Minas Tirith

Trois jours. Il nous a fallu trois jours entiers pour parcourir l'équivalent d'une semaine de trajet à cheval. Dire que je suis fourbu serait faire passer la bombe d'Hiroshima pour un pétard mouillé. Je n'en peu juste plus de ces journées de galop, le plus étonnant étant encore que le cheval ai tenu. Mais même lui semble ne plus pouvoir donner beaucoup plus. J'ai bien cru que j'allais devoir finir le reste du chemin à pieds, mais le vieux Gandalf m'a assuré que le canasson tiendrait.

Et il a tenu. Je suis en train de regarder les imposantes murailles blanches sales de Minas Tirith.

Sept niveaux de fortifications… L'architecte devait avoir quelque chose à compenser.

Je suis un peu dubitatif de la raison d'être d'autant de niveaux de défense, mais bon, il faut bien avouer que c'est impressionnant.

Tandis que nous nous approchons de la cité, nous croisons des convois de réfugiés à la mine fermée et triste. Je regarde des chariots contenant les biens de toute une vie pour les plus chanceux, certains autres ont à peine un baluchon sur l'épaule. Au milieu une grande quantité de gardes tentent de mettre de l'ordre dans ce méli-mélo. Une véritable forêt de tente a commencé à se dresser sous le premier rempart et je peux voir de loin qu'on refoule du monde à l'entrée.

- Je ne suis pas sûr qu'ils nous laissent passer, comment-je à Gandalf.

- Ils le feront, m'affirme le vieux magicien. Ils savent ce qui est bon pour eux.

Effectivement, à ma grande surprise on nous laisse passer sans encombre. Il aura suffit d'une minute de discussion au magicien et quelques geste échangés avec un homme qui semble un peu plus gradé que les autres pour nous ouvrir la route jusqu'aux grandes portes de Minas Tirith. La cité blanche se révèle d'une architecture que je n'ai encore pas croisée dans ce monde, une sorte de mix entre les tunnels des nains tout en angles et les formes arrondies qu'adoptent les elfes. Mais les maisons ont l'air d'avoir été construites les unes par-dessus les autres. Ce qui n'est au final pas étonnant car la ville est quasiment plus haute que large.

Il y'a de quoi avoir le vertige une fois au sommet à mon avis.

Étant devenu plus méfiant depuis ma mésaventure du Rohan, j'ai repris l'habitude de cacher mon visage à chaque fois que nous croisons du monde, ce qui est facilité par le fait que je n'aie plus qu'un œil. Grâce à une écharpe enroulée autour de on orbite vide, je parviens également à cacher mon visage en me couvrant le nez et la capuche de la cape du roi du Rohan fait le reste.

Je sens une secousse sur ma jambe et je baisse les yeux surpris. Un homme en haillon a agrippé ma botte et me tends la main.

- Pitié, l'aumône mon seigneur. Je n'ai rien mangé depuis trois jours, réclame-t-il d'une voix éraillée.

21ème siècle ou troisième âge, décidément les problèmes restent les mêmes.

- Je n'ai pas d'argent, lui dis-je confus. Mais je peux vous donner ça.

J'ouvre ma sacoche de selle pour y prendre un reste de miche de pain. Mais aussitôt que je lui la tends, il me l'arrache presque des mains sans un "merci" et se tire en courant dans la foule.

Je reste un moment surpris avant de sentir ma colère monter contre cet ingrat. Presque aussitôt, je panique et enfoui cette colère tout au fond de moi au grand désarroi de Din'Ganar qui gémit dans mon âme comme un chien battu.

Ça me fend le cœur autant qu'à toi, mais je ne peux plus te laisser faire ce que tu veux.

Din gémit d'incompréhension. Mais à peine ais-je commencé à la calmer qu'une douzaine de personne commence à me cerner en tendant la main tout en réclamant.

Et merde…

Cette fois je dévoile Din'Ganar de sous la cape et pose la main sur sa poignée. Malgré tout mon contrôle, je sens un filet d'énergie passer d'elle à moi. Je sais que ça fait légèrement luire ma pupille et aussitôt la foule de badauds s'arrête.

Gandalf m'a expliqué après que je lui aie posé la question au sujet de cet œil brillant. Il m'a expliqué que l'usage de magie s'accompagne souvent de lumière qui est l'essence même de nombre des énergies de ce monde. Sauf que la magie de Din concerne l'intérieur de mon corps, c'est pourquoi on ne peut la voir que dans mes yeux, qui seraient le seul emplacement où la magie du corps interfère avec celle de l'extérieur. Et comme le pouvoir de Din est un accroissement des capacités physique, l'apport de sang supplémentaire dans mes pupilles dû à l'accélération de mon rythme biologique serait la cause de la couleur rougeâtre de celles-ci quand je suis sous canalisation.

La foule a l'air de me jauger, mais Gandalf fait tonner sa voix pour demander qu'on libère le passage. D'un mouvement presque mécanique, la foule obéit et me laisse rejoindre le vieux mage. Celui-ci me prend immédiatement à parti.

- C'est très généreux de vouloir partager avec les plus démunis, mais dans cette ville je crains que cela ne te sois nuisible mon garçon. Tends une fois la main et le mot passera. Les autres qui suivront ensuite ne comprendront pas pourquoi tu ne la tends plus par la suite et te jugerons égoïste.

Je grogne de dégoût.

- En somme, mieux vaux ne pas la tendre, analyse-je amèrement.

- C'est triste, mais si tu souhaites la paix, il te faudra agir ainsi mon garçon.

- Et où allons-nous ? Demande-je d'une voix fatiguée.

Ma peur initiale en voyant l'attroupement s'étant envolée, elle a emporté avec elle le petit boost d'adrénaline qu'elle m'avais amené.

- Je vais au palais, présenter mes hommages à l'intendant Denethor. Toi, tu descends à l'hostellerie de la Vigne du Sud, au cinquième niveau. Demande Bernard Dutombil, il me connaît. Réserve deux chambres. Une pour toi ainsi qu'une autre pour maître Touque et moi. Ce faisant, il me fourre entre les doigts une bourse de cuir défraîchi qui émet un léger cliquètement de métal.

- Vous ne voulez pas qu'on prenne une chambre pour trois ? Demande-je.

- Une chambre pour trois ça n'existe pas mon garçon, rigole le magicien. C'est un dortoir. Et puis, maître Touque et moi serons souvent au palais dans les jours à venir, endroit où tu n'as pas besoin de venir et où je préférerais qu'on ne te voie pas avec moi dans un premier temps. Je dois tâter le terrain avant de prendre une décision et je préfère t'avoir libre sous la main en cas de problème. N'hésite pas à piocher dans cette bourse, nous risquons de devoir nous battre sous peu et il te faut une nouvelle armure.

Je pousse un profond soupir de lassitude.

- Un armurier à me conseiller ? Demande-je en cachant la bourse dans ma chemise.

- Le meilleur de la ville est un nain du nom de Golwynn. Tu trouvera son échoppe appuyée contre la paroi Est du quatrième niveau. Un artisan de génie, mais qui est au moins aussi dur à approcher que toi.

- Génial, commente-je sans enthousiasme. Il ne vous doit pas une faveur des fois ? Que je puisse jouer là-dessus.

- Il ne m'en doit aucune, mais d'après tes histoires, il t'en doit une belle à toi.

Je le regarde d'un air surpris.

- Pourquoi ? Il est de la famille à Trolf ?

- Non, mais tu l'apprendra bien assez tôt.

Sur ce il m'adresse un de ses sourires énigmatiques qui ont le don de m'agacer.

Nous continuons notre progression d'étages en étages. À chaque fois c'est le même cirque, chaque rempart dispose d'une ou plusieurs portes pour passer de l'une à l'autre et plus on monte plus les portes sont rares. J'apprends qu'il n'y a déjà plus que deux portes pour passer entre le troisième et le quatrième étage. Après il n'y en a plus qu'une seule par étage pour garantir plus de facilité aux défenseurs. De même, la cité se répartit aussi par niveau de richesse. Les trois premiers niveaux accueillent la plèbe et quelques petites manufactures. Au quatrième niveau viennent déjà les artisans plus reconnus et dont le travail se monnaie à prix d'or. Au cinquième, ce sont les riches familles marchandes qu'on trouve juste sous les familles nobles du sixième et le septième niveau est tout entier réservé au palais royal.

En entendant ça, je me repenche vers Gandalf.

- Votre auberge ne se situait pas au cinquième niveau ?

- Si, pourquoi ?

- Mais vous ne venez pas de dire que c'était un quartier riche ? M'étonne-je.

- Et que croyez-vous que je vous aie donné dans cette bourse ? Du cuivre ?

Intrigué, j'entrouvre la bourse pour en inspecter le contenu. Mais comme je suis une bille en métaux, je ne suis pas bien sûr de ce que je vois.

- C'est quoi comme monnaie ? Ne puis-je m'empêcher de demander.

- Ce sont des doublons d'or, me chuchote Gandalf d'un ton conspirateur.

- Et ça vaux cher ? Demande-je en haussant les épaules.

- Ha… Certes, j'oublie encore d'où vous venez, commente le vieux magicien après un instant de silence surpris. Et en plus vous n'avez pas eu grand usage de monnaie depuis votre arrivée ce me semble.

- Non, pas encore la moindre, confirme-je.

- Bon, ce sont des doublons nains de la Montagne Solitaire, les doublons les plus lourds du monde. Cette bourse que vous tenez suffirait à acheter un château et des terres en suffisance pour y prendre votre retraite.

Je regarde le petit tas de pièces d'un air ahuri.

LA VACHE ! JE ME PROMENAIS AVEC DES BILLETS DE MILLE BALLES ET JE LE SAVAIS MÊME PAS !

- Et en version rapide, les doublons ça situe où sur l'échelle de la monnaie locale ? Questionne-je d'un ton abasourdi.

- Un doublon vaut entre vingt et vingt-et-une pièces d'or, ça dépend de leur provenance car le poids d'une pièce varie d'un pays à l'autre, M'explique Gandalf. Une pièce d'or vaut dans les vingt pièces d'argents. Et enfin, il faut douze pièces de cuivre pour faire un argent. Le doublon nain à une valeur plus proche des vingt-trois pièces d'or. Et ceux de la Montagne Solitaire étaient cotés à vingt-cinq pièces d'or la dernière fois que j'ai eu à faire du change. Son prix a d'ailleurs dû grimper, commente-t-il en regardant autour de lui. La guerre a cette étrange caractéristique de faire monter la valeur de la monnaie dans les premiers temps, ensuite il s'en suit souvent une baisse subite de sa valeur.

- Donc il vaudrais mieux investir maintenant, commente-je en faisant le décompte des doublons dans la bourse.

Cinquante-six, cinquante-sept, cinquante-huit… Cinquante-huit putain de pièces d'or…

- Gandalf, combien vaut une chope de bière approximativement ? Demande-je pour me faire une idée de la valeur réelle de ce que j'ai entre les mains.

- Ça dépend, dans le boui-boui moyen, on peut te servir quelque chose présenté comme tel pour deux cuivres. Dans une bonne auberge, une bière convenable peut coûter quatre cuivres.

Je me mets au calcul mental et fait mon petit décompte.

Mazette… Chaque pièce entre mes mains représente mille cinq cent chopes de bière de bonne qualité.

Je sens la tête me tourner, mais je ne suis pas sûr que ce soit la fatigue.

- Mais on ose sortir ça pour payer ? M'étonne-je en rangeant précautionneusement la bourse.

- Mieux vaut attendre d'être en arrière-boutique en règle générale, admet Gandalf. Mais pour l'auberge ne t'en fais pas, l'aubergiste t'accompagnera aux chambre et tu lui en donneras une à ce moment-là. Dis-lui de me prévenir quand la valeur de la pièce sera épuisée et prend tes aises en attendant. Demain tu iras trouver l'armurier et je compte sur toi pour être à nouveau prêt à te battre dans les plus brefs délais.

- On peut vraiment se fier à l'aubergiste ?

- Ho oui, hoche le magicien. Je le connais bien.

Arrivés devant l'établissement, Gandalf me laisse me débrouiller et relance sa monture au petit galop pour monter au palais. Je me tourne un peu dubitatif face à une grande construction de pierre. Une enseigne en bois portant le dessin d'un grappe de raisin rouge est entourée par le nom de l'auberge, "La vigne du Sud". Le bâtiment a l'air assez imposant et très bien tenu pour ce qu'il m'a été donné de voir jusque-là.

Si on m'avait dit un jour que je descendrais dans un palace…

Je me présente à l'entrée de la cour, un palefrenier saisi la bride de mon cheval et me demande poliment si je veux parler à l'aubergiste.

J'hoche la tête pendant que je descend de selle en espérant ne pas faire de connerie. Le gaillard appelle un autre gamin et lui fait signe d'aller chercher le big boss. Ou du moins, c'est ce que j'interprète ainsi. Le gamin file à l'intérieur du bâtiment et reviens avec un homme au teint basané, pour ne pas dire presque noir, portant une immense barbe noire et un morceau de tissus enroulé autour du crâne de façon un peu loufoque. Il porte également des vêtements amples faits de tissus oscillant entre le brun et le doré et je crois même qu'il porte des babouches couleur lie-de-vin.

- Bonjour ! M'accueille-t-il d'une agréable voix de baryton où je devine un léger accent qui me fait immédiatement penser à un arabe. Son teint basané et ses traits fins ainsi que son sourire chaleureux me donnent plutôt une bonne impression du bonhomme, mais allez savoir pourquoi, réveillent aussi ma méfiance.

Pourquoi est-ce que j'ai l'impression qu'il y'a trop de verni pour que ce soit honnête ?

Je lui adresse un vague sourire et réalise un peu tard qu'il ne peut pas le voir à cause de l'écharpe que j'ai sur le nez.

- Bernard Dutombil je présume ? Demande-je.

- C'est bien moi, confirme celui-ci sans se départir de son sourire. Bienvenue à La vigne du Sud. On vous a parlé de moi ?

- Certes, dis-je en me tournant vers le palefrenier. Une personne portant le gris depuis des années m'a demandé de venir vous voir.

Je remarque un léger tressaillement au niveau du visage de l'aubergiste. Mais il conserve son sourire tandis qu'il me saisi le biceps et m'entraine vers la maison.

- Ha ! Cet ami-là ! Mais bien sûr, comment va cette vieille branche ? S'exclame-t-il en me guidant d'une poigne ferme vers l'intérieur de l'auberge.

Assez surpris, je le laisse m'amener dans une salle à manger vide tandis qu'il continue à me déblatérer une histoire comme quoi sa dernière rencontre s'était déroulée dans un endroit qui ne me dit rien du tout et de me dire qu'il se souviens encore des coucher de soleil sur les toits d'un endroit avec un nom à coucher dehors.

Par contre, sitôt entré dans la salle et le verrou poussé, il colle son œil contre le trou de la serrure.

- Mais enfin…

- Chut ! M'interromps-t-il en levant un doigt dans ma direction.

J'attends une bonne minute dans l'expectative avant qu'il ne se décide à lâcher son judas improvisé.

- Bon, nous sommes tranquilles, déclare-t-il en se tournant vers moi. Je ne suis pas sûr qu'il soit une bonne idée d'énoncer le nom de notre ami commun dans la situation actuelle.

- Pourquoi ? M'étonne-je. Qu'est-ce que Gandalf a encore fait ?

- Moins fort ! S'exclame tout bas Dutombil en me faisant signe des mains de baisser le ton.

Cette situation commence à m'agacer, surtout que je n'y pige rien.

- Dites, vas falloir éclairer ma lanterne, parce que là je nage en plein flou artistique avec votre combine.

- Vous êtes venu avec les instructions ? Me demande l'aubergiste avec un air conspirateur.

- Mais non enfin, je suis venu réserver deux chambres, m'énerve-je. Une à deux lit pour Gandalf et un Hobbit et une autre pour moi.

Dutombil me regarde d'un air surpris.

- Alors vous n'en êtes pas ? Me demande-t-il surpris.

- Je ne suis pas de quoi ? Au nom du ciel, cessez de parler par énigme ou je vais…

Je réalise que ma colère est montée une nouvelle fois et je m'interromps pour la refouler, soulevant une nouvelle protestation de Din dans mon esprit.

- Mais… J'ai cru que vous en faisiez partie, s'étonne Bernard.

- Écoutez-moi bien. Les magouilles du vieux, je m'en cogne comme de ma première paire de chaussettes. Je suis là pour réserver trois lits, point à la ligne, fin de la dictée !

- Ho, mais vous voulez dire que maître Gandalf est en ville ?

- Il est au palais en ce moment même, réponds-je agacé.

- Aïe ! S'exclame Dutombil d'un air navré. Mais pourquoi ne s'est-il pas arrêté avant ? J'aurais pu l'avertir !

- L'avertir de quoi ? Demande-je un poil inquiet.

- L'intendant a reçu la triste nouvelle de la mort de son fils, m'explique l'aubergiste d'un air dépité. Et il soupçonne Gandalf d'y être pour quelque chose, car d'après un courrier, son fils lui aurait dit qu'il s'engageait dans une quête périlleuse avec une communauté menée par le maître.

- Ouais, ouais, j'en ai entendu parler, dis-je en agitant la main. Il a cassé sa pipe dans l'Argonath ou un coin du genre il me semble ?

- Je ne saurais pas le dire, mais il semble que depuis l'intendant soit devenus… Différent. C'est pourquoi je voulais prévenir le maître.

- Perdre un enfant ça vous change de toute façon le père, dis-je en me rappelant que je parle hélas d'expérience.

- Peut-être, mais depuis, Denethor semble en vouloir au monde entier. Il est devenu aigri et vois des ennemis partout. Même son propre fils n'ai plus le bienvenue chez lui.

- Son fils ? Mais je croyais qu'il était mort ? M'étonne-je.

- Son fils ainé, le cadet est toujours vivant, me corrige Dutombil.

- Ha, dis-je en haussant les épaules. Bon, ben il est trop tard pour se lamenter là-dessus.

Je sors une pièce de la bourse et la tend à l'aubergiste. Il ouvre des yeux ronds en voyant le doublon d'or scintiller dans sa paume.

- Comme je le disais, j'ai besoin de deux chambres. Une pour deux personnes et une pour une personne seule. Prévenez Gandalf quand nous aurons épuisés la valeur de cette pièce.

- Probablement pas avant des mois, commente Dutombil.

- Dans ce cas, donnez-nous les plus belles chambres de l'auberge, dis-je. Je ne crois pas qu'il aie prévu de rester des mois.

- Bien sûr que vous aurez les meilleures chambres ! S'exclame l'aubergiste d'un air entendu. Je dois la vie au maître, il serait ingrats de ma part de le faire coucher dans la mansarde.

Je le regarde en haussant les sourcils.

- Pourquoi vous appelez Gandalf "le maître" ? Ne puis-je m'empêcher de demander.

- Je lui dois ma vie, il peut donc en disposer quand bon lui semble, c'est ainsi que l'on considère l'honneur dans mon pays.

- C'est vrai que vous n'avez pas le type de la région, comment-je. Vous venez d'où ?

- Du Sud, dit-il en riant, des terres que vous nommez "Rhûn". Mon peuple est appelé "Oriental" par le vôtre. Et comme nombre de tribus se sont ralliées à Sauron, je suscite la méfiance.

- Pourtant, Dutombil, ça ne sonne pas très "Oriental" fais-je remarquer en sachant parfaitement que je n'y connais rien.

Moi je le verrais plutôt s'appeler Mohamed ou bien encore Omar, ou que sais-je encore.

- J'ai pris le nom de famille de ma femme en l'épousant, m'explique-t-il tandis que nous sortons de la salle à manger. Je suis toujours surpris de voir qu'ici vous considérez qu'un homme ne peut épouser qu'une seule femme. Avant de venir dans votre pays, j'avais deux épouses dans ma tribu.

J'hausse les épaules.

- Que voulez-vous, les goûts et les couleurs ça ne se discute pas.

Il s'interrompt pour me lancer un long regard surpris.

- Et bien, si j'avais encore des doutes, maintenant je n'en ai plus. Votre ouverture d'esprit caractérise ce que recherche Gandalf dans ses contacts.

- Mon ouverture d'esprit ? M'étonne-je.

- Ho oui, si vous saviez le nombre de personnes qui me traitent de barbare quand je leur raconte cette histoire. En réalité, je pense qu'ils sont jaloux.

Je pouffe à cette mention.

- C'est sûrement pas très loin de la vérité, dis-je amusé. Mais si je puis me permettre, "Bernard" ne fait pas très Oriental non plus il me semble.

- J'ai changé de nom. Vous savez, en quittant ma tribu, j'ai renoncé à mon nom de naissance. Et je voulais un nom qui me permette de mon fondre dans le paysage. Apparemment, ça a plutôt eu l'effet inverse. Mais je ne vais pas m'en plaindre, c'est bon pour mon commerce tous les curieux qui viennent voir "l'Oriental qui a un nom du Gondor". Ils en profitent pour prendre un verre et ça fait des rentrées dans la caisse.

Nous passons par des couloirs peints de couleur sable, dont les architectures en arche me rappellent bien plus un palais oriental que la salle à manger traditionnelle que nous avons quittés plus tôt. D'épais tapis aux motifs colorés comme des oiseaux de paradis recouvrent le sol et certains murs et on devine les formes d'animaux mais aussi de plantes. Sitôt dans la salle commune, je suis surpris de voir des narguilés sur les tables ainsi que tout un assortiment de vaisselle à thé en bronze qui brille à la lumière des bougies qui éclairent la pièce et embaument l'atmosphère d'un parfum étrange. Pas désagréable du tout, juste vraiment inhabituel.

- C'est de l'oliban, il est mélangé à la cire des bougies sous forme de poudre, répond Dutombil à ma question muette. Je les fais venir de mon pays, ça me rappelle des souvenirs.

Alors que nous tournons un couloir, je remarque aussi une petite fontaine délicate en pierre noire, polie au point de refléter la lumière, dont les sculptures raffinées évoquent des animaux comme des éléphants et des oiseaux. Quoique, les éléphants en question ont une drôle de tronche à mon avis, même si je ne mets pas le doigt sur ce qui cloche chez eux.

Nous arrivons finalement dans une grande entrée où un long comptoir de bois sombre décoré de motifs en cuivre entrelacé coupe le mur de gauche. Derrière se trouvent des étagères du même matériau, couvertes de bouteilles au look abracadabrant représentant pour l'une un serpent, pour l'autre un dragon, pour la troisième un bonhomme souriant et ainsi de suite pour que pas une bouteille ne soit semblable à l'autre.

- Vous avez un commerce prospère, comment-je.

- Vous savez, comme on dit chez moi, "il ne sert à rien de prendre l'argent là où il n'y en as pas". Beaucoup d'aubergistes ouvrent en rêvant attirer une clientèle riche, mais se retrouvent souvent à devoir faire des concessions. Moi, j'ai décidé que je voulais une clientèle qui aurait les moyens d'acheter le meilleur. C'est pourquoi je me suis endetté jusqu'au cou pour pouvoir aménager cet endroit comme je l'entendais. J'ai aussi eu le soutien de Gandalf et j'ai dépensé sans compter pour y parvenir. En quelques années j'ai remboursé toutes mes dettes et, sans fausse modestie, je peux me vanter d'avoir l'un des commerces les plus prospères de la cité. Beaucoup de personnes me jalousent pour ma réussite.

Je sens à son ton qu'il est très fier de lui. Il passe derrière le comptoir et saisi un gros volume relié de cuir dans lequel il marque quelque chose avant de prendre deux clés dans une armoire.

- Ma fille va vous amener à votre chambre, me dit-il avec un sourire. Profitez bien de votre séjour chez nous.

- Merci, dis-je en hochant la tête dans sa direction. Mais il me semble que vous ne m'avez pas demandé mon nom.

- Cela importe-t-il ? Vous êtes avec le magicien gris et vous avez payé d'avance. Je n'aime pas poser des questions quand elles ne sont pas nécessaires.

Je lève un sourcil à cette phrase.

Je comprends que Denethor se méfie à ce niveau-là. Si le vieux à son propre réseau de fidèles dans la cité, il serait presque facile de préparer un coup d'état.

- Ha, Eléonore, occupes-toi bien de ce client, s'exclame mon hôte à un point par-dessus mon épaule.

- Oui père, répond une voix féminine dans mon dos. Je me retourne en m'attendant à tomber sur une jeune fille en burka, mais elle a le visage tout à fait visible et qui plus est charmant.

Elle porte une robe qui lui couvre les jambes jusqu'à la taille, dévoilant la peau cuivrée de son ventre nu. Une sorte de soutien-gorge à bretelles un peu large et dont pendent des petits disques de cuivre cache sa poitrine tout en laissant deviner les formes de celle-ci.

Je reste un moment bouche bée.

Bonjour vous ! Tu m'étonnes que le paternel ait du succès si ses filles font serveuse dans cette tenue !

Elle m'adresse un regard curieux et je devine qu'elle me détaille rapidement. Je pense que je ne dois pas faire une impression terrible, vêtu d'une grosse chemise et d'un pantalon de laine grossière, seules mes bottes doivent connoter un peu de richesse. Ha, et ma cape qui est celle d'un roi.

En fait, je suis un patchwork de plein de pièces d'origines très diverses.

Elle m'adresse un sourire poli et me désigne le chemin.

- Si Monsieur veut bien se donner la peine, dit-elle en attrapant la clé que lui tends son père. Nous allons monter quelques escaliers.

J'aimerais bien monter autre chose mo…

Un violent malaise me saisi à cette pensée et je me rattrape au comptoir à la dernière seconde.

Heu… What ? Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

Je me concentre sur l'origine de mon mal et réalise assez vite que mon malaise est dû à Din'Ganar. Je sens des torrents de jalousie en déferler malgré mes tentatives pour l'en empêcher.

- Vous allez bien ? S'inquiète mon hôte qui s'est précipité vers moi.

- Le voyage a été long, grogne-je. J'ai eu un vertige.

Je finis par trouver le "robinet" mental de Din et le coupe aussi sec. Elle est furax et je sens en elle l'envie d'étriper la fille de Dutombil de la pire et la plus douloureuse des façons.

Allons bon, voilà que mon épée est jalouse maintenant ! C'est nouveau cette merde ! Elle a jamais réagi comme ça quand j'étais avec Lia…

Je me fait la réflexion après coup que c'est une idée idiote, étant donné que Din'Ganar est une partie de Lia. Elle ne peut pas être jalouse d'elle même, ce serait complètement con. Par contre, je viens de me découvrir un chaperon et je ne suis pas sûr d'apprécier ça pour le coup.

- Pourriez-vous m'aider à gagner la chambre ? Demande-je à l'aubergiste.

- Certainement, répond ce dernier en prenant la clé à sa fille avant de passer mon bras par-dessus son épaule et de me saisir à la ceinture.

Celle-ci nous regarde passer d'un air curieux, mais ne dis rien. Je la perds de vue sitôt que nous entrons dans les escaliers en colimaçon qui montent vers les étages supérieurs.

- Merci, dis-je à Dutombil en sentant mon malaise passer.

- De rien, mais c'est la première fois que ma fille fait cet effet à un homme.

- Qu'est-ce qui vous fait croire que votre fille y est pour quelque chose ?

- Allons, s'amuse Dutombil. Je ne suis pas aussi aveugle que les gens aiment à le croire. Je vois bien les regards que les hommes du cru lancent à mes filles et le vôtre n'était pas très différent. Par contre vous semblez avoir réagi très violement à sa vue. Un coup de foudre ? Glousse-t-il d'un air entendu.

- Si seulement, grogne-je d'un ton agacé.

Je me frotte encore les yeux quand il me fait sortir des escaliers pour passer dans un couloir aussi coloré que ceux du rez-de-chaussée. Ma chambre se trouve tout au bout et quand il l'ouvre, j'ai l'impression d'avoir atterri à Jérusalem au temps des croisades. Tout a été fait pour rappeler un palais des mille et une nuits. Depuis les coussins répandus à travers la pièce sur les épais tapis aux couleurs chaudes, en passant par le lit à baldaquin, les armoires de bois sombre et ce qui ressemble assez à plusieurs canapés.

Je pousse un sifflement d'admiration.

- Là pour le dépaysement, ben c'est réussi.

- Merci, me dit Dutombil dont le sourire de fierté rayonne sur son visage barbu.

Rien à faire, je vais le surnommer Ben Laden, il me le rappelle trop.

L'aubergiste m'aide à m'asseoir sur le canapé.

- Vous voulez souper ? Ou vous laver ? Dormir ?

- Le tout, mais dans le désordre. D'abord le deux, ensuite le un puis le trois pour finir.

- Donc vous laver. Très bien, je m'en occupe tout de suite. En attendant, mettez-vous à l'aise.

Tu parles Charles que je vais me mettre à l'aise. J'ai qu'une tenue que je porte depuis presque cinq jours. Faudra attendre que je sois passé au magasin de prêt-à-porter avant de…

Je réalise que je dois être vraiment fatigué car j'ai autant de chance de croiser un magasin de prêt-à-porter ici qu'un vendeur de réfrigérateurs.

Super, faudra que je fasse faire mes fringues sur mesure et ça vas encore prendre quelques jours…

J'ai envie de dormir, mais j'ai faim et envie d'un bain aussi. Je sens que je vais m'en tenir à ma commande quand on toque à la porte.

- Entrez, dis-je en agrippant quand même la poignée de Din.

Deux grand costaud apportent une baignoire en métal doré que je soupçonne être du bronze qu'ils déposent près de la cheminée. Sitôt après, les deux loubars disparaissent dans le couloir pour revenir quelques minutes plus tard avec des seaux d'eau fumante.

Service d'étage en plus ? La classe !

Je les regarde remplir la baignoire sans piper mot puis une fois celle-ci pleine, ils déposent encore quelques outils de toilette et sortent en refermant la porte derrière eux.

Je m'approche du bain et teste un peu l'eau avant de m'y jeter.

Pas fou non plus, je ne tiens pas à jouer le rôle du homard dans sa casserole.

Mais l'eau se révèle à une température acceptable. Assez chaude certes, mais acceptable. Bon, bien sûr comme les mecs ne vont pas revenir ajouter de l'eau chaude après coup, ils ont meilleur temps de partir trop chaud que trop froid.

Je me déshabille en vitesse et me glisse dans l'eau précautionneusement. Une fois habitué à la température, je me lave avec bonheur de la poussière accumulée pendant ces longs jours de voyage. Parmi le matériel de toilette laissé sur la table se trouve un pain de savon que j'emploie généreusement. Je me fais la réflexion que ce serait peut-être une bonne idée de leur parler des gants de toilette, mais j'hésite. Finalement je découvre un petit miroir et jette un coup d'œil à ma figure.

Le moins qu'on puisse en dire, c'est que je me fais peur à moi-même. Je n'ai plus rien à vois avec ce à qui je ressemblais en arrivant. Ma barbe a poussé dru, noyant mon menton et mes joues sous plusieurs centimètres de poils sombres, mes cheveux ont poussé eux aussi et je ne me souviens pas les avoir jamais portés si long. Ce qui explique aussi pourquoi ces derniers temps je m'énervais à me coller tout le temps mes mèches derrière l'oreille. Sans compter mon orbite vide qui a prit une teinte plus sombre malgré mes paupières closes. J'ai aussi écopé de quelques petites coupures et griffures sur les joues, mais je ne saurais dire exactement quand et où.

Mon dieu, on jurerait que je reviens de Verdun après l'offensive de 1916. Sauf que je suis probablement moins éclopé que si j'avais eu affaire à l'artillerie Allemande comme adversaire.

Il faudra que je passe chez un coiffeur rapidement, je ne ressemble plus à rien de civilisé.

Un autre truc à ajouter à la liste des choses à faire.

Quand je ressort de la baignoire, l'eau a passablement obscurcis pour prendre une teinte un peu plus grise et c'est là que je réalise que je suis le dernier des abrutis.

Je met quoi comme fringues moi maintenant que je suis propre ?

Je regarde la pile de vêtements usagés et grogne. J'ai l'air fin à poil dans ma chambre sans un vêtement propre à me mettre sur le dos. Je saisi une serviette et me l'enroule autour de la taille le temps de trouver mieux. Mais je n'ai pas vraiment le choix en fin de compte. Un peu énervé contre moi-même, je ramasse mes habits, les fous à la flotte et entreprends de les nettoyer à l'eau et au savon. Je dois probablement être la pire lavandière que l'histoire aie connu, j'estime qu'après avoir été copieusement savonnés et les principales taches ayant disparues, je vais laisser le linge tremper un petit moment avant de le mettre à sécher.

En attendant je fais le tour de la pièce et fais une découverte de première bourre : les premières vraies chiottes un peu abouties qu'il m'ait été donné de voir ici.

Bon, ça reste très rustique, un trou au milieu d'une sorte de siège en bois. Cependant, il y a une chasse d'eau en-dessous ! Sous la forme d'une sorte de rivière qui passe dans le trou c'est vrai, mais putain, enfin un truc qui me rappelle mon monde moderne quoi !

Mon dieu merci ! Enfin de quoi chier proprement !

J'ignorais que Minas Tirith avait un système d'égouts, mais pour le coup je suis ravi de le découvrir. Je m'empresse d'ailleurs d'étrenner ce trône avec un bonheur non feint.

Le grand avantage de ce genre de système, c'est qu'il vous nettoie la raie des fesses au passage, même si c'est froid et un peu désagréable, la sensation de se relever propre des toilettes est une sensation qui m'avait manqué.

Un jour, mon chef scout m'avait dit qu'à force de chier dans les buissons, ont fini par réussir à se torcher même avec des chardons.

Je suis en mesure d'affirmer qu'il avait raison, mais bon sang, avoir de vraie chiottes c'est un bonheur trop rare ici.

Je repasse dans l'autre pièce avec un sourire idiot. Je n'aurais jamais cru que de simples toilettes puissent me faire aussi plaisir. Je cueille mes vêtements dans la baignoire et les suspends à la rambarde en pierre du petit balcon de la chambre. Puis, n'ayant rien d'autre à faire, je m'étends sur l'un des canapés recouverts de coussins.

Je pensais faire un petit somme en attendant le maître d'hôtel, mais quand je suis réveillé, c'est par un Gandalf à l'air agacé et à la lumière des bougies.

- Et bien Faust, qu'est-ce que c'est que ces façons de dormir ainsi dévêtu dans votre chambre ?

Je relève la tête et jette un regard à mon habillement. La serviette est pourtant toujours en place.

- Je ne suis pas "dévêtu", je suis en serviette, fais-je remarquer.

- Pour un peu vous le seriez, grommelle le vieillard en prenant place sur le canapé en face de moi.

Faites comme chez vous, ne vous gênez surtout pas pour moi.

- À vous voir, j'en déduis que les nouvelles ne sont pas bonnes ?

- Pas bonnes ? Ricane le magicien. Vous avez le sens de l'euphémisme maître Faust.

Je m'assieds pour le regarder et l'écouter plus attentivement. Celui-ci se bourre une pipe en parlant.

- L'intendant est sous l'influence de l'ennemi. Cet idiot s'est laissé abuser par ce qu'il a vu dans le Palantír. Maintenant, il est en plus fragilisé par la mort de Boromir que le jeune maître Touque lui a confirmé.

Le magicien secoue la tête en signe d'agacement avant d'allumer un bâtonnet au chandelier qui trône sur la table basse de la pièce. Je réalise également que le feu est allumé et qu'une certaine quantité d'autres chandeliers éclairent la pièce d'une façon tout à fait romantique, c'est-à-dire chichement.

L'ambiance ne colle pas trop à la situation.

Cette pensée me fait sourire. Dieu sait ce que diraient les gens s'ils savaient que je rencontre le vieux dans ce genre d'ambiance feutrée.

Beurk, non en fait je ne veux même pas l'imaginer.

Gandalf allume sa pipe à l'aide de son bâtonnet et souffle les premiers nuages de fumée d'un air rageur.

- Ce n'est pas ce que je m'attendais à trouver. C'est même pire que je ne l'espérais.

- Pourquoi ? Demande-je en sentant venir le discours géopolitique.

- Cet idiot est désormais fixé dans l'immobilisme. Sauron lui a montré ce qu'il comptait faire de ses terres et lui il y voit des visions de l'avenir. Ce fichu homme ne lèvera le petit doigt pour essayer de défendre son peuple et ça c'est pire que tout !

- Et bien dans ce cas, écartez-le, dis-je en haussant les épaules. S'il est inapte à diriger, mettez quelqu'un d'autre à sa place.

- Parce que vous croyez que cela se fait ainsi ? Ricane le magicien. On ne peut pas simplement venir et dire "vous ne convenez plus, cédez la place". Il faut de bonnes raisons pour déposer un intendant.

- Son "immobilisme" n'en est pas une ?

- Allez prouver ça à une coure qui ne cherche qu'à lui plaire, grogne le magicien.

- Dans ce cas, vous l'avez dans l'os et on devrait changer d'air avant que celui-ci ne devienne irrespirable, commente-je en remarquant finalement un plateau couvert d'une cloche sur une table basse à côté du lit.

Je me lève pour aller examiner ça tandis que le magicien continue.

- Hélas, on ne le peut pas. Si le Gondor tombe, ce ne sera plus qu'une question de temps avant que le reste de la terre du milieu ne suive.

- Dans ce cas, je ne vois pas bien ce que vous pourriez faire à part profiter de l'immobilisme de l'intendant pour vous soustraire à lui en tant que chef.

Gandalf marque une pause pendant que je soulève la cloche et qu'un parfum de volaille cuite emplit mes narines.

Seigneur, bénissez ce repas et faites que le suivant ne tarde pas !

Une poularde quelconque repose sur un lit de couscous avec des dates et d'autres choses que je n'identifie pas. La simple vue suffit à me faire baver des litres. J'emporte le plat sur la table basse devant le canapé, remarquant au passage une carafe de vin avec. Gandalf me regarde revenir d'un air songeur.

J'attaque le repas avec appétit et remercie une fois encore le ciel d'avoir des vrais couverts pour manger. J'use du couteau et de la fourchette avec un art que je croyais perdu, sauf le poulet que je dévore à la Obélix. Quand je termine, n'ayant pas vraiment d'eau sous la main, je me retrouve à devoir arroser le tout de vin. Je n'aime pas plus le vin que ça, mais dès les premières gorgées, je sens une torpeur m'envahir rapidement.

- Oulà, la fatigue et le vin, ça monte vite à la tête, commente-je en me saisissant le front pour le masser.

- En effet, commente Gandalf d'un ton distrait.

Je lui jette un coup d'œil, mais monsieur est plongé dans ses réflexions. Il ne me voit même pas.

J'hausse les épaules et décide d'aller me coucher pour terminer la nuit que j'avais si bien commencée.

- Fermez la porte à clé en sortant, dis-je en me glissant sous les draps.

Je n'ai pas de réponse mais sitôt glissé dans le lit, je m'en moque éperdument et ronfle comme un chat dans son panier toute la nuit.

Je suis réveillé en sursaut par le chant du coq alors que le soleil se lève à peine.

Fichu bestiaux !

Mais alors que je me recouche, je réalise vite que je n'ai plus sommeil. Au contraire, je pète la forme comme jamais depuis longtemps.

Bon, ça ne va pas me tuer de me lever tôt pour une fois.

Je sors du lit et vais jeter un coup d'œil à mes habits. Mais ceux-ci ont disparus.

Je reste plusieurs secondes ébahi par cette découverte avant de commencer à fouiller frénétiquement partout, mais rien à faire, je ne retrouve même pas mes bottes. Je risque un long coup d'œil par le balcon, des fois qu'ils seraient tombés, mais là encore, je ne trouve rien.

Je rêve ! Non plutôt je cauchemarde ! Je suis coincé à poil dans ma piaule !

Un doute horrible me saisi et je me précipite là où j'ai laissé Din'Ganar hier. Je ressens un véritable soulagement en la retrouvant à sa place. Une rapide caresse sur sa garde me permet de m'assurer que c'est bien la bonne car celle-ci m'accueille d'un soupir mental ravi.

A ce moment, la porte s'ouvre.

- Vous êtes déjà réveillé ? S'étonne une jeune femme que je n'ai encore jamais vue mais qui as le même type que la fille de Dutombil que j'ai vue hier.

Par contre, je verrouille immédiatement une autre cible du regard.

Elle a mes fringues !

Bien pliés et mis en pile, mes habits reconnaissables à leur patchwork peu assorti de couleurs sont entre ses mains. Un immense soulagement m'envahi et je pousse un profond soupir.

Elle me regarde l'air surprise. Je me dirige vers elle et tends les mains avec un sourire.

- Je vais récupérer ça, si ça ne vous dérange pas, dis-je en prenant la pile de vêtements de ses mains.

Je remarque au passage qu'elle fait bien deux têtes de moins que moi et que la tenue qu'elle porte est beaucoup plus enfantine que sa sœur, bien que le nombril à l'air semble traditionnel ici.

Elle me laisse prendre les vêtements et rougis violement en se détournant pour partir. Un peu vite d'ailleurs, ce qui me surprends.

Je m'interroge un moment sur le pourquoi du comment de cette retraite anticipée. J'ai pourtant toujours la serviette autour de la taille.

Mon apparence lui a fait peur ? Non elle a plutôt eu l'air gênée…

Je déroule mes affaires et c'est en m'habillant que je pense tenir la raison. Ben je suis un mec et comme tous les matins…

Je lui ai foutu les boules avec ma gaule matinale ?

Le pire, c'est que je crois que ça se tient. Les gens d'ici ont l'air assez prude concernant la question du sexe. En plus elle avait vraiment l'air jeune.

Et allez, je vais passer pour un pervers pédophile maintenant…

Je soupire une nouvelle fois, mais d'abattement.

Il faudra que je trouve le temps de lui présenter mes excuses et de me faire pardonner. Sinon le père risque de m'en vouloir.

Je termine de m'habiller et descend, mes vêtements sentent bon pour une fois.

Je trouve Dutombil derrière son bar, en grande discussion avec une femme de son âge, habillée comme ses filles dont je vois encore une autre faire le service dans la salle.

Mais il en a combien ?

Je m'approche et salue les deux.

- Monsieur, mademoiselle.

- Madame, me corrige cette dernière avec un sourire charmant. Vous êtes matinal monsieur.

Je suis surpris de ne lui trouver aucun accent et en la regardant mieux je réalise qu'elle n'a pas le type de Dutombil.

Son épouse probablement.

- En effet, d'ailleurs je crains d'avoir fait peur à la demoiselle qui m'a rapporté mes habits.

- Oui, Hanna nous as dit, commente sa mère avec un sourire neutre. Elle n'a… Disons, pas l'habitude de ce genre d'accueil. En règle général notre clientèle dort encore à cette heure et elle ne fait pas ça depuis longtemps.

Je rougis un peu.

- Je suis navré, si vous voulez bien lui transmettre mes excuses à ce sujet, je vous serais reconnaissant.

- Avec plaisir, me répond la dame en glissant un regard à son mari.

Celui-ci imite à la perfection l'homme qui n'a rien vu, mais c'est tellement exagéré que moins naturel que ça tu meures. J'ignore le message qu'elle tente de lui passer, mais j'ai l'impression que ce n'est pas à l'avantage du mari.

- Hum, dis-je en m'éclaircissant la gorge. Je cherche un tailleur, auriez-vous une adresse à me conseiller ?

- Tout dépend de ce que vous cherchez, me répond la dame en s'accoudant au bar. Vous aimez le genre dépareillé ?

- Disons plutôt que je l'ai adopté faute d'avoir autre chose, grince-je. Je cherche du classique, pantalon, cape chemise, gilet, bottes et sous-vêtement discrets. Je n'aime pas être un facteur de crise d'épilepsie ambulante.

Elle me regarde d'un air de surprise polie.

Comment tu veux qu'elle sache ce qu'est une crise d'épilepsie et encore plus ce qu'est un facteur de crise ? Crétin de Faust !

- Dans ce cas, Oscar me semble tout indiqué. Il marie élégance et discrétion avec un goût que certains nobles semblent apprécier. Mais il est cher dans son genre, me prévint-elle.

- Vous avez une estimation de ses prix ? M'enquiers-je.

- Un habillage complet peut vous coûter un certain nombre d'argents, pour ne pas parler d'or dans certains cas.

Largement dans mon budget quoi.

- Où le trouve-t-on ce génie ?

- Tournez à droite en sortant et descendez d'un niveau, puis continuez tout droit jusqu'à croiser un panneau représentant un gentilhomme en chapeau à plume noir. Vous ne pouvez pas le rater.

- Merci pour le conseil, dis-je en hochant la tête avant de tourner les talons vers la sortie.

Une fois dehors, j'hésite à aller chercher mon cheval. Mais après plusieurs jours passés dessus, j'estime que la marche à pieds me fera le plus grand bien. Je continue donc le long de la rue jusqu'à déboucher devant la boutique proprement dite. Le costume en vitrine est un peu surchargé de fourrure, mais dans l'ensemble ça semble me correspondre. J'entre en me demandant un peu à quoi peut bien ressembler le bonhomme. La réponse se présente sous la forme d'un jeune homme à très belle allure qui sort de l'arrière-boutique au bruit de la clochette de la porte d'entrée. Un visage très agréable à la moustache taillée dans le plus pur style d'un d'Artagnan sortit tout droit du livre de Dumas encadre un large sourire et un regard pétillant de joie de vivre.

Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que ce mec vas me gonfler rapidement.

- Bonjour monsieur, dit l'homme en haussant un sourcil de surprise polie. Je ne crois pas vous connaître.

- Ignis, dis-je un peu froidement. Et quand on rencontre les gens pour la première fois, c'est normal de ne pas les connaître.

- En effet, veuillez me pardonner cet écart de langage. Je suis le maître tailleur…

- Oscar, le coups-je.

- En effet, sourcille ce dernier. Vous semblez me connaître en revanche.

- On m'a parlé de vous en effet. Et j'espère que vous serez à la hauteur de mes attentes.

Celui-ci plisse les yeux et me jette un regard scrutateur. Je garde le silence en attendant de voir ce qu'il va en sortir.

- Veuillez me pardonner une fois encore, mais je ne parviens à cerner votre personnalité monsieur Ignis. En règle générale cela se lit dans les vêtements que l'on porte, mais les vôtres sont trop disparates et inadaptés à votre apparence pour me permettre de lire clairement.

Il lit les gens par rapports à leurs habits ? Il se fout de moi ou bien il est sérieux ?

J'hausse un sourcil surpris.

- Il se trouve que j'ai eu une mésaventure dernièrement qui m'a forcé à m'habiller comme je le pouvais. C'est d'ailleurs la raison de ma venue.

Une sorte de lueur s'allume dans le regard du gaillard tandis que son sourire se fait plus franc.

- Et donc Monsieur est venu refaire sa garde-robe chez moi ? Demande-t-il d'un ton avide.

- On me l'a conseillé, mais je réserve encore mon avis, réponds-je sur la défensive.

J'ai l'étrange sensation d'être soudain devenu une proie pour mon interlocuteur qui commence à me tourner autour en me posant des questions.

- Monsieur apprécie quels tons de couleur ?

- Plutôt des tons sombres et discrets, grogne-je en tournant sur moi-même pour ne pas le perdre du regard.

- Oui… Je vois… Sur la défensive, un guerrier qui ne perd pas son adversaire du regard, commente-t-il d'un ton songeur. Et le sombre ajoute au mystère… Vous aimez la fourrure ?

- Pas des masses, mais je ne crache pas dessus s'il fait froid.

- Naturellement, naturellement, commente-t-il. Vous l'aimez apparente ?

- Non, je préfère ce qui est discret, comme je viens de le dire. Plutôt en doublage interne je pense.

- Fort bien monsieur, nous parlons le même langage et j'en suis fort aise. Trop de mes clients veulent afficher ostensiblement leur richesse, ce qui gâche un peu mes créations.

Il n'a pas l'air trop mal au final ce garçon.

- Mais un peu de richesse apparente ne fait pas de mal, vous préférez le fil d'or ou d'argent pour les finitions ?

- Ça change quelque chose ? M'étonne-je.

- L'argent est plus discret, mais donne aussi un certain cachet en évitant la prétention. L'or attire plus l'œil, même en petite quantité. Il indique l'aisance de son porteur tout en relevant les tons sombres d'un soupçon de chaleur.

- Je pense commander plusieurs habits, dis-je en pensant à haute voix. Autant voir tout de suite pour plusieurs coupes différentes.

- Monsieur me ravis avec de telles paroles ! S'exclame le couturier. Monsieur les veut pour quand ?

- Le plus tôt possible, dis-je sans hésitation. Je suis un peu pressé en ce moment.

- Dans ce cas, ne perdons plus de temps et passons dans l'arrière-boutique aussitôt ! S'exclame-t-il d'un ton jovial. Il va vous falloir déshabiller pour que je puisse prendre mes mesures.

Dans cinq minutes je vais découvrir qu'en plus il est gay sur les bords…

Je suis hissé sur un piédestal avant d'avoir le temps de dire ouf. Et il m'arrache presque mes vêtements pour prendre ses mesures tout en continuant à m'arroser de question plus dru que Londres sous les bombardiers de la Luftwaffe. Finalement nous nous accordons sur trois séries d'habits. Un bleu nuit aux broderies et boutons d'argent, un rouge bordeaux brodé d'or pour les "grande soirées" comme il appelle ça, et un noir tout simple et sans broderies ostentatoires. Je commande le noir deux fois afin de pouvoir switcher un peu. Oscar me mets en relation avec un cordonnier pour me faire confectionner des bottes et des gants assortis. Il me conseille également de voir avec cet homme pour un cache-œil. L'artisan se révèle être un Hobbit qui a tout d'un homme agréable.

Au final je passe la matinée entre le cordonnier et le couturier. Un doublon d'or a disparu dans mes transactions et je dois avouer que la tête du tailleur était d'un comique quand il l'a aperçue que je n'ai pas l'impression d'avoir perdu ma matinée. Bien sûr il y avait largement trop, et le pauvre tailleur a été bien en peine de me faire la monnaie, mais il y est parvenu à sa grande satisfaction. J'ai reçu plusieurs autres pièces d'or plus petites et suis donc désormais en mesure de payer moins lourd d'un coup. Ce qui m'a bien aidé pour le cordonnier. Je me suis laissé séduire par l'idée d'un cache-œil et en ai commandé deux au final, ce qui a nécessité qu'on me mesure le crâne.

Je rentre à l'hôtel pour midi avec une faim de loup, et devant le menu, tombe en émoi face à un plat typiquement oriental. Le nom est tarabiscoté au possible, mais la fille de Dutombil que me le décrit ne laisse aucun doute sur la nature du truc, je vais me faire un bon gros kébab avec un grand "K" ! Je mange dans une salle à part pour avoir la paix et aussi parce que Gandalf m'a demandé de rester discret. Du coup, j'ignore pourquoi, mais la maîtresse de maison vient me rejoindre en m'apportant mon kébab.

- C'est rare de voir un tel entrain pour un plat étranger, commente-t-elle en me servant. Sybille m'a dit que vous étiez surexcité en découvrant ce plat.

- Je le connais sous un autre nom chez moi, lui précise-je en attaquant le sandwich débordant de viande d'agneau fumante à belles dents. Et comme ça fait longtemps que je n'en ai pas mangé, j'étais impatient.

Je mords une énorme bouchée et savoure le goût les yeux fermés avec un air béat, ce qui provoque un léger gloussement de la part de l'épouse de Dutombil.

- Dites-moi jeune homme. Vous êtes seul ? Finit-elle par me demander alors que je suis à la moitié de mon plat.

J'ai vite compris qu'elle était restée pour faire le service, en d'autres termes, remplir ma coupe quand le vin descend trop bas à son goût, ce qui a le don de m'agacer.

- Tout dépends de ce que vous entendez par "seul", dis-je en haussant un sourcil.

- Je vous demande si vous êtes marié, précise-t-elle avec un petit sourire.

- Dans ce cas la réponse est non, dis-je un peu surpris.

- Vous avez quelqu'un en vue ?

Je m'interromps pour penser à Lia, mais je la chasse aussi vite de mes pensées car je sens que Din essaie de susciter ma colère par ce biais. Mon hôtesse doit se méprendre sur mon air triste.

- Elle n'éprouve pas les mêmes sentiments que vous ?

- Disons plutôt que c'est plus compliqué que ça, élude-je en terminant de manger.

- Pourquoi donc ?

- Holà, l'histoire est longue, dis-je en reprenant une gorgée de vin avant de m'essuyer la bouche à l'aide d'une serviette de tissus.

- Je suis curieuse de l'entendre, me confie la dame alors qu'elle débarrasse.

J'hausse les épaules.

- Il n'y a rien de bien original, grommelle-je. Vous devez en avoir entendu des tas comme la mienne d'histoire.

- Peut-être, dit-elle avec un sourire engageant. Mais je n'ai plus que ça à faire, écouter les histoires des gens quand je sers au bar pendant les soirées. Si vous le souhaitez, je vous invite à me rejoindre et à me raconter la vôtre pour me distraire.

J'hausse un sourcil.

- Et votre mari ne vas pas prendre mal que je vous tourne autour comme un amoureux transi ? Dis-je pince-sans-rire.

- Il a l'habitude, rigole-t-elle. Avant de l'épouser, j'officiais dans une maison close.

Je lui jette un regard ahuri.

- J'ai dû mal entendre, dis-je surpris.

- Si vous avez compris que je gagnais ma vie en tant que catin, vous avez très bien compris, me dit-elle en m'adressant un clin d'œil.

Elle sort de la pièce en me laissant bouche bée.

Heu… Pourquoi me préciser qu'elle faisait le tapin avant ? Et c'est quoi ce clin d'œil ? Ils sont libertins dans cette famille ? Ou c'est juste la mère qui a gardé des "mauvaises habitudes" ?

J'en reste tellement surpris que je ne songe plus qu'à ça en ressortant pour aller chez l'armurier. Si bien que je manque de me perdre et qu'un soldat m'arrête au moment où je m'apprête à entrer dans un poste de garde en croyant qu'il s'agit d'un escalier pour descendre d'un étage. Après avoir retrouvé mon chemin, je descends au quatrième étage et trouve finalement la forge que l'on m'a conseillé. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle est austère. En tout cas l'entrée ne pourrait que difficilement être plus petite en prenant en compte que la majorité des clients doivent être des humains.

La bâtisse est en pierre de taille, bien que l'architecture soit lourde, le tout est taillé avec une finesse qui dénote une expertise que je n'ai pas vu chez les humains jusque-là. Soit ce forgeron a taillé lui-même sa bicoque, soit c'est un autre nain qui l'a faite. Je frappe à la porte de bois sombre renforcée de barres d'acier. Quelques instants plus tard, un nain à la barbe très fournie et à la chevelure de couleur grise m'ouvre. Il me regarde d'un air tout à fait agacé.

- J'ai point l'temps pour les mendiants, me dit-il avant de me claquer la porte au nez.

Charmant...

je toque à nouveau. Il rouvre aussitôt et me jette un regard noir.

- Z'avez point compris ? Z'êtes sourd ? Siffle-t-il entre ses dents.

- Pire, grogne-je d'un ton amusé. Je suis un client.

Il me détaille des pieds à la tête.

- Z'avez point l'air d'pouvoir vous payer mes services.

Et ça, c'est du flanc ? Demande-je en lui montrant un doublon.

Il le regarde fixement plusieurs secondes avant de me faire signe d'entrer. L'intérieur est un peu poussiéreux et sent le renfermé, un grand comptoir en bois mal dégrossi occupe l'essentiel de l'espace ainsi que des râteliers vides. L'ensemble a l'air abandonné.

- Vous n'exposez plus rien ? M'étonne-je.

- J'vois point pourquoi que j'm'amuserais à exposer quoi que ce soit. D'toute façon les humains sont incapables de faire la différence entre d'la belle ouvrage et d'la mauvaise. Veulent juste que c'soit tape-à-l'oeil et couvert d'dorures comme un objet d'culte.

J'hausse un sourcil surpris.

- Plus personne ne sait que de briller sur le champ de bataille c'est très con parce que ça attire les flèches ?

- Si, les merc'naire. Mais eux z'ont point les moyens d'faire appel à mes services.

- Ha, dis-je tandis que le nain contourne le comptoir.

- Bon, quoi qu'vous voulez 'xactement ? Me demande-t-il.

- Une armure, réponds-je sans hésitation.

- J'm'en s'rais douté tout seul figurez-vous, commente l'armurier d'un ton acerbe. Et j'vous préviens, j'refuse d'faire les armures d'apparat. Si vous cherchez des dorures, allez vois un joaillier.

- Les dorures, vous les oubliez sur la mienne, commente-je un brin agacé par le comportement du nain. Je veux une armure aussi solide que pratique, qui n'entrave pas mes mouvements et me permette de rester leste dans la bataille.

- Z'avez point frappé à la bonne porte dans c'cas. C't'une robe de danseuse qui vous faut.

- C'EST BIENTÔT FINI LES SOUS-ENTENDUS DÉBILES ? M'exclame-je avec rage en abattant mon poing sur le comptoir.

L'armurier me toise avec mépris de l'autre côté de son meuble comme si j'étais une limace attachée à ses bottes.

- D'puis qu'vous êtes rentés ici, z'avez rien d'mandé qui r'ssemble à c'que j'fais, dit-il avec un calme dégoulinant de dédain. C'point d'ma faute si vous vous trompez d'boutique.

- Jusqu'à preuve du contraire, j'ai bien affaire à un armurier ? Reprends-je d'un ton glacial.

- Ouais, mais vot' commande c'est pas à un armurier qui vous faut la passer, c'ta une couturière. Moi j'fais des armures qu'empêchent les coups d'tuer leur porteur ici. Pas des robes de bal pour aller danser à la cour d'l'intendant.

- Ça tombe bien, mon prochain "bal" ce sera sûrement quand les orques arriveront ici. C'est pourquoi, tant qu'à avoir une arme déjà forgée par des nains, je me disais qu'une armure ce serait pas mal pour éviter de crever tout de suite.

- Té ! J'me d'mande ben c'que les autres nains ont pu vous forger comme arme vu la manière qu'z'avez d'passer commande. Des aiguilles à tricoter ?

- TRICOTEZ DONC AVEC ÇA ! Explose-je en dégainant Din'Ganar et en la plantant violement dans le comptoir.

Je réalise trop tard que je me suis laissé emporter par la colère et la réfrène comme je peux en inspirant fortement. Heureusement, Din n'a pas pris sa forme spectrale, mais je l'ai enfoncée de bien quinze centimètres dans le bois dur du meuble. Le seul point positif c'est que l'armurier en face de moi s'est tu d'un coup et fixe mon arme les yeux exorbités.

- Gamin… Où qu'tas eu ça ? Demande-t-il d'une voix abasourdie.

- On me l'a forgée.

- C't'impossible ! s'exclame le nain. J'connais c'te marque ! L'est mort y'a des années !

- Qui a dit que le forgeron était encore vivant ? Grogne-je agacé. J'ai passé commande à son fantôme en échange du repos éternel.

L'armurier me regarde avec des yeux exorbités. Le regard oscillant entre la folie et la peur.

- Son nom ! Comment qu'y s'appelait c'te fantôme d'mes fesses !

- Heu… Hésite-je surpris par ce revirement d'attitude.

Comment il s'appelait ? Qu'est-ce que ça peut bien lui foutre ?

- COMMENT QUI S'NOMMAIT C'TE FANTÔME ! Explose à son tour le nain en me fixant d'un regard de dément tout en me saisissant par le col après avoir bondit sur son comptoir.

- Grimmir, réponds-je en tentant de reculer d'un pas. Et l'autre Talin, si j'ai bonne mémoire.

L'armurier reste figé plusieurs secondes à me tenir la figure à quelques centimètres de la sienne, l'air fou. Puis il me lâche et j'en profite pour faire un pas en arrière et me masser le cou. Mon petit interlocuteur fixe mon arme comme s'il s'agissait d'un martien.

- Alors comme ça, l'est mort… Dit-il au bout d'une bonne minute de silence.

- Lequel ? Ne puis-je m'empêcher de demander.

Le nain ne répond pas. Il semble au contraire hypnotisé par Din. Il lève la main dans sa direction.

- Attention, elle est…

Je m'interromps en le voyant poser la main sur la poignée de l'épée, ce qui ne suscite aucune réaction de la part de Din.

Heu… Tu dors ?

Une vague d'étonnement me répond, ainsi qu'un sentiment de négation.

Le nain retire l'épée de son comptoir d'un coup sec et commence à la faire tourner entre ses mains pour l'examiner sous toutes les coutures, marmonnant des propos inintelligibles dans sa barbe.

Je suis sensé le prendre comment moi ? Il m'a pas l'air très net ce nain.

- Où qu'vous l'avez rencontré Grimmir ? Me demande soudain l'armurier en se tournant vers moi.

- Les anciennes forges de la Moria, réponds-je d'un ton soupçonneux.

Le nain réfléchit un moment avant d'acquiescer.

- Plausible, l'avait dit qu'y voulait y r'tourner.

- Qui ? Grimmir ?

- Ouais. C'te tête brûlée avait décidé qu'il avait que'que chose à aller chercher dans les anciennes forges.

- Et il y a trouvé la mort en lieu et place, complète-je.

- Hmmm… Grogne mon interlocuteur.

- C'était un parent à vous ? Demande-je d'un ton plus clame.

L'armurier ne répond pas. Il continue à retourner Din entre ses mains comme s'il y cherchait un défaut.

Faut dire si je dérange.

- C'tout lui ça. Y disparais pendant deux cent ans, et on r'trouve d'lui qu'une pièce d'métal abandonnées dans un coin.

Abandonnée ? Hey ! J'en prends soins toutes les semaines depuis sa création ! Je t'en foutrais moi des "abandonnées" !

- Bon, ce n'est pas tout ça, mais l'heure tourne, dis-je en tendant la main en direction du nain.

Il regarde ma main comme s'il s'agissait d'un serpent venimeux.

Parce qu'il espère me la garder peut-être ?

J'insiste du regard, mais il détourne les yeux.

- Écoutez, dis-je d'un ton aussi clame que possible. J'ai l'impression que vous étiez proche de Grimmir. Que vous veniez de découvrir sa mort me désole pour vous, mais cette arme est un ouvrage qu'il a accompli pour moi et que j'ai payé en lui donnant une sépulture décente pour qu'il repose en paix dans les mines de ses ancêtres. Elle m'appartient et je ne vais pas vous la céder pour rien.

- Si c't'une histoire d'argent, j'peux vous la racheter, me propose le nain.

- Ce n'est pas une histoire d'argent ! M'emporte-je. Cette lame a été faite pour moi et elle m'a suivis dans tous mes champs de bataille depuis qu'elle a été créée. J'y suis attaché et je ne la céderais jamais, même si j'étais dans la misère la plus noire ! Alors rendez-la moi avant que je vous la reprenne de force s'il le faut !

L'armurier me scrute plusieurs secondes avant de regarder Din à nouveau.

- Que vous ne vouliez pas me faire une armure, je le comprends. Je ne vous en veux pas. Par contre, c'est un malheureux hasard que je sois venu vous mettre sous le nez la dernière création de Grimmir. Mais ne pensez pas que je cherche à vous arracher un dernier souvenir, cette lame a une grosse signification pour moi aussi.

Le nain ne réponds pas tout de suite et cette fois fixe le vide.

- D'main… dit-il tout bas.

- Pardon ?

- Vous pourriez m'la laisser jusqu'à d'main ? Recommence le nain. Vous inquiétez point, j'vais point m'sauver pendant la nuit avec. J'suis point un tire-laine. C'est jut' que j'voudrais prendre l'temps d'me souv'nir… Termine le nain en laissant son regard s'égarer sur l'arme tandis que son corps se voûte dans une attitude de fatigue et de tristesse extrême.

Je prends un air pincé. Je n'aime pas du tout l'idée de me séparer de Din comme ça. Surtout que je ne sais pas si la malédiction de la colère qui l'habite va essayer de s'en prendre au nain.

" Ne laissez personne vous la prendre, ou vous en subirez les conséquences."

Les paroles de Gandalf me reviennent distinctement en tête, mais le nain qui la tient semble avoir l'air aussi désespéré que misérable en me faisant cette demande. D'un autre côté, je ne suis pas sûr que si je tente de la lui reprendre il me laisse faire.

Même s'il a l'air désespéré, il est bâti en version mètre cube le gaillard. Et pas une once de graisse dans le tout. Si je force, je risque bien de me retrouver en morceau avant d'avoir bien compris ce qu'il m'est arrivé.

Je meurs d'envie d'aller chercher la garde pour le faire décrocher de ma lame, mais Gandalf m'a demandé de ne pas faire de vagues.

Que tous les mages soient maudits pour leurs combines à la con !

- Pouvez-vous me jurer sur vos ancêtres, votre famille et votre honneur que vous me la rendrez demain ? Demande-je en énumérant tout ce que Trolf m'a décrit comme étant sacré pour un nain.

- Sur mes ancêtres, ma famille et mon honneur, j'le jure ! S'empresse de dire le nain en me tendant la main.

Je la saisi et la serre.

- Je serais de retour dans la matinée, dis-je d'un ton pincé. J'espère pour vous que je ne trouverais pas porte close.

- Sûr, acquiesce l'armurier. Mais maint'nant, j'aimerais un peu d'tranquillité.

Je sors en grognant de contrariété. Le nain ferme la porte derrière moi après avoir mis un panneau "fermé" sur la porte. Je retourne à l'hôtel en rageant, espérant ne pas avoir fait une monstrueuse connerie.

Je passe devant le comptoir de l'entrée en trombe, envoyant un vague signe de la main agacé à un Dutombil visiblement surpris.

Jusqu'au repas du soir, je tourne comme un fauve en cage, me demandant et redemandant si j'ai bien fait de laisser Din'Ganar à ce nain, tout souvenir que cela représente pour lui. À l'heure du repas, je reconnais la jeunette qui m'a apporté mes vêtements dans la matinée faire le service dans la salle à manger où je me cache du reste du monde.

- Ça ne va pas ? Me demande-t-elle d'une petite voix timide.

- Non ! Réponds-je brutalement avant de tenter de me calmer. Excuse-moi, ce n'est pas ta faute.

Après avoir sursauté à mon agression verbale, elle secoue la tête en gardant son plateau devant elle.

- Ce n'est pas grave, je tombe mal sûrement, dit-elle d'une toute petite voix.

- Assez, mais ce n'est pas une raison pour que je te gronde alors que tu n'a rien fait, grogne-je en colère contre moi-même. Désolé que ça tombe sur toi. Tu devrais échanger avec une de tes sœurs, ça t'évitera de te taper le connard grognon toute la soirée.

Elle me regarde un peu surprise.

- Mes excuses, qu'est-ce que "le connard" ? Demande-t-elle avec une innocence désarmante.

- Heu… C'est un gros mot pour désigner une personne.

- Vous attendez quelqu'un ? S'étonne-t-elle. On ne m'a pas prévenue que vous seriez plusieurs à souper.

- Non, je suis tout seul, dis-je en haussant un sourcil.

Elle fronce les siens à ma réponse.

- Dans ce cas, qui est "le connard" si vous n'attendez personne ?

- Ben… Moi… Réponds-je.

La gamine semble se concentrer plusieurs secondes avant de recommencer à parler.

- Vous vous insultez vous-même ?

- C'est ça, acquiesce-je. On appelle ça de l'autodérision.

- Oulà, ce sont des mots trop savants pour moi, dit la jeune fille en prenant un air gêné.

- Je les ais appris à l'école pourtant, dis-je en m'étonnant.

- J'aurais bien voulu aller à l'école, acquiesce la gamine avec un sourire contrit. Mais ça coûte cher et ça ne sert à rien pour les filles.

Je la regarde avec des yeux ronds.

Ha oui quand même… L'éducation c'est pas encore un droit. Surtout pour les femmes…

- Ça sert à tout le monde l'école. On t'apprend à lire, à écrire, à compter.

- Ça je sais faire, s'enthousiasme-t-elle. Mère m'a appris à compter jusqu'à soixante et je sais lire les étiquettes des bocaux et les recopier. Mais je n'écris pas aussi bien que papa.

J'ose lui demander si elle sait faire des multiplications ? Non mais c'est misérable ça comme bagage, elle est au courant ?

- Si quelqu'un dicte quelque chose, tu es capables de le mettre par écris ? Ne puis-je m'empêcher de demander.

- Seulement quand mère dit les chose lentement et en épelant les mots difficiles.

Ouïe ! La vache !

C'est drôle, d'un coup je me sens extrêmement intelligent, mais bizarrement peu fier de l'être.

- Heu… Bon, j'ai faim en attendant moi, dis-je pour changer de sujet de conversation.

Elle rougis violement et s'excuse platement d'avoir oublié de prendre ma commande en me tendant le menu. En total manque d'inspiration je reprends un kébab, peu importe le nom qu'il porte ici. Cette fois la gamine, Hanna si j'ai bonne mémoire, fait le service. Sauf que celle-ci comprend quand on fronce le regard que rajouter du vin dans la coupe n'est pas nécessaire, contrairement à sa mère qui s'en fiche royalement. A la fin du repas, je ramène d'ailleurs sa mère sur le tapis.

- Dis-moi, ta mère est un peu spéciale non ?

Elle se rembruni immédiatement à cette question, ce qui est à mon avis plus parlant que bien des discours.

- Je ne comprends pas votre question, me dit-elle froidement.

Bon, maman est un sujet tabou, on le saura.

- Rien rien. J'ai fini, merci pour le bon repas, dis-je en me levant de table.

- De rien, dis la gamine en commençant à ramasser.

Elle semble en profiter pour foudroyer du regard la moindre assiette et je décide de battre en retraite. Intrigué par la conversation du midi, je me dirige vers le bar et y trouve effectivement la mère occupée à servir un autre client. Je me mets au bout du bar et m'assied, attendant de voir comment les choses évoluent. Il y'a relativement peu de monde dans la salle, mais tous ont des habits qui débordent de fourrure ou de décorations dorées et argentées. Je dois faire très tache dans cette atmosphère.

- Heureuse de vous revoir, me salue la mère avec un sourire chaleureux. Je vous sers quelque chose ?

- Un truc doux, dis-je en me remémorant que j'ai bu pas mal déjà dans la journée.

- Quel genre de doux ? Me demande-t-elle.

- Je ne sais pas justement. Si possible avec le moins d'alcool possible.

Elle hausse un sourcil surpris.

- Vous n'aimez pas boire ?

- Boire si. Rouler sous la table, non, précise-je. Vous n'auriez pas des fois un sirop de fruit ? Comme pour les enfants.

Elle sourit d'un air amusé.

- J'ai eu cinq filles, glousse-t-elle. Bien sûr que j'ai du sirop, mais il est en cuisine.

- J'en voudrais bien, dis-je avec un sourire d'excuse.

Elle lève les yeux au ciel, mais disparais derrière une porte avant de revenir avec deux bouteilles des plus banales.

- Sureau ou framboise ?

- Framboise, dis-je sans hésiter.

Je change de monde pour aller boire du sirop de framboise au bar, si ça c'est pas la classe !

Je reçois une chopine en étain pleine de sirop dilué dans de l'eau glaciale, la meilleure façon de le boire à mon avis.

- Bon, alors cette histoire ? Me demande la femme de Dutombil en s'accoudant au bar.

Je passe une bonne partie de la soirée à raconter mes aventures, même si ce qui intéresse vraiment madame se concentre sur la relation entre Lia et moi. Ses questions sont même uniquement ciblées sur le sujet. Je finis rapidement sur la défensive en ayant l'impression d'être harcelé par un vieux pervers. Sauf que le vieux pervers en question est une femme de la quarantaine, aux longs cheveux noirs, encore très jolie à regarder, mère de cinq filles, mariée à la personne qui me loge et par-dessus le marché, ex-péripatéticienne.

- Et donc, elle vous a embrassé. Et ensuite ?

- Si je réponds que ça ne vous regarde pas, vous abandonnez ? Essais-je en rougissant jusqu'aux oreilles.

- Ça ne sert à rien de commencer une histoire si c'est pour ne pas la finir, me répond-t-elle avec ce sourire désarmant qui m'a déjà fait donner plus de détails que je n'en souhaitait.

Je pousse un soupir gêné.

- Ben… On s'est caressé un peu ensuite…

- Des caresses d'enfants ou des caresses d'adultes ? Me demande-t-elle avec un petit air innocent.

- Au début, c'était très chaste. Mais après…

- Oui ? M'encourage-t-elle en voyant que je ne continue pas.

Je dois avoir l'air d'être dans un bain bouillant tellement j'ai chaud au visage.

- Elle… a pris ma main et l'a posée… sur sa…

- Sa quoi ? Son intimité ?

Je secoue la tête en faisant signe du pouce que c'était plus haut.

- Ha, sa poitrine ?

Elle hoche la tête d'un air connaisseur et moi j'enfouis la mienne dans ma pinte.

Comment j'en suis arrivé à lui raconter ma vie sexuelle à un bar déjà ?

- Et ensuite ?

- Ensuite j'ai pris peur et j'ai tout arrêté… dis-je d'un ton piteux.

- Ho ! Pourquoi ? S'étonne-t-elle d'un air scandalisé. C'était tellement bien parti !

- Vous avez suivis le bout sur ses origines ? Lui rétorque-je.

- Et alors ? C'est horriblement frustrant d'en arriver à ce point et de tout interrompre.

- Ho ça, elle me l'a fait savoir…

- Bien entendu, vous vous attendiez à quoi ?

- Un peu plus de compréhension aurait été la bienvenue, grogne-je agacé. Si j'avais été plus loin, je me ramassais toute sa famille à dos.

- Parce que l'épisode où vous avez dormis nu contre elle n'était pas suffisant ? S'étonne-t-elle.

- C'était un cas de force majeur, me défends-je les joues en feu.

- Il me semble que ne pas la laisser dans cet état relève aussi d'un cas de force majeur.

- Je ne vois pas en quoi.

- Vraiment ? Essayez de mettre une fille en chaleur et regardez le résultat. Je vous promets que vous aurez en face de vous une tout autre personne.

- Je tiens à vous signaler qu'un être humain n'a pas la possibilité d'être "en chaleur" comme vous dites, précise-je.

- Si monsieur, on peut "mettre les gens en chaleur", insiste-t-elle d'un ton buté. Prétendre le contraire c'est ne rien connaître à la bagatelle.

- Une femme peut avoir envie de faire l'amour sans forcément se trouver en période de fécondité, dis-je sur la défensive. Contrairement à un animal qui manifeste ses périodes de reproduction par ses "chaleurs". D'où mon avis que le terme "mettre en chaleur" ne s'applique pas à l'être humain.

- L'un n'empêche pas l'autre, mais chez les gens bien élevés, on parle de "mettre en chaleur" quand on excite son partenaire, dit-elle en élevant un peu la voix.

- Chut ! Dis-je plus bas en regardant autour de moi d'un air paniqué. Pas la peine d'en faire toute une foire !

- Nous cherchons à trancher qui a raison sur un terme, me rétorque la dame, ça n'a rien de honteux.

- Bon d'accords, vous avez gagné, marmonne-je. Je l'ai mise en chaleur. Voilà, vous êtes contente ?

Elle hoche la tête de la manière de quelqu'un qui se savait dans son bon droit et constate qu'on le lui accorde enfin.

Mais c'est qu'elle m'en chierait une pendule sur des questions de biologie la maman !

- Et donc, vous l'avez laissée dans cet état comme le dernier des goujats ? Me demande-t-elle d'un ton de reproche.

- Non, on s'est disputés avant. J'ai dû lui expliquer que nous n'étions pas compatibles.

- Sottises ! Siffle-t-elle d'un air agacé. La compatibilité c'est une question de nobles ignorants.

- Elle est noble, grince-je.

- Et alors ? Elle vous a dit qu'elle vous aimait non ?

- Si mais…

- Alors la "compatibilité" n'a rien à voir là-dedans jeune homme.

Qu'est-ce que je fais, je l'étrangle tout de suite ou je prends un café avant ?

- Mais sacré nom de Dieu, je vous ai expliqué que je lui ruinais son avenir si j'allais plus loin.

- Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, il s'agissait déjà d'une grande fille, commente-t-elle d'un ton entendu. Et ce n'est pas parce qu'elle est en chaleur qu'elle en a pour autant oublié sa naissance et ses devoirs. Si elle vous a autorisé à aller plus loin, c'est qu'elle le voulait et qu'elle était prête à en assumer les conséquences.

- Mais moi pas, dis-je en plantant mon doigt sur le comptoir. C'est moi qui me suis défilé.

- Pourquoi dans ce cas ?

- Parce que j'étais mort de peur à l'idée de ce que sa famille me ferait si elle l'apprenait.

- C'est une fausse excuse ça jeune homme. Si vous l'aimez aussi, une montagne est un obstacle dérisoire à vos yeux.

- Bon, il y'a aussi que je n'avais pas envie de m'engager.

- Voilà qui est mieux, constate-t-elle d'un air entendu. Pourquoi ?

- Comment ça pourquoi ? Il faut que je justifie ça aussi ?

- Vous dites que vous l'aimez et qu'elle vous aimait aussi. Que vous ayez eu peur est normal, cependant les gens se font une raison et traversent ça sans problème depuis la nuit des temps. Mais que vous ne vouliez pas vous engager signifie soit que vous ne l'aimez pas vraiment, soit que vous avez peur que l'un de vous souffre de cette relation, probablement même que vous savez déjà qui et pourquoi.

Je hais les psychologues… Surtout quand ils ont raison sur toute la ligne. Elle devrait faire conseillère matrimoniale et pas serveuse.

- Ouais, je sais qui va faire souffrir l'autre, grogne-je. En l'occurrence, moi.

- Comment ?

- En disparaissant, dis-je sèchement.

Elle lève un sourcil surpris.

- Que voulez-vous dire ?

- Que dès que Gandalf aura un moment de libre, je prends mes clics et mes clacs et je m'envole vers d'autres cieux.

- Ce n'est pas plus limpide, me répond-t-elle.

- Je ne suis pas originaire d'ici. Quand tout sera fini je rentrerai chez moi.

- C'est tout ? Demande-t-elle après un moment de silence.

- C'est déjà bien assez, dis-je en finissant ma pinte de sirop.

- Et il ne vous est pas passé par la tête que vous pouviez lui proposer de vous suivre ? S'étonne-t-elle. Ou alors que vous pourriez rester ?

- Ici je n'ai aucun avenir, dis-je d'un ton vaincu. Et là d'où je viens, ce sera l'inverse pour elle.

- Pourquoi ? Vous habitez une terre si inhospitalière qu'une elfe ne pourrait y survivre ?

- Non, mais je ne crois pas qu'elle se ferait à ma société. En plus, elle vivra encore mille ans, ou combien sais-je encore. Moi dans soixante ans j'approcherais gentiment de ma fin. Je n'ai pas envie qu'elle porte mon deuil sur des siècles.

- Elle ne le fera sûrement pas, dit-elle en me remplissant ma pinte.

- Qu'est-ce qui vous fait penser ça ?

- On ne peut pas porter le deuil éternellement. Soit on finit par l'accepter et on passe à autre chose, soit il vous tue et ça s'arrête là. Il n'y a pas d'autres solutions.

Je suis presque vexé d'entendre un truc pareil, mais en même temps je ne peux qu'admettre que ce n'est pas faux.

- Le point de vue se tient… Admets-je à contrecœur. Peut-être que si l'occasion se représente j'y réfléchirais plus sérieusement. Mais ça m'étonnerais qu'elle veuille me revoir.

- À quand remonte cette dispute ?

J'hausse les épaules.

- Un mois, peut-être deux.

- Comment ça, "peut-être" ?

- J'ai été prisonnier un petit moment et je n'ai pas bien tenu le cours des jours qui sont passés.

- Prisonnier ? De qui ?

- Je suis désolé, mais je ne répondrais pas à cette question cette fois, réponds-je d'un ton froid.

Elle hausse un sourcil mais n'insiste pas.

- Je vous conseille de recontacter votre princesse elfe avant que celle-ci se vexe définitivement de votre départ.

- J'aurais deviné tout seul, mais je n'ai pas croisé encore le moindre système de poste potable pour le moment.

- Celui de la cité ne fonctionne pas trop mal, mais il ne dessert pas en-dehors des murs, m'informe-t-elle en faisant de l'ordre sous son comptoir.

J'hausse les épaules. De toute façon, je ne suis pas sûr d'avoir envie de revoir Lia, même maintenant. Avec le coup de Din'Ganar à lui avouer, et par extension celui de l'anneau de régence, je me surprends à penser à notre première rencontre et au coma que ça m'a valu.

Je n'ai définitivement pas envie de m'y frotter tout de suite.

- Au fait, pourquoi m'avoir révélé votre ancien métier ? Demande-je en changeant complètement de sujet.

- Pourquoi cette question ?

- Les gens parlent rarement pour ne rien dire. Quand ils parlent, c'est qu'ils cherchent à attirer l'attention sur quelque chose. Et me mettre sous le nez que vous avez gagné votre vie de cette façon devais bien desservir un but quelconque, je me trompe.

Elle esquisse un léger sourire amusé.

- C'est mon tour d'être examinée ? Demande-t-elle en s'accoudant.

- Vous m'avez arraché presque tous mes secrets intimes de la dernière année, réponds-je en lui retournant son sourire. C'est de bonne guerre non ?

- En effet, mais je vous préviens que ça n'a rien de très sensationnel.

- Dites toujours, j'en jugerais.

- Soit. Je suis devenue catin par choix.

- Par choix ? Excusez-moi mais c'est loin d'être banal.

- Et pourtant, c'est plus fréquent que la population bien-pensante ne le croit.

- Ha ? Et Ça vous est venu comme ça ? Vous vous êtes levée un jour en vous disant "je veux gagner ma vie en écartant les jambes" ?

Elle me glisse un regard d'avertissement.

- Je vous prie d'être un peu plus poli jeune homme.

Je lève les mains en signe de reddition.

- Autant pour ma vulgarité. Mais ma question tiens toujours.

- C'est long expliquer. Mais nous allons commencer par l'année de mes onze ans. J'ai perdu mes parents dans un glissement de terrain.

- Mes condoléances, dis-je sincèrement.

- Merci. Je n'avais qu'une tante pour seule famille. Elle était veuve et mère de deux garçons plus vieux que moi. J'ai été surprise qu'elle puisse me prendre chez elle, je m'attendais déjà à finir à la rue. Mais ma tante n'étais pas juste l'épouse de mon oncle, elle était maitresse de chant, de danse et de couture pour une famille de petits nobles provinciaux dont elle s'occupait des deux filles. Autant dire que me cousins et moi ne la voyons presque jamais.

J'écoute sans commenter, me demandant où elle veut en venir.

- Bref, ma tante était logée dans le donjon familial. J'y partageais sa chambre étant donné qu'il était hors de question que je dorme avec mes cousins.

Bonjour l'intimité ! Si j'avais dû partager ma chambre avec mon père, je serais sans doute mort ou fou.

- Je me suis rapidement fait des amis, j'ai toujours eu de la facilité à approcher les gens. Sauf que tous les enfants de mon âge étaient des garçons.

Je commence à comprendre…

- Vous avez donc trainé tout le temps avec des garçons pendant toute votre enfance ?

- Oui, ça a été des années merveilleuses. Il faut dire que nous étions très insouciants à l'époque. Aussi, quand Wilfrid, l'écuyer de Sir Gauthey a commencé à me faire la cour, je ne lui ai pas résisté bien longtemps.

- D'où ont éclaté moult problèmes je présume ? Devine-je.

- Même pas, me corrige-t-elle avec un petit sourire canaille. J'ai même adoré cette nuit-là. Je n'avais jamais connu pareille sensation avant.

Ha bon, je me suis planté…

- Ensuite, j'ai voulu continuer. Mais je n'étais qu'une conquête de plus sur le tableau de Wilfrid. Qu'à cela ne tienne, j'ai commencé à flirter ouvertement avec tous les garçons de ma génération. En même temps, c'était facile, je n'avais pas vraiment de concurrente.

J'ouvre de grands yeux.

- Et vous avez eu une aventure avec tous ?

- Sans exception, me confirme-t-elle d'un air rêveur. J'ai découvert énormément de choses avant mes quinze ans. Mais je me suis aussi faite une réputation. Vous savez, c'était un petit fief, tout le monde se connaissait et j'ai hérité assez vite d'un titre peu ronflant qui est revenu aux oreilles de ma tante.

- J'imagine que la tantine n'a pas aimé.

- Pas exactement non, convient-elle avec une petite grimace. J'ai reçu la plus douloureuse correction de ma vie ce jour-là.

- Ça ne vous a pas refroidie pourtant ?

- Ho, sur le moment si, mais j'avais déjà commis l'erreur de trop.

- À savoir ? M'étonne-je.

- J'avais aussi eu quelques aventures avec des hommes plus vieux que moi. Donc quand nous avons réalisés que je m'arrondissais, ma tante m'a menacée de tous les traitements pour savoir qui m'avait engrossée. Et je n'avais eu qu'une aventure ces derniers mois.

- Et alors ?

- Il était marié et avait déjà des enfants.

Je pousse un sifflement.

- La vache, ça a dû chauffer.

- Ça, vous pouviez compter sur ma tante pour faire éclater le scandale. Surtout que j'ai appris plus tard qu'elle espérait profiter de mon état pour forcer l'impudent à me prendre pour épouse.

Elle pousse un soupir.

- Pauvre sir Gauthey, je lui ai causé beaucoup de tort avec cette affaire à l'époque.

- Hé, mais ce n'était pas le chevalier qui avait votre ami comme écuyer ?

- Si fait.

- Mais… Il avait quel âge ? M'étonne-je.

- Qu'en sais-je ? Dit-elle en haussant les épaules. Je me souviens qu'il avait ses premiers cheveux gris.

- Et vous en aviez combien ?

- Quinze, c'était l'année où je pouvais danser dans le cercle des femmes au bal des moissons pour la première fois au lieu de celui des filles.

Ho la vache ! Le vieux pervers ! Bon d'un autre côté, elle admet qu'elle n'était pas difficile non plus.

- Sacré décalage d'âge, comment-je.

- L'âge n'est pas un problème, du moment que l'expérience suit, me dit-elle.

Je pouffe. Cette dame a vraiment le chic pour parler des sujets délicats d'une façon très décontractée.

- Qu'ai-je dit de si drôle ? S'étonne-t-elle.

- Non rien, et alors ? Comment s'est réglé le problème, demande-je avide d'entendre la suite.

- Le problème s'est pour ainsi dire réglé tout seul, m'explique-t-elle en prenant un visage grave tout en posant la main sur son ventre. J'étais jeune. Je ne savais pas ce que voulais dire porter un enfant. J'ai fait une fausse couche.

- Ho, désolé.

- Ce n'est pas grave, vous n'y êtes pour rien. Quant à moi, ça m'a mis un peu de plomb dans la tête. Ma tante a désespérément tenté d'arriver à ses fins. Si bien que j'ai fini par conclure un accord avec le chevalier. Il m'emmenait ici, à Minas Tirith et m'aidait à m'établir et en échange il n'entendrait plus parler de moi.

- Et c'est ce qu'il a fait, constate-je.

- En effet. Je suis arrivée ici sans un sous en poche, avec juste ce que j'avais pu fourrer dans un baluchon. A l'époque la cité était beaucoup plus prospère, il y avait six fois le monde qu'il y a dans les rues aujourd'hui.

- Et alors ? Vous êtes devenue prostituée aussitôt ?

- Non, figurez-vous que j'étais encore un peu naïve et j'ignorais qu'on puisse faire un métier d'avoir la cuisse légère, me dit-elle avec un petit sourire en coin. J'ai essayé un peu de tout, mais je n'étais en définitive que passable. Jusqu'au jour où je suis tombé sur cet établissement, "La rose de Númenor". Quand j'ai compris ce qu'on y faisait, je me suis dit que ma fois, je ne pouvais pas être mauvaise là-dedans aussi. Je me suis présentée. J'ai été prise à l'essai.

- Comme ça ? Dis-je un peu surpris.

- J'avais beaucoup d'expérience pour mon âge. Beaucoup plus que nombre des filles, comme je devais le découvrir par la suite. Et puis, La rose était un établissement de classe, les filles pouvaient choisir ou non de partager la couche de tel ou tel homme. Mais nous étions payées en fonction du nombre de passes, donc nous ne refusions pas beaucoup de clients.

- Ça a été facile pour vous en somme ? Demande-je avant de réaliser que j'ai commis une bourde.

- Ho que non, jeune homme, me reprend-t-elle d'un ton tranchant comme une lame. S'isoler dans un coin pour passer un bon moment avec une personne que vous connaissez et se faire payer pour qu'on profite de votre corps n'ont rien de comparable.

- Désolé, dis-je en levant les mains pour la calmer. J'ai parlé trop vite.

- En effet. Et c'est un trait marqué chez vous il me semble.

- Oui, bon. Et après ? Vous avez pratiqué longtemps ?

- Pendant dix ans, me dit-elle. J'ai découvert ce monde étrange qu'est une maison close avec mes yeux de fille avant de l'appréhender avec mes yeux de femme. J'y ai découvert une sorte de hiérarchie informelle basée sur le revenu. Les filles à qui la patronne ne peut rien refuser sont celles qui ramènes le plus d'argent, ou qui se font suffisamment désirer pour avoir un ou plusieurs sponsors. Une fois que vous avez un gros revenu d'assuré, on vous fiche une paix royale. Avant, on vous surveille de près pour que vous travaillez un minimum et pour que vous ne trichiez pas sur le nombre de clients que vous recevez.

- Ça a pas l'air drôle, commente-je.

- Il y avait des moments qui l'étaient moins que d'autres, convient-elle. Mais je gagnais bien plus d'argent qu'en tant que lavandière ou que sais-je encore. Et puis, j'ai eu de la chance, comme j'avais déjà beaucoup d'expérience, j'ai vite fait parler de moi. Et le bouche à oreille a fait que je n'ai rapidement eu plus que l'embarras du choix. Je n'avais pas de sponsor, mais j'ai très vite rejoins le cercle fermé des cinq filles les plus gagneuses de la maison.

Elle sourit d'un air complice qui me fait légèrement rougir.

- Ça ne m'a pris que deux ans pour atteindre ce podium. Du jamais vu d'après la patronne. Dès lors, ma vie est devenue bien plus simple car je pouvais monnayer mes services bien plus chers et ainsi avoir plus de temps libre. Qui plus es, la patronne me faisait de confortables rabais en échange que j'accepte d'expliquer aux autres filles comment je m'y prenais.

- Ha, en plus vous avez appris à d'autres filles ?

- Oui, ce qui est rare dans le métier.

- Rare ? Répète-je en fronçant les sourcils. Je ne comprends pas, vous étiez bien cinq bonne gagneuses ?

- Oui, mais j'étais la seule à bien vouloir en parler avec les autres.

- Pourquoi ? M'étonne-je.

- C'est simple, les autres filles ne voulaient pas perdre leur place. La pluparts avaient sué sang et eau pour arriver là où elles étaient. Il était hors de question qu'elles enseignent à la première venue comment leur prendre leur place. Je ne me suis pas fait que des amies en acceptant ce marché.

- Pas dans les hauts, mais je pense que celles à qui vous avez donné des trucs ont dû beaucoup apprécier, fais-je remarquer.

- Et encore, pas toutes, sourit-elle tristement.

J'hausse les épaules.

- Des conseils valent mieux que pas de conseils du tout.

Elle glousse et retrouve un sourire plus franc.

- C'est bien vrai Monsieur Ignis.

- Et alors, vous avez rencontré votre mari comment ?

- Il est devenu l'un de mes clients attitrés, me répond-t-elle du tac-au-tac.

- Ha ? Pourtant il ne m'a pas l'air le genre d'homme qui fréquente les maisons closes.

- Vous ne le connaissez pas, pouffe-t-elle. Quand il est arrivé et qu'il a monté son affaire, mon mari était soumis à une intense pression par ses concurrents. Il fallait qu'il trouve une échappatoire. Et puis, il avait perdu ses deux précédentes épouses dans son pays natal, alors il ne cherchait pas à se marier. Juste à oublier ses soucis dans de tendres étreintes.

- Et donc il vous a trouvé à La rose ?

- En effet. Il est devenu un client très régulier. Je le voyais au minimum deux fois par semaine. Certaines semaines il lui est même arrivé de passer tous les soirs.

Je pousse un sifflement de surprise.

- Mais ça devais coûter bonbon de louer vos services à cette époque il me semble.

Elle me sourit et me fait un clin d'œil.

- Je le trouvais mignon, alors je lui faisais de petites ristournes. Et puis, il a toujours été très respectueux envers moi, c'est probablement ce qui m'a attiré le plus chez lui. De fil en aiguille, à force de l'écouter, je lui ai aussi raconté mon histoire. Nous nous sommes plus et un jour il m'a dit qu'il m'offrait toute sa fortune si je le désirais pourvu que je ne voie plus que lui.

- Sacré cadeau si j'en juge par la valeur de cet hôtel.

- Oui, dit-elle en secouant la tête. Il a toujours eu le sens de la démesure. Sans doute la déclaration d'amour la plus imagée que j'aie jamais vue. Il est arrivé en habits d'apparat au beau milieu du hall de La rose, s'est mis à genoux, la tête contre le sol et m'a déclamé pendant cinq bonne minutes qu'il m'aimait et ne voulait que moi.

Elle glousse et cette fois je suis sûr que c'est elle qui rougit.

- J'ai dû l'interrompre et lui dire que s'il souhaitait m'épouser, il devait le dire tout de suite, sinon j'avais du travail.

- Et après c'est moi qui ai la diplomatie d'une division de Panzers en quarante-deux, comment-je en grommelant après un instant de silence.

- Je m'excuse ? Me dit-elle.

- Rien, rien du tout. Donc il vous a demandée en mariage.

- Si vous avez bien écouté, c'est plutôt l'inverse qui a eu lieu, me corrige-t-elle. Mais qu'importe, il m'a épousée en grande pompe et je n'ai plus jamais vendu mon corps à qui que ce soit.

Je laisse passer un petit moment avant d'applaudir discrètement.

- Belle histoire, dis-je tandis que mon hôtesse se prend au jeu et salue en faisant une révérence alambiquée mais d'une grande élégance. Cependant je ne vois toujours pas pourquoi vous m'avez révélé avoir exercé le plus vieux métier du monde.

- Vous me demandiez si mon mari n'allait pas être jaloux. La réponse est oui, bien entendu. Mais pendant longtemps il m'a vue courtisée par de nombreux hommes. Il sait quand je suis sérieuse et quand, au contraire, je dérouille un peu mes anciens talents. C'était pour vous le faire comprendre que je vous l'ai dit. Ce n'est un secret pour personne ici. L'essentiel de mon ancienne clientèle habite à ce niveau.

- Et ça n'a pas été difficile de les voir tous les jours ?

- Non pas du tout. Ho, bien sûr, au début ils avaient des gestes déplacés à mon encontre, mais mon mari sait être d'une diplomatie extrême. Et au besoin, nous avons quelques solides gaillards dans cette maison pour raccompagner les personnes trop imbues d'elle-même ou trop avinée pour avoir encore le sens des réalités.

Je rigole franchement à cette idée en imaginant très bien le père Dutombil et son sourire commercial tandis que les deux gros bras qui m'ont monté la baignoire le soir d'avant font craquer leurs doigts derrière lui.

- Vous en parlez facilement, commente-je en reprenant une pinte de sirop. Pourtant, quand on parle de vous à vos filles, ça a l'air de ne pas leur plaire.

À cette mention, son regard se voile.

- Hélas pour mes filles, elles paient le prix de ma jeunesse tumultueuse.

J'hausse un sourcil surpris.

- Comme je vous l'ai dit, tout le monde ou presque à cet étage de la cité me connaît. Du moins, les pères des enfants avec lesquels mes filles ont grandies. Et presque tous y sont allés de leur petite anecdote à mon sujet.

Je commence à saisir.

- laissez-moi deviner, grogne-je agacé. On murmure "telle mère, telles filles" dans leur dos ?

- Si encore c'était dans leur dos, soupire-t-elle. Mais les enfants sont cruels et se disent souvent en face ce qu'ils savent.

- Donc vos filles savent ce que vous avez été.

- Je ne le leur ai jamais caché, mais aujourd'hui ça leur nuit à un point que je peine à décrire.

- Vous ne semblez pourtant pas à court de mots, comment-je.

- Ce n'est pas que les mots me manquent, mais mes enfants se sont fermées à moi depuis que je suis devenue une nuisance pour leur avenir. Leur père en sait désormais bien plus sur elles que moi, leur propre mère.

- Ouch, c'est dur… Compatis-je.

- Plus que vous ne le croyez. J'étais très proche d'elles jusqu'à ce que mon aînée commence à envisager la possibilité de se marier. Maintenant, j'ai l'impression d'avoir affaire à des étrangères. Même Hanna ne m'a plus appelée "maman" depuis plusieurs années.

- Faut pas exagérer non plus, dis-je. Elle vous a appelé "mère" devant moi i peine quelque heures.

- Oui, mais "mère" ce n'est pas maman. C'est informel, ça met une distance entre la personne qui le prononce et celle qu'elle désigne. Ce ne sont pas les "maman" qu'elle criait en étant petite.

Je reste silencieux, regardant la femme en face de moi, soudain moins vive et semblant plus vieille qu'elle n'est.

La discussion se poursuit un petit moment encore sur des sujets assez commun avant que je prenne congé et aille me coucher.

Le lendemain je suis réveillé par Hanna qui m'informe qu'un commis m'attend avec un paquet du tailleur. Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais descendu des escaliers aussi vite de toute ma vie. Le paquet contenant mon premier jeu de vêtements ainsi que mes bottes gants et cache-œil. Il ne me manque plus que le coiffeur et je pourrais enfin avoir l'air civilisé. Le plus drôle étant que comme je m'en exclame à voix haute, Hanna me suggère qu'elle pourrait faire venir un barbier pour s'occuper de moi, ce à quoi je souscris immédiatement.

Une heure plus tard, le barbier parti, le bain pris et mes nouveaux habits enfilés, je fais enfin mon âge. Ce tailleur ne s'est pas moqué de moi, Chemise et gilet me vont comme un gant, les chausses sont nickel et le reste est juste classe. Je redescends en ajustant ma tenue, fier comme un coq. Ce qui n'échappe pas à mon hôtesse.

- Et bien, vous allez demander quelqu'un en mariage ?

- Vous aimeriez bien, hein ? Lui dis-je en enfilant mes gants. Mais non, je profite juste d'avoir enfin de vrais habits pour m'en servir.

- Nous vous attendons pour dîner ?

- Je pense bien oui. Bonne journée, dis-je en sortant.

Moi, j'ai une épée à récupérer.