LA FONDATION D'UN NOUVEL ORDRE
Mes aïeux, quelle sale nuit ! J'ai eu des crampes dans les bras qui m'ont donnée envie de hurler. D'accords, ça n'aurait servit à rien, mais au moins les autres auraient été dérangés, ce qui m'aurait donné l'illusion qu'ils partagent ma douleur.
Par contre le problème quand on se relève en cellule et qu'on est pas occupé à déprimer, c'est qu'il n'y a rien à faire. Mais vraiment rien à faire, c'est à devenir dingue !
Bon, au moins je n'attends pas longtemps avant qu'un garde passe m'annoncer que j'ai de la visite.
Je me demande qui ça peut être. Gandalf ? Dutombil peut-être ?
J'ai tout faux, ce sont Hanna et sa mère qui rentrent dans ma cellule.
- Tiens, déjà debout ? M'étonne-je en regardant la petite.
Elle est toute mignonne avec sa petite cape sur ses habits, on dirait un petit chaperon bleu. Ça me rappelle les fêtes costumées quand j'étais gosse à l'école.
- Je suis vraiment désolée, commence-t-elle en rougissant jusqu'aux oreilles. À cause de moi vous vous retrouvez…
- Hé, ho ! Je suis assez grand pour me fiche en prison tout seul sans ton aide ! Dis-je en plaisantant. Tu n'y es pour rien Hanna.
Elle rougit encore plus, ce qui m'étonne un peu. J'hausse un sourcil surpris en direction de sa mère, mais celle-ci se contente de me faire un clin d'œil. Par contre, je remarque son panier et la délicate odeur de pain frais qui s'en échappe.
Cible acquise ! Bouffe en vue !
Elle pose le panier sur la table et en sors pêle-mêle des oranges, du pain encore chaud, du lard rôti dans une assiette astucieusement recouverte d'un bol et maintenue par une serviette, du fromage et une paire d'œufs cuits durs.
- Ils ne nous auraient pas laissé entrer avec des ustensiles, me dit la dame. Mais je pense que vous pouvez demander une cuillère pour manger.
- Et plutôt deux fois qu'une ! Dis-je en me levant pour cogner à la porte.
Le judas s'ouvre pour laisser voir la figure d'un garde un peu endormi.
- Je peux avoir une cuillère ? Demande-je.
L'autre grogne avec un air de déterré mais je l'entends s'éloigner dans le couloir.
Soit il m'a mit un vent, soit je suis tombé dans une drôle de prison.
À mon grand étonnement, il est de retour une minute plus tard avec la cuillère en question qu'il me glisse par le judas, sans méchanceté en plus.
Je suis dans une tôle ou à l'hôtel moi ?
Un peu surpris, je retourne vers la table pour manger mon copieux petit déjeuner. Mais à peine assis, on retoque à la porte.
- Encore de la visite, grogne le garde avant d'ouvrir la cellule.
Golwynn entre avec un air bougon, un gros sac de toile sur l'épaule.
- Qu'est-ce t'y a fait pour te r'trouver là ? Me demande le nain.
- Passé à tabac quelques voyous, dis-je en haussant les épaules. Ho, et y'en a un qui en a perdu la tête, fais-je comme si ça me revenait tout juste. Je vous invite ? Dis-je en désignant le déjeuné devant moi.
- Pas b'soin va. J'ai déjà mangé et j'pense qu'tu s'ras content d'avoir ça quand y t'apporteront la popotte.
J'hausse les épaules et commence à éplucher une orange.
- Qu'est-ce qui vous amène de si bon matin dans mon nouveau "palais" ?
- Deux choses, dit le nain en posant son sac sur mon lit, à côté de là où est assise la femme de Dutombil. Premièrement, l'magicien m'a dit que finir c't'armure c'tait pressé. Donc j'suis v'nu essayé que'que pièces sur la bête.
- Merci, grince-je avec une grimace amusée.
- S'condement, on s'est dit qu'on allait t'porter que'que oranges, mais faut croire qu'on s'est fait passer d'vant, dit le nain en adressant un signe de tête aux deux femme avant de me tendre un sachet garni d'oranges.
Pourquoi des oranges au fait ?
J'ai bien pour idée que c'est pour éviter de chopper le scorbut en cellule, mais je ne suis sûr de rien.
- Bon, s'tu veux bien m'tendre l'bras, me dit Golwynn en sortant de nouvelles pièces argentées qui, m'explique-t-il, deviendront des tassettes.
- J'imaginais pas que ce serait aussi brillant, commente-je en regardant les pièces qui réfléchissent la lumière comme un miroir.
- Qu'est qu'tu veux ? L'mithril l'est comme l'or blanc au niveau d'l'apparence.
- Mouais… Je vais devoir trouver un moyen de le rendre plus mat, dis-je d'un ton songeur.
- Tu peux l'passer à la flamme, commente le nain distraitement. Ct'un truc qu'utilisent les gardiens nains pour empêcher les lames de leurs haches de briller, ça dépose une couche de suie sur l'métal. Mais ça part au moindre frottement.
- Pour commencer ça pourrait faire l'affaire, conclut-je en enfournant un quartier d'orange.
Il faudra que je trouve une solution plus définitive. Je n'ai pas envie de devoir passer cette armure au feu avant chaque bataille. Surtout que la suie c'est salissant… Bon d'un autre côté, c'est pour aller carapater dans la merde, la boue et le sang donc la suie on s'en fout un peu.
Tout à mes pensées réjouissantes, je laisse le nain faire ses essayages et noter dans un petit carnet tout un tas de trucs. Hanna ne dit rien pendant ce temps et sa mère regarde la scène d'un air de curiosité polie. Je suis obligé de me lever pour que l'armurier puisse prendre une série de mesures sur mes jambes, ma tête et mon torse. Puis je termine de déjeuner en papotant de tout et de rien avec mes visiteurs. Golwynn nous quitte rapidement pour retourner à sa forge et les deux filles prennent rapidement l'initiative de la discussion pendant que je les écoute d'une oreille distraite.
Drôle de prison, mais je préfère ça. Hormis que je n'ai pas le droit de sortir c'est assez confortable et la visite y est plaisante.
En changeant de position sur ma chaise, je remarque un truc que j'ai oublié dans ma poche et retrouve le sachet à pièces que j'ai encaissé hier sans le rendre. Il contient encore une jolie quantité de pièces de cuivre. De quoi faire presque deux argents.
- Hé Hanna, j'ai oublié de te donner pour le travail d'hier, dis-je en lui lançant le sachet.
Elle le mérite plus que moi.
Elle le rattrape de justesse et jette un coup d'œil intrigué à l'intérieur.
- Ce n'est pas nécessaire, dit-elle d'un air gêné.
- J'insiste, réponds-je. Tu en a fais plus que moi en définitive pour ce souper. Et en plus, je ne parle même pas du retour déplorable.
Elle rougit violement, je me demande bien pourquoi d'ailleurs.
- À ce sujet… commence-t-elle tout bas.
Je la regarde intrigué. Elle remue comme si elle était assise sur une plaque brûlante.
Quoi ? J'ai encore fait une connerie ?
- Je… Commence Hanna.
Elle tourne le regard vers sa mère, de plus en plus rouge.
Hé bien ? Accouche, je vais pas te bouffer.
- Je voulais vous dire…
Comme elle s'interrompt de nouveau, je regarde sa mère, mais celle-ci ne fait qu'afficher un sourire encourageant.
Je ne sais pas ce que c'est, mais ça a de la peine à sortir en tout cas.
- Je voulais vous remercier… Pour m'avoir défendue… Précise-t-elle d'une toute petite voix, d'un ton presque piteux.
C'est tout ?
- De rien, je me serais senti mal s'il t'étais arrivé quelque chose à cause de moi, dis-je en haussant les épaules.
- Ma mère m'a aussi dit que… Vous aviez pris ma défense auprès des gardes ? Dit-elle d'une voix légèrement tremblante.
Il lui arrive quoi à la gamine ? On dirait qu'elle est fiévreuse.
- Je ne vois pas, dis-je en haussant un sourcil à l'intention de l'épouse de Dutombil.
- Allons, ne soyez pas modeste, sourit celle-ci. Vous avez soulevé deux hommes de terre et menacé le capitaine de la garde pour qu'il n'arrête pas Hanna.
- Ho ça ? Dis-je surpris.
Je voulais surtout que cet empaffé arrête de me traiter de menteur, mais on peut aussi voir ça comme ça.
- Disons qu'Hanna n'a rien à faire en prison étant donné qu'elle n'a rien fait. Le seul qui coupe des têtes dans le secteur c'est moi, dis-je en me désignant du pouce. Ça aurait été particulièrement injuste de la laisser se faire boucler pour rien.
- Ce n'est pas non plus la peine d'en faire trop, commente la mère d'un ton amusé.
Ha oui, c'est vrai qu'elle est fine psychologue elle.
Je souris aussi, tant qu'à être démasqué en flagrant délit de vantardise, autant en rire qu'en pleurer.
Très vite les deux filles replient leurs paquets et font mine de partir, mais la femme de Dutombil demande à rester une petite minute pour me parler en privé.
- Jeune Faust, vous devriez faire plus attention à ce que vous faites, me dit-elle avec cet air mi-agacé mi-amusé qui me fait terriblement penser à ma vraie mère.
- À savoir ? Provoquer le capitaine des gardes ?
- Non, je parlais de ma pauvre Hanna.
- Hé, je n'ai pas fait exprès de l'emmener dans une embuscade de voyous ! Rétorque-je.
- Je ne parlais pas de ça, me dit-elle en levant les yeux au ciel.
- Alors quoi ? M'étonne-je.
- Vous êtes en train de lui faire complètement tourner la tête avec votre comportement décalé et rebelle.
Je la regarde plusieurs secondes sans rien dire.
- Vous pouvez préciser "lui faire tourner la tête" ?
Pitié, faites que ce ne soit pas ce que je pense.
- Elle est en train de tomber amoureuse, me précise-t-elle avec un clin d'œil complice.
Chier…
- Ha bon ? Dis-je. Mais je ne vois pas pourquoi.
- Réfléchissez un peu, soupire-t-elle. Vous êtes plutôt bien fait de votre personne, ne semblez pas en manque de moyens, la sauvez d'une attaque de voyous, menacez le capitaine de la garde pour qu'il la laisse tranquille, sans compter que vous êtes un parfait gentilhomme quand vous ne faites pas de bêtises et vous avez une force herculéenne, ce qui ne gâte rien. Il y'a de quoi faire tourner la tête de nombre de jeunes filles. Moi-même je dois admettre que vous avez un côté vilain garçon qui me plait assez. Et puis vous êtes mystérieux sur votre passé, faites partie de l'entourage du plus respecté magicien du continent et personne ne sait bien d'où vous sortez. Vous ne trouvez pas que c'est beaucoup pour un seul homme ?
Je la regarde bouche bée. J'étais un vil séducteur et je ne le savais même pas.
- Je ne m'en étais pas rendu compte, constate-je.
- C'est bien pour ça que je vous préviens, me dit-elle. Je sais que votre cœur est déjà pris et je ne voudrais pas que vous brisiez celui de ma fille sans le vouloir. Vous devriez l'entendre à la maison : Monsieur Ignis à fait ci, Monsieur Ignis à fait ça, Monsieur Ignis est encore plus beau avec ses nouveaux habits, et j'en passe ! Elle n'a plus que vous à la bouche.
Je me rassois.
Merde, j'ai fait tourner la tête d'une gamine de…
- Elle a quel âge au fait ? Demande-je en réalisant que je n'en sais rien.
- Quatorze ans.
Biiiiip ! Stop ! On arrête tout et on renverse la vapeur, elle est beaucoup trop jeune !
- Oulà… Et je fais comment pour qu'elle m'oublie à ce stade ? Demande-je.
- Changer de comportement du jour au lendemain paraîtra suspect. Continuez à être vous-même mais ne lui laissez plus croire qu'elle peut se rapprocher de vous comme elle le souhaite.
- Vous êtes drôle vous, je ne suis pas spécialement doué pour les demi-mesures. En règle général je fonctionne même plutôt au "tout ou rien".
- Considérez que c'est une bonne occasion d'apprendre, me dit-elle. Si vous y allez trop brusquement, elle se retrouvera avec un chagrin d'amour qui la fera beaucoup souffrir. C'est la première fois qu'elle s'éprend de quelqu'un et le premier amour est très important dans la vie d'une jeune fille. Il conditionne pour beaucoup son approche de ce sentiment pour la suite.
Mais arrête le boulot de serveuse et ouvre un cabinet de psychologie !
- Je vois, mens-je effrontément. Je vais essayer, mais je ne sais pas trop ce que ça va donner.
- Mettez clairement une distance entre vous et elle et ne la laissez franchir cette frontière sous aucun prétexte. Si elle voit qu'elle ne peut vous approcher, elle finira par se lasser et aller voir ailleurs. Je l'ai fait de très nombreuses fois et je suis restée en très bons termes avec nombres d'hommes avec qui j'ai pourtant eu des relations intimes.
- Dans votre esprit la frontière commence où exactement ? Demande-je un brin surpris.
- Ne lui laissez pas croire que vous avez des sentiments autres que de l'amitié pour elle, ou alors éventuellement, jouez les grands-frères, mais tenez-vous là. Par contre, si vous êtes tous deux d'accords pour ne pas considérer ça comme plus que du bon temps passé ensemble, je ne vous interdis pas la bagatelle.
Cette fois c'est mon tour de rougir violement.
- Elle n'a pas l'âge ! M'exclame-je.
- Si, si, me répond-t-elle surprise. Elle a déjà eu ses premiers sangs.
J'oublie, y'a pas de loi de protection des mineurs ici.
- À vous entendre on dirait que vous essayez de me la coller dans les pattes, fais-je remarquer.
- Mes filles n'ont pas souvent l'occasion de rencontrer un garçon aussi ouvert d'esprit que vous. Autant qu'elles en profitent, me dit-elle avec ce clin d'œil complice qui lui semble si naturel.
Je commence à me demander si elle est pas un peu nympho sur les bords.
- Vous avez déjà oublié que c'est une autre que j'ai en vue ?
- Non, mais vous n'êtes pas encore marié. Vous êtes toujours libre de votre corps, me dit-elle. Et puis, nombre de mes clients étaient des hommes mariés qui recouraient à mes services pour éviter la monotonie de leur couple. Si vous avez des questions, je suis ouverte à les entendre et à vous donner des conseils. Mieux vaut qu'on vous explique comment satisfaire une femme plutôt que vous fassiez des erreurs idiotes.
- Je vais y réfléchir, réponds-je rouge de honte.
Elle m'adresse un dernier sourire avant de sortir.
- Bonne journée, me lance-t-elle en partant.
Je suis aussi rouge que si je sortais d'un four. Mais, hormis son "feu vert" pour Hanna, Je réalise qu'elle m'a quand même donné de bons tuyaux. Sauf que je n'arrive pas à m'imaginer faire quoi que ce soit à cette gamine. Nous avons cinq ans de différence d'âge. Dans ma tête ce serait ignoble.
Enfin, on va plutôt dire que la partie rationnelle s'y refuse. L'autre partie par contre fantasme ouvertement. Je suis extrêmement heureux que Din'Ganar m'aie été confisquée vu ce que je m'imagine. Et comme penser est la seule chose que j'aie à faire, j'ai toutes les peines du monde m'ôter de la tête les différentes images d'Hanna avec un vêtement ou l'autre en moins.
Fichue femme, je préférerais encore qu'elle me fiche je ne sais trop quelle chanson de merde qui tourne en boucle dans la tête plutôt que ça.
Je commence à m'ennuyer ferme par la suite dans ma cellule et passe l'essentiel de la journée à rêvasser à la fenêtre. Je surprends même un drôle de manège où il me semble voir le Hobbit qui nous a accompagnés faire de l'escalade à une tourelle pour fiche le feu à un tas de bois préparé à l'avance avant de se tirer par le même chemin. L'allumage du feu provoque d'ailleurs un joli barouf dans les casernes en contrebas.
Gandalf finit par passer en fin de journée, il a l'air fatigué et préoccupé, mais en même temps content de lui.
- C'est à vous qu'on doit le feu de joie sur la tourelle ? Dis-je en guise d'accueil.
- Et à qui d'autre croyez-vous le devoir ? Me répond-t-il.
- Ho moi, je n'ai plus rien à dire, je suis en prison.
- Plus pour longtemps, me dit le magicien. Mais au moment de sortir il faudra être prêt.
- Prêt à quoi exactement ?
- À la guerre. Sauron rassemble ses forces et je ne sais combien de temps encore les défenseurs d'Osgiliath tiendront. Et le Rohan mettra au mieux une petite semaine à arriver en renfort. Aujourd'hui plus que jamais, le temps joue contre nous.
- Contre vous, vous voulez dire. Je n'y suis pour rien moi, lui fais-je remarquer.
- Ce combat est autant le mien que le vôtre. La guerre est déjà sur nous et elle sera la plus meurtrière de cet âge car elle décidera de la victoire totale d'un camp ou de l'autre. Personne n'a plus le loisir de la neutralité comme vous le supposez. On se bat aussi au nord, contre les forces de Dol Guldur qui attaquent à la foi le roi Thranduil de la Forêt Noire et la Lothlórien. Le roi Thorin III de la Montagne Solitaire est assiégé dans la montagne même avec les hommes de Dale et le reste de l'Erebor depuis l'entrée en force des Orientaux dans la région. Et pendant que les forces de Minas Morgul poussent sur Osgiliath, on signale des dizaines d'escarmouche tout le long du grand fleuve Anduin. Les ponts et gués sont tous tombés et c'est uniquement parce qu'Osgiliath est le seul point sur le fleuve où peut passer une grosse armée que Minas Tirith n'est pas encore sous le siège. On murmure même que le Mordor aurait contacté les corsaires d'Umbar pour préparer un assaut maritime.
- On se bat en Lothlórien vous dites ? Répète-je interloqué. Mais Lia est là-bas !
- Raison de plus, me dit Gandalf. Elle se bat de toutes ses forces avec les autres défenseurs pour que la forêt ne tombe pas. Pouvez-vous vous asseoir sur votre derrière et continuer à dire que tout ceci ne vous regarde pas pendant que le continent tout entier brûle ?
Chier, donc si j'utilise Din je risque vraiment de la foutre dans la merde ! En plus la connaissant elle est probablement en première ligne avec les autres défenseurs !
Je réalise que je suis mort d'inquiétude d'un coup. Moi qui la croyait en sécurité. Mais quel con j'ai été !
- Je commence à saisir, grogne-je. Mais avouez que c'est dur de faire quelque chose depuis une prison.
- Pas forcément, me dit Gandalf avec un petit sourire énigmatique.
Je hausse un sourcil.
Ho ho, je crois que le vieux m'a encore préparé un coup tordu.
- L'intendant ne bouge plus, il attend que le royaume tombe, enfoncé dans son chagrin et sa colère comme s'il était pris dans de la mélasse. Mais les nobles du royaume ne sont pas tous d'accords avec cette politique. Il leur faut une bannière derrière laquelle se rallier.
- Minute ! L'interromps, je. Il n'est pas question que je prenne la responsabilité de qui que ce soit d'autre que moi-même ! Et c'est déjà trop !
- Je ne pensais pas à vous, rassurez-vous.
- Tant mieux !
- Mais vous ferez un porte-étendard idéal.
Je reste totalement surpris et silencieux une bonne minute.
- J'ai dû mal comprendre… Commente-je en penchant la tête.
- Je ne vous demande pas de prendre la tête d'une rébellion contre l'intendant, mais je pense que vous serez parfait en porte-étendard.
- Un porte-étendard de quoi au juste ? De qui ?
- Je pensais à un pouvoir qui surpasse celui de l'intendant, me dit Gandalf en s'asseyant sur l'une des chaises.
- Vous ? Demande-je en me rappelant les dires de Dutombil.
- Et pourquoi non ? Après tout, je suis désormais le magicien blanc sourit-il de façon espiègle.
J'éclate de rire.
- Vous voulez que je me batte de nouveau pour la Main Blanche ? Demande-je. Je crois que personne n'appréciera la blague.
- Il est vrai que ce symbole fut fort mal utilisé. C'est pourquoi je pensais que nous pourrions définir un nouveau symbole. Une nouvelle bannière autour de laquelle rallier ceux qui veulent se battre pour leur futur. Se battre pour garder sauve la Terre du Milieu.
Je laisse passer quelques secondes de silence.
- Est-ce que j'ai une tête de créateur de bannières ? Je n'ai même pas le début d'une idée de par où commencer.
- L'inspiration peut venir, mais j'aimerais que nous ayons définit ce point pour ce soir afin que je puisse lancer la création de mon projet.
- Parce qu'en plus il y'a une deadline ? M'exclame-je interloqué.
- J'ignore ce qu'est ce que vous appelez "daidlaïne", mais, comme je l'ai déjà dit, nous devons agir vite où il n'y aura plus rien à faire. Si nous laissons les choses comme elles sont, quand les murs viendront à défaillir les nobles se battront chacun pour soi et seront anéantis sans avoir vraiment pu défendre quoi que ce soit. Tous ont une petite armée privée en ville, mais ils sont incapables de présenter un front unis sans un pouvoir fédérateur pour les rassembler. Pour le moment, seule l'armée est encore unie, mais elle tient avec des pinces à linge.
- En d'autre termes, ce qu'il vous faut ce serait un roi en bonne et due forme, soupire-je à haute voix. Vous n'auriez pas ça planqué dans l'une de vos manches ?
- Et bien, il se trouve que oui.
Je lève les sourcils.
- Alors pourquoi on se casse le cul ? Agitez-le, faites renvoyer l'intendant et laissez-le gérer la guerre nan ?
- Actuellement, le roi est trop loin, soupire le vieux magicien. Le Seigneur Elrond doit le guider pour qu'il aille chercher l'armée qui nous permettra de gagner la bataille qui se prépare.
- Mais pourquoi il n'est pas là ? Me lamente-je agacé. C'est ici qu'on a besoin de lui ! Sérieusement, si la cité tombe avant qu'il arrive, il règnera sur un tas de ruines ! Quelqu'un d'autre pouvait pas aller la chercher pour lui sa foutue armée ?
- Non Faust, c'est quelque chose que seul lui peut faire ! Me reprend sèchement Gandalf.
- Okay, okay, dis-je en levant les mains en signe d'apaisement. Bon, il vous faut une bannière donc ? C'est quoi le cahier des charges ?
- Le quoi ? S'étonne Gandalf.
- Le cahier des charges, vous savez, le papier sur lequel vous avez décrit les objectifs, les moyens, le temps et les impératifs de votre projet.
- Ha, il est dans ma tête, sourit le vieux magicien en la désignant du doigt.
Je frappe ma paume contre mon front avant de laisser ma main glisser sur ma figure en levant les yeux au ciel.
- Super, nous voilà bien avancé. Comment suis-je supposé travailler si je dois deviner ce que vous avez en tête ? Au pifomètre ?
- Faites preuve d'imagination. Je me suis laissé dire que vous n'en étiez pas dépourvu, me répond-t-il.
Je lui lance un regard noir à cette mention. Je ne sais pas qui est allé lui dire ça, mais je me doute que ce n'étais pas pour me jeter des roses.
- Bon, vous avez une idée de ce que la bannière doit représenter au juste ?
- Bien sûr, des notions d'union, d'honneur mais aussi de fraternité.
Je soupire.
Il est marrant lui. Je vois pas trop quoi pourrait correspondre.
- Fraternité… Comme quoi au juste ? Une famille ?
- Plus comme une confrérie, me corrige le magicien en tournant dans ma cellule comme un lion en cage.
- Vous utilisez les croix chez vous ? Demande-je en pensant aux templiers quand il me parle de confrérie.
- Quelles croix ? Me demande Gandalf.
Je prends un parchemin sur l'écritoire et lui trace une croix chrétienne vite fait dessus.
- Ce genre de croix, dis-je en lui collant le papelard sous le nez.
- Je n'en ai jamais vues de telle, me dit Gandalf d'un ton songeur. Ce qui n'est pas plus mal, les choses nouvelles risquent peu de susciter la méfiance que provoquerait l'utilisation de l'emblème de la main blanche.
- Bon, je vous propose dans ce cas l'emblème des chevaliers de l'Ordre Teutonique. Dis-je en haussant les épaules. Ça ne s'éloigne pas trop de celui-là, mais c'est simple car c'est une croix noire sur fond blanc. Ou argenté, je me souviens plus.
- Humm… C'est ennuyeux, commente Gandalf.
- Pourquoi si ce n'est pas indiscret ? Demande-je surpris.
- Le noir et l'argent sont les couleurs du roi du Gondor, m'explique-t-il. Seul lui, sa famille proche et la lignée des intendants sont autorisées à l'arborer.
- Dans quel ordre ? Demande-je en essayant de rassembler mes souvenirs sur l'héraldique.
- L'ordre de quoi ? Me demande Gandalf.
- Des couleurs, dis-je.
- Humm, l'arbre blanc couronné et surplombé des sept étoiles sur fond noir.
- Donc argent sur fond noir ? Demande-je pour confirmer.
- En effet.
- Les couleurs des chevaliers de l'Ordre Teutonique sont noir sur fond blanc, autrement dit l'inverse, réfléchis-je à voix haute. Arguons que nous les portons à l'envers pour montrer notre allégeance au roi plutôt qu'à l'intendant vu que nous inversons les couleurs, pas que nous nous réclamons de sa famille ou de ses proches serviteurs.
Le vieux magicien me regarde d'un air surpris.
- Vous réfléchissez d'une façon étrange maitre Ignis, mais je dois admettre que cela débouche parfois sur de bonnes idées. Et dans l'esprit des nobles, cela renforcera l'idée que nous agissons au nom d'un pouvoir supérieur à celui de l'intendant.
- Ouais, mais pas le vôtre, lui rappelle-je.
- Qu'importe ! C'est une idée brillante ! S'enthousiasme Gandalf. Et idéale pour préparer le retour de leur souverain. S'ils pensent que même absent il participe la défense de son royaume, son image n'en sortira que renforcée.
- En admettant qu'on gagne, dis-je. Parce que sinon, il passera pour un sacré lâche qui a laissé les autres faire son travail. Mais bon, dans un cas comme dans l'autre, nous on n'en aura plus rien à foutre parce qu'on sera soit mort, soit des héros, dis-je en haussant les épaules.
- Je me demande parfois comment vous avez atteint l'âge adulte avec un tel pessimisme, commente Gandalf d'un ton de reproche.
- Qui sait ? Réponds-je avec une grimace amusée, je suis un homme plein de surprises.
- Bon, dit-il en enroulant mon parchemin. Je vais prendre ceci pour la confection. En attendant, vous allez faire un petit travail pour moi.
- Quoi encore ? Soupire-je en roulant des yeux.
- Ce n'est pas grand-chose, je vous demande juste de rencontrer les nobles que je vais vous envoyer et de leur parler.
Je relève les sourcils.
- Leur parler de quoi au juste ? De la pluie et du beau temps ?
- Ne soyez pas sot Faust, de la guerre et de la nécessité de résister.
- Parce qu'ils ne sont toujours pas au courant ?
- Bien sûr qu'ils le sont, m'interromps le magicien, mais beaucoup ont besoin d'être convaincu de s'allier. Hors il y'a parfois des petites dissensions internes qu'il convient de gommer ou du moins d'apaiser avant de partir à la bataille.
- J'y crois pas ! M'exclame-je. Vous voulez que je joue les médiateurs ?
- En tant que mon agent, cela vous donnera une certaine autorité sur eux.
- Autorité de polichinelle, grogne-je. Elle ne fonctionne qu'avec ceux qui y croient.
- Donc elle fonctionnera très bien, me dit Gandalf en emportant mon parchemin où j'ai tracé vite fait une croix teutonique.
La nuit passe dans un calme et un ennui mortel. Pour un peu, je me penserais dans une tombe.
Le lendemain par contre, on frappe à ma porte dès le lever du soleil.
- Mouais ? Grogne-je à moitié endormi.
- Vous avez de la visite.
Je jette mes jambes hors du lit de ma cellule pour me trouver assis.
- Un instant, dis-je en saisissant mon pantalon.
J'enfile rapidement mes affaires et termine de nouer mon cache-oeil quand je reprends la parole.
- Faites entrer.
Je m'attendais à voir débarquer Golwynn ou encore Hanna, mais c'est un grand type ayant bien la trentaine qui entre. Brun, les cheveux longs, une grande barbe lisse, du genre à ajouter cinq minutes de coups de peignes chaque matin avant de sortir, les yeux alertes et gris, le menton carré et les épaules larges d'un homme très musclé, il porte un riche habit ocre où la fourrure dispute la part du lion aux dorures.
- Maître Ignis ? Me demande-t-il d'un ton où je devine une légère surprise.
- Lui-même, réponds-je en haussant un sourcil. Vous êtes ?
- Seigneur Rius de Calembel.
J'hausse un sourcil surpris en me remémorant les cartes que j'ai apprises par cœur chez Saroumane.
- Vous êtes loin de chez vous Monseigneur, constate-je.
- Trop, concède celui-ci. Beaucoup trop.
- Et quel vent vous amène en ma cellule ? Demande-je.
- Un vent de magie, dit-il. Un murmure de sagesse. Une brise d'espoir également.
Je le regarde avec des yeux ronds.
- Et en langage plus courant, ça nous donne quoi ?
- Mithrandir.
- Ha, Gandalf, comprends-je enfin.
Je lui fais signe de s'asseoir. Il obtempère sans me quitter des yeux.
- Vous êtes un homme étrange maître Ignis, si vous me permettez.
Comme ça ? Cash d'entrée de jeu ?
- Tiens donc ? Et pourquoi ? M'enquiers-je poliment.
- Vous avez un maintient surprenant. Pas vraiment celui d'un homme de guerre, mais pas non plus celui d'un scribouillard.
Mon maintient ? Qu'est-ce que mon maintient viens faire là-dedans ?
- Cet œil, dit-il en désignant mon orbite vide. Est-ce un accident ou bien une bataille ?
- Une bataille, dis-je en optant pour la réponse la plus vraisemblable étant donné que je n'en sais rien.
- Votre adversaire ?
- Un troll, si j'ai bonne mémoire.
C'est le dernier truc que j'ai affronté en tout cas dans mon souvenir.
Il hoche la tête d'un air entendu.
- J'imagine que si vous êtes ici, le troll n'est plus ?
- Aux dernières nouvelles, il est difficile de vivre avec une tête en moins, dis-je avec un sourire torve.
- C'est juste admet, le seigneur. Donc, quel est le plan ?
- Le plan ? Réponds-je surpris. Lequel ?
- Celui dans lequel nous détrônons l'Intendant pour prendre le contrôle de la cité et en organiser la défense.
Je reste un moment silencieux, Gandalf ne m'avais jamais parlé de détrôner l'intendant.
-Celui-ci ne m'a pas été transmit, mais je m'en équerrerais aussitôt que possible, réponds-je sur la défensive.
Mon interlocuteur grogne de mécontentement.
- Mithrandir est un idéaliste. L'intendant est devenu trop faible pour gouverner, il faut le remplacer avant qu'il ne mène le pays à la ruine et éradiquer nos adversaires ! M'appuie mon interlocuteur en martelant du doigt sur la table.
Chic, un ultranationaliste.
- Je pense qu'on devrait commencer par parler de façon censée, dis-je plus calmement. Votre intendant est bien là où il est pour le moment.
- Comment ! S'exclame Calembel. Vous ne pensez pas ce que vous dites !
- Bien sûr que je le pense, dis-je froidement. Car tant qu'il est en place on évite que les seigneurs se déchirent pour trouver un remplaçant à son fils et lui-même vu que tout le monde considère que la lignée des intendants a failli. Donc, l'intendant on le laisse là où il est jusqu'à ce que la bataille soit finie, quitte à ce que j'aille le défendre moi-même !
Je termine sur une note très agacée, mais mon discours semble faire son petit effet.
Putain, comment un truc aussi gros a pu lui échapper ! Si on vire l'intendant, on lance une guerre de succession en l'absence d'un roi pour en désigner un neuf.
- Je n'y avait pas songé sous cet angle, admet le seigneur. Est-ce Gandalf qui vous l'a soufflé ?
- Non, je m'en était rendu compte tout seul, grince-je caustique. Si vous fichez le boxon dans la chaîne de commandement maintenant, vous risquez de désorganiser l'armée et elle n'en a vraiment pas besoin.
Mon interlocuteur semble me regarder d'un œil neuf.
- Vous avez été militaire ? Demande-t-il.
- Aux dernières nouvelles, je le suis toujours, dis-je.
- Quel rang avez-vous occupé ?
- Au plus fort de ma carrière ? Capitaine, dis-je en me rappelant l'Isengard.
- Aussi jeune ? S'exclame Calembel.
- On va discuter de ma vie toute la journée ? M'énerve-je.
- Veuillez m'excuser, dit l'homme en levant les mains. De toute évidence, vous avez plus d'expérience que ne le laisse supposer votre âge. Je ne me suis que rarement battu, mais je n'avais pas pensé aux troubles que causeraient le renversement de l'intendant.
- J'espère que vous êtes prêt à le faire, dis-je plus calmement. Parce que ce qui s'apprête à nous tomber sur le coin de la gueule n'aura aucune commune mesure avec tous ce qu'aucun de nous n'a jamais connu.
Il semble frissonner sur son tabouret et je me réjouis d'avoir enfin capté un peu de son attention.
- Bon, maintenant que ceci est posé et que les présentations sont faites, j'ai besoin d'un certain nombre de choses si je dois vous aider à organiser quoi que ce soit.
- Quoi donc ? Demande-t-il.
- Une carte de la ville, ce serait déjà une bonne base. Si possible une carte militaire détaillée, dis-je.
- Je vais vous en faire procurer une sur-le-champ, me dit-il en se levant.
Avec une précision de métronome, on frappe à ma porte à ce moment précis.
- Vous avez des visiteurs, m'annonce le garde d'un ton incertain.
Encore ?
- Faites entrer, dis-je en me redressant sur ma chaise.
La porte s'ouvre, pour laisser le passage à deux personnes. Le premier est très quelconque, si ce ne sont ses habits richement brodés où je reconnais la patte de mon tailleur gay. Plutôt petit, il utilise une canne pour marcher car il boîte de la jambe gauche, mais doit avoir à peine quelques années de plus que moi. Une moustache très saillante aussi dans le style de mon tailleur lui donne un air séducteur et ses longs cheveux blonds ramenés en queue de cheval ne gâtent rien. Le second par contre porte une armure complète de soldat du Gondor, avec les ailes gravée sur sa barbute légèrement relevée de bronze pour signifier son statut d'officier. Il porte une très légère barbe de trois jours sur le visage et de longs cheveux noirs et ondulés débordent de sous son casque. Sa ceinture d'arme est présente, mais l'étui est vide.
- Messieurs, dis-je en hochant la tête dans leur direction en guise de salut.
Mon invité se lève et écarte largement les bras en les voyant.
- Dervorin ! Et cette canaille de Limain ! s'exclame le seigneur de Calembel en enserrant dans ses bras l'homme en armure.
- Holà, tout doux Rius ! s'exclame le jeune homme à la canne en souriant. Je tiens au peu de dos qu'il me reste.
- Il est vrai que tu as une sacrée poigne Rius, s'exclame l'homme en armure tandis que le seigneur de Calembel le relâche.
Ça, je le crois volontiers.
- Est-ce là le sieur Ignis dont on nous a parlé ? Demande l'homme à la canne.
Bravo capitaine obvious, il n'y a que deux hommes dans la pièce et tu en connais déjà un, donc il ne reste qu'une possibilité.
- Oui, c'est lui, confirme le seigneur de Calembel avant que j'aie ouvert la bouche. De toute évidence, ce jeune homme est plus aguerri et avisé qu'il n'y paraît.
La vérité serait plus proche du fait que tu ne sois pas très malin le vieux.
- Je crains de me trouver rapidement à court de moyens de s'asseoir, dis-je en désignant le seul autre tabouret de la pièce du doigt. Je vous prie de m'en excuser, mais je n'ai pas encore eu le loisir de meubler cet endroit pour le rendre plus apte à des réunions de grande ampleur.
- Ho, vous êtes tout pardonné, me sourit l'homme à la canne en s'emparant gaillardement dudit siège.
- Soyez-en remercié, monsieur…
Même pas foutu de se présenter sans qu'on le lui rappelle.
- Limain, me dit-il avec un sourire probablement charmeur, seigneur Limain, du pays du même nom.
- Le Limain ? Dis-je en ne me rappelant pas de cet endroit.
- C'est un tout petit pays, me précise-t-il à mon air surpris. Je n'ai que peu de cerfs et qui plus est, nous sommes perdus dans l'arrière du Gondor. L'intendant a eu toutes les peines du monde à retrouver la trace de ma famille quand je me suis présenté à lui.
J'hausse un sourcil.
- Vous êtes venu avec des soldats ? M'étonne-je après une description pareille.
- Hélas, ma garde personnelle représente à elle seule le quart des hommes d'arme de mon pays. Comme je l'ai dit, nous ne sommes pas grand.
- Ho non, le Limain n'est pas grand, mais riche ! S'exclame Rius. Les meilleures vignes de tout le Gondor s'y trouvent ! Et elles produisent un des vins les plus raffinés !
Super ! Un pas malin, un vigneron… et le dernier ce sera quoi ? Un comédien déguisé en soldat ?
Je me tourne vers le dernier venu.
- Je ne pensais pas voir venir un soldat, dis-je sans cacher mon trouble. L'intendant a-t-il perdu la confiance de ses hommes au point que ses officiers s'intéressent à des histoires de politique ?
- Je suis autant officier de l'armée du Gondor que fils de Seigneur, me reprends mon interlocuteur. Je suis venu à la tête de trois cent hommes pour défendre la cité blanche à la demande de monseigneur Rius.
- Le père de Dervorin est l'un de mes bannerets, me précise le seigneur de Calembel. Et il a fait un effort méritoire en envoyant autant d'hommes ici avec son propre héritier pour les commander.
- Je vois, dis-je en sentant une lueur d'espoir renaître.
Y'en a au moins un qui est venu avec des gros moyens. Bon même si c'est pas trois cents hommes qui vont changer grand-chose, à moins qu'on aie oublié de me préciser qu'ils viennent de Sparte et qu'il y'a un défilé appelé les Thermopiles dans le coin.
Je commence à songer à créer mes propres Thermopiles dans les rues de Minas Tirith quand je réalise que ce ne sera pas faisable, les trois cent Spartiates n'avaient pas une population à gérer en plus de la guerre.
- Bon, dis-je pour reprendre la conversation, sommes-nous complet ?
- Cela m'étonnerais fort, me répond Limain d'un air entendu.
Heu… ouais mais on est déjà quatre dans ma cellule. Je ne veux pas dire, mais à plus on va commencer à se sentir à l'étroit.
Comme pour confirmer mes craintes, on toque à nouveau à ma porte.
- Vous avez encore de la visite, me dit le garde d'un ton où je sens une pointe d'agacement.
- Faites entrer, réponds-je d'un ton gêné.
La porte de ma cellule s'ouvre et j'ai immédiatement l'impression qu'on s'est bien foutu de ma gueule.
BORDEL DE TONERRE DE DIEU ! ILS SONT AU MOINS VINGT !
Ce n'est plus une visite à laquelle j'ai droit, c'est un débarquement en Normandie ! Je me relève pour saluer les nouveaux arrivant. Il y'a de tout, des jeunes, des vieux et même une femme dans le tas. Comme je le soupçonnais, ma cellule révèle vite qu'elle ne peut pas contenir un tel nombre de personnes.
Gandalf choisis ce moment pour faire son apparition, accompagné du capitaine de la garde.
- Ha Faust, ils se sont montrés plus matinaux que je ne le songeais, me salue-t-il d'un ton enjoué. Nous allons devoir changer de pièce pour accueillir les autres.
- Quels autres ? M'étonne-je. Il y'en a encore ?
- Bien sûr, quoique la quasi-majorité soit déjà présente.
Au secours ! C'est plus une réunion clandestine, c'est une défection de masse !
- Le capitaine des gardes ici présent accepte de nous prêter le réfectoire de la prison pour l'occasion, à condition bien sûr que vous ne tentiez rien pour vous évader.
Maman ! En plus on me laisse sortir pour l'occase ? Qu'est-ce que c'est que cette ville de timbrés !
Deux gardes ont d'ailleurs été amenés pour m'encadrer le temps de descendre dans le réfectoire de la garde. Une grande table a été dressée au fond perpendiculairement aux autres et je manque de m'étouffer de surprise en voyant un immense drap blanc brodé de la croix noire des chevaliers teutonique s'étaler sur la nappe don un rebord pend de façon prononcée vers l'extérieur.
Okay, là ça ressemble plus du tout à une réunion clandestine.
Gandalf me guide derrière la grande table où il prend place également tandis que la salle se remplit de monde.
- Vous m'aviez pas dit que vous alliez la faire confectionner en grand sur une nappe, dis-je en désignant la croix.
- Bah, les nobles ont besoin de symboles autour desquels se rassembler. Celui-ci en vaut largement un autre. J'ai aussi passé commande de brassards pour plus tard. Et j'espère que vous n'aurez rien contre avoir une nouvelle cape.
- Moi en cape blanche ? Dis-je surpris. C'est horriblement salissant le blanc.
- On s'y habitue rapidement, me dit le magicien avec un sourire.
Ben voyons, cape blanche et armure argentée, plus cliché que ça tu meurs. Mon pauvre Faust, tu vas te faire appeler "le chevalier blanc" avant d'avoir comprit ce qui t'arrives.
Gandalf s'assied et je l'imite, toujours cerné par les deux gardes qui me fixent comme si j'avais des cornes sur la tête.
- Bien, commence Gandalf d'une voix forte. Puisque nous sommes tous rassemblés, je pense que nous pouvons ouvrir la séance. Mais avant d'aller plus loin, je dois prévenir chacun de vous que ce que nous faisons ici n'a rien de très légal. Il s'agit même plutôt d'un crime contre la couronne car nous prévoyons de défier l'autorité qui la représente. Que tout ceux qui ne sont pas prêts à aller jusqu'au bout prennent congé immédiatement car il est possible que nous soyons jugés ultérieurement pour ce que nous ferons.
Tout conspirateur prit en flagrant délit de conspiration sera mis au coin jusqu'à ce qu'il se repentisse.
Mon idée idiote me fait arborer un sourire narquois.
Dans la salle, quelques murmures parcourent l'assemblée, mais personne ne semble faire mine de se lever.
Combiens sont des judas dans le tas ?
Je ne peux pas m'empêcher de penser que l'un d'entre eux, ou plusieurs, sais-t-on jamais, va nous balancer à l'intendant. Et, pour un peu que celui-ci en aie encore quelque chose à faire, il a les moyens de nous coller des bâtons dans les roues modèle troncs d'arbres. Mais personne ne se lève pour sortir et finalement, le vieux magicien reprend la parole.
- Bien, pour commencer, laissez-moi vous présenter mon bras droit pour ce travail, dit-il en me saisissant par le biceps pour me faire lever.
Il a de la poigne le vieux bougre !
Je vous présente maître Ignis, guerrier accomplis, meneur d'hommes et stratège à mon service depuis longtemps. Ne vous fiez pas à son jeune âge, il a un esprit très éveillé.
Hé, ho, c'est fini les mensonges oui ? T'as vu où que j'étais un guerrier accomplis ? Un meneur d'hommes, pas sûr et un stratège, plus ou moins dans la mesure du faisable. Dans un moment il va annoncer que je suis Dieu le père ou quoi ?
Je me tais et regarde l'assemblée de mon œil unique, je ne vais pas commencer à faire le con devant les personnes dont nous devons gagner la confiance, mais je vais le choper à la fin pour avoir une petit discussion, ça c'est certain !
Le magicien me relâche le bras et j'en profite pour me rasseoir.
- Comme vous le savez tous, l'ennemi est à nos portes. Je ne vous apprends rien en le disant, mais il est des choses qu'il n'est jamais mauvais de rappeler, continue le magicien d'une voix grave. Tôt ou tard, il prendra Osgiliath qui n'est déjà plus que ruines. Il ne sera alors plus qu'une question de jours avant que l'ennemi ne soit sous les murs de la Cité Blanche. Et si rien n'est fait, je suis navré de vous dire que la cité tombera.
- Nous ne pouvons en être sûr, dit un homme en se levant.
Je le détaille rapidement, il est un peu gros, porte de riches habits où la fourrure et les soieries le disputent âprement aux broderies d'or. Un visage rond de personne habituée à bien manger, une paire de lunette en cul-de-bouteilles sur le nez, il est par contre rasé de près et porte les cheveux coupés au bol, ce qui me surprends car c'est le premier que je croise avec cette coupe.
- Les soldats de Minas Tirith sont bien plus nombreux que nos hommes massés en Osgiliath, reprend le bonhomme en épongeant à l'aide d'un mouchoir délicatement brodé le film de sueur qui lui recouvre le front. Qui plus est, nombreux sont les nobles à avoir amenés des hommes pour défendre la cité et ses murailles n'ont pas d'égale à travers toute la Terre du Milieu. Chaque homme peut repousser dix ou cent adversaires du haut de la muraille. Les armées de Sauron peuvent aussi se briser contre nos défenses comme la vague sur les rochers.
- Bien sûr, interviens-je d'un ton sarcastique. Parce que vous croyez que votre adversaire vous attaquera sans avoir prévu cette éventualité ?
- Nombre de fois, les orques nous ont attaqués sans trop réfléchir et ont présumés de leur force, reprend le gros en rougissant un peu. Peut-être cette-fois encore se précipitent-ils sans être suffisamment prêts ?
- Sauron a eu des siècles pour préparer son retour, intervient Gandalf d'un ton froid. Il connaît cette cité et il sait de quoi ses défenseurs sont capables. Soyez certains que quand il se présentera, il sera prêt. Et croyez bien qu'il aura envoyé suffisamment d'orques pour qu'en empilant les corps de ceux tombés sous nos coups, les survivants puissent bâtir des rampes pour submerger les murailles.
La nouvelle semble faire son petit bonhomme de chemin et nombre de personnes dans la salle s'assombrissent.
- Ne pouvons-nous attendre de renforts ? Tente un autre homme dans l'assemblée.
- Le Rohan est en route, reprends Gandalf. Son roi a promis aide et assistance en cas de demande du Gondor. Et c'est ce que j'ai fait en outrepassant mes privilèges : allumer le feu d'alarme.
Une vague de murmures approbateurs parcoure la salle et beaucoup semblent retrouver courage.
Mouais, si c'est les types de Bergen qui viennent à notre secours, je crois bien que c'est nous qui allons devoirs leur sauver la peau au final. Enfin, ça fera toujours plus de cibles pour l'adversaire dont il devra s'occuper avant de s'intéresser à nous.
- Mais il ne sera pas là avant encore au moins quatre jours reprends Gandalf. Il faut tenir au moins jusque-là. Et j'ai hélas de graves nouvelles.
Il fait un geste vers le côté gauche de la foule et un grand homme se lève, son armure recouverte de saleté et le visage creusé de fatigue. Il s'approche de l'estrade.
- Je vous présente Gamyrain, officier de la troisième compagnie de soldats du Gondor, récemment relevée d'Osgiliath, nous dit le vieux magicien.
L'homme arrive derrière notre table et s'incline devant l'assemblée.
- Racontez-leur ce que vous m'avez dit, lui enjoint le magicien en se rasseyant.
Je me penche en avant, ce sont les premières nouvelles fraîches que j'ai de cette guerre depuis un bon moment et je ne veux pas risquer d'en manquer le moindre détail.
- Nous sommes revenus d'Osgiliath à cause de notre trop grande quantité de pertes, commence l'homme d'une voix rauque. Nous n'étions plus assez pour assurer la cohésion de la plus petite unité de combat et nous avons été renvoyés en arrière. Mais quand nous partions, nous avions clairement conscience que les attaques s'intensifiaient. Les orques recevaient chaque jours de nouvelles troupes et les Nazgûls on commencé à tourner dans le ciel jusqu'à trois fois par jour, là où on ne les voyait venir que quand l'armée orque était en difficulté.
- Et alors ? Reprends notre gros lard. Pardonnez-moi qui ne suis pas militaire, mais cela signifie-t-il quelque chose à part qu'ils semblent vouloir prendre la ville ?
- Vous le faites exprès ou c'est une mauvaise tentative de plaisanter ? Demande-je froidement. Une fois Osgiliath tombée, la voie jusqu'à Minas Tirith leur sera ouverte. S'ils intensifient leurs attaques, ça signifie que leur armée arrive et qu'il leur faut prendre le pont pour lui permettre de passer.
Mon interlocuteur se rassied sous les regards dédaigneux de la foule.
- L'intendant en a-t-il été informé ? S'enquiert une autre personne que je ne connais pas.
- En effet, mais il a prit la décision de ne pas changer les délais de renforts de la garnison de la ville, répond le magicien en soupirant de lassitude. Il dit qu'il ne peut pas risquer de dégarnir plus Minas Tirith, mais je ne peux contester cette décision. Le Gondor manque trop d'hommes pour s'en servir comme argument contre lui.
Plusieurs grognements agacés s'élèvent de la salle, mais je comprends aussi la position de l'intendant. Mieux vaut garder ses hommes pour défendre une ville pleine de monde qu'un champ de ruines. C'est vrai qu'en se servant du champ de ruine pour que la guerre n'arrive jamais à la ville, il pourrait éviter pas mal de problèmes. Mais si l'armée qui défend se fait contourner par l'armée qui attaque, la ville a alors l'air très conne avec ses murs vides de défenseurs. Même si, à sa place, j'aurais fait évacuer la ville aux civils en sachant que l'ennemi est aussi près afin de recommencer le coup de la ville-forteresse et éviter les pertes humaines inutiles qui surviennent lors d'un siège ou de toute attaque de cité habitée. Mais bon, je ne suis pas aux commandes.
Je regarde les hommes en face de moi.
Pardon, et les femmes, une, deux trois… quatre.
Beaucoup semblent se résigner et j'en vois plusieurs qui ont, à mon avis, déjà résolu de mourir pour défendre la ville. Ce qui est très con car les morts ne peuvent aider personne.
D'autre au contraire on plutôt la réaction normal de la personne normalement constituée : ils ont peur et réfléchissent à un moyen de s'en sortir.
Mieux, c'est plus constructif, même si je suis prêt à parier qu'un certain nombre va choisir la fuite car c'est presque l'unique option viable à court terme.
Certains enfin, les anormaux, ont l'air de s'enflammer et d'attendre le grand jour avec impatience. Je suis assez surpris de constater que les quatre femmes du groupe ont l'air d'être de cette engeance.
Autant pour les pauvres fleurs fragiles et délicates…
- Ceci étant dit, reprend Gandalf, le but de cette assemblée est de nous permettre de continuer à défendre la cité même si l'intendant venait à donner des ordres contraires. Pour ce faire, j'ai besoin que vous vous unissiez, que vous soyez prêts à descendre avec vos troupes, vos gardes personnels ou tous ceux que vous pourrez trouver capables de tenir une arme, pour défendre la ville et sa population. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas se battre pourront assurer la cohésion et l'organisation de la logistique à l'arrière. Certains d'entre vous sont déjà dans l'armée, ils pourront assurer une reprise en mains facilitée des troupes de l'armée.
Il marque une pause pour leur laisser le temps de digérer l'information avant de reprendre.
- Messieurs, reprend-t-il solennellement, nous nous engageons dans un combat périlleux car l'intendant n'approuve pas notre action et ne fera rien pour nous faciliter la tâche. Mais nous serons le soutien invisible qui empêchera cette cité de tomber. Nous serons la poutre qui soutiendra nos armées sans que celles-ci ne sachent d'où vient ce soutien. Nous serons la discrète charpente d'un édifice que nous avons juré de protéger. Messieurs, dit-il en désignant la croix teutonique devant lui, c'est ce que représente cette croix, une charpente robuste ! Noire comme la nuit qui la dissimule. Blanche et pure comme la cause qu'elle soutient en fond, termine-t-il.
Pris d'une inspiration subite, je me lève pour ajouter.
- Aussi solide que le fer des épées, des boucliers, des armures et des âmes des personnes qui la constituent. Cette croix forge l'alliance des points cardinaux et les soudes en son centre pour clairement démontrer que nos origines diverses font de nous de meilleurs piliers que pris séparément. Nous n'avons pas l'accord de l'intendant ou du roi pour nous déclarer chevaliers, et nous en abstiendrons donc. Mais nous sommes unis par un ordre. Par l'Ordre de la Croix de Fer ! Termine-je en levant un poing au ciel.
L'idée semble séduire dans les rangs et soudain, Calembel se lève et s'exclame en levant le poing.
- Pour l'Ordre de la Croix de Fer !
- Pour l'Ordre de la croix de Fer ! S'exclame à son tour Dervorin en se levant.
- Pour l'Ordre de la croix de Fer ! S'exclame un autre enthousiaste en se levant à son tour.
Bien vite le cri est repris en cœur par l'assemblée qui se lève tout entière et le hurle à telle point que j'ai l'impression de sentir les murs de la salle en trembler.
Gandalf tourne vers moi un regard fier et amusé.
- Excellente inspiration, me félicite-t-il au milieu du boucan ambiant.
