EN PANNE DE DIN
Je me repose sur mon lit et saisi mon épée. Lucie m'a donné à réfléchir. J'ai pas mal de truc sur la conscience c'est vrai, mais je ne comprends pas bien pourquoi je pète fusible sur fusible depuis le début de cette aventure. Mais d'un autre côté, si j'ai un outil au côté qui me pousse si ostensiblement à vouloir tuer mon prochain alors que d'aussi loin que je m'en rappelle je n'ai jamais été violent de nature, c'est peut-être là qu'est le problème.
Je regarde l'acier gris de Din'Ganar, elle ne reflète rien ou presque. Les formes anguleuses de la lame, nette et bien dessinée, sa gouttière où se dessinent en lettres d'or les mots en Khuzdul, le sort de Saroumane qui a fait d'elle une lame exceptionnelle. La petite gemme verte à la base de la garde, les têtes de wargs à la gueule menaçante, la sphère entre les doigts squelettiques.
C'est sûr que rien qu'au design, ce n'est pas une épée commune. Mais bon, une épée exceptionnelle, ce n'est pas censé être entre les mains d'un héros capable d'exploits inhumains ? Et-ce que je suis un héros ?
Je repose, mon arme pour aller à la salle de bain. Sur le meuble qui sert aux ablutions se trouve un miroir et je m'y regarde. J'ai désormais vingt ans, de courts cheveux bruns, une fine barbe de trois jours, un œil derrière un cache de cuir à trois points, j'ai beaucoup forcis, surtout au niveau des épaules et des bras et je suis habillé comme un seigneur du moyen-âge avec des vêtements sombres.
Est-ce que ça c'est un héros ? Moi je vois juste un vieil ado fatigué qui rêve de son banc d'école comme d'un souvenir qui disparaît peu à peu. Je ne suis même pas sûr d'être un adulte.
Je retourne m'asseoir pour faire le point.
Mettons qu'on remporte la bataille de Minas Tirith, Le Mordor ne tombera pas du jour au lendemain. Comme le vieux a cette putain de guerre sur le feu, il ne veut pas me renvoyer tant que ce n'est pas fini. Je suis probablement là pour encore quelques années. Imaginons que je sois de retour dans cinq ans avec de la chance, je ferais quoi alors chez moi ? J'aurais vingt-cinq ans et pratiquement six ans de retard sur un parcours professionnel déjà ralenti de deux ans avec mes conneries à l'école. On se recycle dans quoi à vingt-cinq ans avec une coupure dans ses études de six ans ? Est-ce que je pourrais faire valoir cinq ans de compagne en Terre du Milieu dans une armée moderne ?
Rien que l'idée me fait sourire.
Soyons sérieux, je recommencerais troufion de base et, qui plus est, vieux troufion. Je n'ai pas touché l'ombre d'une arme à feu et on ne se bat plus à l'épée depuis belle lurette chez nous.
J'imagine déjà la tête d'un sergent instructeur à la fullmetal jacquet qui me gueule dessus. Je ne sais pas si je vais bien apprécier d'être de nouveau traité comme un petit débutant incompétent. Et puis, faire carrière dans l'armée, je ne m'imaginais pas vraiment faire ça. Mais voyons les choses en face, si on me file une clé anglaise maintenant, je vais probablement chercher comment je peux optimiser mes coups pour taper avec.
Moi qui me voyais plutôt technicien, maintenant quand je vois une rue, je cherche plutôt comment j'y disposerais des uruks pour la tenir ou y prendre un assaillant en embuscade.
Dans mon esprit, c'est presque sûr. Si j'en reviens un jour, je m'engage sous les drapeaux, je ne vois plus quoi faire d'autre. Par contre ça me fait chier de recommencer en bas de l'échelle. Mais bon, j'ai pas vraiment le choix.
Pour le moment, j'ai plutôt un problème d'épée en panne et ce serait bien que je m'y colle si je veux pouvoir survivre jusque-là avec la bataille à venir.
Je reprends Din en main.
Je t'ordonne de fonctionner à nouveau.
Rien ne se passe, mais ça valait la peine d'essayer.
Bon, procédons par étape. Dépannage de base.
Je me dirige vers l'écritoire et y dépose Din, je prends le temps de l'observer sans pourtant déceler quelque-chose de changé extérieurement. Plusieurs dizaines de minutes plus tard, je pose la main sur les lettres de sa gouttière et ferme les yeux.
Din ? Tu m'entends ?
Un faible sentiment de reconnaissance me parvient, comme au fond d'un puits très profond.
Din, est-ce que tu sais ce qu'il t'arrive ?
De l'incompréhension me parvient, mais je ne suis pas sûr de pouvoir dire si elle ne comprend pas ce qu'il lui arrive ou si elle ne comprend pas ma question.
Din, est-ce que tu peux utiliser le canal par lequel tu me parles pour me transmettre autre chose ?
Je suis surpris car cette fois elle ne me répond pas.
… Oups ?
Je commence alors à sentir quelque chose de spécial. Quelque chose d'à la fois familier, mais différent. Ce n'est pas l'impression que me donne Din en temps normal quand elle me donne des forces ou de l'énergie. D'ailleurs je ne l'entends plus.
J'ai l'impression de voir une sorte de flaque, ou plutôt un lac souterrain. Tout est noir autour, comme s'il n'y avait que de l'eau jusqu'au bout de l'horizon. Sous la surface il y'a des images floues, mais on discerne nettement les différents tableaux. Ils sont mouvants, comme si on regardait une autoroute depuis le dessus et la plupart passent trop vite pour ne saisir plus qu'un bref aperçu de couleurs. Ça me fait penser à l'époque où j'espionnais les pensées de Lia, en plus net. Mais en même temps, ça m'a l'air plus primal, comme quelque chose qui remonte a encore plus loin que l'anneau. Je n'arrive pas à trouver des mots pour décrire cette étrange impression.
Soudain la porte s'ouvre à la volée dans un affreux grincement de bois torturé et je sursaute en rouvrant les yeux pour voir Gandalf débarquer, son bâton à la main allumé comme un projecteur de théâtre.
- FAUST ! CESSEZ IMMÉDIATEMENT !
À moitié sonnée par son entrée fracassante je retire la main des inscriptions de Din et romps le contact avec cette espèce de lac souterrain.
- Décidément on ne peut pas vous laisser seul une minute sans que vous ne fassiez des bêtises ! Dit-il en s'emparant rageusement de Din'Ganar sur le bureau.
Je sens mon sang ne faire qu'un tour alors que mon visage se ferme. Je bondis sur mes pieds, hissant toute ma stature en face de celle du vieux magicien.
- Alors celle-là c'est la meilleure ! Explose-je en hurlant. C'est vous qui m'avez dit de me débrouiller tout seul ! Et maintenant que je cherche une solution, vous enfoncez ma porte comme un taureau enragé et vous m'insultez !
Il rougit violement sous mon assaut verbal et tressaille visiblement de colère. Je lève les bras.
- J'essaie Gandalf ! J'essaie, mais avec pas plus d'information que "débrouillez-vous", vous vous attendiez à quoi !
- À un peu plus de jugeote ! S'exclame-t-il lui aussi. N'avez-vous jamais entendu cet adage qui dit que quand on ne connaît pas, alors on n'y touche pas !
Non mais quelle mauvaise foi !
- Et moi je crois…
- STOP ! Hurle soudain la voix de Lucie.
Je m'arrête net et la regarde surpris. Elle se trouve dans l'encadrement endommagé de la porte. Juste derrière elle se cache à moitié la silhouette d'Hanna. Gandalf s'est également tourné, l'air peu enclin à se taire.
- Je vous arrête tout de suite Mithrandir ! Dit-elle d'un ton ferme. Vous avez fait assez de dégâts pour aujourd'hui, n'en rajoutons pas davantage ! Je constate que vous êtes tous deux à bout de nerfs, ce qui n'est pas étonnant vu la pression que vous subissez. Cependant, je vous demande de vous calmer et de vous parler comme des hommes civilisés, sans vous crier dessus, précise-t-elle.
Je préfère ne rien dire, mais je guette du coin de l'œil la réaction du magicien. Il reste stoïque plusieurs secondes avant d'inspirer profondément. Puis semble se calmer et se courber sur son bâton comme d'ordinaire.
- Je suis navré Gandalf, dis-je dans une tentative de rapprochement pacifique.
- Ce qui est justifié ! Siffle-t-il acerbe. Vous n'avez pas la moindre idée de ce avec quoi vous jouez Faust ! D'autres ont perdu la vie pour moins que ça ! Et votre chance insolente ne vous sauvera pas éternellement.
J'encaisse la remarque sans broncher, je ne suis pas sûr d'être en position de répliquer quoi que ce soit.
- Je vais voir ce que je peux faire pour votre épée, continue-t-il. Mais nous allons passer dans ma chambre pour que vous preniez un peu en main votre nouveau rôle !
J'hausse les sourcils, un peu surpris. Je me demande ce qu'il a en tête en disant ça.
Il me fait signe de le suivre et dépasse madame Dutombil sans lui adresser un regard.
- Merci pour votre intervention, lui glisse-je rapidement en passant.
- Ce n'est rien, me répond-t-elle gentiment.
Je suis le vieux jusque dans sa chambre. Une forme endormie sur l'un des lits me fait penser à un gosse, mais le ronflement sonore qui en émane me fait plutôt penser à un troll. Je me souviens que nous sommes venus avec un hobbit. Ce doit probablement être lui notre ronfleur.
- Installez-vous là, me dit Gandalf en me désignant l'écritoire.
Je prends place dans la chaise sur laquelle est posé un coussin encore un peu tiède de son précédent utilisateur. Gandalf ramasse une feuille de parchemin et me la tends.
- Tracez de fines lignes avec le fusain en suivant les mesures de cette note.
Je me retrouve avec une règle en bois à tracer des lignes sur une page pendant que Gandalf s'installe dans un fauteuil et se bourre une pipe.
- C'est fait, signale-je au bout d'une petite minute.
- Bien, maintenant prenez la plume et écrivez.
Je reste un moment interdit en l'entendant me dicter une lettre. Je l'arrête presque tout de suite pour lui demander le temps de me faire à la plume. Je gribouille quelques secondes avant de me rendre compte que je vais me faire chier avec ce système d'écriture.
Le reste de la soirée se passe de façon plus calme. Pendant que Gandalf triture mon arme, il me dicte les réponses aux courriers que nous avons reçus de façon distraite et je suis obligé de le reprendre parfois. Nous nous arrêtons aussi régulièrement pour parler de politique interne du royaume et j'apprends une partie des plans échafaudés par Gandalf.
Je réalise quand le soleil commence à poindre que nous avons travaillé toute la nuit et que nous n'avons pas encore répondu à tout.
Je hais l'administration !
Malgré tout, je suis presque reconnaissant de ce changement de type de travail. Je me sens presque plus utile comme ça. Je ne voyais pas l'organisation humaine comme aussi lourde cependant. Dire que je pensais naïvement qu'on utilisait moins de papier au moyen-âge.
Je m'arrête en attendant la suite de la lettre mais comme elle ne vient pas, je me retourne pour constater que le vieux s'est endormi dans son siège, mon épée sur les genoux et la pipe éteinte au coin de la bouche.
Comme je tombe moi-même de fatigue, je ne vois pas l'intérêt de l'interrompre et repose la plume. Je n'ai aucune envie de bouger mon cul de la chaise, mais il va bien falloir que je me lève si je veux aller me coucher.
Sauf que je n'en ai aucune envie. Le monde pourrait s'effondrer qu'à mon avis je le laisserais sombrer sans l'ombre d'une hésitation pour ne pas avoir à bouger de cette chaise.
Je range précautionneusement mon parchemin tout juste terminé et je croise mes bras sur le bureau avant d'y loger ma tête.
Je sombre presque immédiatement dans un sommeil peuplé de chimères de mon monde. Même si je me demande encore au réveil comment j'ai pu songer trente seconde à poursuivre un avion avec une locomotive à vapeur. Il n'y a décidément que dans les rêves qu'on fait ce genre de bêtises.
Je bâille et m'étire, faisant glisser la couverture qui se trouvait sur mes épaules. Quelqu'un a dû penser que je risquais de prendre froid. Avec ma veine habituelle, c'est probablement Hanna qui est venue me la mettre sur le dos. Je jette un coup d'œil à la chambre de Gandalf, mais elle est aussi vide que la paume de ma main.
J'hausse les épaule et saisi la prochaine lettre sur la pile. Je décide que celle-ci je vais la faire moi-même. Après-tout, vu qu'il parait que je suis une sorte de porte-étendard, autant en profiter pour donner dans la communication.
Je continue plusieurs heures et le soleil viens éclairer mon travail d'une lumière qui change de place bien plus vite que je ne le pensais. Quand enfin je termine, il doit être le milieu de l'après-midi. Je passe dans ma chambre pour y faire de rapides ablutions et en profite pour sonner le service d'étage. L'une des sœurs d'Hanna vient répondre, à ma grande surprise.
- Monsieur désire quelque chose ? Me demande-t-elle en effectuant une révérence d'une politesse irréprochable.
- Oui, je voudrais faire livrer la pile de lettres que j'ai posée sur mon lit à leurs destinataires dans les plus brefs délais, dis-je en rajustant mes habits propres.
Elle hoche la tête avec un sourire courtois.
- Ce sera fait monsieur.
Elle s'empare de la pile de plis que j'ai cachetés avec le sceau que le magicien m'a laissé et disparais avec. Je me demande si ce serait une bonne idée de m'enquérir de la position d'Hanna, mais mon hésitation dure trop longtemps et j'abandonne cette idée quand sa sœur disparaît dans le couloir.
Je finis par me changer et descendre à la forge de Golwynn. Les rues de la cité me semblent étrangement plus vide que d'ordinaire et je sens que la tension commence à s'emparer de la rue.
La cité semble enfin se rendre compte qu'il y aura bientôt siège manifestement.
Je rejoins la forge, mais à ma grande surprise je n'entends pas le bruit des marteaux. J'entre un peu inquiet, mais mon équipe de joyeux forgerons est seulement en train de jouer aux cartes d'un air grave. Ils se tournent pour me saluer à mon entrée d'un simple hochement de tête puis retournent à leur partie.
- Bonsoir ? Tente-je un peu surpris.
- Il est déjà si tard ? S'étonne le père noël.
- Je suis peut-être un brin en avance sur les salutations du soir, dis-je en jetant un coup d'œil à l'extérieur.
- Ha, tant mieux, soupire le vieil homme de soulagement. Ma bourgeoise est du genre strict sur les heures de rentrée.
- Vous rentrez chez vous ? M'intéresse-je.
- Pour sûr qu'il rentre, reprend le nain de son habituel grommellement. L'travail est fini.
J'hausse un sourcil très surpris.
- Vous voulez dire que l'armure est terminée ? M'étonne-je.
- L'est derrière, me répond le nain en posant sa carte sur la table.
Je passe dans la forge. Je me sens un peu nerveux et j'ai les mains moites, mais ce n'est pas aussi intense que le jour où j'ai mis la main sur Din pour la première fois.
Pourtant il y aurait de quoi, quand je vois l'armure, je suis surpris de voir à quel point elle me semble plus lourde que l'ancienne. Bon d'accords, la dernière était faite d'acier simple et forgée par des orques, mais j'ai vraiment l'impression que celle-ci est trois fois plus lourde alors que ses plaques sont au moins deux fois plus fines. Par contre c'est vrai que le tout brille comme un miroir, pour un peu je pourrais me peigner en me regardant dedans. Enfin, si j'avais suffisamment de cheveux pour peigner quoi que ce soit.
Je suis content d'avoir opté pour la croix de l'ordre Teutonique, elle rend à merveille sur mon armure. Une grosse représentation de celle-ci s'étend sur tout le plastron d'armure ainsi que des répliques plus petites sur les épaulières et les grèves. J'avais pensé un moment me faire faire un heaume dans le même style, mais je savais pertinemment que j'y aurais perdu du champ de vision et celui-ci est déjà suffisamment restreint sans en ajouter encore, alors j'ai de nouveau une barbute, un peu plus en angles que la précédente et elle semble aussi plus trapue, mais c'est de l'artisanat nain après tout.
- L'résultat t'conviens ? Me demande Golwynn depuis la pièce d'à côté.
- Avant de me prononcer, j'aimerais l'essayer, dis-je en dégrafant ma cape.
- Bouge point, on arrive ! S'exclame le père-noël.
Les quatre forgerons envahissent la forge et m'aident à m'équiper comme pour partir à la guerre. Je ne me suis pas trompé sur un point, il y'a bien plus de pièces que dans mon souvenir. Certaines que je n'avais jamais vues, mais leur apport rends l'armure plus flexible et donc offre une meilleure capacité de mouvement. Le poids de l'ensemble me sidère tellement il est négligeable. Pour un peu, j'aurais juste l'impression de porter des habits aux poches un peu trop chargées. Chaque morceau est un véritable travail d'orfèvre et je n'ai presque rien à signaler, pas comme la première fois que j'ai reçu mon armure complète en Isengard. Mais je sais bien que je ne verrai les vrais défauts que lorsque je serais en train de m'en servir pour de bon.
- Messieurs, elle est superbe ! M'exclame-je une fois tout équipé.
- Ça pour sûr, c'est un sacré morceau, s'exclame le jeune. Si on m'avait dit qu'un jour je verrais maître Golwynn utiliser son Mithril, je crois bien que je ne l'aurais pas cru. Même maintenant j'ai de la peine à réaliser que nous venons de travailler une armure dans une matière pareille.
- C'est un truc que tu vas pourvoir ressortir à ton prochain patron, dis-je avec un sourire.
- Mouais, p'têt ben que oui, p'têt ben qu'non, grommelle le taciturne avec un sourire en coin. J'crois que l'jeune a enfin décidé de se mettre à son compte.
- Le petit a de réelles capacités, il manque juste de confiance en lui, acquiesce le père noël. Sinon, il n'aurait jamais pu finir l'apprentissage ici.
- Félicitation, lui dis-je réellement impressionné.
- Mouais, mais c'est pas encore fait, tempère le jeune. J'crois que la cité va pas aller bien ces prochaines semaines.
- Pour sûr, c'est la guerre qui nous arrive tout droit d'Osgiliath, commente le nain d'un air sombre.
Je les regarde pas très sûr de comprendre.
- J'ai manqué quelque chose ?
- On a eu la nouvelle juste après avoir fini, précise Golwynn. Les derniers défenseurs se sont repliés. L'Mordor tient les ponts d'la cité. D'ici un ou deux jours on aura une marée verte sous les remparts. En plus les Nazgûls sont de sortie, c'est pour dire si les réfugiés qu'étaient sous les murs sont pas allés bien loin.
- Bordel de nom de Dieu de putain de merde ! M'exclame-je en réalisant que ça explique pourquoi le vieux barbon était absent.
J'ai manqué le spectacle avec ma paperasse moi !
J'attrape ma cape en quatrième vitesse et la passe rapidement sur le tout. Il faut que je trouve le vieux parce que là, on est pas d'avance sur le planning. Je lance une excuse rapide et sors en claquant la porte derrière moi avant de partir ventre à terre vers La Vigne.
J'arrive hors d'haleine, mais mes craintes se sont déjà confirmées en ville, j'ai croisé plus de soldats que n'importe quel autre jour et tous avaient le visage fermé de qui se prépare à un truc bien moche. Si le branle-bas de combat est sonné, je suis prêt à parier que ça ne doit pas être grâce à l'intendant.
- Gandalf est là ? Demande-je en agressant presque Dutombil au comptoir.
- Il vient tout juste de rentrer, me dit-il en me regardant comme s'il me voyait pour la première fois.
- Parfait ! M'exclame-je en m'engouffrant dans les escaliers pour monter les étages.
Je sors pour me jeter littéralement contre la porte de Gandalf qui en sursaute à mon entrée.
- Par l'enfer ! On ne vous a jamais appris à frapper avant d'entrer ? Demande-t-il d'un ton sec.
- Désolé, dis-je en reprenant péniblement mon souffle. Mais je viens d'apprendre, pour Osgiliath et le reste.
Gandalf acquiesce gravement de la tête.
- La grande tempête approche.
- Nous ne sommes pas prêts ! M'exclame-je. Il faut encore que je voie tout le monde pour mettre en place la logistique et tout le reste !
- Il est temps de vous en rendre compte, commente le vieillard en levant les sourcils. Ce n'est pourtant pas faute de vous l'avoir répété. Toute cette paperasse de hier soir aurait dû être partie hier, mais je ne puis point être au four, au moulin et crier au feu à travers le village.
- Bon d'accords, c'est ma faute, grogne-je agacé de cette constatation. Mais j'ai fini les lettres cet après-midi et je les ai envoyées.
- Bien, approuve-t-il d'un ton un peu plus chaleureux. Au mieux nous recevrons des réponses ce soir. Au pire demain à la première heure.
- Et en attendant ? Que dois-je faire ? Demande-je.
- D'abords m'écouter car je vais avoir grand besoin de vous pour la suite.
Gandalf me fait asseoir et commence à m'exposer les grandes lignes de son plan et je dois avouer que je remercie le ciel d'être assis car de nombreux points me scient littéralement les jambes. Je le savais retors le vieux, mais j'ignorais qu'il était aussi fin politicien, stratège et comploteur. Plusieurs fois, j'ai même l'impression d'entendre Saroumane m'expliquer les tenants et les aboutissants de chaque décision ainsi que les actes et conséquences qu'ils entrainent. On devine vite que l'un a malgré tout fortement influencé l'autre.
Plusieurs heures plus tard, la nuit est tombée et Gandalf termine de m'expliquer ses plans. Dans les grandes lignes, je vais devoir jouer à l'homme de paille pour couvrir les traces du vieux et faire en sorte qu'il ait les mains libres le moment venu.
Je me relève pour partir avant de réaliser que je ne sais pas exactement quoi faire, ce dont je m'ouvre au magicien.
- Rien, me dit-il avec calme. Il n'y a rien que vous puissiez faire pour accélérer le processus. J'ai une carte de la cité si vous souhaitez vous instruire un peu, mais je ne peux rien vous proposer de mieux en attendant.
J'en reste sans voix. Tout le monde doit être en train de courir partout dehors pour préparer le siège et je suis censé passer une soirée tranquille ?
Au secours, je n'y comprends plus rien !
- Vous êtes sûr de ce que vous venez de dire ?
- Certain. Vous rendre en courant chez les personnes qui ont promis soutiens serait certes une preuve d'empressement, mais ce serait aussi surtout un message de manque d'assurance. Quand on est prêt, on ne court pas partout. Et en tant que chef, il vous faut apprendre à avoir l'air calme en toute circonstance. Mais je ne me fais pas de soucis, les plus empressés viendront d'eux-mêmes frapper à votre porte. Recevez-les calmement et voyez ce que vous pouvez déjà faire avec eux. Et surtout, ayez l'air de quelqu'un pour qui tout se déroule comme prévu.
- Vous en avez de bonnes vous, grince-je ironique. Je ne trouve pas que tout se passe comme prévu.
- En ce cas, mentez. Vous semblez ne pas y éprouver trop de misère. Le mensonge peut aussi bien se révéler un fléau pour celui qui en abuse qu'un outil des plus pratiques à un comandant qui souhaite éviter que ne se répande la panique dans ses rangs. Dois-je vous expliquer pourquoi la panique est dangereuse ?
- La panique entraine des réactions disproportionnée au moindre stimulus que reçoit le groupe et empêche les actions coordonnées, récite-je d'un bloc. Je sais ça, je l'ai appris en Isengard.
- Bien, acquiesce Gandalf. Le moment est venu de me démontrer pourquoi Saroumane a fait de vous son capitaine.
- Vous voulez dire, avant ou après m'avoir viré pour rébellion ? Demande-je avec un sourire torve.
- C'est bien, vous ne paniquez pas, commente-t-il avec un petit sourire. Le Faust que j'ai connu chez le Seigneur Elrond aurait cherché le premier terrier de lapin dans lequel se cacher après ce genre d'instructions.
J'ouvre grand les yeux, assez surpris.
- C'est… Pas faux, admets-je après un instant de réflexion. En même temps, ça n'apporte rien de fuir ou de se cacher, parce qu'on finit toujours par se faire rattraper. Ou alors on meurt avant en essayant.
- Vous avez fait des progrès considérables, constate-t-il avec un sourire chaleureux. Mais ne vous reposez pas sur vos lauriers pour autant, m'avertit le magicien. Ce que vous allez connaître ici n'aura rien à voir avec les batailles auxquelles vous avez été mêlés jusqu'ici.
- Vous avez le chic pour rassurer les gens vous, grince-je ironique.
- Vous qui aimez avoir la vérité toute nue, je ne fais que vous la mentionner, commente le magicien en se tournant vers la fenêtre.
- Si pour une fois elle pouvait garder sa culotte, ce ne serait pas de refus, marmonne-je tout bas en sortant de la pièce.
- Ho ! Au fait ! s'exclame le magicien alors que je suis sur le départ. Vous pouvez la reprendre, elle fonctionne à nouveau, me dit-il en me désignant Din'Ganar qui repose sur son lit.
Je suis un peu surpris de la remarquer seulement maintenant. Normalement elle aurait probablement rayonné comme un soleil à ma simple présence, mais là, rien. Silence complet sur tous les spectres.
Je la prends délicatement et je sens enfin sa présence se répandre en moi, mais en plus calme que d'ordinaire.
- Vous l'avez modifiée, dis-je sur le ton de la constatation.
- Oui et non. J'ai pu identifier une partie du sortilège responsable de la colère et je l'ai atténué. Mais je n'ai pas pu le retirer. Sitôt que vous referez appel à sa force, elle vous inoculera sa rage aussi sûrement qu'auparavant. Mais au moins, quand vous ne ferez que la porter, au moins conserverez-vous mieux votre sang-froid.
- Je vois, dis-je en rangeant mon épée.
- Prenez garde Faust, ce verrou a été mis en place par Saroumane, je reconnais bien là sa patte, me prévient le vieux magicien. Probablement étais-ce une protection au cas où l'on aurait tenté de retourner sa création contre lui. Cela pourrait s'avérer utile comme garde-fou à l'avenir et je l'ai laissé en place pour pouvoir en user si vous perdiez la tête en ma présence.
Je grogne un peu agacé. Je ne peux pas lui reprocher de prendre ses précautions, mais ça reste vexant quand même.
Merveilleux…
Je sors de la pièce et me dirige vers mes quartiers, mais je suis intercepté en cours de chemin par l'une des sœurs d'Hanna.
- Maître Ignis, un visiteur demande s'il peut être introduit, me demande-t-elle.
Et après c'est moi qui fait des sous-entendus débiles ?
- Faites seulement, et apportez-nous de quoi boire.
Un bon verre de vin à tendance à calmer le monde, ou du moins à le rendre plus réceptif à la manipulation.
- Bien sûr, que désirez-vous boire ?
- Apportez-moi un vin rouge pour mon invité. Et pour moi, demandez à votre mère, elle saura ce qu'il convient.
Elle fronce les sourcils d'un air étonné à ma réponse, mais repart sans émettre le moindre commentaire.
Plus tard, la porte s'ouvre pour laisser rentrer la large carrure d'un homme en armure complète que je reconnais comme étant Dervorin que le seigneur Calembel avait nommé. Il est suivi de près par la jeune fille qui porte un plateau comportant deux carafes et deux coupes.
- Bonsoir, dis-je à mon invité depuis le siège où je me suis assis. Je vous en prie, prenez vos aises.
- Merci, acquiesce le jeune officier en retirant son casque pour le poser sur la table comportant la carte juste à côté de moi.
Il se laisse tomber dans un siège en face de moi tandis que la jeune fille nous sert chacun une coupe et le goût très doux d'un sirop de framboise bien frais me permet de me détendre un peu.
- Que me vaut une visite à cette heure tardive ? M'enquiers-je de mon ton le plus aimable.
- Sans doute avez-vous entendu parler des événements de la journée ? Commence mon interlocuteur d'une voix pressée.
- J'ai en effet ouï-dire un certain nombre de choses, dis-je en restant volontairement dans le flou.
- En ce cas, vous comptez rester sans rien faire ? Me demande-t-il l'air surpris.
- Tout dépend de ce que nous sommes en train de parler, réponds-je sur la défensive.
- De cette aberrante idée de reprise d'Osgiliath par notre cavalerie demain aux premières lueurs de l'aube ! Tonne le jeune homme en frappant sa coupe contre la table.
Je fronce les sourcils en le regardant.
- Un peu de sang-froid je vous prie, dis-je froidement. Et qu'est-ce donc que cette nouvelle invention dont vous me faites part ?
- Une invention ? Mais les ordres viennent de tomber et ils sont signés de l'intendant ! Son dernier fils doit mener demain matin un assaut à la tête de notre cavalerie pour tenter de reprendre Osgiliath car son père estime que c'est sa faute s'il l'a perdue !
Je reste silencieux plusieurs secondes, mais dans quelque sens que je retourne cette idée, elle me semble mauvaise.
- Que croyez-vous qu'il arrivera ? Demande-je à moitié sûr de la réponse.
- Il va au-devant de sa propre mort s'il obéit à son père et il entrainera dans sa chute des hommes qui seraient précieux pour la défense de la cité ! S'exclame passionnément le jeune homme.
- Et bien, pourquoi ne s'y opposerai-t-il pas ? Demande-je en songeant que cette conversation ne me mène à rien car il répond lui-même à ses propres questions.
- Il est trop affecté par l'attitude de l'intendant depuis la mort de son frère ! Il cherche à tout prix à combler le vide laissé par Boromir, mais il ne peut pas être quelqu'un qu'il n'est pas ! Il n'osera pas s'opposer à son père !
- Dans ce cas, que pourrais-je bien faire pour lui ? Demande-je en haussant les épaules. S'il n'a pas la volonté de s'opposer à son père, alors qu'y puis-je moi, pauvre petit guerrier errant ?
- Ne pourriez-vous en parler au magicien blanc ? Il semble le seul dans cette cité capable de faire plier un tant soit peu l'intendant.
- Mon cher, réfléchissez à ce que vous venez de dire. Si Faramir va charger demain, c'est par un besoin maladif de plaire à son père. Que pensez-vous qu'il ferait s'il apprenait que la charge est annulée sur injonction du magicien blanc ?
- Et bien, j'imagine qu'il s'excusera encore à son père et que celui-ci trouvera une autre voie de lui faire comprendre son déplaisir, me répond Dervorin après quelques secondes de réflexion.
- Ce qui ne fera que retarder l'inévitable, dis-je en soupirant. Son père lui donnera tôt ou tard un autre ordre suicidaire. Et je suis navré de vous apprendre que s'il n'y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, il n'y a également pas pire victime que celle qui ne veut pas changer. Tant que Faramir restera volontairement sous la coupe de son père, je ne pourrais qu'envenimer les choses entre eux. Au mieux, il en viendra à me détester également et j'aurais deux adversaires sur les bras plutôt qu'un seul, ce qui commence à faire beaucoup étant donné qu'il s'agit de l'intendant et de son fils. Au pire, il se jettera lui-même du haut d'une tour pour en finir avec cette sombre comédie à laquelle ressemble sa vie depuis que son Fère est mort.
Mon interlocuteur semble digérer difficilement mes paroles, mais j'ai eu tout le loisir de parler de l'intendant et de sa famille lors de la dictée des lettres hier et je dois avouer que le tableau brossé par Gandalf n'est pas brillant. À peu de choses près, je viens de dresser mot pour mot le même constat que m'avait donné Gandalf le soir d'avant. J'ignorais juste que le père Dénéthor avait décidé de l'envoyer officiellement au suicide.
- Il n'y a donc rien que nous puissions faire ? Se lamente Dervorin.
- Ho si, nous pouvons faire en sorte que son sacrifice ne soit pas oublié et serve notre cause. C'est particulièrement bas comme coups je l'admets. Mais si l'intendant me tends la perche pour se faire battre, je serais bien mauvais joueur de ne pas sauter sur l'occasion de démontrer son inaptitude afin de faire transférer le commandement des troupes vers des personnes compétentes.
Dervorin s'arrête un instant pour me dévisager comme si je venais de me transformer en Sauron lui-même.
- Vous voulez utiliser la mort de son fils pour écarter l'intendant du commandement ? Me demande-t-il d'une voix blanche.
L'idée n'est pas de moi.
- En résumé ? Oui, réponds-je sans hésitation.
Je ne suis qu'un homme de paille, C'est le vieux grigou qui me souffle toutes mes réponses avant qu'on ne me pose les questions, mais je dois avouer que je suis d'accords avec sa politique.
- C'est ignoble ! S'exclame Dervorin. Nous allons perdre l'un des hommes les plus capables du royaume en faisant ainsi ! Il n'a pas mérité ça !
- Ce qu'il a mérité ou non n'entre pas en ligne de compte, reprends-je acerbe. Si ce jeune homme est incapable de refuser une mission-suicide, serais-ce son père ou son roi qui le lui ordonnent, désolé de vous décevoir mais je trouve qu'il n'a que ce qu'il veut avoir. Ce que vous appelez "ignoble" est le fondement même de la politique, à savoir : on atteint les cieux uniquement en se hissant sur la pile des cadavres de ses adversaires. Et aussi mesquin que ça puisse paraître, la taille et l'importance des macchabés est un facteur primordial.
- Vous ne pouvez être sérieux après vos discours sur l'unité et tout ce que vous nous avez dit !
- Je suis on ne peut plus sérieux. Ma préoccupation première est le peuple qui est en ce moment même massé derrière ces murs. Hors, si rien n'est fait pour reprendre le commandement de la citadelle aux griffes délirantes de l'intendant, cet endroit ne sera alors bientôt plus qu'un tas de décombres et la dernière demeure de ceux qui y auront trouvés refuge.
Mes propos semblent l'avoir ébranlé, cependant il se calme assez vite. Mais lorsqu'il relève le regard j'ai l'immense surprise de constater que ses yeux sont humides.
- Je comprends, reprend-t-il d'une voix calme mais chargée de chagrin. Je comprends où vous voulez en venir. Et même si je ne cautionne pas cet acte, j'en conçois l'intérêt.
C'est pas mon plan bordel !
Je suis obligé de recourir à des réserves de maitrise de moi que je pensais disparues pour ne pas lui coller une taloche monumentale et lui hurler que s'il y tient tant à son Faramir, il n'a qu'à aller le secouer jusqu'à ce qu'il se remette à se servir de son cerveau. Je n'en suis pas plus fan que ça, mais cette étape est cruciale dans le plan du magicien blanc.
Après tout, rien ne me force à être brutal et méchant avec lui.
- Rien ne vous empêche de poster des archers sur les tours pour le cas où il y aurait des survivants à couvrir des attaques des Nazgûls ou des orques, dis-je. Mais je ne saurais trop vous conseiller de vous en tenir là.
- C'est mieux que rien… Concède-t-il après quelques secondes.
Il termine sa coupe et la tends à la fille de Dutombil pour qu'elle la remplisse, ce qu'elle fait diligemment.
A ce moment, on toque à la porte.
- Entrez, dis-je par réflexe avant de me demander ce que c'est.
Hanna entre dans la pièce et fait une révérence à moi et mon invité.
- Monsieur Ignis, une personne souhaiterait être introduite auprès de vous.
Ha non pas elle aussi ! C'est quoi ces sous-entendus sexuels qu'ils ont tous ?
- Vous pouvez la faire entrer, dis-je en accentuant légèrement le dernier mot.
J'ignore si ma remarque lui passe royalement au-dessus de la tête ou si elle ne l'a pas remarqué, mais elle sort sans que son visage ne cille d'un iota.
La vaste carrure de Calembel fait son entrée, cette fois en armure complète. Il affiche un air enthousiaste teinté d'impatience qui me surprend un peu.
- Monseigneur, le salue-je en me levant.
- Monsieur Ignis ! Tonne Calembel en s'emparant de ma main pour tenter de me la broyer. Je tenais à vous faire savoir en personne que j'ai bien reçu votre courrier et ai fait mobiliser mes troupes. Elles seront à votre disposition aussitôt que possible.
- Voilà la première bonne nouvelle de la soirée, souris-je aimablement. De combien de soldats disposez-vous ?
- Cent soixante-deux. Cent quatre-vingt avec ma garde personnelle. Je les mettrais sous votre commandement aussitôt que possible.
- Qu'ils restent donc sous le vôtre, dis-je poliment. Il sera plus facile pour eux d'obéir à leur seigneur qu'à un parfait inconnu dont ils ignorent tout.
- Vous avez raison ! Se réjouit Calembel. Tonnerre de sort ! J'aurais dû y penser moi-même ! Il est bon d'avoir un homme aussi aguerri que vous pour penser à ce genre de détails !
- Puis-je vous inviter à vous joindre à notre discussion ? Demande-je en lui indiquant un siège.
- Bien volontiers ! Je vois que ce bon Dervorin est déjà là ! C'est donc parfait, je ne suis pas en retards pour le conseil de guerre.
Je ris doucement à cette phrase.
- Nous n'en sommes pas encore au conseil de guerre, mais Dervorin m'apportait la nouvelle préoccupante de l'assaut sur Osgiliath demain.
- Nous attaquons Osigiliath ? S'étonne Calembel.
- Seulement la cavalerie du royaume, précis-je. Sous le commandement de Faramir du Gondor.
- La cavalerie uniquement ? Diantre, ça ne fait pas grand-monde ! S'exclame le grand seigneur d'un air surpris.
- C'est du suicide… commente Dervorin d'une voix éteinte en regardant dans son verre.
- Il convient que je vous explique cela plus en détails Monseigneur, dis-je à Calembel avant de lui faire un topo complet sur la situation.
À la fin, il hoche la tête d'un air admiratif.
- Retourner les propres ordres de l'intendant contre lui ! Voilà un plan digne d'un véritable stratège ! Ha, ha ! Cette fois cette canaille va comprendre ce qu'il en coûte de réfléchir avec ses pieds !
J'ouvre de grands yeux en entendant cette tirade. J'avais déjà compris que Calembel n'appréciait pas beaucoup l'intendant, mais je me rends compte que c'est viscéral dans son cas.
Une autre fille de Dutombil s'éclaircit alors la gorge depuis la porte d'entrée et m'informe que d'autres personnes souhaitent "se joindre à nous".
Le verbe "introduire" ne devrait pas être utilisé par des jeunes filles aussi souvent.
Je me retrouve à devoir migrer vers une salle à manger pour recevoir les six seigneurs et dames qui ont mobilisé troupes et logistique pour "mon ordre". Outre Calembel et Dervorin, je découvre avec stupeur que Limain dispose du deuxième plus gros contingent d'hommes avec ses deux cent trente soldats, malgré que lui-même ne soit pas un homme de guerre. À lui vient se joindre un petit seigneur nommé Galiar, qui a perdu ses terres depuis l'invasion Suderonne mais a conservé trente hommes fidèles qui souhaitent prendre leur revanche. Un autre seigneur du nom de Luri, dont le ventre proéminant me fait rapidement deviner qu'il ne s'agit pas d'un homme de terrain, nous informe qu'il a pu recruter près de cent mercenaires qu'il met à notre disposition. Et enfin, à ma grande surprise, Dame Elisia, une femme petite et aux interminables boucles noir corbeau nous apporte avec elle soixante de ce qu'elle appelle "les meilleurs archers du Gondor derrière les rôdeurs". C'est en me tournant vers Dervorin que j'apprends que lui-même commande trois cent hommes venus avec lui de sa ville.
Voyons, cent huitante, plus trois cent, plus deux cent trente, plus trente, plus cent, plus soixante font... neuf cent homme !
J'ai envie de siffler à ce chiffre. Moi qui pensais que les "gardes personnelles" feraient à tout péter cinq cent hommes, je me retrouve avec presque deux fois ce nombre. Et je n'ai là que ceux qui ont donné leur accord pour céder le commandement de leurs troupes.
Qui plus est, Dervorin s'est déjà enregistré avec ses hommes auprès de l'armée et il dispose de ses entrées dans le commandement, sans compter que par lui nous apprenons un peu comment la défense de la cité a été pensée et de combien d'hommes l'armée dispose. Et je dois avouer que je suis sidéré du faible nombre qu'ils sont. Pour défendre une cité de la taille de Minas Tirith, ils sont à peine plus de six mille. Dont trois mille sont des renforts éparses comprenant les hommes de Dervorin.
Cette cité pourrait avoir facilement le triple de défenseurs, si ce n'est le quadruple…
Mais je réalise vite qu'en fait elle a déjà de la chance d'avoir autant de monde. Le reste du pays est sujet à des harcèlements et des pillages de la part des corsaires d'Umbar, des Suderons, des Orientaux et des orques. Ce qui fait que toutes les cités un peu importantes du Gondor mobilisent déjà tous leurs hommes pour repousser ces attaques. Je comprends que le pays est vraiment au bord du gouffre au tableau qui m'est décrit jusqu'à tard le soir tandis que nous ébauchons une stratégie dans cette salle à manger.
Je m'étonne souvent de la vivacité d'esprit de Limain qui connaît vraiment la cité sur le bout des doigts et me désigne rapidement les points-clés d'une défense efficace, tandis que Dervorin se révèle d'une aide inestimable en nous faisant un topo de ce qui est déjà fait. Calembel est plein d'un enthousiasme qui fait plaisir à voir et me donne plusieurs fois l'occasion de détendre l'atmosphère d'une plaisanterie légère sur sa dernière bêtise, mais il est trop honnête pour m'en vouloir et rit même plus fort que les autres à ses propres erreurs. Galiar est du genre renfrogné, mais insiste pour que ses hommes aient l'honneur du premier sang. Le seigneur Luri, quant à lui, nous annonce dès le début qu'il se considère plus comme le mécène d'un grand projet et nous laisse libre de faire au mieux avec ses mercenaires. Celle que j'ai le plus de mal à cerner se révèle être Elisia. Elle entend bien qu'on utilise ses archers au mieux, mais critique plus souvent qu'elle ne propose de solutions les tactiques que nous suggérons, ce qui semble avoir le don d'agacer Dervorin.
- Mais par l'enfer ! Que faut-il donc faire de vos archers pour que vous n'émettiez pas la moindre critique ? S'exclame Dervorin après plusieurs heures de réunion stratégique.
- Les utiliser au mieux ! Siffle la demoiselle d'un ton acide. Leur efficacité sera réduite si on les répartit en petits nombres sur les toits comme vous le suggérez.
- Je ne suis pas d'accords, dis-je calmement. Vos archers feront des dégâts plus que convenables à nos adversaires en couvrant les hommes qui se battront dans les rues.
- Et ils seront ainsi à la merci des archers adverses et de tout ce que le Mordor arrivera à envoyer par-dessus les murs ! Me contre-t-elle.
- Au même titre que les hommes dans les rues, intervient Limain d'une voix apaisante. Nous ne pouvons faire disparaître d'un coup de baguette magique les fléaux qui s'abattront des cieux. Tous devront faire avec.
Elisia grimace, ne trouvant probablement rien à y redire.
Limain est décidément un interlocuteur redoutable, extrêmement doué pour trouver les failles dans le discours des autres et les exploiter.
Je constate alors que la nuit est vraiment bien avancée et j'invite tout un à chacun à rentrer chez lui et préparer la bataille qui s'annonce. Dervorin essaye bien de me dire que nous pourrions envisager d'autres cas de figure, mais je le fais taire avec la première loi des champs de bataille : Aucun plan ne survit au contact de l'ennemi. J'ajoute que même la meilleure préparation du monde devra être modifiée à la dernière minute pour prendre en compte les mouvements adverses.
Je regagne mes quartiers complètement épuisés physiquement, mais surexcité mentalement et je dors très peu au cours de la nuit, passant et repassant dans ma tête les scénarios que nous avons imaginés. Ce qui me chagrine le plus c'est que dans tous les cas, nous ne pourrons intervenir qu'une fois les murs du premier niveau tombés. L'armée ne tolérera pas notre ingérence avant. Ensuite, elle aura bien trop de chats à fouetter pour se soucier que des réservistes lui donnent un coup de main imprévu.
Quand le soleil se lève, je suis obligé de me forcer à me lever car je suis encore très fatigué de ma courte nuit. Comme l'avait prévu Gandalf, j'ai reçu un grand nombre de lettres arrivées de bon matin, mais je les dépose sur mon écritoire avant de me préparer.
Comme convenu le soir d'avant, je retrouve mes six seigneurs le long de la route royale d'où nous assistons au défilé lent et funèbre des cavaliers qui vont "tenter de reprendre Osigiliath". Dervorin, malgré toute sa superbe, en a les larmes aux yeux, surtout quand passe un homme qu'on me désigne comme Faramir, fils de l'intendant.
J'essaie autant que possible de rester de marbre, engoncé dans mon armure cachée par ma cape. Je ne porte pas le casque, il serait peu approprié de s'afficher en armure complète alors que moi je ne vais pas aller combattre. Limain semble taillé dans la roche et son regard est celui résigné de qui ferme les yeux sur une erreur et en accepte les conséquences. Galiar regarde chaque homme qui croise son regard bien en face, comme s'il voulait leur insuffler de la force par ce seul geste. Luri reste digne, mais je devine facilement à son regard dans le flou qu'il est en train de penser à autre chose. Quant à Elisia, on jurerait qu'elle défie quiconque de la regarder dans les yeux. Ce qui est d'autant plus comique étant donné qu'elle semble chercher le regard des cavaliers, mais que ceux-ci l'esquive à peine croisé.
Sitôt la colonne passée, nous nous joignons au flot de curieux et de familles qui suivent la file pour se répartir sur les remparts du premier niveau afin de suivre la bataille autant que possible depuis les murs. Mais les champs de Pelennor sont bien trop vastes pour espérer voir ce qu'il se passera sous les murs d'Osgiliath, à moins de disposer d'un télescope.
Malgré tout, nous nous trouvons une redoute d'où nous pouvons voir les cavaliers prendre gentiment de la vitesse avant de disparaître au loin. La cité du fleuve est visible d'ici, mais impossible de deviner ce qu'il s'y passe, si ce n'est l'impression que quelque chose y grouille.
- Le sort en est jeté, dis-je en soupirant de dépit. Si l'un d'entre eux en revient, j'espère au moins qu'il recevra une médaille pour avoir survécu à cette mission-suicide.
Je jette un coup d'œil en direction des hommes et de la femme qui m'ont suivi. J'essaie d'avoir l'air aussi sûr de moi et déterminé que possible.
- À nous de faire en sorte que cela serve à quelque chose.
- Voilà qui est parlé ! s'exclame Calembel.
- Mobilisez vos hommes et tenez-les prêts à se rassembler. Limain, où en sont ces estafettes dont nous avons discuté ?
- J'ai trouvé des dizaines d'enfants qui feront parfaitement l'affaire.
- Des enfants ? M'étonne-je.
- Rapides et discrets, personne ne les verra et les Nazgûls risquent peu de les remarquer, me sourit Limain visiblement fier de lui.
- Et on les ferait passer dans une ville assiégée ? Demande-je sarcastique. Au milieu des orques, des chutes de flèches et des bâtiments qui s'effondrent ?
- Toute la ville va ressembler à ce que vous venez de décrire, me contre Limain. Les seuls quartiers qui ont de réelles chances d'être épargnés sont ceux de la noblesse et le palais des Intendants. Ces enfants sont issus du premier et deuxième niveau. Même si nous ne les enrôlons pas, ils seront parmi les premiers sous les décombres. Ainsi, au moins, seront-ils utiles. Qui plus est, ils toucheront une solde semblable à celle de n'importe quel soldat, ce qui est déjà leur faire un pont d'or pour ce que nous leur demandons.
- Et leurs familles ? M'enquiers-je.
- Elles toucheront les soldes des enfants qui succomberont. Je ne puis guère faire mieux, cela est déjà ruineux.
Je grimace en me rendant compte que je suis en train d'enrôler des enfants dans mon armée, mais d'un autre côté, je n'ai pas vraiment le choix. En-dehors des forces dont nous disposons déjà, l'armée a commencé à descendre un peu partout pour recruter de forces tous les jeunes hommes encore disponibles.
Calembel insiste pour que nous utilisions son hôtel particulier comme quartier-général et comme celui-ci est situé dans le sixième niveau, noblesse oblige, j'estime que c'est une bonne idée car au moins nous serons moins exposés aux engins de sièges. Je rentre donc à "la Vigne" et annonce à Gandalf mon déménagement. Il m'accorde son entière bénédiction et me recommande de me tenir prêt pour ce soir.
En partant je croise Hanna dans un couloir et hésite plusieurs secondes avant de l'appeler. Elle s'arrête et me demande poliment si elle peut m'aider.
- Je serais absent pour quelques temps, dis-je en soupirant. Cette guerre m'oblige à changer de quartier pour être plus proche de mes hommes.
Elle le cache bien, mais son regard se trouble. Je peux deviner que la nouvelle ne lui plait pas, mais elle est trop bien éduquée pour le montrer trop ostensiblement.
- Bien monsieur, acquiesce-t-elle d'une voix neutre en baissant les yeux. Dois-je prévenir mon père que vous libérer la chambre ?
- S'il souhaite en disposer, qu'il ne se prive pas pour moi, réponds-je et m'approchant un peu. Mais je voulais surtout te le dire à toi.
Elle lève les yeux dans ma direction avec un air surpris cette fois. Arrivé à son niveau, je pose ma main sur son épaule.
- J'ai beaucoup apprécié de t'avoir rencontrée Hanna, dis-je plus bas. Et j'espère de tout cœur te revoir après cette bataille. Nous aurons à discuter.
Elle me regarde avec de grand yeux ébahis et commence à trembler. Ne sachant pas trop quoi en penser, je retire ma main, lui adresse un petit sourire et me détourne sur un "au revoir". Mais je n'ai pas fait deux pas que quelqu'un me rentre dans le dos et m'enserre entre ses bras. Je reconnais sans peine la carrure d'Hanna et soudain celle-ci éclate en sanglots.
- Je vous en prie, promettez-moi que vous reviendrez en vie ! S'exclame-t-elle entre deux hoquets.
Je reste un instant incapable de répondre, ne sachant pas si je dois promettre quoi que ce soit ou sortir un commentaire sarcastique. Pour finir, je hoche la tête en optant pour une réponse sobre.
- Je te le promets, dis-je en tentant de me retourner pour la regarder.
Mais c'est peine perdue car elle n'a que quatorze ans et sa tête se trouve tout juste au milieu de mon dos, enfoncée dans ma cape.
Elle reste une petite minute comme ça avant de se calmer et de me relâcher.
- Je vous attendrais, hoquette-t-elle avant de se détourner et de s'enfuir presque dans le couloir.
Je reste un peu surpris par la tournure des événements, mais finit par me dire que j'ai vraiment autre chose à faire en ce moment et repars d'un pas décidé. Etrangement, je me sens plus léger d'avoir mis un peu d'ordre de ce côté-là.
Heureusement que je l'ai croisée, sinon, pour elle, je me serais un peu sauvé comme un voleur.
J'investi donc un appartement dans l'hôtel de Calembel et je suis surpris de la taille qu'il fait, c'est tout juste moins spacieux que ma chambre à "la Vigne", mais s'y trouve des commodités que Dutombil ne propose pas. Premièrement, c'est au premier étage du sixième niveau et on y dispose d'une vue sur le reste de la cité et sur les champs de Pelennor tout en restant facile d'accès. Deuxièmement, elle dispose déjà d'une grande carte de la ville qui couvre tout un mur et me permet de voir de façon plus détaillé l'agencement des rues, même si, d'après Limain, la carte date un peu. Enfin, il y'a une grande table pour travailler et s'étendre, ce que je n'avais pas dans mon ancienne chambre.
Quand je parle d'une mobilisation pour ce soir, ma piaule se transforme en champ de bataille et très vite, tous les seigneurs battent le rappel des gamin-estafettes. Il y'a neuf cent hommes et femmes qui doivent être prêts pour le combat de leur vie d'ici ce soir. Le plus ironique, c'est que celui qui y est encore le moins prêt est l'espèce de con qui est assis en plein cœur de l'état-major.
Putain, si je m'en sors, je vais avoir pas mal de compte à solder.
Je me concentre sur la carte et me colle un masque de clame sur le visage. Maintenant plus que jamais, il va falloir jouer les acteurs.
