en partie le contrôle de moi.
Vraiment pas le genre de chose à faire si je me retrouve à me battre en groupe. Je risque de buter aussi bien mes adversaires que mes alliés. Din'Ganar n'a rien à foutre des personnes autour de moi, son but premier est de me faire anéantir tout ce qui peut me menacer.
- Ce que tu dis est juste, mais permet-moi de ne pas être en accords avec toi, me répond Bergen.
- Tu en as parfaitement le droit, réponds-je en haussant les épaules.
- Tu dis préférer passer au large des combats, mais laisse-moi te poser cette question. Si tu ne le fais pas, alors qui le fera à ta place ?
Je le regarde un peu surpris avant de réfléchir à la question. Bon, y a pas grand chose à réfléchir en même temps.
- Quelqu'un d'autre ou personne.
- Et cette personne, qui sera-t-elle ?
Je hausse les épaules.
- Aucune idée, pourquoi ?
- Parce que cela pourrait bien être un pauvre paysan comme ceux qui nous accompagnent.
J'éclate de rire.
- Du genre de ceux qui nous accompagnent ? Abandonne, ils ne le feront pas le travail. Ils se feront vaillamment massacrer sur place, mais le travail ne sera pas fait !
- Et si au contraire c'est toi qui fait le travail ? Reprends Bergen.
J'hausse encore une fois les épaules.
- Ça dépends du nombre qu'ils sont en face, mais suivant comment je peux m'en tirer.
Il sourit.
- Ironique n'est-il pas ?
Je lève un sourcil interrogatif.
- En évitant le combat, tu condamnes d'autres à mourir, alors que de ton propre aveux, tu pourrais bien t'en tirer en ne l'évitant pas, m'explique posément mon interlocuteur. À défaut d'être lâche, du moins est-ce un refus d'assister son prochain.
Il pousse un soupir à fendre l'âme.
- Le monde serait bien triste si tout le monde était comme toi, conclu-t-il en se levant pour aller discuter avec ses hommes.
Il me laisse planté là avec un sujet de réflexion pas banal.
Espèce de philosophe à la con !
Je dois au moins avouer qu'il est doué pour me donner mauvaise conscience cet abruti.
Une demi-heure plus tard, j'en suis encore à me perdre dans les affres de la réflexion quand il convoque tout le monde pour des explications.
Comme je le pensais, il a décidé de diviser ses cavaliers en deux pour tenter de coincer les sauvages dans la nasse naturelle que représentent les canyons de l'Ouest Emnet, et il prévoit de placer les villageois sur les hauteurs pour bombarder les hommes sauvages.
Le plan semble censé, mais le faible effectif des cavaliers m'inquiète. Deux groupes de dix, ce n'est pas beaucoup. Je suis ensuite convoqué en plus petit comité, nous sommes alors six avec moi. Bergen, son instructeur, qui se remet gentiment de sa crise de voie aigüe, un sergent, un homme qui, d'après ce que j'en ai compris, est le chef du village où j'ai été accueillis et son bras droit, en l'occurrence le forgeron du village.
Tiens, ce doit être le père d'Eryanne.
Je regarde le bonhomme, c'est une sorte de monstre aux épaules aussi épaisses qu'un uruk, à l'air aussi rébarbatif que ce dernier. Une énorme barbe hirsute lui bouffe la mâchoire et donne l'impression qu'il a un menton énorme, ce qui ne parvient pas à cacher un léger début d'embonpoint. Il porte une masse de forgeron pour toute arme et le seul trait commun que je lui trouve avec sa fille, c'est sa couleur de cheveux blond sale. Celui-ci remarque que je le fixe et plisse les yeux dans ma direction. Je n'insiste pas plus dans mon examen.
- Nous allons nous diviser en trois groupes. Je prendrais le commandement du premier, commence Bergen avant de montrer son instructeur. Hargar prendra le commandement du second et enfin, pour celui du village j'avais pensé à...
Je le vois lever la main vers moi, mais je secoue la tête négativement en pointant mon pouce vers le chef du village. Le geste n'échappe à personne, mais je m'en moque, je ne veux pas prendre la responsabilité de ces cons. Surtout qu'en plus je suis persuadé que je n'aurais aucune autorité sur eux à par en les menaçant, ce que je ne tiens pas vraiment à devoir faire.
- ... Monsieur Berren, termine Bergen en m'adressant un regard contrarié.
Je fais mine de lever les yeux au ciel, comme si je ne voyais pas de quoi il veut parler. Il continue d'un ton un peu plus cassant.
- Notre dessein est clair, nous cherchons à emprisonner les sauvages pour les forcer au combat dans un espace où ils ne pourront pas se défiler. Ceci sera le rôle des cavaliers. Le rôle des villageois sera de marteler l'ennemi depuis les hauteurs avec tout ce qu'ils pourront.Pendant ce temps, nous tiendrons la ligne tant que nous le pourrons. Cependant, dit-il en se tournant vers le chef du village, ils sont bien plus nombreux que nous ne le pensions. Il est possible que nous ayons à quitter le champ de bataille en vitesse si les choses se passent mal, c'est pourquoi j'aimerais que vous teniez quelques hommes prêts avec les chevaux.
Le principal intéressé hoche gravement la tête. Il tiens une hache de lancer et porte une armure d'écaille trop grande pour lui qui a visiblement connu de meilleurs jours.
- Nous avons quelques palfreniers avec nous, je vais les assigner à cette tâche.
- Si c'est juste tenir quelques brides, je peux le faire tout aussi bien, interviens-je sans la moindre vergogne.
J'écope des regards ahuris de toute l'assemblée, sauf de Bergen dont la patience semble visiblement s'user.
- Faust, tu es notre meilleur guerrier et tu voudrais garder les chevaux ? Me demande-t-il d'un ton froid.
- La lâcheté a ça de bon qu'elle vous tiens éloignée du danger, dis-je en lui retournant un sourire torve.
- Il n'en est pas question ! Crache-t-il avec colère. Pour l'amour de tout ce qui est sacré, arrête de te cacher derrière ta lâcheté c'est agaçant !
- Je peux aussi m'en aller, dis-je d'un ton doucereux. Et je te ferais grâce de ma prime de licenciement.
Un silence étrange tombe alors sur la petite assemblée.
- Ce n'est pas possible d'être aussi pleutre ! S'exclame à nouveau Bergen.
- J'ai toujours aimé repousser les limites, réponds-je acerbe.
Bergen ouvre la bouche pour répondre, mais semble réaliser quelque chose. Il referme la bouche et jette un regard à liquéfier une banquise à son instructeur.
- Mettez les détails au point avec ces messieurs, je dois m'entretenir avec mon mercenaire.
De la manière dont il prononce le dernier mot de sa phrase, je sens que je baisse sévèrement dans son estime. Il quitte alors le cercle en me faisant signe assez sèchement de le suivre, ce que je fais un peu de mauvaise grâce. Mais sitôt arrivé hors de portée des oreilles indiscrètes et une colline nous cachant aux yeux du reste du camp, il me saisit par le col de ma cape et me tire pour approcher mon visage du siens. Ce qui est un peu comique étant donné qu'il est plus petit que moi. Mais je n'ai pas envie de rire et cette réaction lui vaut mon plus beau regard froid.
- Lâche-moi, dis-je en détachant nettement chaque syllabe.
- Pas avant d'avoir eu une explication ! Grogne-t-il d'un ton menaçant. Qu'est-ce donc que cette foire que tu viens de nous faire ?
- Je suis libre de refuser de risquer ma peau pour des prunes, nan ?
- Justement non ! Tu es payé royalement pour ça !
- Je n'en ai pas encore vu l'ombre de ton argent, lui fais-je remarquer. Et il ne me sert à rien si je ne suis plus là pour le dépenser.
- Ho, c'est une question d'argent donc ? Me demande-t-il d'un ton presque méprisant.
Je dis bien, presque.
- Ça pourrait aussi devenir une affaire personnelle si tu ne me lâches pas très vite, lui réponds-je sur le même ton.
- Faust, regarde autour de toi...
- Je vois une bande de clochards incapables de tenir une arme droite et une bande de gamin qui jouent aux soldats, l'interromps-je en gardant mes yeux rivés aux siens.
À peine me relâche-t-il que la gifle fuse. Je ne l'ai pas bien vue venir étant donné qu'il a frappé du côté où je n'ai plus d'oeil et elle claque violemment contre ma joue car je ne porte pas mon casque. L'instant d'après, je vois rouge et serre mon gantelet droit autour de sa gorge.
- Espèce de... Commence-je en armant un direct du gauche.
Un cri d'alerte se fait entendre derrière moi et je m'interromps pour regarder.
Le soldat qui nous as vu semble épouvanté par quelque chose.
- Alors c'est à ça que tu ressembles quand on parvient à te provoquer, commente froidement Bergen d'une voix légèrement rauque à cause de ma poigne.
Je me retourne vers lui mais ne croise que du dédain dans son regard.
- Je me suis bien fourvoyé à ton sujet. Je pensais que tu avais un peu de noblesse, mais en fait il n'en est rien.
- Et c'est en me foutant des baffes que tu espère voir de la noblesse ? M'énerve-je en serrant davantage le poing.
Je suis furieux contre lui, mais il se contente de me regarder de haut malgré les efforts qu'il doit faire pour respirer normalement.
- J'espère que... tu ne croises... pas beaucoup... de... miroirs, grogne-t-il difficilement. Parce que... tu dois avoir... de la peine... à... te regarder.
- Toi, on t'as jamais appris à fermer ta gueule... Commente-je froidement.
- On m'a... appris... à ne pas... fuir... mes responsabilités, réplique-t-il hautainement.
- Ha ouais ? Tant mieux pour toi, parce que t'es responsable d'une baffe sur ma personne.
Il ouvre la bouche pour répondre. Je lui parque mon gantelet dans la joue. J'ai visé la partie molle, mais je sens clairement la résistance de la pommette et de la mâchoire. Je le lâche, mais en-dehors de faire un pas en arrière pour se stabiliser, Bergen ne vas pas plus loin. Sa tête garde d'ailleurs l'inclinaison que je lui ai donnée avec mon poing. Son regard par contre aurait une température suffisante pour faire geler une pierre jusqu'à la fendre.
- Satisfait ? Grogne-t-il avec la même chaleur que son regard.
- T'as toujours pas appris a être muet, alors non, gronde-je en faisant craquer le cuir de mes gantelets lorsque je resserre les poings.
Le soldats commencent à arriver au pas de charge avec tout leur attirail et j'entends leur instructeur qui leur commande de m'encercler.
Encercle tout ce que tu veux connard, cette fois Din'Ganar pourra étancher sa soif si je dois passer outre.
Bergen part d'un petit rire désagréable.
- Tu es mort de peur devant une bande de sauvages mal armée et désorganisée, pourtant tu ne trembles pas un instant quand mes hommes t'encerclent. C'est complètement hors de toute logique.
- J'ai jamais dis que j'étais logique. Réponds-je en le foudroyant du regard. Je considère que l'humanité est le meilleur exemple qu'on puisse donner en voulant parler du chaos.
- Dans ce cas, il est temps de grandir un peu et de cesser d'agir comme un enfant qui change d'avis toutes les minutes.
J'en reste coi. Lui aussi me traite de gamin.
Putain, après le père Elrond, voilà un capitaine du Rohan qui s'y met !
Il me sort un sourire bizarre à cause de sa joue qui commence à enfler.
- Je vois que j'ai touché juste. Et à voir ta tête ce n'est pas la première fois qu'on te le reproche.
- Écoute-moi bien, l'interromps-je glacial. Ouvre encore une fois, mais je dis bien UNE fois, ta grande gueule pour me faire la morale. Alors je te garanti que les sauvages ne t'affronteront jamais, ni toi, ni tes soldats. Au pire ils verront quelques corneilles venue bouffer les restes.
- Et toute cette belle colère ne serait pas mieux dirigée contre eux que contre moi ?
- Ils ne viennent pas me chier dans les bottes, EUX ! Ni me juger sans me connaître !
- Ce que j'en ai vu m'a suffit. Je comprends un peu mieux pourquoi tu n'es pas mercenaire.
- Parfait ! M'exclame-je, tu commence enfin à comprendre ce qu'on t'as dit il y'a trois jours en arrière ! Excuse-moi mais ça fait un peu peur comme temps de réaction pour un commandant ! Tu n'écoutes jamais personne d'autre que toi !
Cette fois son visage se colore nettement.
Tiens, moi aussi je ne dis pas que des conneries ?
- Cette fois c'en est trop ! Disparaissez de ma vue ! M'ordonne sèchement Bergen.
- Mais avec plaisir, Monseigneur ! Je garde juste le cheval en paiment et ses fontes avec !
- Très bien ! De toute façon cette pauvre bête sera morte dans quelques jours avec vous comme maître !
- Je la dégusterais en pensant à toi ! Dis-je ne me détournant pour tomber sur un soldat qui me tiens en joue avec sa pique. Hors de mon chemin avec ton cure-dent !
Celui-ci ne bouge pas immédiatement, mais un geste de son instructeur le fait s'écarter avant que je décide de l'étrangler. Je retourne au camp d'un pas rageur et y découvre un attroupement inquiet. En me voyant approcher furax, Méadras s'approche de moi un peu hésitant.
- Messire ? Vous allez...
- Mal ! Le coups-je en lui lançant un regard assassin. Très mal !
Il se ratatine comme si je l'avais frappé et plus personne ne m'approche tandis que je récupère mon cheval et l'enfourche. Je le dirige vers le groupe tandis que les soldats reviennent avec un air lugubre.
- Le village c'est par où ? M'enquiers-je avec autant de politesse qu'un poing dans la gueule.
On m'indique une direction et je la prends sans demander mon reste.
Je lance le cheval au trot, énervé comme le soir où je me suis tiré de chez Elrond. Sauf que cette fois j'ai retenu la leçon et j'ai un cheval avec des fontes plutôt pleines.
Bon sang, mais quel espèce de connard !
Il est à peine la fin d'après-midi, alors j'estime que je peux déjà faire un bout. Sitôt hors du champ de vue du camp, je lance mon cheval au petit galop. Je suis tellement énervé que je sens à peine la brulure insistante de mon éraflure. Je ressasse la discussion qui vient d'avoir lieu. Et malgré tout, je ne peux qu'admettre qu'il n'a pas tord, je suis loin d'avoir un comportement aussi adulte que j'aimerais le faire croire.
Malgré tous mes sarcasmes et mon air blasé, je parle beaucoup sans savoir et je me sers de l'expérience que j'ai acquise via les livres pour frimer et sortir des grandes phrases d'hommes plus grands que moi. Je suis la pire des races de moralisateurs : celle qui parle sans avoir vécu et ne fait que transmettre l'avis des autres.
Tout occupé à mes réflexions, je met un moment à remarquer que mon cheval est devenu nerveux. Il commence d'ailleurs à tirer sur sa bride avec insistance quand je le rappelle à l'ordre alors qu'il essaie de passer au galop.
- Allons bon, voilà que tu t'y mets auss...
Je suis coupé dans ma phrase par l'apparition d'une masse de poils et de crocs qui jaillit de la colline que je contournais. Réflexe idiot, mais salvateur, je vide mes étriers sous la surprise. Mon cheval est renversé et hennit de peur tandis que la chose qui l'a attrapé grogne d'une manière que je reconnais facilement.
Un warg !
Stimulé par la peur, je suis sur pieds en un instant, Din'Ganar chante en sortant de son fourreau.
Putain ! J'ai qu'un seul canasson, va pas me le buter saleté !
Je me rue en avant, mais le warg fait un écart de mon cheval avec une agilité surprenante pour sa taille. Il est d'ailleurs bien plus gros que ceux dont j'ai l'habitude. Je constate aussi qu'il porte... Une sellerie... Et des fontes... Qui me disent vraiment quelque chose... Et une ou deux hampes de flèches cassées qui dépassent de son flanc gauche...
C'est pas vrai...
Je tends prudemment une main gantée dans sa direction. Sans hésiter elle vient loger son museau couturé de cicatrices dedans et grogne de satisfaction.
J'en suis tellement surpris que je laisse tomber Din'Ganar. J'ai retrouvé ma warg !
Enfin, c'est plutôt elle qui m'a retrouvé.
Je lui flatte le museau, la tête un peu vide. J'en suis tellement sur le cul que quand je recommence à réfléchir clairement, le soleil s'est presque couché. Un coup d'oeil aux alentours m'apprends que mon cheval est allé boiter un peu plus loin. Il est trop bien dressé pour s'enfuir, mais il s'est mis dans le sens du vent où il ne sent plus l'odeur de ma warg. Celle-ci n'est d'ailleurs pas dans la meilleure forme qui soit, les deux hampes cassées qu'elle a dans le flanc ont mal cicatrisé et la font boiter légèrement. Elle est aussi plus maigre que dans mon souvenir et sa sellerie a commencé à lui faire perdre le peu de pelage qui lui reste là où elle a trop frotté.
Un peu honteux de ne pas y avoir pensé plus tôt, je la desselle, geste qui est accueilli d'un grognement de contentement. Je récupère dans mes sacoches les brosses à poil rêche que j'utilisais pour la brosser et lui en donne un grand coup.
À force de caresses et de mots doux, je la fais se coucher sur le flanc opposé aux flèches, mais la nuit est tombée entre deux et je peine à voir ce que je fais. Je commence donc à courir après mon cheval pour récupérer une torche. Ce con m'évite parce que je suis imprégné de l'odeur de ma warg, ce qui me donne une furieuse envie d'aller chercher l'arbalète de mon paquetage d'Isengard pour le faire s'arrêter définitivement et le déguster en steaks. Mais finalement, avec un peu de ruse et une branche d'un buisson bien vert, je finis par le prendre au piège et à l'attacher à une distance respectable de ma warg. J'en profite pour allumer ma torche et jeter un coup d'oeil à lui aussi.
Il a quelques jolies marques de griffes sur le garrot et le flanc. Ainsi que certaines des sangles de la selle qui ont été déchiquetées. Mais bon, un bon pansement, une sellerie neuve et ça repart. Je le desselle aussi pour le moment, sauf la bride que je laisse attachée et retourne voir ma warg. Les plaies qu'elle a dans le flanc ne sont pas très jolies avec les bouts de flèches cassée dedans. Je décide de soigner ça en priorité. À l'aide d'un bon poignard que je retrouve dans mes affaires emportée de l'Isengard, je rouvre les plaies, difficilement parce qu'elle a la peau aussi dur que du cuir tanné. Elle bouge et grogne mais je parviens à la garder clame pendant que j'extrais les flèches. Je me rappelle encore de Grumash en train d'expliquer, sur un orque fléché pour l'occasion, comment pratiquer dans ce genre de cas. Là, normalement, la méthode orque consiste ensuite à cautériser les plaies. Mais je viens du XXIème siècle moi. Bien que je n'apprécie pas plus que ça d'avoir les mains pleines de sang, je prends le temps de nettoyer ses blessures à l'alcool et de refermer le tout à l'aide de fil prévu à l'origine pour raccommoder des tentes. Le plus dur reste de faire un pansement à un animal qui a un corps de l'épaisseur d'une barrique. Mes bandes ne sont pas autrement prévues pour ça, mais bon, il faut bien qu'elles servent à quelque chose.
Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est quand je termine de m'occuper d'elle, mais je tombe un peu de fatigue. Par contre, ça m'a permis de faire le vide dans ma tête et de penser à autre chose que ressasser mes problèmes. Je soupire de dépit quand je réalise qu'il faudrait aussi que je m'occupe de mon cheval.
Ma warg relève brusquement la tête et regarde dans la direction d'où j'ai lâché la bande de militaires mal dégrossie.
Ho-ho...
S'ils la voient, cette fois je m'en tirerais pas avec une cabriole. Et Bergen m'a tout l'air de pouvoir être revanchard quand il le veut.
Je me précipite sur mes anciennes fontes et retrouve avec plaisir mon arbalète, toute prête à être armée et utilisée. Les carreaux également n'ont pas l'air d'avoir souffert.
Ça me rappelle le bon vieux temps... "Le bon vieux temps". Voilà que je commence à radoter comme un vieux papy.
Je me fais cette réflexion en tendant l'arbalète et en chargeant un carreau.
Un bruit de sabots commence à se faire entendre et au martèlement je comprends qu'il s'agit d'un seul cheval au galop.
Un seul ? Il y a un problème là.
Je me mets en embuscade derrière une colline un peu en avant de mon campement improvisé. La lueur de ma torche vas forcément attirer mon cavalier du dimanche. Et là, si sa tronche me revient pas...
Écoute-toi un peu. Tu penses à buter de sang-froid un mec que t'as pas encore vu sous prétexte de sauvegarder un animal ? Bon, en même temps c'est pas comme si l'animal en question étais l'une des rares créature qui te suit partout en supportant tes sautes d'humeur chaotiques sans broncher et qui a toujours un grognement affectueux dès que tu t'occupes un peu d'elle.
Le cavalier se dessine enfin à la lueur assez faible de la lune et sa dégaine me dit quelque chose. Comme prévu, il fonce droit sur ma torche et stoppe son cheval en approchant dans le halo de lumière de celle-ci. Son canasson écume et semble un peu paniqué.
Pas con, lui il a senti ma warg, pas comme son cavalier.
Je le vise avec attention en attendant de pouvoir l'identifier. Pas question que ce con ait un geste malheureux envers mes animaux. Je le reconnais à la dernière minute. C'est l'un des gamins du village qui a choisis de suivre les soldats.
Je relève l'arbalète et siffle un grand coup. Celui-ci tourne la tête vers moi et je remarque enfin sa tunique tachée de sang et la grosse balafre qui lui court le long de la joue.
La seconde chose qui me frappe c'est l'air fou qu'il arbore et la panique aussi présente dans le regard de son cheval que dans le siens. Il commence a essayer de balbutier quelque chose mais je ne comprends pas trois mots de ce qu'il dit.
Super, les yeux incapables de se fixer sur quelque chose, des gestes presque convulsifs, l'impression d'avoir affaire à une pelote de nerfs, des sueurs, des propos incohérents... Ce mec est en état de choc psychologique ou alors je veux bien manger mon chapeau. Enfin, peut-être pas étant donné que j'ai qu'un casque... Je me demande même s'il n'est pas aussi en état de choc tout court avec la perte de sang.
- Du calme, je comprends à rien à ce que tu me baves, lui dis-je d'un ton un peu sec.
Il saute de son cheval plus qu'il n'en descend et titube dans ma direction. Le pauvre gosse a la mâchoire qui tremble comme s'il était assis sur un marteau-piqueur. Son bras gauche pends sur son flanc et je constate que je vois l'os au niveau de l'avant-bras par une déchirure très nette.
Beurk... Comment il tiens debout avec une blessure pareille ?
Il agrippe soudain au col de ma cape et tire dessus comme un dératé en bégayant des sons sans suite.
Bon, autant pour le tact.
Je lui taloche la figure du côté qui n'est pas blessé. Il me lâche et tombe sur le derrière, le regard dans le flou et la tête tournée du côté du coup.
- C'est bon, la lumière est revenue à tous les étages ?
Il cligne des yeux et porte sa main valide à sa joue molestée. Mais en-dehors de ça, rien.
Bizarre, dans mon souvenir c'était pourtant pas l'idiot du village.
Je rejette un coup d'oeil à son bras et grimace. Il se l'ai fait ouvrir en grand et un gros morceau de chair pend sur le côté. Visiblement un objet tranchant a ripé sur l'os et faillit décoller toute la partie supérieur du muscle. Il n'est plus attaché que par des lambeaux de peau et un peu de chair malmenée. Ce genre de blessure est nettement au-delà de mes compétences. En plus, je viens d'utiliser à peu près tous mes pansements pour ma warg.
Comment ça se fait qu'avec une blessure pareille, il soit encore vivant ? Il aurait dû se vider de son sang, je suis sûr que son artère radiale ou ulnaire a été tranchée.
Je me penche sur lui pour regarder la blessure de plus près et trouve la raison de sa survie, quelqu'un lui a fait un garrot avec une lanière de cuir juste au-dessus du coude. À mon avis, il va perdre son bras quoi que je fasse. Ou alors carrément la vie s'il n'est pas confié à un bon soigneur rapidement. L'ennui c'est que nous sommes en plein milieu des pleines du Rohan.
Ce gamin n'a pas l'ombre d'une chance s'il tente de conserver son bras. Le garrot l'empêche de trop saigner pour le moment, mais s'il n'est pas amputé très vite il vas finir par se vider de son sang. Il en as déjà perdu trop à mon avis, ce qui explique son manque de conscience.
Je réalise que je suis triste pour ce gamin. Il n'y a rien que je puisse faire pour lui. Même si je lui tranchais le bras, je n'ai rien pour cautériser et lui recoudre le moignon serais au mieux un pari très risqué.
- Haa...
Je me tourne vers lui. Il semble avoir retrouvé un peu de lucidité, mais maintenant que je le regarde un peux mieux, je réalise à quel point il a une pâleur de cadavre.
- Oui ? Demande-je doucement.
- Haa... À... L'aide...
J'ouvre de grands yeux.
Heu... ouais... Et sinon, il fait beau par chez toi ?
Visiblement, les plombs sont toujours aux abonnés absents. Sauf que si je lui remet une autre tarte, j'ai peur de le tuer.
- Tout vas bien, lui mens-je avec un sourire compatissant. Tu es en sécurité.
Putain l'hypocrite ! Il est en train de crever oui !
- On a... Gagné ? Demande-t-il en me regardant bizarrement.
Heu...visiblement pas s'il a fallut que Bergen sonne la retraite... Et en version humour noir, t'as surtout gagné le droit de te reposer définitivement.
- Ouais, c'est une belle victoire que vous avez faite là, dis-je avec un pâle sourire de réconfort..
Je fous quoi là moi ?
Il me sourit. Il a soudain l'air heureux.
- Je vais... raconter ça au village... Ils vont...
Il tousse et je le rattrape avant qu'il s'effondre en arrière. La blessure sur sa joue est vraiment moche elle aussi et je réalise à la formation de bulles d'air qu'elle communique avec l'intérieur de la bouche.
Ça doit être un martyr pour ce gamin de tousser.
Pourtant il continue et crache des caillots de sang.
J'espère pour lui que ces trucs viennent de sa joue, sinon il est foutu parce que ça voudrait dire qu'il a une hémorragie interne.
Il s'arrête pour retrouver son souffle. Je lui tapote gentiment le dos, sans savoir si vas l'aider ou non.
- Doucement mon gars, vas pas t'étouffer maintenant que t'es devenu un héros, ça ne serait pas très glorieux, dis-je d'un ton léger pour détendre l'atmosphère.
À ma grande surprise, il commence à chialer.
- Maman... Maman, j'ai mal... J'ai mal... Où tu es maman ? Maman...
Je reste ébahi, ce mec appelle sa mère maintenant.
Il doit plus savoir où il est... C'est aussi un symptôme de l'état de choc ?
Je réalise que je n'en sais rien. Après tout, je ne suis pas médecin.
Dans mes bras, le gosse continue sa litanie, sa voix allant en faiblissant. Sa respiration devient un peu irrégulière et il tousse souvent.
Il est en train de crever !
Cette constatation me fait l'effet d'un coup de poing au ventre. Je relève la tête et scrute autour de moi, à la recherche d'aide ou d'inspiration. Bordel, si Bergen a sonné la retraite, pourquoi il est tout seul ? Il devrait pas y avoir quelqu'un pour aider ce pauvre gosse ? Un mec qui ait des compétences en médecine ou un guérisseur ? Pourquoi on as jamais un Elrond de poche quand on en as besoin ?
Il expire entre mes bras, sur un ultime "maman" et sa tête part en arrière tandis que son corps se détends.
- Ho ! Vas pas me faire ce coup-là ! Lui-dis en sentant la panique monter en moi comme une inondation. Hé ! Allô la lune, ici la terre ! Appollo, répondez ! HO ! DEBOUT !
Je commence à le secouer comme un prunier en continuant de l'appeler. Je gueule comme un dératé, le traite de tous les noms. En désespoirs de cause, je lui tire la baffe la plus monumentale du siècle.
Mais il ne réagit pas. Je tiens un cadavre entre mes bras. Un bout de chair morte.
Nom de Dieu de putain de bordel à cul de merde ! Il était vivant y'a pas une minute !
Je suis pris d'une nausée violente et je me retourne juste à temps pour vomir ailleurs que sur son cadavre.
Merde ! Putain de merde !
Je réalise qu'en plus de vomir je pleure toutes les larmes de mon corps. Pourtant, je le connaissais même pas ce gars.
Ha ! Il est beau le grand guerrier revenu de tout ! Il chiale comme une gonzesse en voyant un macchabée.
Je me retourne, une boule dans la gorge. Le gamin est à peine éclairé par la lumière de la torche mais son visage fixe et froid me donne l'impression qu'il est juste en train de regarder le ciel.
Fait chier, je sens que ça vas me poursuivre longtemps cette vision.
Je m'essuie la bouche à l'aide d'une poignée d'herbe. Je déteste le goût que vomir laisse dans la bouche, surtout qu'il y a toujours un peu de bile qui s'invite au passage pour vous râper le fond de la gorge et les papilles gustative au passage.
Bheu... J'ai encore envie de vomir...
Je reste plusieurs minutes à quatre-pattes, trahi sans cesse par mon estomac avec une sorte de nausée qui s'agite dès que je pense au gamin qui vient de me mourir entre les pattes.
Bordel, il avait l'air encore plus jeune que moi ! J'ai que dix-huit... Attends, Mars est passé non ? Nom de Dieu, j'ai dix-neuf ans !
Je réalise que j'ai pris un an depuis que je suis ici et que je l'ai fait en étant sous contrôle d'un sorcier maléfique. Je recommence à pleurer.
Je veux rentrer chez moi ! Je veux revoir ma maman ! Je veux aussi revoir mon papa ! Ma soeur jumelle ! Ma petite soeur ! Mon petit frère ! Mes grands-parents !
Je commence à hoqueter bruyamment, tout orgueil mal placé oublié.
- Putain ! FAIS CHIER ! Hurle-je à cette saloperie de ciel étoilé.
On peut tous crever, ça n'empêchera pas la lune de briller et la terre de tourner. Est-ce que je pourrais quitter ce putain de monde de merde vivant ou bien est-ce que je devrais partir les pieds devant pour revoir ma famille et mes amis ? En admettant même qu'il y ait quelque chose après la mort !
Je ressens alors l'inquiétude de Din'Ganar. Sa présence est devenue chaude et réconfortante. Elle m'envoie des vagues de consolation un peu maladroites mais remplies d'affection.
Ça calme ma tristesse, mais je sens que ma révolte ,elle ,grandi en conséquence. Je ne veux pas mourir. Je refuse même catégoriquement cette idée.
Je quitterais ce monde en vie ! Je rentrerais chez moi vivant, même si pour ça je dois casser la gueule à tous ceux qui se dresseront sur mon chemin !
L'idée fait son chemin chez moi. Elle fait naitre une colère glacée au fond de mon âme. J'ai soudain une irrésistible envie de meurtre qui m'étreint. J'ai envie de tenir le responsable de mon arrivée ici entre mes mains. D'avoir son cou entre mes doigts et de serrer. Serrer jusqu'à ce que mes doigts blanchissent. Serrer jusqu'à ce qu'ils me fassent mal. Serrer jusqu'à ce qu'ils s'enfoncent dans ma propre chair, avec le cou de cette ordure encore entre mes mains.
- Je commence à comprendre ton envie de Sang, Din... Dis-je tout haut.
Je sens son étonnement. Elle ne comprends pas de quoi je parles. Par contre, elle semble soulagée que j'aille mieux.
Je me relève lentement pour contempler le gamin. Le souvenir de ma conversation avec Bergen refait surface.
... "Si tu ne t'interpose pas, qui le fera à ta place ?" J'ai la réponse sous le nez, espèce d'enfoiré. Un gamin qui ne savait pas se battre mais qui avait définitivement plus de cran que moi. Il a pris ma place et ça lui a coûté la vie.
La vengeance ne ressuscite pas les morts, mais aussi vite ais-je cette pensée, aussi vite je l'étouffe sous ma colère. Si je n'agis pas, il sera mort pour rien. Si Bergen a sonné la retraite, c'est qu'il n'a pas réussi. Pire, si ce gamin est le seul qui ait atteint les chevaux dans son état, c'est probable que les autres soient tous morts ou prisonniers.
Et Dieu sais ce qu'ils font de leur prisonniers, songe-je en me rappelant des cadavres de la ferme pillée.
Je n'ai pas de temps à perdre. Ma warg n'est pas en état d'être montée, même si j'admet que j'aurais bien aimé l'avoir avec moi. Même chose pour mon cheval que je n'ai pas encore pu soigner.
Il me reste le bourrin du gamin. Celui-ci s'est éloigné du camp, mais il attends docilement plus loin. Il a eu le temps de sécher un peu et est occupé à brouter. Je l'approche sans problème et le ramène par la bride pour l'attacher non loin. Ce n'est pas le cheval du gamin, ça se voit que c 'est la monture d'un des soldats. Le paquetage est de trop bonne qualité. Je tire la couverture de celui-ci pour enrouler le corps du gamin dedans. Ça devrait le préserver des corneilles et en partie de ma warg jusqu'à mon retour. Je repasse la voir en vitesse et j'essaie de lui faire comprendre de ne pas bouger, mais je pense que je perds mon temps. Je ne suis pas en mesure de lui interdire d'aller où que ce soit. J'enfourche ensuite le cheval qui hennit sous mon poids.
Avant de partir, je jette un coup d'oeil au corps emballé.
Gamin, je sais pas qui tu étais, mais j'espère qu'on pourra me le dire pour que je te rapporte à ta mère.
J'allume une autre torche et je reprends le chemin en sens inverse. Il est facile a suivre, même s'il n'a pas saigné beaucoup pendant le trajet, le gamin avait son cheval au galop, ce qui, dans l'herbe encore humide, a laissé une piste assez nette. Je ne veux pas épuiser ma monture et, malgré que je sois tiraillé par un sentiment d'urgence, j'essaie de maintenir un simple petit galop.
Quel homme plein de contradictions je suis. Je me jure que je survivrais et la seconde d'après, je prends des risques énormes pour aller aider des personnes que j'ai planté comme des radis parce que je me suis fâché avec. Faust, tu n'es qu'un pauvre connard.
Mais étrangement, je me sens pas mal. Au contraire, malgré ma colère glacée, je me sens dans le bon chemin.
J'arrive plus vite que je ne l'aurais cru à l'endroit où nous avions fait une pause, mais le cheval continue. Il sait sans doute mieux que moi où aller.
Avec les prémices de l'aube, j'arrive au bord d'une série de petits canyons. Le cheval en contourne l'entrée pour se diriger vers les plateaux qui les bordent. Je ne comprends d'ailleurs pas ce qui pousserait quelqu'un à se risquer là-dedans.
Très vite, le cheval ralentit et montre des signes d'agitation. Je comprends pourquoi quand le vent tourne. Celui-ci emporte des effluves que j'ai déjà senti une fois : Un mélange de sang, d'urine, de merde et de mort.
Je descend du cheval. Le soleil n'est pas encore levé, mais il ne vas pas tarder. Mû par une intuition, je mets mon masque en place et continue à pieds.
Je ne remercierait jamais assez Jim d'avoir donné des trucs aux orques pour éviter que je fasse un bruit de régiment de casseroles rouillées dès que j'essaie d'être un peu discret. Je monte par un petit sentier de chèvre étroit vers un plateau. Là, le premier spectacle morbide m'attends.
Un villageois, j'ignore lequel, est tombé du plateau sur le sentier en contrebas. Ce qui ne change pas grand-chose, on l'a égorgé proprement avant de le laisser tomber. Mais il ne porte pas de traces de lutte, il a sans doute été pris par surprise.
Bravo capitaine obvious. Bien sûr qu'il a été pris par surprise s'il a pas eu le temps de se débattre.
Une fois sur le plateau, je trouve une bonne partie du reste des villageois. Ils sont assez proche du bord, mais tourné dans le sens d'où je suis venu. Il y'a des traces de combat et quelques cadavres de sauvages de gauche et de droite. De là, pas compliqué de comprendre ce qu'il s'est passé.
Ils ont été pris à revers par leur propre chemin de retraite. L'homme que j'ai vu plus bas devait sûrement être la sentinelle censée donner l'alerte dans ce cas, mais elle n'en as pas eu le temps.
Ce qui signifie aussi que s'ils se sont occupés de ces gars en premiers, Bergen et ses hommes se sont retrouvés sans soutiens pour tenir les accès et ils étaient déjà cruellement en sous-nombre.
Je m'approche silencieusement du bord du plateau et rampe sur le dernier bout après avoir bien inspecté qu'il n'y avait plus personne. Ce qui est assez logique, ils viennent de se faire tomber dessus, qui s'attendrais à ce que des renforts arrivent juste après la bataille.
Des renforts... Ils sont beaux les renforts : Un mec tout seul qui n'a ni plan ni courage.
Je jette un coup d'oeil par-dessus le bord. Devant moi s'ouvre une vallée encaissée disposant d'au moins trois sorties.
Merde ! Pas étonnant que Bergen n'ait pas réussi. Trois sorties, c'était juste impossible à tenir avec aussi peu d'hommes.
Un campement de tentes grossières a été monté en bas, il n'a d'ailleurs visiblement que peu souffert. J'englobe le tout assez facilement et je tombe face à un spectacle qui me pétrifie d'horreur.
Les sauvages ont capturés des survivants. En tout une dizaine, couchés dans la boue et vaguement attachés, plus un qui hurle et s'agite au milieu d'un paquet de ses geôliers. Et pour cause, ils sont en train de lui attacher les membres à quatre chevaux différents en rigolant.
Quelle bande de... De...
Aucun mot ne me vient pour me permettre de qualifier l'espèce de race de sous-merdes qu'il faut être pour s'amuser à écarteler quelqu'un. En plus, ils utilisent les chevaux qu'ils leurs ont pris pour ça ! Je les reconnais aux selles des militaires !
Je me dépêche de chercher un chemin pour descendre, mais c'est peine perdue, je peux voir au moins trois cadavres de villageois qui sont tombés du promontoire. Il est beaucoup trop haut pour que je m'en laisse tomber et la pente est trop à la verticale pour que je puisse ne serais-ce qu'espérer la dévaler sans dommages. Je n'ai pas le choix, il faut que je fasse le tour.
Mais d'ici là ils auront...
Des cris me tirent de ma réflexion et je lève la tête pour voir les hommes s'éloigner en courant du malheureux cavalier. Immédiatement, d'autres frappent les chevaux pour les faire partir.
NON ! PAS ÇA !
Poussé par l'horreur, je détourne le regard au dernier moment. J'entends un bruit de cordes qui claquent et un hurlement de douleur si horrible que j'ai l'intime conviction que je l'entendrais encore dans mes pires cauchemars.
Le hurlement se prolonge quelques secondes avant qu'un horrible bruit de déchirure humide se fasse entendre. Le cri meurt, mais un autre se fait entendre. Quelqu'un hurle un nom. C'est une voix de fille.
- HARDRED !
Putain ! Un de mes quatre bras-cassés vengeurs ! Et celle qui hurle son nom doit être la colosse.
Je repasse la tête par-dessus le bord et regrette immédiatement mon choix car je ne peux pas m'empêcher de jeter un oeil à ce qu'il reste du corps du malheureux. Une nouvelle nausée me prends. Une partie de son bassin et sa jambe gauche sont partis dans une direction. Le reste est resté sur place. Entre-deux se trouve une longue trainée de boyaux écarlates.
Je détourne le regard et tombe par hasard sur Mewyn. Cette fois c'est un hoquet de stupeur qui m'échappe. Elle est à genoux, les bras passés autours d'un... Un tronc d'arbre entier plaqués contre son dos et ligotés avec des cordes assez épaisses pour retenir un taureau. Ses chevilles également son nouées autour d'un simple piquet planté dans le sol. Je remarque en passant qu'ils lui ont dénudé le torse jusqu'à la ceinture, laissant sa poitrine exposée. Celle-ci présente d'ailleurs plusieurs belles cicatrices.
À peine ais-je le temps de noter ça qu'un homme utilise une sorte de cravache courte pour lui en mettre un coup à travers la figure. Elle tourne la tête sous la violence du choc mais je n'entends aucun gémissement de ma position. Par contre je vois clairement qu'elle pleure sous les ricanement des ses bourreaux. J'hésite si ce sont des larmes de douleur ou de colère.
Quoique, ça pourrait aussi être de la tristesse tout bêteme... Mais c'est pas le moment de penser à ça !
Il faut que j'agisse, sinon je serais venu pour rien et le gamin sera mort quand même. Je me concentre pour essayer de décompter le nombre de sauvages dans le camp, ce qui se révèle plus ardu que je ne l'aurais cru. Allez essayer de compter des mecs qui bougent tout le temps et qui entrent et sortent de leur tentes pour un oui ou pour un non. Il n'y a d'ailleurs pas que des hommes, il y a aussi des femmes dans leur camp. Je le remarque en en voyant une sortir d'une tente en se rhabillant, suivie de près par un homme qui souris bêtement. Malgré tout, j'obtient une estimation globale de l'effectif adverse : Environ quarante personnes.
Soit les éclaireurs de Bergen se sont méchamment plantés, soit ils ont fait bien plus de dégâts que je ne l'aurais cru.
Un coup d'oeil derrière moi me permet d'estimer que si les paysans étaient au complet, ils ont étalés au moins une douzaine de sauvages. Bon, il y'a bien une vingtaine de villageois mort en contrepartie, certain avec des armes plantées dans le dos.
Quand on ne s'y attends pas...
Mais dans tous les cas, il me semble qu'il manque un peu trop de monde en bas.
Peut-être que certains sont partis à la recherche de survivants ? Et je les aurais manqués en revenant ? Aucune chance qu'ils m'aient manqués eux, avec le boucan que j'ai fait en pleurant comme une fillette...
Pris d'un horrible doute, je me retourne, mais il n'y a personne derrière moi. Je me rapproche du bords en catimini et jette un coup d'oeil prudent au sentier qui menait ici. Personne...
Ils ne m'auraient pas vu alors que j'ai fait le chemin exactement inverse avec le bourrin du gamin ?
Je fronce les sourcils. Tout ceci n'a pas la moindre logique. Que j'aie été aveuglé par la colère au point de ne pas remarquer des poursuivants dans la nuit, passe encore, mais qu'eux ne m'aient pas vu ? Impossible, à moins d'être parti chercher des survivants à Pétaouchnok-les-Oies.
Qu'ils ne soient pas très malins, passe encore, mais ils ne sont pas complètement stupides aux dernières nouvelles. Même des gobelins n'auraient pas pu manquer une piste pareille, c'est dire !
Des exclamations en provenance du camp me rappellent à quoi ils sont en train de s'amuser et je pousse un petit juron. Il faut que je tente quelque chose maintenant si je veux pouvoir continuer à me regarder dans un miroir.
J'ai pu me rendre compte que leur camps est agencé au petit bonheur la chance. Si je manoeuvre bien, je pourrais les forcer à m'affronter petit à petit. Je reprends le sentier pour descendre en quatrième vitesse. Quand je passe le dernier coin, je m'interromps brutalement. Une douzaine de sauvages m'attendent en bas de la pente. Je retiens un juron qui manque de sortir quand même quand ils lèvent tous leurs armes pour me saluer.
- Salut à toi capitaine de la Main Blanche ! Proclame le premier d'entre eux.
J'en reste coi. Pourtant, aucun de ces abrutis ne m'a jamais vu avec mon armure. La seule chose que j'avais déjà c'était Din'Ganar et ma warg. Un grognement monte alors de là où j'ai laissé mon cheval et je vois ma warg, occupée à dévorer un morceau de quelque chose.
Elle m'a suivie jusqu'ici.
Je vois alors aussi mon autre cheval en plus de celui du gamin. Il a reçu un semblant de soins semble-t-il et l'un des sauvages tiens mes besaces ainsi que la sellerie de ma warg.
Ha, en fait, ils ont bien trouvé mon camp...
Je marche sur des charbons ardents. Vu leur déploiement, si je fonce maintenant, j'embroche peut-être le premier, voir les deux d'après, mais les autres me transformeront en porc-épic. Mais d'un autre côté, ils m'ont salué et appelé "capitaine de la Main Blanche".
Je pose pensivement la main sur Din'Ganar en sollicitant un peu de son énergie. J'ai peut-être un coup à jouer plus sûr que de foncer dans le tas sans réfléchir.
- Je vois que je suis démasqué, dis-je d'un ton aussi froid que le mépris qu'ils m'inspirent. Qu'est-ce qui vous as mis sur la piste ?
L'homme en face de moi sourit, révélant un certain nombre de dents pourries.
- Vous êtes le seul homme qui ai réussi a dompter un Grand Loup pour en faire sa monture, répond-t-il en montrant ma warg du pouce par-dessus son épaule avant de désigner mon épée de l'index. Et il n'y a que vous qui puissiez porter cette épée d'après les orques.
Putain, ils avaient remarqué Din'Ganar quand je les avais accueillis ? La vache ! Ils sont moins cons que je le pensais.
Je hoche gravement la tête.
- Et que me voulez-vous ? Demande-je d'un ton menaçant.
- Vous escorter au camp. Les chefs seront ravis d'avoir des nouvelles du Maître.
Mais voilà qui est intéressant. Ils ne savent pas que l'Isengard a été défait. Je vais pouvoir faire jouer ça à mon avantage.
- Bien, apportez-moi le cheval, ma monture a besoin de repos.
L'homme s'incline et aboie un ordre sec. On me présente le cheval qui m'a servit à venir par la bride. Je la prend sèchement des mains du jeune homme qui me la tends avec un sourire mielleux. Il a l'air surpris et je le foudroie du regard, ce qui le fait sagement déguerpir.
À mon tour de jouer le grand méchant.
Je suis les sauvages jusqu'à leur camp où mon arrivée est saluée par de très fortes salutations et des dizaines d'hommes et de femmes lèvent leurs armes en me voyant passer. Ma warg se tiens un peu en arrière du groupe et ne cesse de lancer des grognements à tous ceux qui l'approchent. Un jeune homme un peu téméraire essaie même d'effleurer le pelage de celle-ci et manque de justesse de se faire arracher un bras quand elle se retourne et que ses crocs happent le vide.
Je siffle pour la faire venir tandis que je descend du cheval au milieu du campement. Ma warg arrive immédiatement pour loger son museau dans ma main. Je la gratte entre les oreilles en toisant la foule froidement.
Que ça vous serve de leçon, je suis dangereux et faut pas venir m'emmerder.
Dans tous les regards, je lis une crainte mêlée de respect à divers niveau. Les plus vieux ont plus de peur que de respect pour moi, c'est l'inverse pour les plus jeunes. Par contre, je suis aussi en vue des prisonniers et leur expression, elle, est...
Et bien pour le reste, disons qu'il y'a mastercard...
Ça vas depuis l'ébahissement en passant par le soulagement et en terminant par un profond dégoût. Surtout Bergen chez qui je vois les trois à la fois.
Un remue-ménage éclate soudain et je vois Mewyn s'agiter dans son coin. Elle c'est uniquement de la fureur qu'il y'a dans son regard.
- JE LE SAVAIS ! S'exclame-t-elle en écumant de rage entre ses liens. SALE FILS DE CORNIAUD ! BÂTARD !
Un homme lui assène un nouveau coup de cravache.
- SILENCE CATIN DEVANT LE CAPITAINE DE L'ISENGARD ! S'exclame-t-il.
Bon, les présentations sont faites.
Les rares prisonniers qui affichaient un peu d'espoir viennent de le perdre et Bergen s'est fait encore plus renfrogné. Je lis dans ses yeux que sa haine envers moi viens d'atteindre un joli pic.
Tant mieux, déteste-moi de toute ton âme, ça me rendra plus crédible à leurs yeux.
Je fais mine de m'intéresser à la nouvelle victime tenue par plusieurs sauvages près de l'endroit où ils écartelaient avant mon arrivée.
- Qui a eu cette idée ? Demande-je d'un ton neutre.
Aussitôt, plusieurs jeunes hommes lèvent la main en se mettant à beugler leur nom dans un désordre complet. Je leur adresse mon plus cordial regard froid.
- Qui en as eu l'idée en premier, me repends-je plus froidement.
Un jeune homme s'avance avant les autres un poing sur la poitrine.
- Moi, je suis...
Je dégaine et le décapite avant qu'il ai eut le temps de terminer sa phrase grâce au petit coup de pouce de Din'Ganar. Pour tous les spectateurs, j'ai fait en sorte que le geste ait l'air le plus méprisant possible. Je sens la joie émaner de ma lame. Elle goûte le sang avec autant de plaisir qu'au premier jour.
Un silence de mort s'abat sur le camps. J'en profite pour tapoter la tête de ma warg et désigne de mon arme le cadavre qui vient de finir de s'effondrer en pissant le sang par son cou tranché.
- Proie, dis-je simplement à ma warg.
Lors de mon entraînement en Isengard, j'ai vu les dresseurs orques toujours désigner ainsi la viande qui était destiné à un seul warg par ce mot. Comme je le suspectais, ma warg se jette dessus et commence à dévorer le corps à belle dents. J'attrape la cape du premier sauvage à portée de main et essuie Din'Ganar dedans, comme si c'était la chose la plus normale du monde, sous le regard ébahi de son propriétaire.
Le message que j'envoie est très clair : Vous n'êtes rien pour moi et je vous roule dessus quand j'en ai envie.
- Je n'ai rien contre les idiots. Au contraire, ils sont excellent pour ma monture, dis-je d'un ton presque amusé.
J'ai les prémices d'un plan qui se dessinent dans mon esprit. D'après mes souvenirs, les hommes sauvages ont une structure clanique qui fonctionne autour de la famille. Les anciens y jouent le rôle de chef, et je me souviens encorde de Saroumane en train de se lamenter qu'à cause de cela, ils empêchaient l'émergence d'un pouvoir jeune et plus aisé à manipuler. Les anciens tiennent également fermement à l'indépendance des clans les uns par rapports aux autres. Ce qui empêchait également de les centraliser autour d'un seul chef.
"Mais si cela changeait Maître ?", avais-je demandé à l'époque. "Et si nous les rallions tous sous la bannière d'un jeune chef de guerre que nous pourrions manipuler plus aisément ?"
"Cela ne fonctionnerait pas Ekaros, ils finiraient par s'entre-déchirer car ils n'ont pas l'habitude d'avoir un chef unique, encore moins s'il est jeune. Les anciens feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour le faire tomber afin de rétablir leur ascendant, ce qui dégénérerait fatalement en guerre interne" m'avais répondu Saroumane.
Diviser pour mieux régner, je me transforme en Langue-de-Serpent si je fais ça. Mais c'est ma meilleure chance. Et si je les manipule bien, je peux leur faire diminuer eux-même leur nombre pour les achever à la fin.
Un sourire ironique me viens et je béni le voile qui cache ma figure. La vengeance est un plat qui se mange froid et cette technique est tout à fait digne du lâche que je suis. Ce d'autant plus que pendant qu'ils feront les cons, je pourrais refaire mes forces et celles des Rohirrims.
Ho, on vas sans doute me haïr pour ce coup-là. Mais je pourrais toujours leur rappeler que s'ils sont en vie et leur mission accomplie ce sera grâce à moi.
L'idée me séduit de plus en plus. D'autant que je sais déjà comment la mettre en oeuvre. Grumash m'a déjà expliqué une fois comment les orques font pour choisir un chef de guerre quand il n'est pas imposé par l'Œil. Et ça me semble tout à fait approprié.
Je profite du silence qui a suivis ma déclaration pour ficher la pointe de Din'Ganar dans le sol. Les deux mains sur la poignée, je les laisse admirer les formes de ma lame. J'ai besoin d'un appât pour commencer et justement on m'en a fournis un. Je me redresse et prends la parole d'une voix forte, me rappelant quand je commandais des uruks et que je devais montrer l'exemple.
- La Main Blanche salue les valeureux guerriers des clans du pays de Dun, dis-je. Je suis chargé d'un message et d'un présent tiré des coffres du magicien blanc pour leur chef.
Le silence se prolonge dans le camp jusqu'à ce qu'un homme d'un certain âge à la barbe grisonnante tousse pour attirer mon attention.
- Ce s'rait pas plutôt des présents pour les chefs ? Demande-t-il d'un ton qu'il veut sans doute condescendant.
Heureusement qu'il ne peut pas me voir sourire, je serais démasqué dans la seconde.
- Non, j'ai bien dis UN présent et UN message pour LE chef des clans.
Le silence se poursuit et je crois presque entendre les grincement des rouages grippés de leurs cerveaux arriérés tourner pour arriver à la conclusion que j'espère.
- Mais y'a pas d'chef des clans, s'étonne enfin un jeune homme a l'air pas très futé.
J'hausse un sourcil faussement surpris.
- Ho ? Fais-je en toisant les personnes autour de moi avec tout le mépris dont je me sens capable sans éclater de rire tellement leur incompréhension se lit sur leur figure. Pourtant, le Maître m'avait affirmé avoir vu de jeunes gens au grand potentiel dans cette assemblée. Il était pourtant sûr qu'une fois trempés dans le creuset de la guerre avec les hommes du Rohan, un puissant chef de guerre émergerait et rallierait tous les clans pour leur rendre leurs terres et leur gloire passée.
Je laisse l'idée faire son chemin un moment et je ne suis pas déçu. Visiblement, nombre de jeunes loups sont séduis par l'idée tandis que les vieux font la grimace.
- Les clans n'ont jamais eu de chef ! Rétorque alors un vieillard émacié dont le râtelier de dents pourries me fait penser à un clavier de piano.
- Peut-être est-ce le moment de changer ? Dis-je en haussant les épaules. Dans le nouvel ordre qui va être instauré, il faut un homme puissant pour pouvoir discuter à la même table que des personnages comme le magicien Blanc et ses élus. Chaque clan est trop petit pour être fort individuellement, Mais ensembles, vous avez pu constater vous-même que l'armée du Rohan ne fait pas le poids face à vous une fois unis, fais-je remarquer en désignant les prisonniers.
Mes paroles frappent juste chez les jeunes dont les yeux se remplissent d'étoiles en songeant que ce pourrait être eux. Et, grande chance pour moi, hormis une dizaine de "vieux", le camp est constitué en écrasante majorité par des "jeunes".
C'est ça, commencez à réfléchir avec votre égo. Votre rêve est a portée de main les gars.
Un éclat de rire proviens du vieux à la langue trop bien pendue.
- Tu parles sans savoir, capitaine de la Main Blanche. Il ne peut y avoir de chef unique. Tout simplement parce que quel que soit son clan, les autres ne le rejoindront pas.
Je ricane sans me cacher.
- Ha oui ? C'est dommage parce qu'alors les autres clans se priveront de tous les avantages de négocier avec la Main Blanche. Ils finiront par flétrir et mourir tandis que les clans qui rejoindrons celui du chef de guerre deviendrons plus fort et plus nombreux avec l'appuis de l'Isengard.
Le pépé pâli en réalisant qu'il a fait mon jeu. Je viens de lui étaler un full là où il pensait que je n'avais rien et que je forçais au bluff. J'ai trop entendu Gríma essayer toutes ses combines dans la tour d'Orthanc pour ne pas avoir appris quelques trucs. Et je suis très content de lui avoir fait creuser sa propre tombe.
Fallait pas me chercher.
Une discussion intense commence à parcourir les rangs des sauvages. Je viens de créer un beau chaos et plus vite que je ne m'y attendais, des bagarres éclatent de gauche à droite, les plus belliqueux contestant aux autres leurs prérogatives pour devenir chef de guerre.
Je m'appuie contre ma warg qui regarde autour d'elle en grognant, la guele encore ensanglantée des restes de l'homme qu'elle était en train de bouloter. Je la flatte d'une main pour la calmer.
Pas commencer à me les bouffer tout de suite. Il sont encore un peu trop nombreux à mon goût pour leur faire comprendre leur erreur.
Il faut encore qu'ils comprennent qu'ils n'ont pas de technique en place pour définir un chef et que je leur "suggère" celui des orques : Une bonne vieille arène et des luttes à mort jusqu'à ce qu'un chef invaincu s'impose à tous les autres.
Ça devrait éclaircir les rangs.
Les anciens se mettent à aboyer dans leur langue gutturale pour ramener un semblant d'ordre et ils n'y parviennent pas encore trop mal à ce que je constate.
Ils ont plus d'influence que je le supposais. Il faudra que je trouve une méthode pour la diminuer.
- Vous apportez la discorde et vos paroles sont du venin ! S'exclame un autre vieux. Mon clan ne vous suivra pas dans cette folie.
- Bien, rétorque-je naturellement. Quel est le nom du clan qui se retire le cadeau du magicien blanc ?
Il ouvre la bouche pour répondre mais des éclats de voix contrariés montent d'une douzaine de voix différentes derrière lui. Il se retourne pour les foudroyer du regard et les voix se taisent, mais les jeunes dont il a la charge ont les yeux chargés de frustration.
- Je croyais que les anciens avaient à coeur les désirs de leur clan ? Demande-je d'un ton ironique. Mais je comprends que la peur puisse vous faire préférer fuir.
Une série de ricanement commence à monter de l'assemblée venant des autres personnes dont le chef ne m'a pas encore signifié son désaccord. À cette réaction plus qu'à ma pique, le vieux tique mais ne réponds pas. Par contre je le vois fulminer intérieurement. Derrière lui, ses pupilles lancent des regards assassins aux autres sauvages qui se moquent d'eux.
Je me contente d'observer. Après tout, je suis neutre comme la Suisse.
Pour une fois...
Un troisième vieux s'avance avec un air un peu plus posé que les autres.
- Et que se passe-t-il si tous les clans refusent ? Me demande-t-il d'une voix mielleuse.
Mon plan rate et je dois en trouver un autre.
- Je retourne a Isengard avec le message et le cadeau, le Magicien Blanc saura que vous lui avez tourné le dos et il en tiendra compte lors de ses décisions futures.
- Et si nous prenions le cadeau et le message ? Demande-t-il l'air de rien.
En me trucidant au passage tu as oublié d'ajouter.
Je reste un moment silencieux en cherchant quoi répondre. Puis, un peu en panne d'inspiration, je tente mon premier coup de poker et commence à glousser froidement.
- C'est probablement la solution qui me ferait le plus plaisir, déclare-je en relevant Din'Ganar et en lui ordonnant de devenir spectrale.
Elle s'exécute et sa lame devient subitement légèrement translucide tandis que des volutes de brume froide en tombent. Pour ajouter de l'effet, je pince discrètement ma warg qui émet un grondement menaçant du plus bel effet tandis que je fixe le vieux type d'un regard affamé.
La foule a un mouvement de recul. J'en profite pour pousser mon avantage et marche sur l'homme qui m'a menacé. Celui-ci blêmit et recule d'un pas lorsque j'avance de deux. Et j'ai de bien plus grandes jambes que lui. Pour sa défense, je dirais qu'il essaie quand même de garder l'air impassible malgré le sang qui quitte son visage. Il ne fait même pas un geste pour m'arrêter quand je lui saisi le cou dans mon gantelet.
Din, j'ai besoin de toute la force que tu peux me donner !
Soulever le petit vieux d'une main se révèle plus laborieux que je le pensais, même avec l'aide de Din'Ganar, mais je parviens à le faire sans avoir l'air de trop forcer.
Enfin... Oui putain je force à fond ! C'est dur de pas grimacer sous l'effort.
Je reprends d'une voix aussi calme que possible et il me faut un effort olympien pour penser à respirer afin de parler aussi normalement que possible.
- En fait, je ne sais même pas ce que le Maître vous trouve puisqu'il m'a moi et ses uruks. Mais comme c'est Sa volonté, je n'irais pas à l'encontre. Mais je ne tolère pas qu'on me menace.
Mon interlocuteur a perdu toute couleur et il peine à respirer. Cependant il ne se débat même pas. Mes expériences de meneur d'uruks m'auraient poussées à le lâcher pour l'humilier. Mais les uruks avaient l'interdiction formelle de me toucher et je ne suis pas sûr que les sauvages respectent la force autant que les créations de Saroumane. Mais si je le tue alors qu'il ne se débat pas, de quoi j'aurais l'air ?
C'est alors que l'inspiration me vient.
Et si je donnais l'exemple de ce que j'attends en profitant de cet homme ?
Je le relâche alors que je prends cette décision et il s'effondre durement sur les genoux en se massant la gorge.
- Nous allons régler cela à la manière de l'Isengard, lui dis-je plus fort que nécessaire afin que les autres entendent.
Puis, en prenant une pause théâtrale, les jambes bien écartée, la cape rejetée d'un côté et mon arme prise à deux mains devant ma tête j'entonne :
- Moi, Ekaros d'Isengard, capitaine des légions uruks, Premier au service de la Main Blanche et Porteur de Din'Ganar te défie en duel à mort. Si l'un de nous refuse ce duel, il accepte l'exil et la honte ou la mort.
Le silence tombe sur le camp. Tout le monde fixe mon interlocuteur. En fixant les motifs de la reddition à l'avance, je lui ai tranché l'herbe sous le pied pour essayer de se défiler. Si ce n'est que j'ai ajouté l'exil au lieu de conserver uniquement la peine de mort. Dans la tradition orque, ce n'est pas le fait de défier quelqu'un qui importe, sinon les chefs orques l'emploieraient à tour de bras, m'avait dit Grumash. Mais une fois le duel accepté et les combattants dans l'arène, il n'y a qu'un seul orque qui en sorte vivant dans tous les cas. Je viens d'en modifier les paramètres pompeusement pour avoir un système plus "mousquetaire" du concept. Ici, c'est le défis qui compte dans ma version.
Et j'admet que s'il trouve une cabriole pour s'en sortir, je suis dans la merde.
Heureusement, mon interlocuteur a l'air d'avoir aussi peu d'idée que moi pour trouver une échappatoire. Il se tourne vers ses jeunes, mais ceux-ci le regardent fixement sans commentaire. Ils ne l'aideront pas et je suis sûr qu'ils préfèrent le voir mourir que choisir l'exil. Il a l'air d'arriver à la même conclusion que moi et se relève néanmoins bravement.
- Soit maudit, siffle-t-il en dégainant une épée courte de Rohirrim, probablement volée.
Le cercle autour de nous s'écarte et s'agrandit sans qu'il y ait besoin de le demander et les spectateurs commencent à nous encourager. Avec Din toujours spectrale, il me suffit d'attaquer le premier pour le tuer. Mais si je veux marquer les esprits, une mort rapide n'est pas le bon moyens.
Bon sang, je réfléchissais aussi comme ça en Isengard ? Voilà que je développe une seconde personnalité froide et sadique. Je vais rentrer chez moi bipolaire que ça ne m'étonnerais pas.
Il commence à me tourner autour en m'étudiant. Je le fixe de mon seul oeil. C'est quand même un duel à mort et j'aurais tort de prendre ça à la légère, bien que j'aille visiblement affaire à un piètre adversaire. Pour tout dire, cet abruti croise souvent les jambes en se déplaçant de côté. C'est le meilleur moyen de s'emmêler les pieds si on doit réagir vite. Quand on se déplace de côté on opte pour le pas chassé quand on est pas moitié trop con. Lui, au moins, permet de réagir vite sans risques. Mon adversaire ne semble pas pressé de passer à l'attaque, sauf que le problème c'est que moi non plus. J'ai un peu trop l'habitude de combattre des gens qui me sautent dessus avant de dire ouf. Je ne m'en suis jamais plains, ça me permet d'estimer leur niveau et leur technique. Et il faut aussi admettre que je suis avantagé en défense avec mon armure lourde. Du coup je peux me permettre d'encaisser là où tous mes adversaires ont le risque de mourir dès la première blessure. Ce n'est pas pour rien que je manie une monstrueuse épée bâtarde. En cas de touche, les dégâts sont effroyables.
Même s'il faut bien admettre aussi qu'avoir une grosse épée, c'est classe.
L'ancien continue de me tourner autour, pas très décidé à se lancer. D'un autre côté, lui il fait quelque chose à chercher une faille. À rester au milieu du cercle et à juste le regarder tourner, je vais juste réussir à choper des nausées.
Bon, ben on meurt tous un jour pas vrai ?
Je fais un pas dans sa direction, il se replie un peu plus vite à l'opposé. Je tente un second pas qui le voit se décaler encore.
Il cherche à m'attirer ou bien il fuit l'affrontement ?
Je ne suis sûr de rien avec ce gaillard et c'est bien ça qui m'inquiète. Il n'est plus très jeune, mais il présente quand même le physique noueux typique des personnes nerveuses et rapides à la détente. Je tente à nouveau de m'approcher un peu, mais il se décale à nouveau à l'opposé. Je grogne de frustration.
À mon avis, il évite le combat et attends le bon moment pour porter une attaque sur le flanc ou de derrière si la possibilité se présente. Son épée est plus petite que la mienne, si je le loupe, il aura l'avantage sur moi en brisant ma zone vitale.
La seule parade que je voie c'est de réduire encore plus ma zone vitale. Et le pire c'est que je peux me le permettre avec ma cuirasse. Je rengaine donc Din'Ganar à la stupéfaction générale.
- Vous abandonnez ? S'étonne mon adversaire d'une voix pleine d'espoir.
- Non, je me mets juste à votre niveau, dis-je en mettant mes poings en garde.
Il tique, mais ne saute pas dans le piège. Cet homme est plus futé que nombre de mes adversaires. D'autant s'il veut m'user à la patience, il est plutôt bien tombé. Sauf que cette fois je vais aller le chercher. Je m'avance sur lui un peu plus vite et il se défile à nouveau, une grimace entre le sourire et la peur collée au visage. Je recommence mais il me joue l'anguille avec une agilité agaçante. Ce qui non seulement m'énerve mais me fatigue aussi. Le plus énervant étant que c'est sûrement son plan : Profiter que je suis en armure lourde pour me faire courir d'un bout à l'autre de l'arène en attendant que je commette une erreur ou que je m'épuise. Je suis déjà dégoulinant de sueur après dix minutes de ce traitement et je sens mes mollets tirer désagréablement ainsi que mes épaules. Je lui adresse un regard de profond mépris, mais cet enfoiré se met à sautiller d'une jambe à l'autre pour me prouver que lui n'est pas du tout fatigué.
Okay fils de pute, tu veux la jouer comme ça ?
Je répugne a commettre une erreur exprès, mais si je continue, je vais m'effondrer de fatigue sans l'avoir touché. Je saisi à nouveau Din'Ganar.
Donne-moi tout ce que tu peux Din.
La décharge d'adrénaline qui suit me fait grogner de surprise. Mais je m'en sers aussitôt pour foncer sur mon adversaire. Celui-ci ouvre de grands yeux surpris mais fait un écart impeccable pour se mettre hors de portée. Je tente de freiner, mais la terre humide au centre du camp me fait déraper. Je lâche un juron sonore en manquant de me casser la figure et tombe sur un genou. À peine ais-je le temps de m'en rendre compte que mon adversaire a décider de profiter de l'occasion et sa lame courte vise mon cou.
Ha enfin tu passes à l'acte ! Mais manque de chance pour toi, je suis plus rapide que la normale depuis que j'ai activé Din !
À sa grande surprise je referme mon gantelet sur la la lame de son épée et la dévie assez pour qu'elle glisse sur ma plaque de torse. Emporté par son élan, il ne peut pas éviter le pommeau de mon arme que je lui écrase sur le nez. Un craquement sec retenti, suivis de près par un grognement rauque. Mon adversaire lâche son arme et tente de s'éloigner tandis qu'il plaque sa main sur son nez. Sauf que maintenant que je le tiens, je ne vais pas lui laisser l'occasion de continuer à me mener en bateau. Je pousse violemment sur ma jambe pour me remettre debout et me lancer dans sa direction. Mes réflexes se révèlent juste suffisants pour me garder à sa hauteur. Il tente un nouvel écart sur le côté, mais depuis le temps j'ai remarqué qu'il essaie toujours de partir sur la droite, ce qui signifie sûrement que sa jambe porteuse est la gauche. C'est vraiment dégueulasse, de ma part, mais je lui assène un coup de Din juste au-dessus du genou. Je réalise que j'avais oublié que j'étais à fond quand il tombe en arrière en hurlant, la jambe tranchée net. Le cri de joie de mon épée me renseigne plus facilement que mes yeux quand à savoir si j'ai touché quelqu'un gravement ou non.
Oups...
Je ne ressens pas de regrets pourtant. C'est très facile, il me suffit de me souvenir qu'il était en train de rire à un écartèlement il n'y a pas une maintenant il ne peut plus fuir. Je n'ai même pas besoin de l'achever, il mourra de toute façon vu la vitesse à laquelle il perd son sang. Il est en train de se rouler au sol en hurlant et en se tenant son moignon de jambe.
Sauf que faire preuve de compassion maintenant serait une erreur.
Et voilà comment j'en suis réduit à penser. Je n'ai pas envie d'en rajouter un peu plus, mais je sais aussi que si je ne le fais pas, je fragiliserais les bases de mon plan.
Pourtant, l'effort ne se révèle pas si compliqué que ça de me relever, de prendre Din'Ganar à l'envers et de la planter dans le torse du sauvage. Il émet un gargouillement surpris tandis que mon arme elle émet plutôt un chaud gémissement de plaisir dans ma tête. Un quart de tour plus loin, il n'émet plus le moindre son. J'ai eu de la chance de choper le coeur au premier essai, je ne me sentais pas l'âme de porter plusieurs coups.
Je me penche ensuite pour essuyer Din'Ganar sur les vêtements de mon adversaire. Je sens sa déception à travers notre lien. Elle aime être couverte de sang et trouve bizarre que je m'empresse de la laver dès que je le peux. On dirait une gamine qui est vexée de devoir se changer alors qu'elle porte sa robe préférée.
Quand je regarde à nouveau la foule, j'ai toute leur attention, les acclamations se sont tues.
- Je vais rester quelques jours, le temps pour vous de désigner votre chef. Une fois cela fait, je lui remettrais le message ainsi que le présent. Après je partirais. Mais en attendant, dis-je en désignant les prisonniers, j'aimerais en profiter pour les interroger. Alors plus personne n'y touche sans mon ordre. Est-ce clair ?
Un court silence rompu par des affirmations rapides me réponds. Je hoche la tête avant de désigner trois personnes parmi celles qui semblaient rêver le plus facilement quand je parlais de chef de guerre.
- Vous, le chef du Rohan devait avoir une grosse tente dans son bagage. Montez-là moi ici, dis-je en désignant un point un peu à l'écart du camp.
Ils obtempèrent sans rechigner et je les vois commencer à monter un pavillon à la mode militaire. Je "supervise" mon installation.
En réalité j'y comprends que dalle à la façon dont c'est monté. Mais bon, une tente reste une tente. J'aurais qu'à tirer dessus à la fin pour voir si ça reste suffisamment en place.
C'est ainsi qu'après un essai infructueux, je prend possession de mes nouveaux quartiers dans le camp des sauvages.
