SOUS LES BOULETS DU MORDOR
2ÈME PARTIE : AUBE DE FLAMMES
La descente vers le deuxième niveau est plus longue et plus laborieuse que je le pensais, essentiellement pour des raisons de réfugiés qui fuient à travers les rues. Jamais je n'ai vu tant de monde foutre le camp aussi vite et d'une manière aussi désorganisée. Ça a l'air tellement irréel. Je ne peux pas être simplement assis sur un cheval en train de contempler la chute d'une cité médiévale, si ? Et pourtant, j'ai cette fichue sensation d'engourdissement sur tout le corps qui me rappelle que je suis bien dopé pour tenir la douleur. Je sens le poitrail de mon cheval se gonfler sous moi à chacune de ses inspirations, je ressens sa nervosité dans les mouvements secs et saccadés qu'il imprime à sa bride. L'odeur écœurante de fumée ainsi que de viande calcinée me brûle les narines. Mon seul œil encore valide s'assèche si souvent sous l'effet de la chaleur qui s'élève des foyers d'incendie que je cligne sans cesse des paupières pour l'humidifier.
Debout Faust, c'est la guerre là et on a besoin de toi…
Besoin de moi, ça aussi c'est un sentiment inhabituel. Pourtant, il y'a trente hommes d'armes et une cinquantaine d'archers qui comptent sur moi et sur mon expertise assez faible pour les mener à la victoire.
Mais la victoire est-elle possible dans ces conditions ? Me demande-je en constant la désolation et la ruine qu'a entrainé le bombardement intensif du Mordor sur le deuxième niveau.
Je n'ose imagine l'état du premier dans ces conditions. Pourtant, quand nous arrivons au lieu-dit de l'Avenue d'Erenlel, le nom d'un quelconque homme d'importance j'imagine, je n'ai aucune peine à reconnaître la statue du roi Elendil sur la place du même nom plus loin dont la base est une fontaine à quatre becs verseurs en forme d'oiseaux marins.
On y est. À partir de là on touche du bois et on espère que je me suis pas lamentablement planté.
J'arrête ma monture et me tourne vers les soldats.
- Déployez-vous pour couvrir les entrées de la place ! Ordonne-je d'une voix plus claire que je ne m'y attendais. Si les orques ou des survivants veulent accéder à la du troisième niveau, ils seront forcés de passer par cette rue ! Votre but est de repousser les premiers et de protéger les seconds ! Si votre ligne cède, repliez-vous vers l'entrée de l'avenue et établissez une nouvelle ligne !
Les hommes me regardent sans rien dire, mais semblent hésiter.
- Messieurs-Dames, ce jours est un jour décisif, car il décidera si oui ou non Gondor se lèvera demain ! Si la citadelle tombe, vous savez tous qu'il n'y en a pas de plus forte à travers toutes vos terres ! Si Minas Tirith choit, alors c'est tout Gondor qui la suivra dans sa chute ! Et cela, nous ne pouvons pas le permettre ! Dis-je en dégainant mon épée pour la lever bien haut. Moi vivant, le Mordor devra payer chaque pouce de cette forteresse avec des litres de sang noir ! POUR NOTRE LIBERTÉ! POUR L'ORDRE DE LA CROIX DE FER !
Histoire de rajouter à mon petit effet, je fais cambrer mon cheval sur ses pattes arrière. Je ne suis pas déçu du résultat, tous sortent une arme ou lèvent le poing et reprennent en hurlant mon cris.
- POUR NOTRE LIBERTÉ! POUR L'ORDRE DE LA CROIX DE FER !
Je fais avancer mon cheval sur la place pour me dégager une vue vers les cinq autres allées qui y mènent. Mes hommes se déploient diligemment par groupes de cinq, les cinq derniers restant en retrait autour de moi pour aller renforcer leurs collègues en cas de défaillance ou d'assaut plus important. Je me tourne vers Dame Elisia et lui demande d'envoyer ses archers sur les toits, ce à quoi elle s'attelle avec une diligence un peu exagérée.
S'installe alors le pire moment, celui que je déteste le plus en tout cas : l'attente. De là où je suis, je n'ai plus de nouvelles du reste de la cité et je ne peux qu'essayer de deviner aux bruits et aux cris ce qu'il peut bien se passer dans le premier niveau.
Puis très vite, nous entendons de lourds coups et mes hommes ne cessent de se regarder entre eux, se demandant probablement comme moi ce qui fait ce bruit. Dame Elisia n'y tenant visiblement plus, lève les yeux vers ses archers sur les toits et les apostrophe pour leur demander un état de la situation.
- C'est incroyable Madame ! S'exclame l'un des archers. Les portes ! Les portes tremblent ! Quelque-chose les enfonce !
- Au moins ont-ils la décence de frapper avant d'entrer, commente-je ironique.
Cette remarque me vaut plusieurs regards effarés. Aussi bien des hommes de feu le seigneur Galiar que de certains archers suffisamment bas pour m'entendre. Je leur adresse un sourire caustique.
- C'est pas par là qu'il faut regarder messieurs. Si jamais vous manquez les orques quand ils arriveront, ne venez pas vous plaindre d'avoir pris un cimeterre dans le ventre.
Je bouge sur mon canasson, essayant de trouver une position plus confortable. Un rocher venant se fracasser à quelques maisons d'ici me fait légèrement sursauter, mais c'est visiblement l'exception qui confirme la règle. La place d'Elendil est juste en-dessous de la porte du deuxième niveau et les orques n'ont pas la portée pour atteindre le troisième, du moins depuis sous les murs extérieurs. Parfois nous avons droit au cri d'une des chauves-souris géante qui trimballe un Nazgûl sur son dos, mais sinon, le calme reviens rapidement. À tel point que je sens que la tension est en train de ronger ma patience et je suis persuadé de ne pas être le seul dans ce cas. Dame Elisia semble tendue comme les cordes des arcs de ses hommes.
- Dites-moi, dame Elisia, dis-je après avoir pris une profonde inspiration. Que ferez-vous après la guerre ?
Elle tourne vers moi des yeux très surpris.
- Que voulez-vous dire ? Me demande-t-elle.
- Vous avez des projets une fois cette guerre terminée ? Réponds-je. Vous marier ? Avoir des enfants ? Voyager ? Que sais-je encore ?
- Heu… Je… Dit-elle en cherchant ses mots. Je n'y ai pas vraiment réfléchis…
- Vous devriez peut-être, commente-je.
- Et vous alors, qu'allez-vous faire ?
Je pouffe à cette question.
Tu as tendu la perche pour te faire battre en même temps Faust.
- Je pense disparaître, dis-je avec un demi-sourire.
- Pardon ? Me demande-t-elle l'air perdue.
- Je vais quitter ce monde, réponds-je en soupirant de manière lasse. J'irais retrouver les miens une fois mon travail terminé.
Elle me jette alors un regard scandalisé. Avant d'avoir pu lui demander ce qu'il lui prend, elle amène son cheval à deux pas du miens et me tire une gifle.
Mais… C'est marrant, je sens à peine la douleur… Par contre je sens bien la chaleur à l'endroit de l'impact.
Je la regarde d'un air déboussolé. Je ne comprends pas ce qui m'a valu cette tarte en pleine poire.
- Je peux avoir une explication ? Demande-je en constatant que la sienne se fait attendre.
- Nous avons tous perdu des proches dans cette guerre ! Siffle-t-elle d'un ton scandalisé. Notre devoir est de rester en vie pour aider à la reconstruction de ce monde et servir d'exemple ! Pas de nous suicider une fois la guerre finie ! Cette solution est celle des lâches et est indigne de votre rang !
Je la regarde ébahie puis repense à mes paroles.
Ha oui, tiens… C'est vrai qu'on pourrait penser que ma famille est morte et que je projette de me tuer pour les rejoindre…
Je souris faiblement à cette révélation.
- Tiens, vous avez quand même des projets pour finir ? Soulève-je pris d'une inspiration subite.
Elle me retourne un regard incendiaire qui me rassure presque. Elle me déteste toujours autant. Je commençais à penser qu'elle s'était transformée en caniche inoffensif.
- Si vous voulez trouver une raison de vivre, pensez à vos hommes ou trouvez-vous une épouse, crache-t-elle d'un ton venimeux.
- Bonne idée ! M'exclame-je avec un sourire narquois. Vous êtes candidate ?
Elle rougit violement quand je lui pose la question et essaie de me retourner la petite sœur de la claque de tout à l'heure. Sauf que cette fois j'ai vu le coup venir et intercepte sa main en lui saisissant le poignet avant que sa paume ne percute ma joue.
- Une fois ça a suffi, dis-je un d'un ton plus froid. Tenez-le vous pour dit, la prochaine baffe vous sera retournée sans la moindre retenue.
Je libère sa main et elle me foudroie du regard avant de s'éloigner d'un air digne sur son cheval.
- Sauf vot' respect Monseigneur, m'interpelle un des hommes à mes pieds. Vous auriez dû la lui rendre pareil. Une femme ça s'dresse. Tout comme les chevaux.
Cette fois c'est moi qui tire des éclairs par les yeux.
- Surveille la rue soldat, plutôt que de te mêler de ce qui ne te regarde pas, réponds-je à l'homme d'arme d'un ton glacial.
Il se tourne immédiatement, visiblement conscient d'avoir fait une boulette. Mais pas l'air très repentant. En même temps, dans un monde aux tendances aussi patriarcales, son commentaire doit probablement passer pour normal. Ce qui n'est pas le cas pour mon monde.
Enfin, pour ma partie du monde. Les copains Musulmans ne doivent pas être très loin de son avis. Quoique pour ce que j'en sais, je parle peut-être à travers mon chapeau. Enfin… Casque en ce moment plutôt.
Je vois passer encore quelques dizaines de réfugiés qui nous regardent tous l'air apeurés de voir un cordon de soldat ici, mais mes hommes se dépêchent de leur faire traverser nos lignes et ils s'enfuient à tire d'aile. La plupart réservent leur souffle à leur course effrénée vers la sureté des niveaux supérieurs, mais ils arrivent que certains hurlent, crient ou pleurent, souvent les enfants dans ce dernier cas.
Puis un gigantesque craquement se fait entendre et je fais une grimace torve à ce son.
- Entrez, puisque vous y tenez tant… Commente-je mi-amer, mi-ironique.
Le nombre de réfugiés qui courent vers nous diminue peu à peu tandis que les bruits de la guerre en bas se font plus forts et que les bombardements se font moins oppressants. Plus de doute, la grande porte est ouverte et ce serait con de buter leur propres troupes en poursuivant le bombardement des niveaux inférieurs. Par contre le nombre de personnes qui cirent lui est en constante augmentation et je vois la tension se faire plus palpable sur les visages de mes hommes. Les arches aux sommets des toits semblent plus agités aussi et soudain l'un d'eux crie.
- ILS ARRIVENT !
Je vois que les réfugiés ne sont pas tous arrivés, mais bientôt nous voyons débouler de certaines rues des hommes au crânes fracassés, ou aux larges plaie béantes juste avant que les orques ne fassent irruptions par groupes compactes, beuglant des cris de guerre et chargeant comme des barbares, tranchant ou martelant tout ce qui leur passe à portée.
- TENEZ LA LIGNE ! Ordonne-je en voyant certain de mes hommes tressaillir.
Tous les réfugiés n'ont pas encore attient notre périmètre et les derniers mettent toutes leurs forces dans des tentatives désespérée d'échapper aux orques. Les plus vieux sont immédiatement distancés et ceux qui sont lourdement chargés laissent vite tout tomber pour courir plus vite.
- ARCHERS ! COUVREZ LES CIVILS ! Hurle-je vers le haut.
Je n'attends pas confirmation, je dégaine Din qui se réjouit immédiatement à l'idée de massacrer à tour de bras.
Quelques flèches éparses tombent sur les orques et permettent à certain de gagner le temps nécessaire pour s'enfuir, mais beaucoup trop se font tout de même rattraper et massacrer sauvagement à seulement quelques dizaine de mètres de nos lignes. Le seul geste de "bonté" que je vois est une unique flèche en pleine tête qui vient mettre un terme aux souffrances d'un vieil homme qui hurlait tandis qu'un orque lui arrachait ses intestins à l'aide d'un crochet. Poussé par une fureur folle autant que par la peur à mon sens, les orques se jettent sur nos lignes et son cueillis par les longues épées à deux mains de mes hommes qui les fauchent comme des blés. Ils se sont espacés suffisamment pour faire de grands et dévastateurs moulinets avec leurs gigantesques lames et taillent dans la masse comme s'il s'agissait de légumes trop murs. Des gerbes de sang noir et des morceaux divers prennent leur envol dans toutes les directions.
Je regarde impuissant le spectacle de mort qui se déroule sous mes yeux. Ces hommes sont très bien entrainés, fermement décidé et je peux voir une fureur au moins égale à celle des orques dans leurs yeux tandis qu'ils fauchent vie sur vie. Des toits, une fine pluie de traits tombe sur les orques, prélevant sa taxe mortelle, chaque coup étant décoché méthodiquement. Je suis heureux de voir que ça communique en haut car il est rare de voir un orque assaillis par plus de deux ou trois flèches. Je ne suis pas sûr, mais il me semble même en entendre certain compter leurs "score".
Les premiers groupes d'orques sont balayé comme des fétus de paille et les derniers survivants sont achevés avant d'avoir eu le temps de fuir hors de vue des archers. Je donne l'ordre de tourner pour que ceux qui viennent de se dépenser puisse boire et se nettoyer un peu à la fontaine de la place. Les hommes autour de mois prennent leur position tandis que les autres se jettent comme un seul homme sur la fontaine pour s'en asperger le visage et boire aux becs verseurs. L'odeur de sang qui vient d'eux me fait froncer les narines et je sens mon cheval devenir nerveux sous moi.
C'est pas le moment de me faire des particularités toi… Pense-je tandis que le canasson s'ébroue et gratte des sabots.
Din me fait savoir qu'elle est frustrée et minaude pour avoir du sang à boire et des chaires à trancher.
Je ne suis pas très en état.
Visiblement, elle n'en est pas convaincue et ronronne que ce serait très agréable.
D'autres réfugiés arrivent en vague, cette fois avec des soldats qui nous adressent des regards surpris.
- Qu'est-ce que vous faites ici ? S'exclame un homme dont le casque arbore les décorations en bronze d'un sous-officier. Qui est le chef ici ? S'exclame-t-il au premier de mes hommes qu'il croise.
Celui-ci me désigne du pouce et se refocalise sur la rue. Le sous-officier se dirige vers moi au pas de course et hésite en me voyant.
- Est-ce vous qui commandez ces hommes ? Me demande-t-il.
- C'est plus compliqué que ça, réponds-je en secouant la tête. Mais disons pour faire simple que c'est moi qui leur donne des ordres pour le moment.
- Vous n'êtes pas de l'armée ? Questionne-t-il incertain.
- Nous sommes l'ordre de la Croix de Fer, fondés spécialement pour permettre aux seigneurs présent à Minas Tirith d'unir leur forces armées sous une bannière qui leur convenait mieux que celle de l'intendant, dis-je pour éclaircir la situation.
Mon interlocuteur semble un peu perdu et ses hommes hésitent en regardant les miens, tenant les réfugiés loin de nos lignes.
- Qui vous commande ? Me demande-t-il finalement.
- J'en réponds au magicien Gandalf le Blanc, réponds-je aussitôt.
Il semble soudain rassuré et pousse un soupir de soulagement.
- Pouvons-nous faire transiter nos réfugiés ? Questionne-t-il.
- J'allais vous en prier, dis-je avec un sourire que j'espère aimable.
Par des gestes secs et quelques ordres criés, le sous-officier fait diriger les réfugiés entre nous et les laissent ensuite gagner la porte du troisième niveau seuls tandis que ses hommes et lui utilisent aussi la fontaine pour boire et se passer le visage à l'eau.
- Comment se passent les combats là en-dessous ? Questionne-je à mon tour le sous-officier.
- C'est l'enfer ! Me répond ce dernier. Nous sommes en train d'évacuer les murs, mais nous avons croisés des groupes de réfugiés sur le chemin qui ont été coupés des voies de retraite par des groupes avancés d'orques dans la cité. Cette vermine se glisse partout et massacre tout ce qui lui passe sous la main. Hommes, bêtes, chiens, chats, tout y passe ! Notre capitaine essaie de voir s'il ne reste pas encore quelques survivants à évacuer avant de faire fermer les portes du deuxième niveau. Mais je ne sais combien de temps elles tiendront ! Il y'a des trolls de guerre là en bas qui détruisent des maisons d'un revers de masse d'arme de la taille d'un poney !
J'hoche la tête.
- Vous restez ou vous repartez ? Demande-je.
- Nous y retournons bien sûr ! Sourit un peu jaune le sous-officier. On ne voudrait manquer la fête sous aucun prétexte !
J'éclate de rire à cette formulation et lui tends la main.
- Je m'appelle Faust Ignis. Et si vous survivez à ce jour, je vous invite à aller boire un verre !
- Amendagion, pour vous servir ! Se présente-t-il en frappant sa cuirasse du poing. Et prévoyez le tonnelet messire ! J'aurais grand soif à la fin de ce jour ! Rit-il avant de rassembler ses hommes et de repartir au pas de charge vers le bas de la cité.
- Un brave homme, commente-je pour moi-même.
- Un brave fou, me corrige dame Elisia. Il rit d'aller se faire tuer !
- Il est mort de peur, la corrige-je à mon tour. Et du coup il rit et plaisante pour ne plus penser qu'il a peur.
Elle me regarde avec des yeux ronds.
- C'est idiot ! S'exclame-t-elle.
- Moi je trouve ça censé, dis-je en haussant les épaules. Dans une situation pareille, la peur va vous pousser à fuir ou à vous cacher, pas à vous battre. Transformer sa peur en rire est une manière comme une autre de trouver le moyen de se battre malgré elle.
Elle me regarde dubitative, mais je ne pense pas avoir besoin d'ajouter des précisions.
Des cris gutturaux retentissent presque en même temps que le cri d'alerte des archers et de nouveaux orques font leur apparition en plus grand nombre, heureusement par une autre voie que celle par laquelle Amendagion vient de partir. En nous voyant, ils n'hésitent pas une seconde à foncer sur nos rangs.
Ridicule, ils sont aussi irréfléchis que mal équipés…
Le massacre est unilatéral une fois encore. C'est tout juste si l'un de mes hommes parvient à se faire mal au poignet en extirpant sa lame du torse d'un orque.
Le calme revient rapidement pendant quelques minutes qui me semblent des plus impromptues au milieu d'une bataille. Puis des bruits de bottes métalliques commencent à résonner de tous les côté et ce qui reste des défenseurs commence à affluer dans le désordre le plus total. Des centaines de soldats, à divers degrés de blessure et de panique, passent entre nous sans s'en soucier plus que ça. J'essaie d'obtenir le nom de leur commandant, mais ne vois pas passer le moindre galonné dans ce groupe. Quelques instants plus tard, d'autres groupes arrivent en bien meilleur ordre, et leur officier sont clairement visibles. Je soupir de soulagement de voir Dervorin s'avancer à ma rencontre. Celui-ci affiche un air de chien battu qu'on a surpris la truffe dans le garde-manger.
- Dervorin, au rapport, annonce-t-il d'un ton dépité. Les murs extérieurs sont tombés et nous avons dû abandonner le premier niveau de la cité aux orques.
- Vos hommes et vous se sont bien battus, dis-je haut et clair pour lui et pour les survivants de son régiments. Allez prendre quelque repos, manger quelque chose et boire un peu d'eau, nous vous relayons ici pour le moment.
Beaucoup d'homme lèvent vers moi un regard dans lequel je lis peu d'espoir et surtout beaucoup de résignation. Ils ont affronté la première vague et n'ont pas réussi à la contenir. Ces hommes se considèrent déjà comme mort. J'attrape Dervorin par l'épaulière au moment où il s'apprête à me dépasser et je lui souris.
- Au fait, nous avons eu la visite d'un Nazgûl pendant que vous aviez le dos tourné, continu-je à voix bien haute pour être bien entendu.
- Il me regarde sans comprendre, l'air plutôt apeuré.
- Quels sont les pertes ? Me demande-t-il à voix basse.
- Un Nazgûl sérieusement endommagé et à l'amour propre passablement entamé, ris-je à gorge déployée.
Devant moi les hommes semblent prêter une attention toute soudaine à mes propos.
- Vous l'avez affronté monseigneur ? S'étonne Dervorin. Et vous avez vaincu ?
- Moi ? Ho non, j'avais trop de papier à terminer, en mentant comme un arracheur de dents. Il tenait à me parler en personne, mais il y avait cette commande de pointes de flèches qui m'agaçait. Alors pendant que j'usais de l'inestimable aide de Limain pour démêler cette embrouille, j'ai proposé à Dame Elisia d'aller occuper notre hôte.
J'entends la principale intéressée hoqueter de surprise et d'incompréhension.
- Vous auriez dû voir ça, dis-je en secouant la main pour illustrer mon propos. La vache ! Il n'en menait pas large le spectre dans son suaire noir face à notre dame Elisia ! Une véritable tempête à elle toute seule, avec le tonnerre et tout ! C'est tout simple, Notre Nazgûl est repartis la queue entre les jambes et si vite qu'il en a oublié ses bottes derrière lui. Avec les jambes dedans en plus !
- Monseigneur, qu'est-ce que vous faites ! Couine Elisia à mon oreille en fixant d'un regard mal à l'aise les hommes qui la regardent avec des yeux stupéfaits.
- Je fais part à la troupe de vos incroyables prouesses face à l'ennemi, dis-je avec un large sourire innocent. Je vous entends encore menacer ce Nazgûl de mille morts alors qu'il prenait lâchement la fuite face à votre virtuosité.
- Monseigneur ! Siffle-t-elle d'un ton d'avertissement. Arrêtez-ça !
- Elle est trop modeste, reprends-je en adressant un clin d'œil à l'assemblée. Mais j'ai prévu de la lâcher sur l'ennemi et d'éventuellement repasser derrière pour balayer les restes. Par contre ma chère, dis-je en me retournant vers elle, vous êtes priée d'arrêter votre massacre à la grande porte et de ne pas poursuivre les fuyards jusqu'au pied de la Montagne du Destin. Je ne tiendrais jamais cette distance au balai.
Les hommes regardent incrédules Elisia qui rougit violement sur sa selle mais ne semble pas décidée à démentir mon énorme bobard. Alors que plus grosse que ça à avaler, la couleuvre serait devenue python.
- Bon, maintenant circulez, c'est à notre tour de recevoir nos hôtes. Nous leur avons préparé un accueil bien chaleureux comme on sait si bien le faire chez nous. Avec du feu, des pierres, des pieux et surtout, beaucoup d'acier, termine-je en souriant férocement. Dervorin, on vous attend pour le goûter avec eux ou bien vous nous relevez pour le diner ?
Celui-ci ouvre des yeux immenses, alternant entre Elisia et moi, semblant chercher à comprendre.
- Pour le diner vous dites ? Reprends-je avec un sourire entendu. Fort bien, on les fera patienter jusque-là. En attendant, bon appétit et à bientôt mon ami.
Je relâche son bras et le pousse légèrement vers la sortie. Mécaniquement, il fait signe à ses hommes de le suivre.
Le dernier nous a à peine passé qu'Elisia me tombe dessus l'air à la fois enragée et paniquée.
- Monseigneur, cette plaisanterie n'avait rien de drôle ! Éclate-t-elle. Pourquoi leur mentir de la sorte ?
- Réfléchissez deux minutes, lui dis-je avec un sourire de conspirateur. Je n'ai fait que dire la vérité, à savoir : le Nazgûl a été mis en fuite.
- Mais ce n'est pas moi qui…
- Et alors ? La coupe-je en haussant les épaules. Vous êtes bien plus agréable à regarder que moi, c'est toujours mieux en terme d'image si une jolie femme mène de l'avant, ça donne envie aux hommes de la suivre et de la dépasser. Qui plus est, vous vous êtes indemne. Et s'ils commencent à penser que vous pouvez vous en tirer sans une éraflure contre l'un des pires adversaires de la terre du milieu, alors ils seront encore plus prompts à vous suivre.
- Et si les Nazgûls attaquent pour de bon, que suis-je censée faire ? Siffle-t-elle outrée.
- Faites gaffe à leur jeu de jambe, il est traître, lui réponds-je d'un ton sérieux. Ils sont beaucoup plus fluides sur leurs pieds que leur stature et leur âge ne le laisserait croire. Ils semblent également avoir un goût prononcé pour la contre-attaque alors placez bien vos coups.
Elle me regarde comme si j'étais fou. Ce qui n'est peut-être pas loin d'être le cas étant donné que j'ai juste eu un coup de folie et décidé de raconter un gros bobard.
Voilà que je deviens mytho, décidément mon cas ne s'arrange pas.
Les archers crient à ce moment pour signaler des orques en approche. Aussitôt les hommes se baissent sur leurs jambes et relèvent leur garde. L'instant d'après, une vague compacte d'orques remonte les rues en hurlant et beuglant tout ce qu'ils peuvent.
Nous y voilà.
Le cheval s'agite sous moi et je commence à avoir de la peine à le tenir. Je ne me suis jamais battu à cheval et je dois avouer ne pas être très à l'aise à cette idée, d'autant que je suis drogué comme un coureur cycliste. C'est pourquoi je descends de selle comme un alcoolique : avec mille précautions.
- Que faites-vous ? S'étrangle Elisia en me regardant faire. Restez en selle !
- En selle je suis aussi utile qu'un coup de pieds dans le cul ! Réplique-je en posant le pied au sol. Au sol je peux me battre ! Déclare-je en tirant Din'Ganar de son fourreau.
Une grêle de traits commence à tomber des toits et des orques s'abattent au sol avant d'être piétinés par leurs collègues qui continuent à charger dans notre direction.
- La réserve sur l'avant ! Ordonne-je d'une voix forte en joignant le geste à la parole. Ce n'est plus l'heure de la fine stratégie ! Butez-en autant que possible et restez en vie !
Des cris de guerre me répondent le long de la ligne dans laquelle je me glisse. Je viens me coller épaule contre épaule entre deux hommes du défunt seigneur Galiar. L'un d'eux me fait un sourire crispé.
- Je doute que nous puissions les occuper jusqu'au goûter.
- Dans ce cas, donnez-leur une indigestion d'acier ! Réplique-je avec un sourire féroce.
Mon interlocuteur me retourne mon sourire et se concentre sur les orques en approche.
Je me tourne aussi dans leur direction. Ma première pensée est qu'ils sont plus moches que les Uruks que j'ai eu à encadrer. Ma deuxième est qu'ils sont vachement plus nombreux que nous. Ma troisième est que je vais vraiment me faire plaisir à trancher tant de chair.
Ho wait ! C'est pas moi ça !
Les orques parcourent les derniers mètres qui les séparent de nous en poussant de gutturaux cris de guerre et viennent se heurter contre nous. Immédiatement, je vois les hommes lever leurs longues lames et plonger la pointe en avant dans les rangs adverses. La première rangée est ainsi empalée et les hommes poussent dans le sens opposé. Je les imite et grogne sous l'effort quand un orque, poussé par ses semblables, vient s'empaler contre mon arme. Je sens une masse de corps ainsi qu'une force prodigieuse derrière cet orque en train de me regarder les yeux exorbités. La ressemblance de cet emmêlement de corps avec un mur est particulièrement frappante vu de cette distance et je réalise un peu tard que d'autres de ses copains essayent de me frapper par-dessus le cadavre de ma victime. Je lève l'avant-bras à la dernière minute et pousse un juron quand un cimeterre grossier s'abat sur mon canon d'avant-bras. Ne tenant plus mon arme que d'une main, je commence soudain à reculer sous la pression et commence à perdre l'équilibre. Je sollicite immédiatement Din avant qu'il ne soit trop tard et lui réclame de la force.
Elle obéit immédiatement, trop heureuse de me donner ce que je demande. Passant soudain de sa forme normale à sa spectrale, je tranche aisément pour dégager mon arme, à la grande surprise de l'orque juste derrière ma victime, dont j'ouvre le ventre par erreur.
C'est ça quand on colle les copains, des fois ça traverse.
Un coup d'œil autour de moi m'informe que de toute façon la ligne est brisée, les hommes se sont reculés pour prendre du large et agiter leurs grandes lames, fauchant de gauche à droite indifféremment. Mais beaucoup les ont laissées de côté pour se rabattre sur des dagues ou des épées courtes. Je regrette brusquement de ne pas disposer de cet avantage. L'instant d'après, un autre orque me saute contre et j'esquive d'un pas rapide sur la droite avant de le faucher au ventre. Je sens clairement les côtes se briser sous la force du coup et une longue trainée de sang noir éclabousse mon armure. Un autre se présente immédiatement derrière et je le cueille à l'entrejambe d'un coup de botte blindée. Il se plie en deux en hurlant et lâche ses armes pour porter les mains à ses bijoux de famille. Je le cueille alors en plein front d'un coup de pommeau qui fait craquer son crâne de façon satisfaisante et repère ma prochaine victime. Celle-ci saisit mon regard mais trop tard pour esquiver mon coup d'épée. Din tranche chair et os en partant de l'épaule en direction de la hanche opposée. Une autre éclaboussure vient s'ajouter sur mon armure et je vois soudain trouble quand un coup de quelque chose me cueille à l'arrière du casque. Je dois faire un pas en avant pour reprendre mon équilibre et me tourne pour voir un orque agitant une masse et ayant l'air très surpris. Je me retourne et tranche ses avant-bras en poussant un beuglement de colère.
Très vite, la mêlée tourne au chaos et j'entends difficilement dame Elisia qui hurle par-dessus la mêlée pour ordonner la retraite. Je suis tellement occupé à tourner sur moi-même comme une toupie pour donner de grands coups de mon arme à tout ce qui a le malheur de passer dans mon champ d'action que je réalise un peu tard que je dois être dans les derniers devant. Autour de moi, je ne vois plus que trois hommes. Deux qui sont complètement encerclés et tentent de vendre chèrement leurs peaux, l'autre n'est qu'à quelques mètres de moi et recule tout en tenant en respect quatre orques à grands moulinets menaçants de son arme. Pour ma part, un large demi-cercle d'adversaires s'est formé juste hors de ma portée et tente de m'acculer contre un murs en agitant des lances et d'autres armes à long manche dans ma direction. Des flèches continuent à tomber des toits et je réalise que c'est probablement la seule chose qui explique que nous soyons encore en vie. L'adversaire est tout simplement trop nombreux.
Pourtant, je suis parfaitement calme. Ma situation est très mauvaise, mais je suis plutôt calme. Là où ne se trouvent pas les derniers épéistes et moi, les orques avancent en masse vers les portes. Et je distingue à peine Elisia sur son cheval plusieurs dizaines de mètres plus loin.
Okay, il est temps de se tailler et pas plus tard que maintenant !
Un hurlement me fait comprendre que l'un des bretteurs vient finalement de tomber. L'autre ne tiendra plus longtemps. Le dernier qui reculait a lâché son arme pour prendre ses jambes à son cou et rejoindre les rangs alliés.
Regardant autour de moi, je repère une fenêtre et m'y jette malgré qu'elle soit fermée. Elle se casse avec un fracas de verre brisé, je sens de la résistance alors que je roule pour me remettre debout à l'intérieur de la maison. Dehors, les orques hurlent des jurons et des imprécations, mais aucun ne semble pressé de se jeter par la fenêtre. J'en profite pour m'enfuir vers un corridor où je découvre une porte menant à une autre ruelle. La porte n'a pas été fermée dans la précipitation et je ressors sans encombre. Dans la ruelle, je tombe sur deux orques qui me tournent le dos, occupés à remplir des sacs avec tout ce qui leur passe sous la main. Je les expédie d'un revers de d'épée et pars au pas de course vers la porte de cet étage de la cité.
À travers les fréquentes ruelles transversales, je surprends plusieurs fois le flot d'orques qui se pressent dans la cité et assiste impuissant à des dizaines de morts aussi horribles les unes que les autres. Les cadavres sont nombreux, mais pas sur mon chemin.
Je parviens de justesse à rejoindre les derniers défenseurs aux abords de la porte en coupant à travers une autre maison et en cassant une autre fenêtre. Elisia est descendue de cheval et se trouve avec plusieurs hommes autour d'elle à commander la retraite. Je suis obligé de jouer des coudes pour la rejoindre.
- Elisia ! Il faut fermer les portes ! M'exclame-je en la rejoignant.
Elle me regarde l'air stressée.
- Je ne peux pas ! Mes hommes n'ont pas encore eu le temps de descendre des toits ! Me dit-elle en me désignant les archers qui lâchent volée sur volée depuis leurs perchoirs.
- Il faut fermer les portes ou alors les orques passeront ! Dis-je en jetant un coup d'œil à notre ligne de défense qui diminue bien trop vite à mon goût.
Des soldats du Gondor se trouvent également au milieu de la mêlée et je donnerais cher pour savoir qui les commande, mais je n'en ai pas le temps.
- Mais on ne peut pas abandonner mes hommes ! S'écrie-t-elle.
- On ne va pas les abandonner ! M'exclame-je. Montez sur les toits et faites-les battre en retraite vers le quartier des tanneurs ! Dis-je en lui désignant le Nord. Nous leurs jetteront des cordes depuis les fortifications supérieures !
Elle regarde dans le flou quelques secondes puis hoche la tête et se fraie un chemin vers une échelle dont certains archer essaient de descendre. Elle leur cire quelque chose et les plus proches du sol se précipitent derrière les portes tandis qu'elle-même monte sur les toits.
Je me retourne vers les défenseurs et beugle à mon tour.
- FERMEZ LES PORTES ! À L'INTÉRIEUR TOUS ! FERMEZ LES PORTES !
Je joins le geste à la parole en repassant les portes. Nos hommes reculent difficilement, les épées à deux mains étant mal conçues pour assurer une ligne de défense et je me réjouis que des soldats de l'armée régulière soient là avec leurs larges boucliers et leurs épées longues, plus appropriées à ce genre de situation.
Je repasse les portes le souffle court et me rabat contre l'un des battants que je commence à aider à repousser. Nos hommes se jettent derrière ce dernier et commencent aussi à pousser désespérément alors que certains orques tentent de passer.
- ALLEZ ! HO-HISSE ! Cris-je en sentant la pression des orques de l'autre côté. HO-HISSE !
Mon cris est repris en cadence et nous parvenons à fermer les portes du deuxième niveau à grand-peine. Plusieurs hommes sont blessés ou tués dans l'opération à cause des orques qui ont tenté de passer dans l'ouverture étroite. Lors de la fermeture, un écœurant bruit de chair écrasée et d'os brisé m'as soulevé le cœur un bref instant et j'ai dû me faire violence pour ne pas imaginer le sort des orques coincés entre les battant au moment de leur fermeture.
Des hommes appellent pour obtenir des madriers et barricader la porte. J'attrape au passage l'un de mes hommes.
- Laissez tomber ça ! Trouvez-moi Calembel et dites-lui de me retrouver au mur Nord avec des cordes de quarante mètre !
L'homme hoche la tête et je commence à hurler pour rassembler mes hommes.
- CROIX DE FER ! SUR MOI POUR LE MUR NORD !
Je vois de nombreuses têtes se tourner dans ma direction et certains viennent à moi, d'autre ne semble pas trop comprendre ce que je souhaite. Je prends le premier de mes hommes qui arrive.
- Dis à tous nos hommes près de cette porte de me retrouver au mur Nord le plus vite possible, on va avoir besoin de tous les bras disponibles !
Il acquiesce de la tête et repart en courant dans le tas de personnes occupée à barricader la porte qui subit déjà des coups de butoir depuis l'autre côté.
Je repars suivis de plusieurs hommes. Mais avant d'avoir fait trois pas, je me rends compte que je respire comme un buffle et que j'ai de la peine à reprendre mon souffle. Me rappelant que je suis sous dope, je me rends compte que je m'en demande peut-être un peu trop.
Fais chier, pas maintenant !
- Monseigneur, vous allez bien ? Me demande un homme que je ne connais pas.
- Je n'en sais rien, grogne-je en réalisant que je ne sais pas ce qui m'arrive. Mais je n'ai pas le temps de prendre une pause.
Je continue à marcher, mais mon souffle refuse de se calmer et j'ai l'impression de marcher bizarrement sur ma jambe droite.
- Bon merde ! Qu'on me trouve un cheval, finis-je par abandonner.
Si je me suis tordu la cheville ou pire, je suis peut-être en train de faire de graves problèmes en continuant à m'en servir sans ressentir la douleur. Je m'assied sur un banc à flanc de maison et mes hommes s'arrêtent à mon niveau.
- J'ai demandé un cheval, grogne-je en essayant de voir ce que je peux bien avoir avec ce foutu pied.
- On en trouvera difficilement monseigneur. Ou alors il faut remonter au sixième niveau pour aller en chercher dans les écuries de Calembel, me commente l'un des hommes de Galiar.
- Bon alors dans ce cas, filez-moi un coup de main, dis-je en lui tendant le bras.
L'homme me saisit par l'avant-bras et m'aide à me relever avec une facilité déconcertante. Il est visiblement bien plus fort que je ne le pensais de prime abord. Il hisse mon bras par-dessus son épaule et agrippe ma ceinture dans mon dos, ce qui me fait me raidir de surprise. Je n'ai vraiment pas l'habitude qu'on vienne me saisir par ici.
Un autre homme m'attrape l'autre bras et me saisit au même endroit, si bien que je touche à peine terre. Je suis trainé ensuite à bon rythme vers mon point de rendez-vous. Un peu écartelé entre mes deux hommes, je me sens mieux sitôt qu'ils me déposent sur un banc public. Je ne sens peut-être pas la douleur, mais je sens toujours quand on tire sur mes muscles.
Peu après, d'autres hommes arrivent avec des cordes. Aussitôt je fais grimper quelques hommes sur les murs et explique aux autres que nous allons tenter un sauvetage. Beaucoup me regardent avec des yeux ronds à cette mention. Je leur explique rapidement le topo.
- Mon plan est simple. Nous allons nous servir des cordes pour descendre en rappel le long des murs et protéger les archers de Dame Elisia pendant qu'ils évacueront vers le niveau supérieur. Les derniers hommes en bas s'agripperont aux cordes et nous les remonterons depuis le sommet des murailles pour aller plus vite.
Le silence tombe sur l'assemblée. Après un court instant, l'un des hommes demande, l'air gêné, ce que signifie "descendre en rappel".
… Hé merde… J'avais pas pensé qu'ils pourraient ne pas connaître ça.
Je me retrouve à boiter à moitié pour me relever et leur montrer comment passer la corde autour du torse et bien leur préciser de porter des gants pour éviter de se brûler les mains en laissant filer la corde pour descendre. La plupart me regardent comme si j'étais un OVNI et les commentaires sur leur vulnérabilité lors de la descente pleuvent.
- Vous serez aussi vulnérable que les archers lorsqu'ils remonteront, coupe-je d'un ton sans réplique. Nous sommes ici pour faire la guerre, et dans la guerre il y a des risques. Maintenant, si vous préférez abandonner ces hommes à leur sort, libre à vous ! Dussé-je descendre moi-même pour aller les chercher, je ne les laisserais pas tomber !
Après quelques échanges de regards les hommes se plient finalement à ma demande et finissent même par me dire de rester tranquillement en haut, ce à quoi je ne souscris pas. Rester en haut, pas de problème. Tranquille, ça non !
Je coordonne depuis mon banc les efforts des hommes qui ne descendent pas. À l'aide de poulies et de cordes, nous faisons descendre à la force du bras les hommes qui se portent volontaire pour descendre protéger les archers, pendant qu'ils évacueront par le mur. Je suis surpris de l'entrain qui y est mis, mais finis par réaliser qu'en réalité, ils plaisantent pour tromper leur peur. Avec un peu d'observation, je la décèle facilement sur les visages autour de moi et, aussi faux-cul que ça puisse sembler, je suis rassuré de ne pas avoir à descendre là-dessous.
Les hommes se mettent en groupe pour attraper les cordes et l'un d'eux s'accroche à l'autre bout, puis il passe les pieds dans le vide et s'accroche à la paroi. Puis il descend en faisant un petit bond et disparais de ma vue. La scène se répète tout le long du mur, parfois entrecoupée de l'un ou l'autre commentaire et parfois quelques rires nerveux. Puis suis une attente insoutenable. Avec le bruit ambiant de la guerre à travers toute la cité, il est pratiquement impossible de discerner précisément les bruits et les sons qui viendraient du bas de la muraille, surtout que celle-ci s'élève de trois mètres au-dessus du niveau de la rue où je me trouve et que l'autre côté elle descend à pic sur une vingtaine de mètres. Je me retrouve donc dans l'expectative pendant de longues et interminables minutes avant de voir enfin s'agiter les hommes qui sentent les cordes s'alourdir. Très vite, ils utilisent les jeux de poulies et tirent rapidement sur les cordes pour remonter les personnes qui s'y accrochent. Peu après, des bras passent par-dessus les remparts et j'exhale un long soupir de soulagement en voyant les premiers archers prendre pieds sur les murs, aidés par les hommes qui les ont tirés.
Aussitôt, les cordes sont renvoyées en bas et le manège recommence. Les archers titubent hors des pattes de mes hommes et viennent souvent s'affaler au bas du mur, respirant comme des marathoniens épuisés. Je ne distingue pas Dame Elisia dans les premiers remontés et je me dis qu'elle a probablement dû rester en bas pour coordonner les défenseurs.
Les uns après les autres, les archers sont remontés, certains sont blessés légèrement, d'autres presque intacts. À un moment donné, deux cordes sont mises à contribution pour que deux archers puissent remonter un troisième trop gravement blessé pour pouvoir tenir la corde seul. Le système me paraît plus qu'hasardeux, mais faute d'autres moyens, j'encourage mes hommes à tirer plus fort. Ce qui pousse un homme à s'exclamer que l'équipe qui remonte le plus d'archers se fera offrir la tournée par moi. Ce à quoi j'opine en me demandant comment je vais faire pour remplir cette obligation.
Les hommes se donnent vraiment à fond pendant que je fais l'inutile, assis sur mon banc. Décomptant les archers qui s'entassent aux pieds des murs, je hèle le plus proche.
- Hep ! Toi ! Ouais, toi ! Approche !
L'homme se désigne de la main et se lève après ma confirmation. Je le regarde venir puis désigne son carquois.
- Il te reste de quoi tirer ?
- Plus une seule flèche messire, me dit-il après un court instant d'hésitation.
- Mais tu as toujours ton arc ?
- En effet, opine-t-il.
- Alors dis à tes copains de remonter au quartier général. Réapprovisionnez-vous et revenez aussitôt que possible. Rendez-vous aux barricades de la rue de Nùmenor.
Il hoche la tête avec un air las, mais retourne vers ses copains. Sa nouvelle est accueillie par un concert de grognements. Mais ils se relèvent et se mettent en marche vers les niveaux supérieurs.
Je reste encore un bon quart d'heure avant de voir finalement remonter mes hommes dont un qui tient une Dame Elisia complètement verrouillée sur lui comme si elle ne voulait plus le lâcher du reste de sa vie. Il prend difficilement pied avec la dame dans ses bras et sitôt que ses pieds à elle touche le sol, elle se détache du mec avec un empressement qui frôle le gag et s'époussette comme s'il ne s'était rien passé en lui disant quelque chose que je ne peux entendre depuis mon banc. Un autre homme me désigne et je la vois qui approche en fonçant les sourcils tandis que moi j'affiche un sourire goguenard.
- Pour quelle raison souriez-vous de la sorte.
- Hé bien… Je me faisais la réflexion que vous deviez vraiment être une guerrière à toute épreuve pour réussir à vous ennuyer au point de vous autoriser ainsi un câlin en pleine bataille.
Elle rougit violement à mes paroles.
- Il n'y avait pas assez de cordes pour tous nous remonter, j'ai dû m'accrocher à cet homme pour ne pas rester seule en bas, grince-t-elle d'un ton aussi chaleureux qu'une banquise.
- Tout à fait, opine-je avec l'air de quelqu'un qui n'y croit pas un instant.
Elle me foudroie du regard tandis que je continue à sourire d'un air moqueur.
- Vos archers sont en route pour aller se ravitailler au quartier général. Je leur ai donné rendez-vous à la barricade de la rue de Nùmenor. Nous allons y faire mouvement aussi. À moins que vous ne souhaitiez qu'on vous laisse un moment seule avec ce sympathique sold…
La baffe fuse et, cette fois également, j'agrippe la main en plein vol, ce qui semble l'agacer bien plus profondément.
- Encore un mot sur mon honneur et vous m'en rendrez raison, siffle-t-elle.
- Compris, acquiesce-je redevenu sérieux. Mais rappelez-vous aussi de ce que j'ai dit pour les claques, dis-je en agitant un doigt menaçant dans sa direction.
Elle dégage sa main d'un geste brusque et tourne les talons vers les niveaux supérieurs, la tête haute et la cape cinglant rageusement dans son sillage.
Je l'ai vexée, je crois.
Deux hommes viennent m'aider à me relever et me porte à moitié vers la barricade en question. Nous retrouvons Calembel et Dervorin, en grande conversation avec un homme portant l'équipement d'un sous-officier de l'armée régulière. Je mets quelques secondes à reconnaître Amendagion quand il se tourne vers moi.
- Vous êtes blessé ? me demande Calembel en me voyant approcher.
- Quelque peu amoché, mais je devrais survivre, réponds-je pince-sans-rire.
- Cet homme prétend que vous le connaissez, me dit Dervorin en pointant Amendagion du pouce.
- Je l'ai croisé à la fontaine plus bas, réponds-je en lui tendant la main. Navré, je suis un peu à court de vin en ce moment.
Mon interlocuteur sourit à la blague et me serre franchement la pogne.
- Ce n'est pas grave, je suis venu voir si nous pouvions être d'une quelconque aide.
- Vous n'avez pas de capitaine ou d'officier à qui répondre ?
- Mes hommes et moi avons été séparés de mes chefs et je ne parviens à les retrouver dans tous ce chaos. Alors quand j'ai reconnu votre étendard, je me suis dit que j'allais le suivre.
Je souris à mon tour.
Dans le genre "j'ai vu de la lumière alors je me suis permis de rentrer" il se pose un peu là ce gaillard. Mais je ne vais pas dire que ça me déplais.
On a toujours besoin de bons soldats, dis-je en hochant la tête. Calembel, pouvez-vous l'intégrer à vos troupes ? Demande-je en me sentant à nouveau devenir inconfortable tandis que des picotements signalant le retour de mes sensations commencent à se manifester.
- Je devrais pouvoir lui trouver de quoi faire quand les orques arriveront ici, commente Calembel avec un sourire espiègle.
- Bien, bienvenue chez nous Amendagion, trouvez-vous un coin confortable et ne laissez pas les orques vous le piquer.
- On va faire de notre mieux messire, sourit-il avant de partir vers un petit groupe de soldats à l'air exténués.
- Il est plein d'énergie ce garçon, commente Calembel en le regardant partir. Il me plaît bien.
- À moi aussi, conviens-je. Où en sommes-nous de notre défense ?
- La nôtre ne se porte pas trop mal, commente Calembel. J'ai croisé Dame Elisia qui semblait furieuse et ses archers sont allés remplir leurs carquois sur vos ordres. Les hommes de Limain sont en train d'aider les soldats à fortifier la porte du troisième niveau et Dervorin a entendu dire que la porte du deuxième niveau ne tiendra plus très longtemps.
- Je vois, commente-je sombrement.
Pour le moment, nous sommes dans un de nos pires scénarios. Nous espérions vraiment que les murs extérieurs tiendraient plus longtemps ou qu'ils empêcheraient les orques d'entrer en aussi grand nombre. Mais le premier niveau est déjà tombé et l'infection se propage plus vite que dans nos estimations. En plus, le bon dieu de nuage qui recouvre toute la plaine donne l'impression qu'on est en fin d'après-midi alors qu'en réalité la matinée n'est même pas encore terminée.
- Avez-vous commencé à préparer le plan de dernier recours ? Demande-je en faisant allusion à une idée un peu désespérée de ma part.
D'après Gandalf, des renforts sont en route, mais comme ils ne se sont toujours pas pointés à ce stade de la bataille je me suis mis sous le coude quelques idées issues des batailles de mon monde. Et l'un d'elle est la politique de la terre brûlée. J'ai donc été aidé par Limain pour mettre au point un plan dans lequel nous mettons le feu à un niveau de la cité et enfermons les orques dedans pour gagner du temps.
Calembel opine sombrement.
- J'espère vraiment ne pas devoir arriver à cette extrémité, commente-t-il à voix basse. Mais j'ai déjà mis quelques hommes de confiance sur ce projet. Eux-mêmes ne savent pas ce que nous projetons de faire des tonneaux qu'ils sont en train de placer dans le troisième niveau.
- Priez pour que nous n'ayons pas en venir là, grogne-je en sentant les picotements devenir des fourmis dans tous mon corps.
- Vous ne semblez guère bien messire Ignis, commente Dervorin. Vous pâlissez.
Je souris ironiquement.
- Le pavot commence à perdre son effet, ça fait quand même quelques heures que je l'ai bu et il est bien moins efficace que celui qu'on injecte. Je commence à retrouver des sensations dans le corps.
- Que ne le disiez-vous plus tôt ! S'exclame Calembel. Il faut vous ramener à la maison de guérison.
- J'emmerde la maison de guérison ! Dis-je hargneusement. En l'absence de Limain, je dois continuer d'assumer le commandement ! Et ces bonnes femmes vont m'assommer à coup de tisanes si on les laisse faire !
- Dans tous les cas, on ne peut vous laisser ici, tranche Dervorin. Nous allons vous faire reculer à la porte du troisième niveau.
- Et comment je vais donner mes ordres depuis là-haut petit malin ? demande-je ironique. Tu as un porte-voix caché dans ta manche ?
- Vous pouvez compter sur moi pour tenir ma position ! S'exclame Calembel. Moi vivant les orques ne passeront pas !
- C'est stupide ! Grogne-je agacé. Mourir pour une position n'en vaut pas la chandelle. Restez en vie pour combattre un autre jour, ça c'est intelligent.
- Peut-être, mais l'honneur commande parfois de ne pas céder.
- Je connais le principe du "quand on fait son lit, on se couche", mais la retraite tactique est une méthode qui a fait ses preuves !
- BON CELA SUFFIT ! S'exclame soudain Dervorin.
Dans ma position, je ne suis pas vraiment en mesure de sursauter, mais j'ai le réflexe instinctif de déporter ma tête dans le sens inverse de la gueulante. Ce qui a pour effet d'envoyer mon casque dans le nez de l'homme qui me porte de ce côté. Celui-ci jure et me lâche d'une main pour se pincer le nez.
- Oups, désolé, m'excuse-je en réalisant ma bourde.
- Vous êtes pire qu'un vieux couple tous les deux ! S'énerve Dervorin. Alors, avec tout le respect que je vous dois messires, veuillez clore vos bouches tous deux !
Je ne réplique pas, et Calembel semble trop surpris pour s'y risquer.
- Bien, maintenant messire Ignis va m'accompagner à la porte du troisième niveau d'où nous le mettrons à contribution pour commander nos forces. Pendant ce temps, messire Calembel défendra sa position comme prévu. Tenons-nous en au plan autant que faire se peut !
Je préfère ne pas répliquer et hoche simplement la tête. Calembel me regarde quelques secondes avant de faire de même en direction de Dervorin. Nous laissons ensuite Calembel pour remonter à la porte du troisième niveau.
Je suis témoins de l'énorme agitation à la porte tandis que sont dressés à la hâte des haies de pieux plantés dans le sol dont on arrache les pavés. La porte en elle-même n'est pas encore fermée, mais je vois qu'on entasse déjà tout le nécessaire à la condamner dans les délais les plus courts. Partout des hommes courent en apportant des pieux, des madriers, des sacs, des tonneaux, des caisses, bref, à peu près tout ce qu'il est possible de transporter. Je vois même deux charrettes être chargée d'un amalgame de débris divers et un officier qui gueule à ses hommes qu'au moment où la porte se fermera, les charrettes devront la condamner, je cite "aussi efficacement qu'une ceinture de chasteté dont on aurait perdu la clé".
Je souris à cette idée. Le concept de ceinture de chasteté est bien un truc qui a disparu chez moi, mais visiblement pas ici. Même si je me fais la réflexion que ça ne doit pas être pratique pour aller aux toilettes.
Quelques secondes plus tard, on m'assied sur une paire de caisse au milieu des mercenaires du seigneur Luri. Les divers groupes sont assez hétéroclites, mais ont réussi à mettre en place une hiérarchie commune pour éviter de se tirer dans les pattes. Je me retrouve assis à côté de plusieurs hommes qui étudient une carte de la cité, tous habillés et équipés à la diable. Seul à côté de moi, le seigneur Luri détonne à fond avec son ventre proéminent et son absence d'armure et d'arme militaire. Il transpire d'ailleurs abondamment en regardant le plan, geignant à loisir sur ses diverses pertes financières.
- Si ce désastreux siège se poursuit je vais être ruiné, se plaint-il.
- Vous êtes en vie, tous n'ont pas cette chance, commente-je un peu acerbement en me penchant sur le plan à mon tour.
Dervorin fait quitter les lieux à Luri tandis que j'écoute et constate. Le temps que j'arrive au troisième niveau, la nouvelle est remontée par les gamins de Limain que la porte du deuxième niveau est tombée. Les orques se déversent et de nombreux trolls de guerre les suivent en direction des barricades de Calembel.
Fait chier !
Je sais que descendre ne changera rien, je suis très proche de ne plus sentir du tout les effets de la drogue et y retourner ne pourra que me mettre dans un état encore plus grave.
- Place ! s'exclame soudain une voix que je connais. Faites place !
Je relève la tête pour voir passer Gandalf sur son cheval blanc. Je tente de me lever pour l'accueillir, mais il ne fait que traverser les rangs vers les étages supérieurs sans s'arrêter. Il semble furieux et son Hobbit s'agrippe à lui l'air terrifié. Assez déçu qu'il m'ait ignoré, je me rassois en me demandant pourquoi il va vers le haut alors que les combats sont ici.
L'avait vraiment pas l'air content papy… Je pense que quelqu'un va passer un sale quart d'heure.
Soudain, un des gosses de Limain me tire la manche, un petit garçon brun à l'air essoufflé et qui a une vilaine coupure à la joue droite en train de saigner.
- M'sieur messire ! Le messire de la barricade dit qu'ils tiennent bien mais qu'y z'aimeraient bien un coup d'pogne.
- Bien compris petit, va faire soigner cette entaille, réponds-je. Et bon boulot.
Le gosse me sourit et je lui trouve une ressemblance avec Jim. C'est fou, mais soudain j'aimerais que ce petit elfe soit là. Je le renvoie d'un geste de la main.
- Détachez un groupe de renforts pour la barricade ! Ordonne-je en me tournant vers le chef des mercenaires, un gigantesque gaillard à la proéminente barbe rousse, portant une tête d'ours en guise de casque et une énorme hache de guerre en travers du dos.
Celui-ci hoche la tête et fait signe à deux capitaines de groupes de mercenaires plus petit. Ceux-ci ramassent leurs affaires et partent au pas de charge à travers la porte.
À peine cela finit, un homme portant les armes du Gondor s'approche de nous et je vois enfin le premier vrai casque d'officier supérieur de ma journée. Aux décorations, son rang est facile à deviner. J'ai vu le casque de Dervorin plusieurs fois et il n'est que capitaine. Hors il n'y a qu'un rang au-dessus de lui avant de taper dans les membres de la noblesse : c'est l'un des trois généraux du Gondor.
- Qui commande ici ? Tonne-t-il d'un ton autoritaire.
- Moi, réponds-je en levant la main comme un écolier.
- Êtes-vous en mesure de prendre des décisions sur l'ensemble de cette… armée, hésite-t-il après avoir jeté un plus long regard à l'ensemble assez mal assortis de mercenaires en tout genre qui m'entoure.
- J'en ai la possibilité en effet, réponds-je soupçonneux.
- Fort bien, alors suivez-moi au poste de commandement ! Nous devons coordonner nos actions et vous trouver à l'autre bout de la cité n'aide pas à la communication.
Je lève un sourcil surpris.
- Il se trouve où votre poste de commandement ? Demande-je.
- Dans le palais de l'intendant, me répond-t-il. Alors dépêchez-vous !
- Une minute ! Il est hors de question que je bouge d'ici ! Interviens-je choqué.
Le général se tourne vers moi, l'air outré.
- Vous discutez mes ordres ?
- Général, avec tout le respect que je vous dois, en allant nous percher là-haut nous ne verrons pas bien la bataille et nous aurons un trop long temps entre le moment où nous transmettrons nos ordres et le moment où ils sont reçu !
- Vous ne voyez même pas la bataille d'ici, tranche-t-il en désignant ma position. Comment pourriez-vous diriger sans voir !
- Je n'en ai pas besoin, réponds-je en désignant la carte. J'ai des rapports de mes hommes qui me permettent de situer l'ennemi et les besoins en renfort d'ici. Et d'ici, mes estafettes mettent mois de cinq minute à rejoindre mes officiers sur le front. Combien de temps mettent les vôtres depuis le sommet de la cité ?
Il réfléchit quelques secondes avant de grogner de frustration.
- J'ai besoin de voir la bataille pour diriger, mais vous marquez un point sur les estafettes. Cependant toutes mes cartes sont dans mes quartiers au palais.
- Faites-les descendre et trouvons-nous une position surélevée, propose-je. Un tour de trébuchet ou quelque chose dans le genre.
- Il y'a une tour de guet juste un peu plus haut, intervient l'un des mercenaire en pointant une bâtisse qui dépasse de la masse des maisons et des murs de Minas Tirith.
- Je pense que ça devrait faire l'affaire non ? Demande-je au général.
Il y réfléchit quelques secondes avant d'acquiescer, puis se tourne vers l'homme au casque de capitaine qui le suit.
- Faites transférer mon centre de commandement dans cette tour.
- À vos ordres ! S'exclame l'homme en frappant du poing gauche sur sa cuirasse.
Tiens, c'est pas mal ça comme salut militaire.
Il commence à distribuer des instructions à un groupe de soldats du Gondor qui les suivait. Je remarque un peu tard que ce ne sont pas des soldats de l'armée régulière mais des gardes de la citadelle. Bien mieux équipés et à l'air bien plus professionnels que ceux que j'ai vu jusqu'ici.
En même temps, si j'ai bonne mémoire, ce sont des gardes d'élite. Le genre troupes de choc.
J'obtiens de deux mercenaires qu'ils m'aident à me déplacer, ce qui suscite un regard intrigué du Général.
- Vous êtes blessé ? Me demande-t-il.
- Des clopinettes, mais comme c'est à la jambe c'est un peu dérangeant, réponds-je en grognant sous l'effort au moment de me relever sur une seule jambe.
- Vous tiendrez le coup ? Me demande-t-il.
Je ricane.
- On verra bien.
Il hoche la tête et repars à un bon rythme, suivit de près par sa troupe de garde de la citadelle.
Seraient pas plus utiles au front ceux-là ?
Je le suis clopin-clopant tandis que mes affaires sont déménagées par d'autres hommes. La montée vers la tour nous prend trop de temps et je finis par dire aux hommes qui me portent d'aller plus vite. Je me retrouve à faire de petits bonds alors que les hommes accélèrent, ce qui est à mon avis très ridicule, mais nous avançons incontestablement plus vite.
La tour se présente comme un ouvrage défensif assez classique, une grande pièce ronde à la base et ensuite un escalier en colimaçon tournant à droite, percé de meurtrières et doté d'un pilier central pour emmerder les droitiers qui voudraient y manier une arme en montant. Les deux derniers niveaux sont des pièces rondes avec des meurtrières plus larges et d'où on peut voir les champs de Pelennor. Au dernier niveau se trouve également un balcon où se postent des archers du Gondor. La table est très vite évacuée de ses gobelets et écuelles de bois qui sont fourrés dans un coffre à la vas-vite. Un soldat passe un coup de main dessus pour virer les miettes et le cartes sont jetées dessus tandis que le général se met au balcon et contemple la cité au-dessous.
On me trouve une chaise et je m'y effondre, épuisé par la montée des marches. On ne dirait pas, mais monter en ayant une épaule plus haute que l'autre à cause des mecs qui vous portent c'est plus crevant que je ne le pensais.
Mais je n'ai pas vraiment le temps de prendre une pause, les estafettes commencent à affluer ainsi que l'état-major du général et je me retrouve très vite relégué un peu au fond, en tant qu'observateur plus qu'acteur comme je l'étais jusque-là. C'est à peine si le général m'adresse la parole de temps à autre pour me demander si j'ai quelques hommes pour ci ou pour ça. Comme je ne peux pas bien me déplacer tout seul, je regarde surtout l'évolution de la bataille grâce aux petites pièces que les officiers déposent sur la carte.
À un moment, je saisi un drôle de truc dans le coin de mon champ de vision, mais côté cité. Je me retourne et plisse les yeux. On dirait qu'on vient de balancer un truc en flammes depuis le palais. Je ne suis sûr de rien à cause du feu, mais on dirait que ça bouge. Un peu comme si on avait enduite quelqu'un de poix avant de lui bouter le feu et de le jeter dans le vide.
- On brûle des gens ? Demande-je à voix haute.
- Ne dites pas de sottises, me dit un officier du Gondor en levant les yeux de la carte. Ce n'est pas encore l'heure de s'occuper des corps.
Je regarde le truc disparaître derrière la ligne des maisons du quatrième niveau et hausse les épaules. De toute façon, créature vivante ou pas, après une chute de trois niveaux, ça ne peut pas être encore en vie.
Je retourne à la bataille et constate que nous n'y sommes pas à notre avantage. Au bénéfice du général, apprenant que nous avions dressé une barricade qui tenait plutôt bon, il y a envoyé plusieurs escouades en renfort. Mais au final, je suis quand même obligé d'ordonner à Calembel de faire retraite. Dervorin étant dans l'armée régulière, je suis soulagé d'apprendre que c'est à lui qu'on confie la défense de la porte du troisième niveau. Un peu plus tard, on me remonte un message qui dit que Calembel est légèrement blessé, mais que ses jours ne sont pas en danger, ce qui me soulage. Peu après encore, j'apprends que Dame Elisia et ses archers sont de retour sur les murs et que celle-ci a demandé pourquoi je n'étais plus à l'avant.
Calembel qui me rejoint peut après et s'étonne de ma nouvelle position. Il a un bras en écharpe et son armure présente désormais de très nombreuses bosses et un grand nombre de rayures.
- Je ne voyais rien depuis en bas, dis-je en plaisantant à moitié. Alors quand le général m'a aimablement proposé de le rejoindre ici, j'ai accepté.
- Ha… Commente-t-il.
- Comment ça se passe ? demande-je pour la énième fois depuis le début de la journée.
- Mal grimace Calembel. Les orques perdent en vitesse, mais quand on en abat un, il en revient dix. Nous ne tiendrons jamais sous cette multitude.
Je grogne en me tournant vers le général.
- Vous n'aviez pas parlé de renforts il me semble ? Questionne-je.
- Le magicien blanc nous a garanti l'arrivée des Rohirrims, répond-t-il en regardant par la fenêtre.
- Oui mais quand ? Reprends-je agacé.
- Si je le savais… soupire le général.
Il se retourne vers la pièce et referme sa longue-vue.
- Messieurs, il nous faut changer de location.
- Pourquoi ? M'étonne-je.
- Parce que les orques sont à la troisième porte et que leurs trolls sont en route. Ce niveau risque d'être envahi très bientôt, il nous faut nous déplacer vers le quatrième niveau et en faire fortifier la porte aussitôt que possible.
J'opine de la tête avec un soupir las. Nous ne faisons que reculer depuis le début.
- Général, puis-je vous dire deux mots seul à seul ?
Il se tourne vers moi avec l'air surpris.
- Cela ne peut attendre ?
- Pas vraiment non. Cela concerne ce niveau.
Il hésite un instant avant d'ordonner à ses hommes de commencer à descendre le matériel tout de suite. Nous obtenons une salle vide en quelques secondes.
- Qu'y a-t-il ? Me demande le général.
- Nous avons prévu une surprise pour les orques, au cas où ce niveau viendrait à tomber.
- Quel genre de surprise ? me demande-t-il d'un ton soupçonneux.
- Un incendie, réponds-je. Nous avons prévu de mettre le feu à ce niveau de la cité et de les bloquer à la porte du quatrième qui est la porte la plus forte avant la porte de la citadelle.
Il ouvre des yeux comme des soucoupes.
- Avez-vous perdu l'esprit ? Vous suggérez de mettre le feu à la cité !
- Général, je suis bien conscient des risques, mais regardez plus bas ! Le premier niveau est déjà la proie des flammes et peu s'en faut que le deuxième ne soit aussi complètement englouti sous elles. Notre plan a l'avantage de permettre de surprendre les orques tout en les guidant dans un piège mortel. Bien sûr ça ne brisera pas le siège, mais je peux vous garantir que ça anéantira leur élan actuel tout en faisant un sacré ménage.
Il réfléchit quelques secondes et se tourne pour regarder par la meurtrière la masse d'orques plus bas.
- Mon général, nous n'avons pas le temps d'argumenter pendant des années ! Continue-je d'un ton suppliant. J'ai déjà pris toutes les dispositions pour mener à bien ce plan ! Qui plus est, ça permettra de nous donner le temps de souffler, et de nous rassembler !
- Vous me demandez quand même l'autorisation de brûler la ville que je dois défendre, commente-t-il acide.
- En fait, je ne vous demande pas vraiment l'autorisation, dis-je en serrant les dents. Je vous informe que je suis prêt à le faire et que nous avons déjà obtenu l'aval du magicien blanc. Je souhaitais surtout vous mettre au courant pour que nous puissions tous replier nos hommes en bon ordre.
Il me regarde et reste songeur tandis que les hommes remontent chercher un autre voyage de matériel avant de descendre. Il finit par me faire un sourire pincé.
- Je n'ai pas vraiment le choix il semble.
- Je préférerais que vous approuviez, comment-je sombrement. Mais je suis prêt à le faire sans votre accord.
Il hoche la tête.
- Un mauvais plan, vaut mieux que pas de plan du tout, me dit-il philosophe. S'il n'était si grave, je vous féliciterais d'avoir si bien su prendre les devants. Mais j'accepte. Il n'est plus question de gagner mais de survivre. Et je préfère sacrifier un niveau de la cité plutôt que son peuple tout entier. Vous avez mon accord. Si jamais cela devait entraîner des problèmes par la suite, je verrais ce que je peux faire.
Je soupir de soulagement.
- Merci.
- Ne me remerciez pas trop vite. Cette bataille n'est pas encore terminée.
- Restons optimistes, dis-je pince-sans-rire. Les renforts vont peut-être bientôt arriver.
Il hoche la tête puis se tourne vers son capitaine qui est revenu en même temps que Calembel.
- Sonnez la retraite, faites évacuer complètement le troisième niveau, ordonne le général.
- Mon général ? S'étonne le capitaine avec un air surpris.
Je me tourne vers Calembel.
- Nous allons procéder à la mise à feu, dis-je en guise d'explication. Faites évacuer les troupes de l'ordre.
Il se redresse en comprenant et hoche la tête d'un air grave avant de sortir précipitamment.
Le général se diriger vers la sortie et je suis obligé d'attendre que d'autres soldats remontent pour leur demander de m'aider à descendre. Je suis repris en charge au bas des escaliers par des hommes de Calembel qui me portent vers la porte du quatrième niveau.
Le quatrième niveau constituant en temps normal une barrière entre la partie de la population nettement plus riche que le reste de la cité, elle a un meilleur mur de séparation, mieux entretenu et surtout plus souvent amélioré. Surtout, avant la porte du palais, elle est la seule à disposer de plusieurs niveaux de fortifications. Outre ses deux doubles portes, elle dispose d'une herse et de mâchicoulis doté de grands chaudrons pour y faire bouillir de l'huile ou chauffer du sable. La porte en elle-même constitue déjà un piège mortel et solide contrairement aux portes des niveaux inférieurs que nous avons dû barricader avec les moyens du bord.
Les soldats se replient en vitesse, voir même en courant. Tous abandonnent le niveau sauf les hommes que Calembel désigne et qui viennent chercher des torches qu'ils allument en vitesse. En me voyant arrivé, il me fait signe de venir et se soustrait au soldat qui me tient du côté droit.
- Parlez-leur, me glisse-t-il.
- Pourquoi moi ? Ce sont vos hommes, réplique-je.
- Parce que vous êtes notre chef, grogne-t-il en essayant de trouver une prise correcte malgré son bras blessé.
Je regarde les hommes qui eux-mêmes fixent leur torches avec un air résigné. Ils savent déjà ce que l'on attend d'eux.
- Messieurs, commence-je la gorge sèche. Nous sommes dans une situation critique. Vous le savez déjà, mais je vais le répéter. L'ennemi progresse. Et il progresse bien plus vite que nous le pensions. Qu'à cela ne tienne, nous avions prévu cette éventualité. Ils veulent venir ? Qu'ils viennent ! Cette cité va se battre pour nous et leur faire comprendre que s'ils nous veulent, ils devront payer chaque pouce de terrain au prix du sang !
La plupart des hommes en face de moi hochent la tête, convaincus de leur devoir.
- Messieurs, vous savez ce que vous avez à faire. Alors je ne vous souhaiterais pas bonne chance. Je vais vous ordonner de revenir en vie. Tous autant que vous êtes ! Restez en vie et revenez-vous votre mission accomplie ! Maintenant filez !
Certains esquissent des sourires, d'autres acquiescent, mais tous partent au triple galop.
- Maintenant foutons le camp Calembel, il ne fera pas bon rester ici bientôt.
- J'ignore ce que "foutonlecamp" veut dire, mais je suis d'accords sur le dernier point, me dit-il en me trainant à moitié en direction de la porte du quatrième niveau.
Nous sommes rapidement dépassé par des hommes qui courent tous dans la même direction que nous, reprenant en chœur les refrains de "repliez-vous" et "tous à la quatrième porte !" La quasi-totalité sont des soldats du Gondor, très peu sont des hommes de la Croix de Fer et certains de ces dernier s'arrêtent en nous voyant. Calembel est vite remplacer par un autre gaillard plus frais et je lui enjoins de ne pas m'attendre et d'aller organiser nos hommes. Ce sont les troupes de Limain qui devraient nous attendre à la quatrième porte, mais je m'inquiète car justement, Limain n'est pas là pour les diriger et je ne connais pas son second.
Les hommes autour de nous qui fuient se fait de plus en plus rare et je commence aussi à me senti mal à l'aise car si je ne rejoins pas la porte à temps, j'ai peur de rester pris à l'extérieur. Soudain, je reconnais les archer d'Elisia qui nous dépassent en courant et un bruit de sabots. Je tourne la tête et vois la jeune femme qui harangue ses hommes à marcher plus vite. Elle s'arrête en me voyant.
- Que faites-vous encore ici ! L'ordre de retraite a été donné !
- Non, sans rire ? Demande-je sarcastique.
Elle se renfrogne immédiatement à mon ton.
- Vous n'êtes qu'un rustre ! S'exclame-t-elle.
- Dépêchez-vous de poursuivre vos hommes ou ils vont vous laisser derrière, grogne-je agacé.
- Vous ne rejoindrez jamais la porte à temps à ce rythme, la porte était en train de se fendre quand nous avons quittés les murs.
- Et alors quoi ? Demande-je énervé. Vos aller me prêter votre cheval ?
- Ce serait trop long, dit-elle en mettant sa monture en travers de notre chemin. Hissez-le devant moi ! Ordonne-t-elle aux hommes qui me portent.
- QUOI ? m'exclame-je avant d'être balancé comme un vulgaire sac de patates en travers des genoux d'Elisia, ce qui me fait hurler de douleur.
- Accrochez-vous bien ! Me dit-elle en relançant son foutu bourrin au petit galop.
J'agrippe la première chose qui me passe sous la main, en l'occurrence une sangle de la selle, et serre les dents à cause des nombreux soubresauts que je subis. Les hommes qui m'ont portés se volatilisent au pas de charge pour se fondre dans la masse de personnes qui s'agglutinent à l'entrée de la quatrième porte. Malgré que celle-ci soit large, un bouchon s'y est formé à cause du très important nombre de soldats qui se sont repliés vers elle. On y avance tout de suite au ralenti et Elisia commence à abominer d'imprécations les gens devant elle pour qu'ils avancent plus vite.
Je reste quelques minutes encore à travers la selle de la jeune noble avant de passer avec soulagement la quatrième porte. Sitôt de l'autre côté, je suis cueillis tant bien que mal par les hommes de Calembel. J'ai les doigts raidis autour de la sangle de la selle si bien qu'il me faut déployer de véritables efforts pour la lâcher.
- Calembel, où en est le feu ? Demande-je faiblement.
- Les deux tiers des boutefeux sont rentrés, je suis encore sans nouvelle des derniers, ceux qui étaient les plus proche de la troisième porte.
Je baisse les yeux sombrement. J'espère qu'il ne leur est rien arrivé, mais je savais pertinemment que ce plan comportait de gros risques, surtout qu'il fallait l'exécuter au dernier moment.
Le cri tombe alors des hauteurs de la muraille.
- LES ORQUES ARRIVENT !
- FERMEZ LES PORTES ! S'exclame alors la voix tonitruante du général.
- NON ! CALEMBEL ! EMPÊCHEZ-LES ! NOS HOMMES SONT TOUJOURS DEHORS !
Calembel a énormément pâli à l'annonce mais part en courant vers les murailles.
- ELISIA, JE VOUS EN SUPPLIE ! AMMENEZ-MOI VOIR LE GÉNÉRAL ! M'exclame-je en me retournant.
- C'est impossible, me dit-elle calmement. Mon cheval ne peut pas monter sur les remparts.
- BORDEL DE MERDE ! M'exclame-je avant de sauter presque sur un homme de Limain que je reconnais à son blason. EMMÈNE-MOI LÀ-HAUT, C'EST UN ORDRE !
Le jeune soldat me regarde comme si j'étais fou, ce dont je dois probablement avoir l'air. Mais heureusement un autre homme de Calembel me reconnais et me hisse sur ses épaules. Il lui faut un temps fou pour atteindre les murailles et je l'entends souffler et ahaner comme un taureau à l'effort. Quand il arrive au sommet, il s'effondre à moitié près du général qui regarde le spectacle en bas depuis la barbacane de la porte.
- Général ! J'ai des hommes encore à l'extérieur !
- Je le sais, me dit-il sur le ton de la constatation.
- Alors délayez l'ordre de fermeture des portes ! Réclame-je désespéré.
- Je ne le puis pas, répond-t-il d'un ton ferme avant de m'adresser un regard plein d'acier. Je ne puis prendre le risque de risquer la quatrième porte alors qu'il est vital qu'elle soit fermée pour notre stratégie.
- Notre stratégie ? M'étonne-je.
- À partir du moment où j'ai accepté votre plan, c'est devenu notre plan, m'informe-t-il. Et je ne vais pas risquer sa mise à bien vu ce qu'il va nous coûter à tous les deux.
- Mais général…
- Il suffit ! M'interrompt-t-il d'un ton tranchant comme une lame. Vous n'êtes pas le seul à avoir des hommes à l'extérieur ! Moi aussi je suis sans nouvelles de nombres de mes hommes. Des pères, des maris, des frères, des fils ! Mais pas un instant je ne dois hésiter à sacrifier leurs vies et les considérer comme mort. Et vous savez pourquoi ?
Je secoue négativement la tête, incapable de répondre.
- Parce que c'est mon devoir ! En acceptant ce poste j'ai accepté la possibilité que je puisse perdre mes hommes. J'ai accepté l'idée que je donnerais des ordres qui les enverront à la mort. Vous aussi avez fait ce choix. Alors restez digne, faites taire votre cœur et faites ce que votre devoir vous commande ! Sinon vous passerez votre vie à essayer de sauver chaque homme sous vos ordres et vous en perdrez bien plus encore dans cette entreprise !
Je le regarde sans voix, ce d'autant plus que je sens qu'il a raison.
Non, c'est même pire, je SAIS qu'il a raison.
Mon esprit se révolte contre cette idée, mais c'est vrai que c'est logique. Et puis, si lui sacrifie ses hommes qui ont la légitimité de défendre la cité, qui suis-je pour exiger de lui qu'il s'arrête pour des francs-tireurs sans aucune légitimité. Il a déjà accepté un plan plus que discutable sans trop broncher. Et qui plus est, c'est mon plan.
- Très bien, dis-je d'une voix éteinte.
- faites-moi fermer ces portes immédiatement, ordonne-t-il à son capitaine qui relaie l'instruction en la criant aux autres hommes qui la reprennent en chœur.
J'entends alors les lourdes chaines se mettent en route et le bruit des portes qui se ferment. En m'appuyant sur le parapet, je peux voir quelques hommes qui courent vers la porte en agitant les bras, des hordes d'orques écumants aux trousses.
Avec un grand bruit sourd, la porte se ferme et sonne le glas des hommes à qui j'ai parlé il y'a de cela à peine un quart d'heure.
Revenez en vie c'est un ordre… Mon cul oui…
- Comment vous faites pour sacrifier vos hommes sans broncher ? Demande-je d'une petite voix.
- C'est leur devoir de se sacrifier pour protéger le royaume, me dit-il d'un ton professoral. Mon devoir à moi est d'utiliser leur mort du mieux que je puisse. Je n'ai pas peur de les sacrifier, car je sais qu'ils le doivent. Ce dont j'ai peur, c'est de gaspiller leur sacrifice.
Je contemple impuissant mes hommes venir s'écraser contre la porte et cogner de toutes leurs forces contre elle en hurlant pour qu'on leur ouvre. Ils sont une petite trentaine à tout casser, mais j'ai l'impression qu'ils crient comme s'ils étaient cent.
Les orques approchent vite et j'en vois certain qui abandonnent la porte pour continuer le long des murs, d'autres au contraire grattent contre la porte à s'en écorcher les mains alors que d'autres tente de les escalader.
Je détourne le regard, je ne veux pas voir ça.
- Ne vous détournez pas ! Gronde le général d'un ton colérique. Ces hommes meurent pour vous ! Le moins que vous puissiez faire est d'assister à leur derniers moments !
Je le regarde comme s'il était fou, mais je lis juste une froide détermination dans ses yeux. Une telle détermination que pour finir je me penche à nouveau pour regarder la suite.
Je sens que leurs cris me hanteront pour le reste de mes jours et au moment où les orques les atteignent, leurs hurlements redoublent tandis que la masse grouillante d'orques les mutile sauvagement. Et moi qui suit bien en sécurité en haut de vingt mètre de mur je ne peux rien faire.
Ce n'est pas juste !
- Bombez le torse, me dit le général. Ils ne sont pas morts pour rien.
- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? demande-je en fixant la masse d'orques qui se presse contre la porte sans la voire.
- La fumée.
- La fumée ?
- Oui, la ville brûle, constate-t-il.
Je lève la tête et regarde le troisième niveau. De très lourds panaches de fumée noire s'élèvent de nombreux points en ville. Dans les minutes qui suivent, les premières flammes rouge-orange commencent à dépasser le niveau des toits.
Autour de moi, les hommes s'activent et la masse d'orque en-dessous commence à recevoir le contenu des chaudrons d'huile bouillante. Ils hurlent, se débattent, tombent ou se replient dans un chaos sans nom. Par les meurtrières et les mâchicoulis pleut sur eux une pluie de pierre et de projectiles en tout genre. Depuis de simples rocher en passant par les pavés arrachés à la rue, jusqu'à des objets en métal divers, clous, boulets de plomb, crochet de fer. Les orques sont stoppés dans leur élan et je vois que de grands trolls harnachés d'armure et portant divers outils tranchants et contondant se dirigent vers la porte. Aucun ne l'atteint car en plus des flèches, ce sont des lances qui commencent à pleuvoir sur les trolls au cuir dur. Malgré la perte de mes hommes je suis fasciné par la discipline des soldats que le général commande. Sous son commandement, tout semble devenir limpide, il sait qui envoyer où, il donne ses ordres sans hésiter et il connaît par cœur son système défensif. Moi qui considérait les hommes de l'armée régulière comme des baltringues, je révise mon jugement. Et sévèrement qui plus est.
L'incendie commence à se répandre et, comme prévu étant donné que les nombreuses rues de la ville canalisent le vent avec une efficacité redoutable, progresse à une vitesse ahurissante. La pierre est le matériau le plus employé en ville, mais beaucoup oublient que toutes les charpentes, les cabanons et les annexes des bâtiments d'origine sont en bois, sans compter les mobiliers et les charrettes.
Le feu commence à dévorer tout ce qui lui passe sous la main et le général fait ordonner que des hommes s'équipent de leur couverture et patrouillent derrière notre mur pour étouffer tout foyer d'incendie qu'ils trouveraient.
En bas, les orques commencent à hésiter, sentant probablement que la chaleur ambiante est anormalement élevée. Puis on sent qu'ils essaient de reculer. Bien vite la retraite se transforme en panique. Puis en fuite. Les orques désertent le mur du quatrième niveau qui s'est révélé un obstacle trop gros pour eux étant donné qu'ils sont désormais flanqués par un incendie monumental.
- Votre plan a fonctionné, constate le général. Nous avons gagné un répit.
Je ne réponds rien et m'effondre contre le parapet. J'ai mal partout et je me sens terriblement las.
- Mon général, intervient le capitaine alors qu'une estafette s'esquive. Un mot ?
- Qu'y a-t-il ? Demande-t-il.
- Monsieur, les getteurs ont apperçu des cavaliers sur les champs.
- Combien ?
- Plusieurs milliers mon général. Ils portent les bannières du Rohan.
- Enfin ! Commente-t-il. Ils se seront fait attendre.
À cette nouvelle je me ré-agrippe au parapet et m'y hisse pour jetter un coup d'œil dans les plaines de Pelennor en contrebas.
Du côté Nord, une vague de cavaliers habillés de vert est apparue et fond sur les orques qu'ils fauchent comme des blés.
Putain, il était temps ! La cavalerie est toujours en retard !
