PAR LA GRÂCE DU ROI

J'ignore si je perds conscience ou si je reste simplement dans le flou. Je ne recommence à prendre conscience de mon environnement que quand le soleil commence à me faire mal aux yeux. Bien que je sois face contre terre, enfoncé de plusieurs centimètres dans une boue épaisse. J'ai mal presque partout et, pour couronner le tout, ma tête me donne l'impression de jouer du gong contre mon casque. Ma première tentative de bouger se solde par un échec retentissant et par une douleurs dont je me serais bien passé.

J'ai pas l'impression d'avoir perdu un bout. Mais pour le coup, je me demande si ça aurait pas été limite mieux pour moi.

Je recommence progressivement à entendre la cacophonie de cris de corneilles qui s'élève autour de moi et je sens finalement le soleil réchauffer agréablement mon dos. J'ai beau être trempé et couvert de boue, c'est la première sensation agréable que j'ai.

Un bon point, je ne suis pas mort au moins. Même si j'ai le sentiment que ça pourrait n'être que partie remise.

Je souffre de bien trop de crampes pour avoir envie de remuer le moindre muscle et mes nausées me poussent également à éviter de remuer. Malgré tout, je sens qu'il faut que je bouge.

J'extrais difficilement mon bras droit de sous ma carcasse. Je remarque facilement l'entaille faites à la hache au niveau du biceps. Elle est recouverte d'une sorte d'immonde croûte de boue et de sang coagulé. Malgré tout, j'en suis soudain reconnaissant à la pluie. S'il n'y avait pas eu autant de boue pour venir s'agglutiner à mes plaies, j'ai le sentiment que j'aurais pu saigner bien pire que ça. Malgré tout, je suis dans un état que le mot "pitoyable" saurait à peine décrire. Je remue à peine que la douleur me fait pousser un faible gémissement. Trop faible d'ailleurs pour que ce soit normal. Je crois bien qu'en plus je me tape une extinction de voix.

Je relève la tête, histoire de me rendre un peu mieux compte de la situation. Je reste un moment figé de surprise en voyant que quelqu'un d'autre me regarde. Puis je remarque qu'il s'agit d'un cadavre, celui d'un homme de Dun dont le contenu du ventre est répandu à ses côtés. Une infecte odeur de bile et de déjection doit s'en élever, mais, merci mon Dieu, j'ai le nez bouché. Malgré tout, le spectacle n'est ni beau à voir, ni rassurant.

Je me tortille un bon moment comme une sorte de vers de terre caparaçonné et grotesque pour pouvoir m'extraire de mon lit de boue à moitié séchée. Détail inutile, mais que je remarque immédiatement, le sol a pris la forme de ma carcasse à cet endroit.

Mais après, impossible d'aller plus haut qu'à quatre pattes. Mes jambes refusent de me porter plus et je réalise bien vite que j'ai un tronçon de lame brisé qui me transperce à la fois ma grève et le mollet gauche. Je ne me souviens même pas comment ni quand c'est arrivé là. Sans compter ma blessure au flanc, la hache qui est encore fichée dans mon avant-bras gauche ainsi que toutes les autres blessures qui me font souffrir un peu partout.

Je suis une épave. Comment j'ai pu survivre à tout ça ?

Du bruit me ramène à la réalité. Je tourne lentement la tête pour voir de quoi il s'agit car il me semble avoir distingué une voix.

Je vois enfin quelque-chose de rassurant. Une paire d'hommes portant les capes vertes des cavaliers du Rohan. Je tente de me faire remarquer, mais si je lève mon bras droit, je m'effondre sur Din'Ganar que je tiens toujours. Et lever l'autre bras avec la hache encore fichée dedans m'est tout bonnement impossible. J'élève la voix, mais je n'émet qu'un vague grognement inarticulé.

Cela suffit pourtant à ce que les deux hommes me remarquent et se précipitent vers moi. Au fur et à mesure qu'ils approchent, quelque chose me dérange. J'essaie de mettre le doigt sur quoi. Je les dévisage attentivement, mais ils n'ont ni la figure ni la dégaine d'hommes sauvages. Ce sont visiblement des Rohirrims pure souche.

Le premier à arriver grimace en me voyant.

- Vous allez bien ? Me demande-t-il.

Super, les vacances se passent à merveille et retire-toi du soleil ,tu es en train de gâcher mon bronzage !

- Pas trop, lui dis-je d'une voix éraillée en tentant de trouver ce qui me dérange chez ce type.

- Vous pouvez tenir debout ?

- Ça, je crois pas, réponds-je.

Un truc ne vas pas. Y'a un putain de truc qui ne vas pas. Je suis sûr que ça doit être évident en plus.

Je détaille un peu les deux hommes. Ils ont la panoplie complète du bon petit cavalier du Rohan, leurs armes, leurs armures de cuir, les capes, les casques, bref tout le bataclan.

C'est quoi le truc ? Réfléchis un peu Faust.

Les deux hommes m'aident à m'asseoir vaguement et l'un reste avec moi tandis que l'autre vas chercher des renforts de ce que je comprends. Il sort une outre dont il me tends le goulet et je m'empresse de boire en réalisant que je meurs de soif. Je manque de m'étouffer en réalisant que c'est du vin. L'autre me tapote le dos en me conseillant de ne pas boire trop vite. Mais je voudrais bien l'y voir boire à une outre avec une seule main. Je vais m'en foutre partout et c'est pas monsieur avec son costume immaculé qui vas me...

J'y suis ! Il est propre !

Je le contemple de la tête aux pieds d'un oeil neuf et comprends enfin d'où venait mon malaise. Ce mec est complètement clean hormis les bottes et le bas de la cape. De plus il a son équipement complet et il n'a pas l'ombre d'une blessure. Son collègue non plus maintenant que je m'en souviens. Leurs capes ne sont même pas mouillée.

Ce sont d'autres soldats du Rohan ! Ce ne sont pas les types de Bergen.

À ce moment un large sourire se dessine sur ma figure et je pars d'un rire étouffé ponctué de quintes de toux et de grognements de douleur.

- Hé là ! Qu'est-ce qui vous arrive ? S'étonne le cavalier en me fixant d'un air ahuri.

- Rien, réponds-je. Je me faisais une réflexion personnelle. Sur la cavalerie et ses horaires d'arrivée.

La cavalerie arrive toujours en dernier. Il la comprendra sûrement pas.

D'autres cavaliers accourent alors avec un brancard et je vois débarquer des dizaines d'hommes en tenue de campagne. J'ai trop mal à la tête pour les compter, mais ils sont bien plus nombreux que le groupe de Bergen ne l'étais avec l'aide des paysans. Tous regardent autour d'eux avec effarement.

- C'est dommage, vous avez raté la fête, commente-je à mon garde-malade en esquissant un sourire.

Je suis un putain de survivant, j'ai bien le droit de crâner un peu, non ?

Il hoche la tête en signe de compréhension.

- Nous avons remarqué, mais l'orage de la nuit passée nous à forcé à nous arrêter.

Un cavalier trouve alors que c'est le moment opportun pour toucher la hache que j'ai dans le bras et m'arrache un cris de surprise et de douleur.

- HEY ! TOUCHE PAS À ÇA DUCON !

- Du calme, reprends le cavalier en me retournant un regard pas impressionné pour deux sous. Je suis guérisseur.

- Guérisseur ou pas, je te retourne une claque si tu retouche à cette hache ! Grince-je en grimaçant.

- J'aimerais bien voir ça, commente-t-il d'un ton distrait en observant mes autres blessures.

Mais fais comme si je n'existait pas ! Je suis juste une curiosité qui parle et qui saigne !

- Calmez-vous, Helden sais ce qu'il fait, me rassure le cavalier.

Je regarde ledit Helden. Il a l'air d'avoir la quarantaine bien sonnée, de longs cheveux bruns qui virent de plus en plus au gris et une barbe qui semble assez entretenue malgré sa taille. Le visage grave et sérieux, pour ne pas dire sévère. Une bonne tête de toubib en fait. Le genre à vous gueuler dessus dès que vous faites un pas de travers. Il me rappelle Elrond en plus vieux et en plus humain.

Bon, en mettant de côté le fait que le père Elrond est un elfe.

Le vieil homme fait alors signe aux brancardiers de s'approcher .

Je sens que je vais passer un sale quart d'heure…

Je constate vite, avec douleur, que je ne me suis pas trompé. Bien qu'ils ne s'y prennent pas comme des branquignoles, il est juste impossible de me porter sans me faire souffrir. Je serre les dents tant bien que mal. Même plutôt mal que bien étant donné que je ne suis pas d'humeur à me faire discret.

Je me fais presque gronder pour que je lâche mon épée, mais je refuse tout net. Je ne suis pas sûr de ce qui me reste, mais au moins j'espère qu'il me restera ça.

Je finis par obtenir qu'un cavalier me la remette au fourreau, malgré que je n'aie pas eu le temps de la nettoyer de tout le sang qu'elle as sur elle. Je suis ensuite emmené hors du canyon. Les cavaliers ont décidé de s'établir en-dehors de ceux-ci et le camp qu'ils montent est assez gros pour faire passer l'ancien campement des sauvages pour un village de schtroumpfs.

Mais ils sont combiens ?

Je suis sûr qu'il doit y avoir plusieurs centaines de cavaliers présents et ça commence à me la foutre très mal d'être passé à l'action alors que les renforts étaient aussi proche. Bon c'est pas comme si les survivants pensaient que je les avais trahis et que j'étais passé à l'ennemi.

Je suis conduit à une tente où se trouvent déjà une bonne douzaine de blessés et cette fois j'en reconnais quelques-uns. Ce sont certains des apprentis soldats qui nous ont accompagnés et quelque villageois. Surtout, à mon grand soulagement, je reconnais la carcasse massive de Mewyn allongée dans le coin de la tente. Malheureusement, mon arrivée cause un froid et je sens tout de suite une certain hostilité ambiante de la part des blessés qui sont éveillés. Je préfère détourner la tête et m'intéresser au plafond de la tente.

Je suis déposé sur une sorte de table composée de quelques planches posées sur une paire de tréteaux. Helden arrive dans la tente quelques minutes après que les brancardiers m'aient déposés sur la table. Il est suivis de deux autres personnes qui portent des chiffons et tout un outillage qui ne me dit rien qui vaille.

- Pitié, dites-moi que vous avez de quoi m'endormir, commente-je.

- Vous endormir ? S'étonne le vieil homme. Quelle drôle d'idée. Je n'ai jamais vu personne réussir à dormir pendant qu'on le soigne. S'évanouir parfois, certes. Mais s'endormir...

Je tente de glousser de rire avant de réaliser que ce n'est pas une plaisanterie quand une des personnes qui le suivait me tends un morceau de cuir.

- Mordez là-dedans, c'est un conseil.

Je regarde autour de moi, à la recherche d'un quelconque début de sourire, du moindre tressaillement de lèvre qui m'indiquerais que c'est un poisson d'avril de très mauvais goût, mais je n'en vois aucun.

Maman ! C'est qu'ils sont sérieux ces fous !

- Vous ne voulez pas ? S'étonne le mec au bout de cuir.

- Si, si, finis-je par dire d'une voix blanche.

Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?

Je mord dans le morceau de cuir au goût infect tandis qu'Helden termine d'enfiler un tablier de boucherie. Il pose ensuite ses mains sur le manche de la hache sur mon avant bras tandis que les deux hommes me saisissent les bras et les jambes.

- À trois je l'enlève, me dit-il. Détendez-vous.

Facile à dire.

- Un...

Putain mais sérieux, c'est pas mon jour.

- Deux !

Il ne compte pas jusqu'à trois et tire l'arme hors de ma plaie d'un coup sec.

ENCULÉ DE FILS DE PU...

Mes pensées sont noyées sous un flot de douleur et je mords le cuir à m'en décrocher la mâchoire. Je pousse un geignement rauque qui me fait mal à la gorge. Je m'agite à peine entre les bras des deux aides et ça me rappelle vaguement de mauvais souvenirs de quand je servais encore en Isengard.

Bordel de Dieu, camp différent mais même combat.

- Retirez-lui son armure en vitesse !Ordonne le guérisseur.

Sans autre forme de procès, des couteaux se glissent entre mes plaques d'armure et sectionnent les attaches qui les maintiennent. J'ai l'impression d'être une machine dont on retire les pièces pour exposer les composantes interne. Je réalise vite que c'est bel et bien le cas. Helden me retire également le tronçon de lame brisé dans le mollet et cette fois je m'évanouis avec un sentiment de soulagement non dissimulé.

Je me réveille péniblement. Il y'a un certain bruit autour de moi qui est des plus désagréable.

- Vos gueules... Grogne-je faiblement en tentant de me retourner avec mes deux bras en écharpe.

- Il s'éveille monseigneur ! S'exclame quelqu'un.

- Relevez-le, ordonne une voix basse et sèche.

Deux personnes me saisissent sans ménagement par les bras et me redressent en position assise.

- OUAÏE ! M'exclame-je sans comprendre pourquoi on me fait ça.

Une personne m'agrippe le scalp et me tire la tête en arrière.

- Hey !

- SILENCE ! S'exclame la voix du début.

J'ouvre enfin les yeux pour voir ce qui se passe. Je suis toujours dans une tente, il fait grand beau dehors et le soleil est visible à travers la toile. En face de moi se trouvent quatre personnes et aucune n'as un visage amical.

La première mauvaise nouvelle c'est que Bergen est dans le lot. Il a un bras en écharpe qu'il n'avait pas en s'échappant et le visage aussi fermé que s'il était en train de participer au championnat du monde de poker. Je ne connais pas les trois autres, mais à leurs habits au moins aussi riches, si ce n'est plus, que ceux de Bergen, je devine qu'il doit s'agir de personnes importantes.

- Alors c'est lui le traître ? Demande le plus vieux, et le seul assis de toute la tente.

Bergen hoche la tête en silence.

Salopard, j'aurais dû fermer ma grande gueule quand j'en avais l'occasion.

- Tu as un nom vermine ? Me demande le grand ponte.

- Pourquoi, Bergen l'a déjà oublié ? Ne puis-je m'empêcher de cracher.

Le vieux bonhomme ne réagi même pas à la pique, par contre le gaillard immédiatement à sa droite fait un pas vers moi et me décoche son poing dans la gueule. Je n'ai aucune chance d'esquiver avec le type qui me tiens par les cheveux et je vois trente-six chandelles tandis que mon nez commencer à saigner.

- Tu parles au seigneur Beored Harren de l'Ouest Emnet racaille ! Me dit-il d'un ton froid. Le père du seigneur Bergen Harren. Alors montre un peu de respect.

Tiens, alors comme ça Bergen a un papa.

Réflexion idiote. Bien sûr que Bergen a un père. Et devine quoi Faust ? Il a aussi une mère probablement !

Je fixe le connard qui m'a tiré un bourre-pif comme je peux.

- Je suis pas devin, s'ils me disent pas leur noms comment je peux le devi...

Je ne termine pas ma phrase, j'ai droit à un deuxième service de tarte aux phalanges.

- Silence, traître ! S'exclame le bonhomme.

- Il suffit Demerren, reprends le père de Bergen. Il faut qu'il puisse parler.

C'est ça, à la niche le sale cabot.

Je m'améliore en relations humaines, pour une fois je n'ai pas dit ce que je pensais.

- Reprenons, dit le seigneur Harren en cueillant une coupe sur la bras de son siège. Quel est ton nom vermine.

- Faust Ignis, réponds-je après quelques secondes d'hésitation et une séance de craquages de doigts de Demerren.

- Le nom de ta famille m'importe peu, reprends le seigneur.

Il marque une pause pendant laquelle il boit à sa coupe.

- Sais-tu pourquoi tu es devant moi ?

Visite de courtoisie ?

- J'imagine que vous allez me le dire, commente-je.

- Et bien, mon fils ici présent tiens des propos assez étranges à ton sujet. Il prétends que tu ne serais ni plus ni moins que l'assassin du prince Théodred.

Je ne réponds pas. Je ne crois pas que tenter de me justifier ici m'aide des masses.

- Toujours d'après lui, tu serais également un traître ayant travaillé à notre perte avec le magicien félon Saroumane. Et pour finir, tu aurais vendu les hommes de mon fils et mes serfs qui lui avaient prêté main forte aux sauvages.

- Je conteste le derni...

- SILENCE ! Beugle Demerren en m'enfonçant le pied dans le ventre.

Ce salopard tape si fort que j'en ai le souffle coupé et que j'ai des spasmes gastriques. Je sens également ma blessure au flanc me refaire mal.

L'homme qui me tenait la tête levée la relâche à ce moment.

Je me vomis alors sur les jambes, ce qui soulève une exclamation écoeurée en face de moi.

- Monseigneur, s'il est bien ce que votre fils dit, nous devrions en prendre soins, commente alors la dernière personne qui ne s'était pas manifestée jusque-là. Imaginez le prestige que ce serait de remettre au roi l'assassin de son fils, lui qui n'a pu réclamer justice au magicien blanc.

-Vous avez raison intendant, commente le père de Bergen. Qu'on le mette au secret. Officiellement, il est accusé de collaboration avec l'ennemi.

Bande de fumiers...

Je suis emporté sans ménagement hors du pavillon occupé par le seigneur et reconduit à un tente. On me laisse tomber comme un vieux sac sur une paillasse sans trop se soucier que je me sois vomis dessus. Quelque minutes plus tard, un forgeron que je ne connais pas fait son apparition avec des fers munis de chaîne. Je regard atterré cette espèce de brute me les riveter sans la moindre douceur aux chevilles. Mes bras étants bandés, il renonce à me les poser mais promet aux gardes qu'il reviendra si nécessaire.

Chic, je préférais les elfes. Au moins c'était civilisé.

Le camp n'est pas déplacé pendant plusieurs jours et de peu que j'en comprends c'est pour permettre aux patrouilles d'attraper les derniers sauvages qui se sont enfuis du champ de bataille. Tous les cavaliers qui me gardent sont au mieux complètement inattentifs à moi. Au pire, certains trouvent le moyen de me bizuter assez facilement étant donné que je suis incapable de me servir de mes bras. Je ne compte rapidement plus les pichets d'eau qu'on me renverse sur la tête plutôt que de me les laisser boire. Il y'en a même un qui se fixe pour objectif de réussir à me faire manger en lapant le sol de la tente, mais je me contente de de ne pas manger.

La seule aide que je reçois viens du guérisseur qui s'est occupé de moi dans un premier temps. Ho, il ne m'aime pas plus que les autres, maintenant qu'il sait que je suis un traître. Mais comme on lui a ordonné de me remettre sur pieds, il insiste pour qu'on ne me frappe pas. Ce qui n'empêche pas que je reçois quelques gifles de temps à autre. Après tout, baffer n'est pas frapper, si ?

Mais moins que pour mon corps, qui se remet gentiment malgré tout, c'est pour mon moral que c'est dur. Je passe des journées à me faire insulter, on me réveille en me jetant des sceaux d'eau glacés sous prétexte que je pue alors qu'on ne me laisse ni me laver et à peine aller aux toilettes, qui ont la forme d'un sceau au fond de la tente qui n'est pas souvent vidé.

Je n'ai aucune idée de ce qu'est devenue Din'Ganar, ni ma Warg qui était pourtant au campement pendant la bataille. Pourtant, je sens que mon épée ne doit pas être très loin de moi.

Les premiers jours je suis resté buté et j'ai essayé de me rebeller contre mon traitement, mais j'ai finis par arrêter car aux mieux je suscitais des moqueries, au pire on me balançais mon assiette à la figure avec le contenu bouillant dedans ou encore on me filait des claques.

J'ai vite cessé de dire quoi que ce soit pour éviter de recevoir plus de claques que nécessaire et appris à baisser le regard pour éviter d'attirer l'attention sur matin du sixième jours, des préparatifs de départ sont pris et je suis vaguement rhabillé avec un gilet en toile de jute par-dessus mes bandages. La seule chose qui me reste de mes affaires sont mes bottes parce que je vais en avoir besoin pour marcher.

On m'attache une corde autour du cou et quand le régiment se met en route, je suis condamné à boiter derrière un canasson.

Dès la première heure je n'en peux plus. Je n'ai qu'une jambe pour supporter tout mon poids, je peux à peine poser l'autre.

- Avance ! Réclame mon geôlier en tirant sur la corde.

- Peu pas... Dis-je trop bas pour être entendu.

Il tire soudain sur la corde et je tombe en avant. Le cavalier qui me garde pousse un juron et stoppe son cheval pour venir me voir.

- Debout ! Sinon je te traine comme ça !

- Je peux plus marcher, dis-je dans un gémissement plaintif, les larmes aux yeux.

Mon interlocuteur grogne en me regardant. Puis il appelle quelqu'un et lui demande d'aller chercher Demerren. Quand celui-ci arrive, je comprends vite qu'il est agacé.

- Alors, on ne tiens plus sur ses gambettes ? Me demande-t-il d'un ton énervé.

Merde, j'ai pris une lame dans le mollet moi connard !

- Je suis blessé, argue-je en baissant le regard.

- Il y'en as qui sont mort à cause de toi, grogne-t-il avant de laisser une pause.

- Il vas nous ralentir s'il doit marcher tout le chemin jusqu'à Edoras, intervient soudain une voix que je reconnais comme celle de Bergen. Nous ferions mieux de l'attacher à une selle.

C'est idiot, mais à ce moment précis, j'éprouve une reconnaissance sans borne pour ce type.

Je ne vois pas la scène, mais un long silence accueille la déclaration de mon ex-patron.

- Bien, attachez-le sur un cheval de bâts, décide Demerren d'une voix pincée.

Je suis trainé une nouvelle fois à un cheval dont on me ligote les poignets à la selle. Je fais tout mon possible pour fermer ma gueule tout le reste du trajet, je ne tiens pas à ce qu'on m'ordonne de recommencer à marcher derrière un canasson.

Tout le monde m'oublie à la pause de midi, ce qui me vas tout aussi bien, même si ça me fait sauter un repas, je préfère laisser mon estomac gronder comme un fauve en cage plutôt que de risque de descendre du cheval. Bon, je suis quand même gardé, il ne faut pas non plus se faire des illusions, mais au moins ils ne sont pas occupés à m'insulter. Mon cheval a été laissé au soleil avec les autres, du coup je suis un peu éloigné du groupe principal. Malgré que le fond de l'air soit frais, le soleil tape durement sur mon crâne.

C'est là qu'arrive le garde sadique, celui qui a décidé qu'il arriverait à me faire manger par-terre. Je me recroqueville en le voyant arriver. Il porte un bol et une outre comme d'habitude.

Cette fois il ne dit rien, il me jette le contenu du bol à la figure et renverse l'eau par-terre avant de partir en ricanant. J'ai trop faim pour ne pas essayer de lécher au moins ce qui coule sur mes vêtements.

- Ça ne vas pas fort... Commente une voix féminine.

Je me retourne juste assez pour voir Mewyn. Elle a l'air d'aller beaucoup mieux et elle a récupéré des habits.

Je ne réponds rien. Je m'attends à ce qu'elle profite de la situation, mais elle a le regard aussi vide que le mien.

- Je ne vois pas Méadras, dis-je en remarquant que l'archer n'est pas là.

- Il est mort pendant la retraite, m'apprend-t-elle.

- Ha...

- C'est ton Warg qui l'a tué, me dit-elle en relevant le regard vers moi.

Cette fois j'ouvre de grands yeux surpris.

- Comment ça ? M'étonne-je.

- Il est revenu me chercher. D'après les hommes qui étaient avec lui, ton warg était sur le point de me dévorer, alors ils se sont jetés sur lui. Méadras a été tué ainsi que trois autres personnes. C'est le seigneur Bergen qui a finalement terrassé ta bête et il a presque eu le bras arraché en le faisant.

Bergen... Sale fumier...

Je sens des larmes couler sur mes joues. La tristesse commence à nouveau à m'envahir et je commence a être épuisé de la rencontrer et de lutter contre elle. J'ai vu beaucoup de monde mourir mais ce n'est pas plus facile à chaque fois.

C'est pas juste. Putain, j'ai fait demi-tour pour les aider moi et c'est comme ça que je suis remercié ? La prochaine fois que je vois un humain qui demande de l'aide, je le regarde crever la gueule ouverte sans réagir.

Je renifle quand soudain les deux mains de Mewyn me saisissent au col et me tirent vers le bas, me mettant en équilibre précaire. Son visage est déformé par la rage et je devine une haine intense dans son regard.

- POURQUOI TU PLEURES ! POURQUOI C'EST TOI QUI PLEURE ! J'AI TOUT PERDU À CAUSE DE TOI SALE BÂTARD ! TOUT !

Elle a le regard fou en disant ça et ça me terrifie car je suis presque sur qu'elle est prête à me tuer maintenant sans autre état d'âme. Mais je ne peux pas bouger, mes mains sont liées au pommeau de ma selle et mes pieds sont empêtrés dans mes étriers. Je suis totalement à sa merci à l'heure actuelle.

Je la fixe sans parvenir a arrêter de pleurer, mais cette fois de peur.

D'un coup, deux hommes lui sautent dessus et essaient de la faire me lâcher tandis que d'autres essaient de me saisir. Elle s'accroche et continue à me hurler des insultes et qu'elle souhaite que je meurs dans d'atroces souffrances.

D'autres gardes venus en renforts finissent par réussir à m'arracher à elle, me laissant tremblant et terrifié sur ma selle. Je promène mon regard autour de moi, mais je ne vois que des visages hostiles et fermés.

Et c'est pour sauver ça que certains se battent ? C'est ça l'humanité ? C'est ça les "peuples libres" ?

Je réalise que je commence à les haïr, tous autant qu'ils sont.

Qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi je me suis battu dans ce camp de merde ? J'aurais dû prendre ma warg, mes cliques et mes claques et disparaître.

Je reste amorphe le reste de la journée. Je me sens complètement vide. J'ai l'impression que ma vie est un échec complet. Les yeux fixé sur mes mains liées au pommeau de ma selle, je me perds dans mes souvenirs d'un temps heureux et insouciant. Les souvenirs de mon monde sont les plus nombreux, mais ils commencent à devenir flou. Je ne me souviens plus très bien des détails, mais je sais que je m'y sentais bien. En revanche, les souvenirs de Rivendell me sont bien plus présents. Je me surprends à penser à Nirianeth, me demandant ce qu'elle devient en ce moment.

Quand nous atteignons le village où j'avais été engagé, la nuit est déjà tombée. Je suis laissé bien à l'écart du village et comme il ne pleut pas, on ne se fatigue pas pour me monter une tente. On se contente de m'attacher assis au même piquet que les chevaux et on oublie carrément de m'apporter à manger ou à boire.

Finalement je sens que quelqu'un se trouve à côté de moi. Je pense que ce doit être Mewyn, mais quand je tourne la tête, je vois Rolf.

Tiens, il s'est encore enfui lui.

Malgré que j'aie la gorge desséchée et les lèvres gercée, je décide de le renvoyer vers son père.

- Tu devrais pas rentrer voir ton papa toi ? Dis-je d'une voix rauque.

Il ne réponds pas, il est trop petit pour faire autre chose que babiller, mais il secoue la tête.

- Il ne reviendra pas, m'informe la voix d'Eryanne alors que celle-ci sort de l'ombre.

Je tourne la tête dans sa direction. Malgré la faible luminosité, son air abattu et les sillons sur ses joues sont plus parlant que de longs discours.

Lui non plus ne s'en est pas sortis ?

- Il est... Demande-je difficilement.

Elle hoche la tête et renifle.

Encore une qui vas m'accuser de tous ses maux.

- Pourquoi avez-vous été fait prisonnier, me demande-t-elle en attrapant Rolf par la main.

- Ils ne vous l'ont pas dit ? M'étonne-je péniblement.

- Les hommes du village n'en parlent pas, me dit-elle. Cette étrange femme prétends que vous êtes la honte de notre espèce et les soldats disent que vous étiez avec les sauvages.

- Et ce n'est pas suffisant ? Dis-je à moitié surpris.

- Personne ne me donne une réponse claire et je vous ai vu revenir avec les soldats. Je me suis dit que je pourrais vous poser directement la question. Et puis, Rolf vous aime bien...

Je baisse le regard sur le gamin qui joue avec les cordes qui me maintiennent attaché.

Pauvre gosse. Je me demande ce que j'aurais fait si j'avais perdu mon père à son âge.

Je ramène ma tête en arrière pour fixer le ciel. Je ne veux pas voir sa figure quand elle saura.

- Je suis accusé de beaucoup de choses, mais le crime principal qu'on retiens contre moi c'est...

- Ce ne sont pas vos affaires ! M'interromps la voix de Bergen en faisant sursauter Eryanne et Rolf.

Je tourne la tête pour le voir sortir de l'obscurité, le visage fermé comme une porte de prison.

- Veuillez regagner le village mademoiselle, dit-il d'un ton sec. Vous n'avez pas à traîner ici et cet homme est dangereux.

Elyanne se penche pour ramasser Rolf et part d'une démarche lente, me laissant seul avec Bergen. Celui-ci attends qu'elle soit hors de vue pour se tourner vers moi.

- Tu n'as pas à te vanter de ton crime ! Me dit-il sur le même ton que pour Eryanne. Si la populace l'apprends, ils voudrons te lyncher.

- Parce que le roi pas, peut-être ? Dis-je abattu.

Il ne répond pas.

- Ha non c'est vrai, Reprends-je du même ton. Si je meurs avant, toi et ta famille ne pourrez pas vous vanter de m'avoir capturé.

Il reste silencieux puis me laisse à ma solitude.

Les jours qui suivent sont pour moi une sorte de cauchemar étrange. Je n'ai plus aucune envie de faire quoi que ce soit et j'éprouve une étonnante facilité à me laisser aller. Je ne mange presque plus, bois plus ou moins suivant les jours et dors presque tous le temps. De toute façon, je n'ai rien à faire.

De plus en plus, les bizutages ne me font plus rien et je me contente de ne pas réagir quand je prends une claque pour des raisons aussi inexistantes qu'infondées.

Finalement, nous arrivons à Edoras. Je ne m'amuse pas vraiment à regarder la cité, je n'y suis d'ailleurs pas très longtemps. On me conduit en vitesse au palais et je suis fichu aux geôles en un rien de temps.

Je réalise que je ne sais même pas combien de jours ont duré notre périple. Plusieurs ça j'en suis sûr, mais sinon, je n'en ai pas la moindre idée.

J'ai été jeté dans une oubliette profonde où le seul point d'accès est une porte surélevée par quelques marches et je suis laissé dans le noir avec le bruit des infiltrations d'eau et de temps à autre le couinement des rats.

Plic... Ploc... Plic... Ploc... Le tempo anarchique qui rend fou...

Je me roule en boule dans un coin un peu plus sec que les autres et en fermant les yeux, j'essaie d'imaginer que je suis loin d'ici.

Ma première pensée à mon réveil est que je m'étonne de m'être endormi. Le bruit de la porte ne m'est pas encore familier, par contre le cliquetis des ceintures d'armes l'est un peu plus lui. Je reconnais la voix du père de Bergen.

- Voici, votre excellence, dit-il d'un ton très obséquieux.

J'entends le judas glisser et une faible lumière se fait dans la cellule.

- Je n'y vois rien, dit une voix que je ne connais pas.

- Il doit être dans un coin, nous allons devoir entrer, reprends le père de Bergen.

La porte grince et deux personnes portant l'uniforme des gardes entrent suivis de plusieurs autres individus bien mieux habillés. Le premier est Harren père, comme je le pensais. Le deuxième à l'air au moins aussi vieux, mais il est blond avec un visage plus ridé. Le troisième est un grand jeune soldiement bâti aux cheveux blond sale.

Je sursaute en réalisant que le dernier est revêtu d'une grande robe blanche immaculée, s'appuie sur un long bâton blanc et porte de longs cheveux et une grande barbe blanche.

- Saroumane ! M'exclame-je d'une voix enrouée.

L'homme en blanc relève la tête et je découvre à la place le faciès de Gandalf.

Je perds la boule ?

- Faust ? S'étonne alors de sa voix grave le vieil homme

C'est pas la voix de Saroumane, c'est bien celle du vieux.

- Gandalf, vous connaissez cet homme ? Demande le vieux blond.

Le magicien se tourne vers lui et semble hésiter quelques secondes avant de hocher la tête.

- En effet. Ce jeune homme travaille pour moi, déclare-t-il.

- Comment cela se peut-il ? S'étonne le jeune en se tournant vers Harren. Ne venez-vous pas de m'affirmer que vous aviez capturé l'assassin de Théodred ?

- Si fait. C'est lui-même, bredouille le père de Bergen en me désignant.

- Faust ? S'étonne Gandalf en se tournant vers Harren. Allons, c'est absurde ! Il était tout juste capable de se défendre il y a dix mois. Comment voulez-vous qu'il vainque un guerrier accomplis ? Qui plus est, il aurait fallu pour ça qu'il se trouve à la bataille des gués de l'Isen, hors on y a signalé uniquement des orques et des uruks.

- Pourtant, mon fils m'affirme qu'il le lui a avoué, s'entête Harren. Il l'aurais même dit aussi à une gueuse qui suivait les soldats de mon fils.

- Allons, c'est ridicule ! Reprends le magicien. Faust escortait un messager en direction de la Forêt Noire. Il ne s'est jamais approché de l'Isengard.

Gandalf s'approche alors de moi et me regarde. Ce qu'il voit ne semble pas beaucoup lui plaire.

- Dites-moi, comment votre fils a-t-il eu ses informations ? Demande le vieil homme d'un ton soudain plus froid.

- En lui posant la question, réponds Harren.

- Ha oui, cette question qui consiste à torturer une personne jusqu'à ce qu'elle répète exactement ce que vous souhaitez ? Demande le magicien en se tournant lentement de manière menaçante.

J'imagine que normalement je devrais me réjouir de la tournure des événements, mais ça ne me plaît pas plus que ça.

- Il ne m'a pas torturé, me surprends-je à dire.

Je me déplie péniblement pour me lever. Malgré son âge, Gandalf me propose son aide mais je la refuse poliment. Il me reste une carte à jouer puisque je sais un certain nombre de chose.

Quand je finis de me lever, je regarde le roi bien en face.

- C'est moi que Saroumane a manipulé pour tuer votre fils, dis-je.

La nouvelle amène un long silence dans la geôle. Gandalf semble ne pas y croire, le roi reste silencieux, mais je devine à son regard qu'il réfléchit intenséement.

- Manipulé vous dites, intervient le jeune homme que je ne connais pas. Pouvez-vous nous expliquer ce point ?

- Il a scellé mes souvenirs au moyen de sa magie et m'a ensuite fait croire que j'étais son fidèle serviteur, explique-je. Je l'ai cru et pour lui, j'ai mené les uruks et les orques à la bataille des gués de l'Isen. Mais rien de tout cela n'aurait été possible sans une complicité interne.

Je fixe le roi et celui-ci me retourne mon regard. J'y vois une peine énorme et une culpabilité sans fond.

Ouais, j'ai buté ton gosse... Parce que le vieux a fait en sorte que tu me l'envoie...

Le jeune réagit violemment et me repousse contre le mur.

- Comment osez-vous...

- Éomer ! S'interpose Gandalf. Il suffit !

Le jeune me relâche mais est loin de se calmer. Je sais désormais qui il est.

- Et bien mon roi, n'avais-je point raison ? Triomphe Harren.

- Laissez nous, réponds le roi d'une voix plus assurée que ne le laisse supposer son regard.

- Mais mon roi... Commence Harren avant de s'interrompre en remarquant que Théoden ne lui prête pas d'attention et qu'il me fixe sans mot dire. Il me jette un coup d'oeil puis décide d'obéir avant d'être rappelé à l'ordre.

Une fois qu'il est sorti, le magicien se tourne vers Théoden.

- Je vous enjoins de ne pas céder à la colère, dit-il.

- Tout va bien Gandalf, dit calmement le roi en continuant de me fixer.

- Non, tout ne vas pas bien ! S'exclame Éomer. À cause de cet homme, la lignée des rois du Rohan est fortement compromise !

- Peut-être vous rappellerez-vous que votre oncle aussi est tombé sous la coupe de Saroumane, reprend Gandalf d'un ton plus cassant. Vous avez perdu un cousin, mais imaginez la peine de votre oncle qui a perdu son fils, parce qu'il a succombé aux paroles ensorcelantes de l'agent de Saroumane. Et maintenant, mettez-vous à la place de ce jeune homme qui a été directement sous la coupe de Saroumane. Imaginez ce qu'il a dû penser de lui-même quand il a recouvré la mémoire.

Je n'écoute qu'à moitié la tirade de Gandlaf. J'ai l'impression d'être hypnotisé par les yeux du roi. Quand Gandalf revient à la charge pour parler au roi, celui-ci lève la main pour le faire taire.

- Vous avez affronté mon fils, dit-il d'une voix qui tremble légèrement. Qu'en avez-vous retiré ?

Je le regarde sans parler, rassemblant mes souvenirs et mes esprits. Puis je baisse l'oeil.

- De la honte pour avoir causé sa mort. Et du respect pour sa bravoure et sa force.

Gandalf hoche la tête derrière Théoden, Éomer me regarde d'un air dégouté.

Le roi lève la main et me la pose sur l'épaule.

- Vous comme moi avons été privés de notre raison, reprends-t-il d'une voix chargée d'émotion. Je ne peux pas vous condamner pour une faute où je suis aussi coupable que vous...

- Mon oncle ! S'exclame Éomer scandalisé.

Gandalf lève son bâton pour le faire taire.

- Cependant, si je renonce à toute velléité de vengeance à votre égard. De même qu'à moi, je ne peux vous pardonner la mort de mon fils. C'est autant ma faute que la vôtre. Et nous passerons le reste de notre vie avec ce poids sur les épaules.

Je relève le regard pour le fixer. Et je ne sais pas pourquoi, mais je fonds en larmes.

Putain, mais pourquoi je chiale encore moi ?

J'ai l'impression d'avoir les épaules plus légères. Je ne sais pas pourquoi, mais le fait de voir le père de mon adversaire et de lui avouer ce que j'ai fait me soulage au moins autant que quand je l'ai dit à Mewyn. Et le fait que celui-ci ne se soit même pas énervé m'ôte un poids sur le coeur que je n'avais même pas remarqué avoir.

Soudain, je sens deux bras puissant se refermer sur moi et je me retrouve avec la tête du roi sur les épaules. Un cri scandalisé s'élève de chez Éomer.

- Puisse le souvenir de mon fils nous rappeler ce qu'il en coûte de succomber à de belles paroles contre la raison, me dit le roi en me serrant contre lui.

Je préfère ne pas réfléchir et je lui retourne faiblement son étreinte.

- Votre fils était un homme de valeur, dis-je entre deux hoquets. Et son souvenir me permettra de toujours garder l'esprit alerte, dis-je du ton de la promesse.

Et il a un putain de père qui mérite mon putain de respect.

Le roi me tapote le dos comme il le ferait pour un enfant avant de me libérer. Il arbore un petit sourire mais ses yeux sont humides des larmes qu'il ne laisse pas couler.

- Vous êtes libre mon garçon. Je vais ordonner qu'on vous rende vos affaires.

Il se tourne vers Gandalf qui lui fait une révérence, un sourire réjoui aux lèvres.

- Vous avez fait le bon choix, commente le magicien. Et un choix digne de louanges.

Théoden le regarde un moment silencieux avant de sortir de la cellule, suivit par Éomer.

- C'est dans la douleur que l'humanité révèle la meilleure part d'elle-même. Ou sa plus sombre, commente le magicien resté seul avec moi.

Il se tourne à nouveau vers moi.

- Nous allons vous faire retirer ces fers et vous trouver des habits. Et prendre un bain ne serait sans doute pas du luxe.

- Oui, commente-je tout bas en m'essuyant les joues.

- Bienvenue chez vos amis Faust, commente le magicien en me tapotant l'épaule.

Je suis sorti de prison sous le regard étonné du geôlier. Gandalf me conduit à une grande salle de bains et me fait monter des vêtements pendant que je dois lui raconter mon histoire et que je me lave. J'apprends que les dernières nouvelles qu'il avait de moi étaient ma supposée mort dans la Moria, apprise lorsqu'il est passé par la Lothlórien et y a croisé Lia.

Je lui fais un résumé assez grossier de mes actes au service de la Main Blanche ainsi que de mon expulsion. Je mentionne Jim et Grumash au passage. Je lui raconte comment je suis tombé entre les mains des elfes et mon sauvetage providentiel par Elrond qui passait par là. Je n'oublie pas de mentionner mon désaccord avec le seigneur elfe et ma fugue modèle soulon. Je lui raconte mes péripéties dans le Rohan, mon engagement musclé, ma désertion pour lâcheté, mon retour brusque et ma tentative avortée de libération. Puis mon emprisonnement par le seigneur Harren qui ne s'est pas bien passée.

- Quelle histoire, déclare le vieux magicien tandis que je finis de m'habiller.

J'ai hérité d'une chemise en lin grossier ainsi que de chausses de la même matière. Depuis le temps que je me trimballais en armure, j'ai l'impression d'être tout nu.

La porte s'ouvre.

- Vous aviez demandé l'épée du traît... Commence Bergen avant de me voir.

Il tient Din'Ganar dans son fourreau, et affiche un visage de complète surprise en me voyant.

- Ha, merci, dis-je froidement en lui arrachant presque mon arme des mains.

- Mais... Il est...

- Libéré, sur ordre du roi, termine Gandalf d'un ton apaisant.

Je suis accueilli par un torrent de joie de la part de Din'Ganar qui me laisse groggy un bref instant et je chancèle en souriant.

Oulà, du calme, je suis tout juste remis moi.

Bergen me fixe d'un air absolument ahuri. Je ne résiste pas à l'envie de lui faire un pied de nez.

- Je travaille pour le magicien blanc, je te l'ai dit pourtant, dis-je avec un demi-sourire ironique.

Gandalf hausse un sourcil et me lance un regard d'avertissement, mais la tronche de Bergen en entendant ma réplique est juste sans prix.

- Et mon armure ? Demande-je.

Bergen semble se reprendre au prix d'un violent effort.

- Elle a été détruite, grince-t-il d'une voix pincée. Comme toutes les lanières avaient dû êtres tranchées pour pouvoir te soigner, l'acier à été refondu pour les besoin de la troupe.

Je reste sans voix. J'ai encore perdu un truc et cette fois ça me fait juste chier.

- Ce n'est pas grave, nous nous en arrangerons, dis Gandalf en se levant pour reconduire Bergen.

Celui-ci me regarde de manière insistante, mais le magicien le met dehors poliment et referme la porte des bains.

- Ce n'est pas très malin de votre part de provoquer ce jeune homme, Faust, me dit-il.

- Désolé, réponds-je. C'était plus fort que moi.

- Et bien vous allez néanmoins devoir vous tenir à carreaux. La troupe qui vous a arrêté risque de ne pas apprécier votre sortie inconditionnelle des cachots.

- Et bien qu'ils aillent se faire foutre ! Je ne vais pas me cacher pour éviter de les froisser, réponds-je avec hargne en songeant aux baffes et aux insultes que j'ai dégusté sans mot dire pendant des jours.

- Vous ne les aimez pas et je le comprends tout à fait. Mais vous n'allez pas provoquer d'esclandre maintenant.

- Et au nom de qu...

- AU NOM DE MOI ! S'exclame soudain Gandalf d'une voix surnaturelle.

Je sursaute et tombe sur le derrière de surprise, Din'Ganar à moitié hors de son fourreau dans la main.

Gandalf fronce les sourcils et regarde ma lame d'un air intrigué.

- Où avez-vous obtenu cette arme Faust ?

- Heu...

Le changement de sujet me déroute complètement, aussi je mets un moment à comprendre la question.

- Elle a été fabriquée par deux fantômes nains sur les consignes de Saroumane pour moi, réponds-je après un moment de silence.

Le vieux magicien se penche vers moi et me tends la main.

- Puis-je ?

Je me crispe en me souvenant de la dernière fois qu'un magicien l'a touchée.

- Je préfère pas, dis-je d'un ton mi-grinçant, mi-suppliant.

- Faust, reprends Gandalf d'un ton plus rassurant. J'essaie juste de vous aider.

J'hésite encore un peu et rapproche la pognée de Din'Ganar de sa main. Il l'effleure et à ce moment-là je sens mon épée tressaillir. Comme si elle était effrayée.

- Par les Valars... Souffle Gandalf d'un air atterré. Mon vieil ami, qu'avez-vous fait ?

- Pardon ? Dis-je tandis que ma lame semble encore très méfiante de ce contact mais ne se crispe pas comme la fois où Saroumane l'a touchée.

- C'est terrible, murmure-t-il en se relevant.

- Quoi donc ? M'étonne-je dérouté. J'y pige que dalle à votre charabia là.

- Je n'ai pas le temps de tout vous expliquer maintenant, me réponds le magicien après un instant de silence. Demain nous verrons peut-être. Mais en attendant, ne vous séparez de cette épée sous aucun prétexte. Vous entendez ? Aucun.

Je le regarde plutôt étonné.

- Heu... Je dois pouvoir faire ça.

- Bien. Il y'a une fête ce soir, mais je vous conseille de ne pas vous y mêler. Je vais vous trouver de la place dans un dortoir et nous verrons les choses clairement demain. Mangez en cuisine ça vaudra mieux pour tout le monde.

Sur ce, il ramasse son bâton et sort, me laissant assis de façon ridicule sur le sol à essayer de démêler ce nouveau sac de noeuds.

Bon, je ne vais pas rester assis toute la journée dans la salle de bain.

Je me lève et sort en attachant ma ceinture d'arme.

-Ainsi tu es libre à nouveau, m'accueille la voix de Bergen dans le couloir.

Je pousse un profond soupir d'agacement et me retourne pour lui faire face.

Il est appuyé contre le mur, les bras croisés sur le plastron d'une nouvelle armure de cuir et de maille. Sa posture est faussement décontractée, je peux facilement voir qu'il s'attend à devoir bouger vite. Son visage est fermé mais son regard est accusateur.

- Il semblerait, répons-je d'un ton froid. Et toi tu es toujours aussi lent à comprendre on dirait.

- Il semblerait, comme tu dis. Mais il se trouve que je ne comprends pas comment tu peux avoir été libéré malgré tes crimes.

Je hausse les épaules.

- Si tu n'en a pas été informé, c'est probablement que tu n'avais pas besoin de le savoir, dis-je en agitant la main pour balayer sa question.

- N'essaie pas de te défiler avec une pirouette, ça ne marchera pas cette fois, crache-t-il visiblement las d'être poli pour sauver les apparences.

Je le regarde assez mécontent.

- Tu te souviens de ton couplet sur les responsabilités et ce qui se passe quand on ne les prend pas ? Lui demande-je à brûle-pourpoint.

Il hausse un sourcil.

- J'ai pris mes responsabilités, lui dis-je en posant la main sur Din'Ganar. C'est tout ce que tu as besoin de savoir. Le reste, il te faudra le demander au roi ou au magicien car je ne suis pas habilité à te répondre.

Je tourne les talons et le plante là en prenant la direction opposée, même si j'ignore complètement où elle mène.

Je fais le tour du palais assez vite, quoique palais soit un bien grand mot. Certaines salles sont très grandes, mais de nombreuses autres sont très petites et le tout est encore plus petit que la maison du Doc à Imladris. Les cuisines sont situées sous les baraquements des soldats, sûrement pour profiter de la chaleur de ces dernières. Une grande cour donne accès aux nombreux corrals et autres écuries du palais ainsi qu'aux forges. Toutes l'organisation est sans conteste tournée autour de l'entretiens régulier de chevaux, ce qui n'est pas étonnant étant donné le pays où je me trouve.

Encore un peu et ils dormiraient avec leurs canassons.

Le reste du palais est un style assez nordique, façon un peu viking et compagnie, de grands halls de bois avec de longues tables et beaucoup de tapisseries contres des murs mélangés bois et pierre. La grande salle est le centre de tout, de petits couloirs en partent vers plein de dortoirs et autres dépendances, si bien qu'on est presque obligé de passer par elle pour gagner les autres pièces. Heureusement que je repère vite les passages à grouillots pour éviter de trop me mélanger à la foule, histoire de m'éviter d'attirer l'attention.

Mais la seule chose que je ne parviens pas à éviter alors que je voudrais le fuir comme la peste, c'est ce connard de Bergen qui me colle aux basques comme la vérole au bas-clergé.

- Tu as décidé de me suivre toute la journée ? Ne puis-je m'empêcher de grincer d'un ton agacé.

- Tant que je n'aurais pas de réponse à mes questions, tu restes un traître et un régicide à mes yeux, me répond-t-il du même ton.

- Comment on appelle un assassin de fils de seigneur déjà ? Ricane-je d'un ton pince-sans-rire. Histoire, que je l'ajoute à mes titres.

Le plus drôle est quand même qu'il porte la main à son épée alors que je n'ai pas fait un geste vers la mienne.

Il veut en découdre. Je devrais arrêter de le provoquer alors qu'il ne rêve que de me faire la tête au carré.

Je ne suis, et de loin, pas au mieux de ma forme. Entre les bleus, mes blessures pas complètement cicatrisées, mes maux de tête et la malnutrition, je tiens difficilement sur mes jambes.

Si je continue dans cette voie je suis baisé, avec option sans vaseline et verre pilé en prime.

- Tu pourrais pas simplement me foutre la paix ? Reprends-je plus calmement après plusieurs inspirations lentes.

- Et pourquoi ferais-je une chose pareille ? Pour te laisser l'occasion de terminer ton travail en t'en prenant au roi ?

Sale fils de pute ! C'est une idée fixe chez toi ! Le roi, le roi, le roi ! Change de disque, le tiens est rayé !

- Je ne vais pas attaquer le roi ! M'énerve-je. Déjà, parce que je n'en ai pas la force, ensuite parce que c'est à lui que je dois ma liberté, et enfin parce que je le respecte plus que quiconque dans cette ville après le vieux Gandalf.

- Tu ne respectes rien ni personne, tu l'as déjà prouvé ! Reprends Bergen un ton plus haut.

- Si tu parles de toi, sache que le respect, ça se mérite !

- Ça s'acquiert aussi avec la naissance ! S'exclame-t-il outré.

- Le sang ne peut pas parler ni agir pour gagner le respect, tu sais ? Dis-je d'un ton acide.

- Mon sang ne réclame que le respect dû à mes ancêtres pour le travail qu'ils ont accomplis !

- Et pourquoi je devrais le montrer à toi exactement ?

- Parce que je suis leur descendant !

- Ha ! Et après c'est moi qui me cache derrière ma lâcheté ? Moi au moins je n'utilise que les trucs qui m'appartiennent, je ne me cache pas derrière les actes d'un autre ! Ça c'est un comportement de gamin qui se cache derrière son père pour justifier ses caprices !

J'ai vu venir le direct du droit. J'essaie de l'éviter, mais je réussi tout juste à faire passer la cible du nez à la joue. Du coup, je vois trente-six chandelles et me raccroche difficilement à une poutre du mur pour conserver la position debout. Un second coup dans l'abdomen me plie en deux et me donne envie de gerber. Un genou s'encastre finalement dans mon nez et je me retrouve à tomber à la renverse sur la pierre nue du couloir.

La vache ! Quelqu'un a relevé l'immatriculation du bulldozer qui m'a renversé ?

Je tiens mon nez qui saigne et me roule en boule avant d'avoir eu le temps de penser à autre chose.

- Je te préviens, si je te vois t'approcher du roi, de près ou de loin, je te tue Faust, me déclare Bergen d'un ton dégoulinant de rage.

Je ne le vois pas mais je sens le coup de pied qui tente de se frayer un chemin vers mon ventre. Heureusement, la position fœtale a l'avantage d'interposer mes jambes et le coup est beaucoup moins fort qu'il ne le devrait. J'entends ensuite des pas s'éloigner dans le couloir.

Bergen 1, Faust 1 aussi, mais de peu…

Je reste comme ça un petit moment avant qu'un homme que je ne connais pas se penche sur moi en me demandant si je vais bien.

Non, je fais du tricot, connard !

Je me tâte délicatement le nez. Il ne doit pas être cassé et le saignement s'est déjà arrêté, par contre j'ai la figure pleine de sang. J'essaie de me relever et remercie faiblement le mec qui me file un coup de main.

- Hé bien, on ne vous a pas manqué ! S'exclame, celui-ci.

- Il y avait peu de chance qu'il me loupe, acquiesce-je à voix basse.

- Vous devriez vous allonger, où dormez-vous ?

- Gandlaf m'a pas encore dit où.

- Le magicien blanc ? Hoquette mon interlocuteur. Vous êtes un invité du roi !

- Il parait… Commente-je sans conviction.

- Ne vous inquiétez pas, je vais faire mander le chambellan et lui saura.

- Vous êtes très aimable, réponds-je avec un pâle sourire.

Aussitôt dit, aussitôt fait, le chambellan raboule et me fait emmener jusqu'à un lit dans un dortoir. J'ai droit à un couplet comme quoi le palais est bondé en ce moment et que tout le monde doit se serrer. Je m'y allonge avec un certain bonheur et y pionce une bonne partie de la journée. Au soir, je découvre que le vieux à donné des instructions spécifiques et une servante m'apporte ma bouffe au pieu avec un petit mot : "comme vous semblez ne pas pouvoir tenir tranquille, mieux vaut que vous ne sortiez pas".

Ça fait toujours plaisir… M'enfin, je vais pas m'en plaindre, je suis servi comme à l'hôtel.

Je dévore comme un ogre avant de me recoucher. Je suis uniquement réveillé par l'arrivée d'autres personnes à des degrés divers d'ébriété qui viennent se coucher. J'ai même droit au ronfleur qui fait vibrer les carreaux des vitres à chaque inspiration.

Malgré tout, je trouve presque rassurant tout ce bruit et le fait de passer innaperçu. Au moins je dors dans un vrai pieu et j'ai bien mangé.

Demain faudra que je fasse un peu de sport.