Chapitre 48

ENFIN UN ROI !

Je suis réveillé par quelqu'un qui me secoue l'épaule. Assez brutalement qui plus est. J'ouvre les yeux et tourne la tête pour voir Calembel, les larmes aux yeux et un sourire jusqu'aux oreilles.

- Nous avons vaincu ! S'exclame-t-il triomphant.

- Quoi ? Nous sommes vaincus ? Comprends-je à moitié réveillé.

- Que nenni ! Nous avons triomphé ! L'ennemi a été chassé de nos terres ! Et nous avons un roi !

- Vaincu ? Un roi ? Chasser ? Des terres ? Répète-je en essayant de mettre de l'ordre dans ma tête.

Je regarde autour de moi et me remet gentiment, je suis toujours assis dans ma chaise sur le balcon où je me suis assoupi. En bas, les champs de Pelennor semblent pleins de détritus vu d'ici. Je me sens courbaturé et encore somnolent.

Bon, allez debout. Assez roupillé. On a peut-être besoin de toi…

Je jette un coup d'œil à côté de moi, Limain semble également assoupi. Il est vraiment pâle comme un mort ce qui m'inquiète immédiatement.

- Calembel… Est-ce que Limain…

Il se tourne vers le seigneur boiteux avant de revenir à moi.

- Ne vous en faites pas, il respire encore, mais il est dans un état de grande faiblesse. Je pense qu'il vaut mieux ne pas le réveiller.

J'hoche la tête et m'agrippe à l'épaulière de Calembel.

- Aidez-moi à me relever je vous prie. Cette fichue guibole me fait des misères.

Il acquiesce et attrape mon poignet de son dernier bras valide avant de me hisser comme un fétu de paille.

Bon, au moins mes bleus me font moins mal.

J'attrape ma béquille et y dépose mon poids en grognant légèrement. Ma cheville a l'air d'être plus douloureuse qu'avant. Je renonce tout simplement à la poser.

- Il faudra que je fasse examiner tout ça à mon retour, commente-je à voix haute.

- En effet, acquiesce Calembel. Où allons-nous ?

- Où sont les autres ? Réponds-je.

- Le seigneur Luri et dame Elisia se sont rendus au palais. Dervorin nous attend en bas.

- Au palais ? Pour faire quoi ? M'étonne-je en avançant le long du couloir plein de civières et de brancards divers.

- Mais, pour fêter la victoire ! S'étonne Calembel. Et surtout, fêter la chute de l'intendant.

- La chute de l'intendant ? Qu'est-ce à dire ? Il a été déposé par le roi ?

- Non, il a littéralement chuté du promontoire de l'Arbre Blanc. Certains disent qu'il s'est jeté dans le vide après avoir tenté d'immoler son fils et lui. D'autres disent que Gandalf l'aurait poussé. Honnêtement, j'eus préféré que père et fils trépassent.

Et ça y'est ! C'est reparti…

Je pousse un léger soupir d'agacement. Comble de l'ironie, Calembel semble considérer que j'approuve son propos et repars dans un monologue haineux envers "le sang venimeux des intendants" pendant tout le trajet jusqu'à l'entrée de la maison de guérison.

Une fois sorti, je constate que les blessés s'entassent aussi à l'extérieur. Ma première mauvaise surprise de la journée, c'est qu'un grand nombre de capes vertes des hommes du Rohan sont visibles sur la place.

Je saisis le capuchon de ma cape pour l'abaisser sur mon casque. Je préfère limiter autant que possible le risque de me faire reconnaître par l'un des hommes qui m'a emprisonné. Avec l'aide de Dervorin, je suis à nouveau mis en selle et Calembel enfourche sa monture juste derrière nous. Nous partons à un léger trot qui me donne quand même envie de crucifier le canasson du roi du Rohan à cause des soubresauts qui me parcourent à chaque pas que ce bourrin fait.

Les suspensions d'une voiture de chez moi me manquent cruellement

Partout où je regarde, de nombreuses scènes de liesse populaire me saisissent. Les soldats du Rohan sont accueillis en sauveurs à grand renfort de bière, de vin et d'hydromel. Ce qui m'arrange tout à fait. Pendant qu'ils font la fête, ils ne sont pas occupés à venir voir à quoi je ressemble de trop près.

- Pourquoi vous cacher ainsi ? Me demande soudain Dervorin depuis son cheval.

- Je n'ai pas laissé de très bons souvenirs au Rohan la dernière fois que j'y suis passé, dis-je en éludant en partie la question.

Dervorin hausse les sourcils.

- Pourquoi ? Vous y avez insulté quelqu'un d'important ?

- On peut dire ça comme ça… dis-je en grinçant des dents.

Dervorin nous conduit tout droit au palais et, arrivé devant la porte, apostrophe les gardes.

- Holà, les seigneurs Calembel, Dervorin et Ignis demandent…

- Dervorin, je crois que je vais rester à l'extérieur, le coupe-je.

Il tourne cette fois un regard très surpris dans ma direction.

- Pourquoi ?

- Dervorin, je ne suis pas seigneur, lui dis-je en me préparant mentalement au contrecoup.

Un silence de plusieurs secondes se fait alors que Dervorin me dévisage avec des yeux ronds. Calembel avance à mon niveau et me toise d'un air d'incompréhension.

- Vous avez pris un rocher sur la tête mon garçon ? Me demande-t-il de sa voix bourrue.

- Non Calembel, je n'ai jamais été noble. Et pour tout vous avouer, je n'ai compris cette méprise que pendant la bataille. J'ai longtemps cru que vous me serviez du "monseigneur" comme d'autres vous servent du "monsieur". Je regrette cette méprise et m'en excuse platement. Mais je n'ai pas le droit de franchir ces portes.

Les deux hommes échangent des coups d'œil abasourdis devant les gardes de la porte qui, à porter à leur crédit, restent muet et nous regardent sans se démonter.

- Mais… Gandalf nous avait dit… s'insurge Calembel.

Je souris en comprenant enfin d'où est venue la méprise.

- Calembel, auriez-vous suivi sans sourciller un roturier, sorti de nulle part, au combat ? Et vous Dervorin ? Auriez-vous risqué le sort de vos hommes d'après les dires d'un homme inconnu, tout droit sorti de la manche du magicien blanc, sans poser de question ? Il vous fallait un élément qui vous donne une bonne raison de vous rallier. Une bannière en somme. Mais seule la noblesse a droit de hisser bannière sur le champ de bataille. Gandalf vous l'a fournie en attendant que celle du roi ne revienne. Ma bannière n'était que vent et reflets de lune sur l'eau. Avec la venue de l'aurore et de la bannière du roi, la mienne a disparu.

Les deux seigneurs semblent tomber des nues. Je clape de la langue à l'intention de mon cheval et lui fait faire demi-tour.

- Je serais à La Vigne du Sud si Gandalf me cherche. Et la prochaine fois que nous nous verrons, je vous servirai du monseigneur et essayerai de fléchir l'échine, dis-je en rigolant.

Comme ils ne réagissent toujours pas, je les laisse là et redescend les rues de la cité. Je sens que je n'en ai pas fini avec cette équipe. Ne serait-ce qu'Elisia qui va sûrement venir m'exiger des explications et probablement aussi des excuses. Luri n'a pas l'air de se formaliser de grand-chose, donc je pense qu'il va simplement se dépêcher d'oublier. Dervorin devrait aussi oublier rapidement ou alors envoyer une missive pour exiger des excuses. Calembel est probablement celui dont je peine le plus à deviner la réaction, mais elle sera probablement disproportionnée, comme à son habitude. Limain lui se sera probablement déjà douté de quelque chose et je pense qu'il viendra peut-être m'expliquer avec son habituel air amusé ce qui ne collait pas dans mon personnage.

Je regagne l'auberge en passant relativement inaperçu. Juste quelques fêtard qui m'apostrophent pour que je vienne boire avec eux, mais je décline les offres avec quelques sourires et une ou deux plaisanteries. Je rejoins finalement l'auberge et la trouve ouverte. À ma grande surprise, elle est abondamment pourvue en fêtards en tous genres et le cadavre devant l'entrée a été dégagé.

J'attache mon cheval à l'arrière de l'établissement et me glisse à l'intérieur. Une musique endiablée règne dans la grande salle ainsi que le tohu-bohu de mille et une conversations joyeuses. La population actuelle n'a que peu à voir avec l'habituelle clientèle austère et sophistiquée. J'y vois de tout, depuis des personnes aux gros vêtements usés de travailleurs jusqu'à certaines personnes richement vêtues comme des nobles.

Je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire, contaminé que je suis par l'ambiance qui règne dans la salle. J'utilise ma béquille pour grimper péniblement les escaliers et ronchonne surtout pour la forme car il n'y a personne pour m'écouter. Je monte jusqu'à ma piaule et en referme la porte à clé derrière moi.

J'ai très envie d'un bain, mais il me semble me souvenir que ce n'est pas indiqué de tremper mes bleus dans l'eau chaude. Il me semble même qu'il faut plutôt les mettre au froid pour les faire désenfler. Mais bon, au final je n'ai de toute façon pas la baignoire dans la piaule.

Je prends un temps considérable pour défaire mon armure, pièce après pièce, et la poser sur mon lit. Hélas, la chambre que j'occupais chez Calembel s'est effondrée sur le porte-armure dont je disposais. Heureusement, j'avais laissé mes affaires ici.

Un passage dans la salle d'eau me permet de me débarrasser des traces de sang séché que j'ai sur le visage et il me faut encore plus d'eau pour me laver les cheveux. Une fois un peu plus propre, et malgré que je sois une sorte de momie avec tous les pansements qui me recouvrent, j'enfile l'une de ces tenues d'apparat faite par mon tailleur gay, la bleu nuit aux boutons d'argent avec ses bottes sombres de cuir souples et ses gants assortis que je fourre dans ma poche. Tout de suite, avec l'épaisseur de bandages en plus, c'est nettement moins confortable qu'avant. Mais je reste toujours très présentable et c'est nettement mieux qu'une armure au niveau de la pression sur mon pauvre corps.

Je passe un bon moment pour m'habiller complètement et, pris d'une envie soudaine, je me pomponne un peu, me regardant dans le miroir, cherchant à me faire plus beau. Si tant est que l'adjectif "beau" puisse encore s'appliquer à moi. Bon, en-dehors de mon visage qui n'a que perdu un œil, je me vois mal mettre un maillot de bain un jour sans effrayer la totalité de la plage.

Je finis par m'asseoir tranquillement dans un fauteuil. Pour la première fois depuis longtemps, j'ai l'impression de n'avoir plus rien à faire. C'est à la fois effrayant et reposant en même temps.

Mais à peine ai-je eu le temps de me relaxer un peu que l'on tambourine à ma porte.

Le contraire aurait été trop beau…

Je me lève, saisis ma béquille et vais répondre sans me presser. De toute façon, si c'est Elisia, je risque bien de m'en prendre une en pleine la gueule et je ne suis pressé que ça soit le cas.

À ma grande surprise, ce n'est pas elle qui est derrière la porte, mais un garde de la citadelle, aisément reconnaissable aux ailettes d'acier à décoration de bronze de son casque.

- Monsieur Ignis ? Me demande-t-il d'un ton sec. Faust Ignis ?

- Il paraît, réponds-je suspicieusement.

Le garde me tend le parchemin enroulé qu'il tenait.

- Vous êtes attendu au palais par le conseiller du roi, le Magicien Blanc Gandalf. Il dit que c'est urgent.

Ben voyons, tout est toujours urgent avec la vieille barbe…

J'ouvre le rouleau, mais n'y comprends que pouic en essayant de le lire.

- C'est quoi ? demande-je en montrant le parchemin au garde.

- Un laisser-passer pour la poterne Nord, me répond-t-il sans la moindre hésitation après y avoir simplement jeté un coup d'œil rapide.

Je reprends le rouleau, haussant les sourcils en regardant l'écriture en pattes de mouches indéchiffrable.

Ça un laisser-passer ? Ben mon vieux, y'en a qui n'ont pas peur de ne pas être compris…

Je pousse un soupir et déroche ma cape de sa patère.

- Je vous suis, dis-je en la passant sur mon épaule et en calant ma béquille sous mon épaule.

Mais au moment de sortir, je réalise que je suis en train de partir sans Din'Ganar car elle gémit depuis mon lit où je l'ai laissée.

- Ho, excusez-moi, dis-je avant de repartir la chercher.

Je noue sa ceinture autour de ma taille et elle roucoule gentiment dans un coin de mon esprit en réponse.

Je repars à la suite du garde qui m'a attendu dans le couloir, raide comme un piquet de tente.

Autant je trouve que la discipline est une qualité essentielle pour un soldat, autant quand j'y suis confronté j'ai envie de lui rentrer dans le cadre. Mais là je m'abstiens de lui demander si le balai qu'il a dans le cul n'est pas trop inconfortable. Malgré tout, je souris un peu dans son dos en voyant la démarche raide et métronomique de mon accompagnateur. On jurerait que ce mec défile à Pyongyang pour le dictateur du moment. L'idée me fait d'ailleurs sourire plus largement.

Je boîte derrière le garde jusqu'en bas. La grande salle est encore comble et semble continuer à s'emplir. Il semblerait même qu'on ait hissé un instrumentiste avec un crincrin quelconque sur une table et qu'un début de danse s'organise.

- Monsieur Ignis ! S'exclame joyeusement Dutombil en jaillissant d'un couloir transversal, deux lourds plateaux chargée de chopes remplie à ras bord dans les mains. Quelle surprise ! Je pensais que vous seriez au palais.

- Je n'y ai jamais pensé, mais quelqu'un s'en est chargé pour moi, dis-je en désignant le soldat du pouce.

- Je vois ! Passez une bonne soirée ! S'exclame-t-il sa figure fendue d'un large sourire tandis qu'il s'écarte pour nous laisser passer.

- Mes amitiés à votre famille ! Dis-je en lui rendant son sourire.

- Je n'y manquerai pas ! M'assure-t-il en repartant vers la salle.

Une fois dans la cour, je reprends mon cheval et l'homme me guide à pied vers la poterne. La nuit est brillamment éclairée à travers toute la ville et il y a quantité de buchers qui sont allumés autour desquels dansent et se pressent les fêtards de toute la cité.

Hé ben, la moitié de la ville est en cendres ou pas loin de l'être, mais on n'a pas trop l'impression à les voir…

Quand nous passons dans le quartier noble, l'ambiance se fait plus feutrée, mais on devine que les serviteurs aussi font la bringue aux grands éclats de rire et aux nombreuses ombres qui dansent dans les fenêtres des bâtiments.

Je plains les pauvres serviteurs du palais, ce doivent probablement être le seuls à ne pas faire la teuf.

Finalement, nous arrivons par une allée détournée jusqu'à une lourde porte. Celle-ci se cache dans un renfoncement de la paroi rocheuse de la montagne contre laquelle est acculée la cité. Depuis l'entrée de la ruelle, on jurerait un cul-de-sac, mais je comprends que ce n'est qu'un trompe-l'œil.

Pas bête pour une poterne, faire croire qu'il n'y a qu'une paroi.

Le garde frappe fortement à la grosse porte et après quelques secondes un judas s'ouvre et le garde me fait signe de la tête. Je m'avance et une voix étouffée par l'épaisseur du bois me demande mon autorisation.

Même ici on sent le poids de l'administratum…

Je tends le rouleau à travers le judas. Celui-ci m'est pris et la trappe est refermée juste après. J'attends encore une bonne minute avant l'ouverture de la porte. À l'intérieur, trois gardes me font rentrer en me regardant bizarrement. Ils portent tous les casques à ailettes d'acier et décorations de bronze des gardes de la citadelle, ce qui, si j'en juge par ce que je sais, fait d'eux des vétérans de plusieurs campagnes s'étant tous distingués au combat à un moment ou à un autre.

C'est marrant, on vous a pas trop vu sur les remparts bande de planqués…

Je descends de selle et reprend ma béquille. Les gardes de la citadelle qui nous ont ouvert la porte me font comprendre que mon cheval n'ira pas plus loin et l'attachent à une sorte d'enclos improvisé à l'intérieur. Après qu'on m'ait rendu mon rouleau de parchemin, mon accompagnateur repart à bon pas et je le lui emboîte comme je peux, peu rassuré. L'endroit est très austère, un simple tunnel sinueux creusé dans la roche et éclairé par des lampes à huile à intervalles irréguliers qui semble se perdre dans le cœur de la montagne.

Pitié, pas de "Faust : Le retour de la Moria".

Heureusement, nous arrivons à une autre porte après seulement quelques minutes de marche. Elle est au moins aussi grosse que l'autre et bardée de tellement de renforts métalliques que je me demande si les constructeurs n'auraient pas eu meilleurs temps de la faire en métal plein pour ne pas avoir mettre autant de clous dans celle-ci.

Le bois doit être fendu de partout. Ça doit juste être une horreur pour un menuisier.

À nouveau, j'ai droit au petit manège du parchemin migrateur. Dans le genre sécurité lourde, ces mecs ont fait fort.

Je me rends encore plus compte d'à quel point c'est vrai au moment de passer la porte car elle donne dans une salle pleine à craquer de gardes de la citadelle. Au moins une cinquantaine d'hommes à la figure lardée de cicatrices me regardent passer avec des coups d'œil méfiants.

J'imagine bien les orques qui débarquent la fleur au fusil, tous fiers d'avoir passé les deux portes de la poterne… Et ils tombent sur ça. Dans le genre "tu vas maudire le jour où ta mère t'a mis au monde" on fait difficilement mieux.

Je suis guidé à travers la salle et malgré que j'essaie de ne pas me laisser impressionner, je dois admettre que je suis dans mes petits souliers.

Surtout ne pas sortir une réplique minable dont j'ai le secret…

Un homme s'interpose devant mon guide qui s'arrête. Il est très grand, sans pour autant égaler Mewyn et pourtant même moi je devrais lever les yeux pour le regarder en face. Mais ce qui me dégoûte le plus c'est la bonne moitié de son visage sur lequel la peau a fondu et forme maintenant une masse informe dont on devine à peine qu'un trou est l'oreille et qu'une bosse doit être l'endroit où se trouvait son deuxième œil. L'empêcheur-de-quitter-la-salle-en-vitesse prend la parole d'une voix grave.

- Qui est cet homme ?

- Le Magicien Blanc souhaite le voir, réponds mon guide d'un ton neutre.

- Pourquoi n'utilise-t-il pas la grande porte comme tout le monde ? Insiste le garde de la citadelle moche comme un orque.

- Ordre du Magicien Blanc, répond mon guide.

Le garde grogne de mécontentement, visiblement peu satisfait de la réponse.

Non Faust ! Je t'interdis de faire des commentaires sur sa figure !

Je m'abstiens, mais j'ai la furieuse envie de lui faire remarquer que vu ce qu'on trouve dans les caves, j'aurais mieux fait de passer par la grande porte. Ça aurait épargné mes yeux.

- Je dois passer… Commente mon guide.

Le grand moche fait un pas de côté et le regarde passer. Puis il se tourne vers moi alors que je recommence à boiter. Je passe devant lui en faisant mine de ne pas l'avoir vu, avec cet art consommé que j'ai développé pour éviter les mendiants dans les rues. Heureusement ça semble fonctionner et nous quittons la salle assez rapidement pour l'éclopé que je suis.

Très vite, je surnomme le palais "dédale" pour une raison très nette : sans mon garde personnel, je me serais perdu après le premier croisement. C'est tout bête, il n'y a pas la moindre indication pour se repérer dans cet édifice. Je finis même par me demander si mon guide n'y va pas aussi un peu au pifomètre pour s'y retrouver car on croise à peine deux ou trois larbins sur près de vingt minutes de trajet dans les couloirs et les escaliers qu'on ne cesse jamais de monter. Par contre, je leur tire mon chapeau au niveau architecture. L'endroit est immense, parsemé de grandes salles et de longs couloirs aux plafonds voûtés en pierre blanche qui culminent à cinq ou six mètres du sol, des planchers en marbre noir veiné de blanc, des bas-reliefs soit en or, soit dorés à la feuille d'or et le tout lisse comme des miroirs avec, parfois, une tapisserie contre un mur qui casse un peu l'austérité du tout.

Putain, ça doit être l'enfer glauque à chauffer l'hiver un truc pareil !

L'intérieur est éclairé au moyen de lampes à huile qui diffusent une lumière chaude et qui donnent au moindre recoin sombre une apparence de gouffre de ténèbres. La seule chose qui résonne à part une sorte de grondement que je devine être une foule quelque part dans la bâtisse, ce sont les claquements des solerets du garde devant moi, les talons de mes bottes et le claquement caractéristique du bois de ma béquille.

Mon guide finit par s'arrêter devant une porte qui ne me donne pas l'impression de se distinguer des dizaines d'autres que nous avons croisées en venant.

- Veuillez attendre ici, je vais quérir le Magicien.

Je le regarde s'éloigner dans le couloir et prendre à droite à la première intersection avant de disparaître.

Entrer ou ne pas entrer ? Telle est la question, non ?

Depuis que je suis entré dans ce palais, j'ignore pourquoi mais je me sens soupçonneux comme si j'avais pénétré dans un nid de vipères. Bon, on me dira probablement que je deviens parano parce qu'à chaque fois que je me fais convoquer à un palais, c'est pour m'y faire enfermer.

Le premier qui fait un geste malheureux vers une clé ou un truc du genre, je pars avec sa main. ET AU SENS PROPRE !

Je pousse la porte à l'aide de ma béquille, pour réaliser qu'elle est fermée et pas juste tirée. Je baisse la poignée pour l'ouvrir et vois une grande pièce très large qui dispose d'une large ouverture donnant sur un balcon. C'est en regardant à travers que je réalise à quel point nous avons monté, je peux voir toute la cité de là, y compris des feux sur les champs de Pelennor. Je dois être quelque part dans la Tour Blanche d'Ecthelion. Assez haut, au jugé.

La pièce dispose essentiellement d'un grand bureau et d'étagères contre chaque pouce de mur disponible, couvertes de tout un fatras de parchemins, de papiers et de truc plus hétéroclites encore comme des tablettes de cire ou encore des rouleaux d'argile, quand ce ne sont pas carrément des peaux de bête avec la fourrure et tout. J'y vois même une ardoise griffonnée de choses incompréhensibles à mon pauvre esprit de mortel du XXIème siècle. Une chaise bois avec un dossier recouvert de cuir usé semble surnager au milieu de cet océan de paperasse.

Qui a dit femme de ménage ?

La porte s'ouvre dans mon dos et le temps que je me tourne, Gandalf est entré.

- Maudit soit-il celui qui a décrété que le bureau de l'intendant devait se trouver dans la tour… Grommelle-t-il en soufflant un peu plus fort que la normale.

- Au moins ça vous mets de bonne humeur pour venir bosser, ironise-je.

- Profitez de vous moquer tant que vous êtes jeune, me dit-il en s'asseyant dans la seule chaise de libre de la pièce avec un soupir de soulagement. Quand vous aurez la même apparence que moi, ce sera mon tour de rire.

- Vous m'avez convoqué pour me faire compatir à vos conditions de travail ? Demande-je en ricanant.

- Certes non. Mais vous m'avez fait une méchante surprise Faust.

- Laquelle ?

- Celle de révéler à vos partisans, nos partisans, que nous les avions menés par le bout du nez.

J'hausse les épaules et grimace un sourire espiègle.

- Qui plante la graine du mensonge, récolte le germe de la colère, constate-je.

- De qui est-ce ? S'étonne le vieux mage.

- De moi, je viens de l'inventer. Ou de le réinventer peut-être, dis-je en hésitant.

- Voilà qui explique cela… Commente-t-il. Enfin bref. Faust, je crois que des félicitations s'imposent. Vous avez su mener et commander avec bravoure et panache.

Fous-toi de ma gueule, t'as tout planifié en sous-main.

- Un jeu d'acteur passable, une ou deux phrases pitoyables, trois explications bancales et au lit, dis-je en agitant la main avec dédain tout en m'appuyant contre le mur pour soulager mon épaule de mon poids. Ma performance ne valait même pas la corde pour me pendre. Je me suis énervé tout du long, j'ai foncé tête baissée et j'ai laissé les autres agir intelligemment à ma place. Si c'est ça un chef, alors je trouve que c'est très surfait. Mais j'avoue que la bouffe est bonne, la chambre spacieuse et le lit confortable.

- Comment peut-on éprouver un tel dédain pour son propre travail… Cela me dépasse… Commente Gandalf en soupirant. Vous passez votre temps à rabaisser les autres, mais vous êtes si virulent dans votre propre autocritique que c'est à croire que vous vous reprochez d'être né.

- Et allez, c'est reparti… soupire-je en voyant venir la séance de reproches.

- Ne pourriez-vous pas, ne serait-ce qu'une seule fois dans votre vie, voir les points positifs ?

- Ça va m'avancer à quoi exactement ? Réplique-je d'un ton acide. Si j'ai les deux pieds dans la merde, je ne vois pas pourquoi je m'extasierais sur la propreté de mes épaulières.

- Êtes-vous heureux ainsi à ne voir que ce qui ne va pas ? Me demande-t-il d'un ton sérieux. Franchement mon garçon, je m'apprête à vous féliciter pour votre travail et vous sciez vous-même sous vos pieds le plancher que vous avez eu tant de peine à construire.

J'hausse les épaules.

- Je dois être trop vieux et trop idiot pour vouloir changer probablement, dis-je en haussant les épaules.

- Faust, vous n'êtes ni idiot ni même vieux s'agace Gandalf. Ces arguments sont irrecevables de votre part. Vous êtes un garçon intelligent. Si vous preniez la peine de réfléchir à comment vous améliorer plutôt que de ruminer ce qui ne vous plaît pas chez vous, vous vous sentiriez tellement mieux.

- Bon okay, dis-je en agitant le bras pour écarter cet argument. Ce couplet-là je le connais déjà. Qu'est-ce que vous me voulez ? J'imagine bien que je ne suis pas nourri et logé à vos frais pour me tourner les pouces, mais j'aurais apprécié d'avoir une soirée au calme.

- Faust, je suis en train de regretter d'avoir fait tous ces efforts pour qu'on vous récompense de votre participation, me dit-il passablement agacé.

J'hausse un sourcil.

- Récompenser ? Tiens ? Comment ?

- En quoi cela vous intéresse-t-il soudain ? Ricane le vieux magicien. Je croyais que vous ne méritiez rien tant soit mieux que le mépris général ?

Je reste silencieux quelques instants.

Bravo Faust, touché-coulé et un auto-goal en prime. Ta tactique est à revoir.

Je pousse un soupir et baisse les épaules.

- Bon, je pense que je suis fatigué et je vous prie d'excuser mon humeur.

- Faites un effort pour vous améliorer ou alors vous allez faire le vide autour de vous !

Il pousse un long soupir et me regarde comme pour me jauger.

Accouche pépé, j'ai pas envie d'y passer la nuit.

- Nous avons pensé à une récompense avec le roi, reprend-t-il plus sérieusement. Il tient même à vous la remettre en personne et en public. Mais il est hors de question que je vous descende la recevoir si c'est pour infliger un camouflet à ce nouveau suzerain. Son accession au trône est légitime, mais sa position est encore extrêmement fragile.

- M'étonne pas, commente-je. Si c'était aussi facile que ça d'être roi, ça se saurait…

- C'est pourquoi, me coupe sèchement le vieux magicien, j'attends de vous la promesse d'une conduite irréprochable ! Si vous ne me promettez pas d'être déférent, obséquieux et respectueux, je vous renvoie à la Vigne et vous recontacterai une fois que j'aurais à nouveau besoin de vous.

Je le regarde bien en face pendant quelques secondes avant de lever l'œil au ciel.

V'la que maintenant il est mode semi-père noël semi-père fouettard.

- Vous ne m'avez toujours pas dit ce que c'était comme récompense… Constate-je.

- Pour la simple raison que le roi insiste pour vous en faire la surprise, me répond-t-il laconique.

- En d'autres termes, soit j'accepte d'être sage et de recevoir une récompense dont j'ignore tout, soit je décide que je n'en veux pas et je me tire pour attendre de nouveaux ordres ?

- C'est un bon résumé, acquiesce Gandalf.

Je me demande bien quelle tête tu ferais si je me barrais…

Mais bon, outre mon esprit de contradiction, j'ai un peu passé l'âge de faire des crises d'ado pour me rebeller contre mon autorité tutélaire. Et puis il n'a pas tort, c'est chiant de moisir dans son coin sans la moindre reconnaissance des autres. Avoir l'impression qu'on pourrait tout aussi bien être mort et que cela ne manquerais à personne est une sensation pas exactement jouissive.

Bon qu'ai-je meilleur temps de faire ? Je ne sais pas pour combien de temps je suis encore ici, mais si je me ferme des portes dans l'optique que je serais bientôt loin, "bientôt" devient une variable qui a intérêt à être courte. Hors, il semble que ce ne sera pas le cas. Donc avec une variable "bientôt" mise sur "long", j'ai meilleurs temps de prendre ce qu'on me donne. Après tout, si je n'en veux pas, je pourrais toujours m'en débarrasser plus tard, c'est toujours mieux que de regretter de ne rien avoir.

Je n'ai, au final, pas à réfléchir bien longtemps. Ce serait juste être un parfait crétin de refuser.

- Bon, je promets d'être sage et de bien me tenir, abandonne-je en laissant tomber mes épaules.

- Déférent, obséquieux et respectueux ! Me martèle le vieux magicien d'un ton sans réplique.

- C'est ce que je viens de dire ! M'insurge-je.

- Je souhaite mes termes ! Insiste le vieux magicien. Allons du nerf, nous n'avons pas toute la nuit !

- Fort bien, grogne-je agacé. Je serais déférent, obséquieux et respectueux. Ça vous va comme ça ?

- Je ne vous sens guère convaincu… Commente Gandalf.

- Ha, parce qu'il faut en être convaincu en plus ? Me lamente-je.

Mon commentaire fait froncer un sourcil au vieux magicien et je soupire de désespoir.

- Bon, écoutez. Soyons francs, reprends-je d'un ton las. Je ne suis pas un grand maniaque des bonnes manières. Le beau-parler et tout ce qui s'en suit, en temps normal je m'en lave les mains. Maintenant, je suis tout à fait prêt à faire des efforts au cas par cas. Si vous me dites que là j'ai intérêt à faire un effort, je ferais un effort.

- C'est tous les jours qu'il faut faire des efforts avec les gens Faust. Pas juste de temps à autre.

- Avant d'en arriver là, commençons petit, voulez-vous ? Rien ne me déprime plus que la personne qui arrive avec la montagne de boulot et me dit que tout doit être finit pour un temps X. Même si je sais que c'est faisable, la quantité de boulot va juste me faire abandonner avant d'avoir essayé. Tandis que quand on me file le travail par petits bout simples à faire, là tout de suite je vais m'y mettre. Je suis toujours bien plus motivé à faire plein de petits efforts plutôt qu'un énorme effort.

Gandalf réfléchis encore quelques secondes avant de pousser un soupir.

- J'imagine qu'il me faudra m'en contenter.

Il ramasse son bâton, se lève et sans un mot, me fait signe de le suivre. Nous ressortons dans le couloir et empruntons à nouveau les escaliers, cette fois pour descendre. Très vite, les couloirs se remplissent de larbins dans les zones où le vieux magicien me mène. Je constate que le bruit enfle aussi assez rapidement et j'entends bientôt des éclats de voix et de rire. Il semble que la fête batte vraiment son plein pas loin d'ici. Puis Gandalf s'arrête devant une porte et se retourne.

- Attendez que la porte s'ouvre et entrez lorsque vous entendrez prononcer votre nom. Pas de bêtise mon garçon ou alors vous ne serez pas le seul à en pâtir.

- J'ai bien compris, réponds-je en fronçant les sourcils.

C'est quoi sa récompense ? Et pourquoi il veut me la remettre en publique ? Il ne pouvait pas simplement m'envoyer une carte ou bien me faire un paquet avec ?

Gandalf fais machine arrière et tourne dans un autre couloir, me laissant seul avec mes interrogations. Je commence à trouver que ça ne me dit rien qui vaille et je songe même à me tirer là maintenant. Mais je sens que le vieux barbon ne me pardonnerais pas si je disparaissais pendant qu'il a le dos tourné et qu'on m'appelle ridiculement dans le vide.

Je fais passer mon poids de ma jambe valide à ma béquille puis à nouveau de l'un à l'autre, de plus en plus mal à l'aise d'attendre. Dans la salle à côté, j'ai l'impression que les conversations sont descendues de plusieurs tons. Quelqu'un semble parler, je ne distingue pas les paroles, mais ça a l'air important. En tout cas, c'est sûr qu'il a capté l'attention.

Puis soudain, la porte s'ouvre, me faisant tressaillir de surprise.

- MONSIEUR FAUST IGNIS ! Annonce une voix tonitruante.

Bon, ben merde hein, quand faut y aller…

Je prends une grande inspiration, expire lentement, me compose un air neutre et entre dans la pièce.

Une gigantesque salle à colonnades étend toute sa majesté devant moi, remplie de bancs et de tables en rangées parallèles divisée au milieu, surchargées de mets divers. La grande allée centrale mène à une table encore plus grande où les convives ont des chaises et son tous répartis face au reste de la salle. Au milieu se trouve un énorme fauteuil de bois blanc avec un dossier trois fois trop haut pour la personne assise dedans. Il est vêtu de noir et porte les couleurs de la famille royale ainsi que son blason, l'arbre étoilé et couronné. À sa droite se trouve Gandalf, qui est le seul que je reconnais dans l'assemblée. Sauf un elfe blond qui me semble familier un peu plus loin sur la table, à côté d'un nain qu'il me semble aussi connaître. Mais ce qui me mets le plus mal à l'aise et me donne envie de ressortir par où je suis rentré, ce sont les centaines de visages qui se sont tournés dans ma direction depuis toutes les autres tables.

Il y'a de tout, aussi bien du Gondor que du Rohan, aisément reconnaissables dans le lot avec leurs sempiternelles capes vertes. Mais alors que je ralentis le pas en songeant très sérieusement à jouer le mec qui s'est perdu et me barrer, j'entends la porte qui se ferme derrière moi avec un claquement sonore dans la salle silencieuse.

Merde ! QG plus de voie de retraite ! Demandons extraction ! Est-ce que quelqu'un me reçoit ? Mayday ! Mayday !

Malheureusement, j'ai bien l'impression que le lien avec le QG vient d'être coupé lui aussi. Je suis livré à moi-même en plein territoire ennemi.

Putain, combien de temps avant qu'un type du Rohan ne réalise que c'est moi ? Si Bergen est dans la salle, ça va faire un massacre !

Je réalise alors qu'il me semble avoir aussi des alliés au Rohan. J'inspecte la table royale en avançant à pas lents pour donner moins l'impression de boiter comme un unijambiste, mais je ne vois le vieux roi Théoden ou Grimbold nul part. Juste son neveu à la gauche du nouveau roi. Celui-ci a d'ailleurs ouvert de grands yeux quand le mien a rencontré les siens et qu'il a réalisé qui j'étais. Mais, en-dehors de sa main qui a commencé à trembler sur son verre et de son expression qui est devenue dure et froide comme l'acier, il ne trahit aucun autre signe de reconnaissance.

En avançant parmi les tables, je finis par voir Calembel, Dervorin, Elisia et Luri attablés dans le même coin qui me regardent passer avec de grands yeux surpris. J'ai toutes les peines du monde à ne pas esquisser un sourire narquois tellement leurs tronches sont à mourir de rire.

À peine ai-je pensé ça qu'une personne se lève au bout d'une autre table de l'autre côté de la pièce et je constate qu'il s'agit de Bergen.

La surprise manque de me faire stopper net. Son visage est déformé par un mélange de rage et de surprise. Presque aussitôt, un autre homme à côté de lui se lève et lui parle à l'oreille en posant fermement la main sur son épaule. Je reconnais Demerren, l'homme de main de son père. Il semble tout aussi ravi de me voir, mais au moins essaie-t-il de calmer Bergen.

Ou du moins, j'espère qu'il essaie de le calmer.

Je saisis vaguement Gandalf qui fait les gros yeux en direction de Bergen mais je doute que celui-ci le voie. Sa concentration semble s'être focalisée sur moi uniquement. Si bien que quand je dépasse la table où il est assis je sens son regard me piquer la nuque.

Je me retrouve finalement à quelques pas de la grande table principale quand le type qui occupe le trône se lève. Immédiatement, ma première pensée est de me demander d'où peut bien sortir cet olibrius car il fait une bonne tête et demie de plus que moi alors que je me suis toujours considéré comme grand pour les gaillards du coin. Puis je réalise qu'en fait la table est située au sommet de trois marches pour lui permettre de dominer l'assemblée.

Je m'immobilise au pied des marches, peu sûr de ce que je suis censé dire ou faire.

Drôle de façon de filer des récompenses…

Dans le silence total qui domine la salle, le roi lève les bras et prend la parole.

- Messires, Mesdames ! Entame-t-il d'une puissante voix de ténor. Votre courage à tous est indiscutable ! Vous, ainsi que tous ceux qui sont tombés à la défense de la cité blanche, seront à jamais révéré dans ma mémoire et celle de mon peuple !

Valait bien la peine que je me déplace pour entendre de pareilles âneries…

- Il en est cependant certains dont les exploits, la valeur et la bravoure méritent d'être salués de façon plus solennelle.

Je ne peux pas m'empêcher de soulever un sourcil à cette mention.

C'est de moi qu'il parle ?

J'ai très envie de regarder derrière moi pour voir si ce n'est pas un canular.

- Faust Ignis, reprend-t-il d'une voix forte. On m'a rapporté vos actes et vos mots. Pas seulement sur le champ de bataille, mais aussi bien avant celui-ci.

Avant ? De quoi il me cause là ?

- Il faut un courage indéniable pour s'élever face à ses ennemis, continue-t-il. Mais il faut un courage plus grand encore pour s'élever contre ses semblables, non pour les dominer, mais pour les protéger d'eux-mêmes. Il faut une bravoure remarquable pour s'élever contre la loi, au nom de la justice. Pour rallumer le brasier de l'espérance sous l'orage du désespoir. Pour rallier les divergents, effacer leurs différences et leur permettre de faire front d'un seul bloc.

J'y pige que dalle là, c'est pas Gandalf qui a fait ça ?

- Tout ceci est normalement le travail du roi ou de ses suppléants. Mais Faust Ignis nous a tous donné une brillante leçon de devoir. Car quand tous restaient immobiles, lui, un simple voyageur de passage, a pris l'initiative de rallier ceux qui ne pouvaient rallier la bannière que l'intendant gardait baissée. Il a pris l'initiative de leur donner son temps pour les rassembler, sa sagesse pour les guider, son courage pour les mener et sa force pour les défendre.

Hé, ho, ho, ho ! T'en fais pas un peu beaucoup là mon pote ? C'est pas exactement comme si j'avais juste suivi les consignes !

- Bien entendu, il ne fut pas seul et je ferai part de ma gratitude envers ceux qui l'ont suivi, mais son initiative a permis de sauver bien des vies. C'est pourquoi, je tiens à le remercier tout spécialement.

Okay, j'ai compris. La récompense c'était un gros merci publique pour bien me foutre la honte…

Je prends une bonne inspiration et essaie de me calmer. Manquerais plus que je rougisse au moment du "merci".

Du moment qu'il n'essaie pas de me faire la bise, ça devrait pas être bien méchant…

Le roi fait le tour de la table et s'avance vers moi. Je manque de pouffer en réalisant qu'il est à peine plus grand que moi d'une douzaine de centimètres quand il a fini de descendre les marches. Par contre, y'a pas, sa tronche me dit quelque chose. Mais pas moyen de me rappeler quoi. Il s'arrête à deux mètres de moi à peu près et s'immobilise d'un air solennel.

Heu… C'est quoi le but ?

- Ignis, veuillez mettre genoux à terre.

Pourquoi faire ? T'es du genre homo ?

Je tourne mon regard vers Gandalf qui me fait un léger sourire rassurant et hoche la tête.

Suspicieux, je pose néanmoins difficilement un genou au sol en m'appuyant sur ma béquille, me retenant de grogner à cause mes bleus. Au moment où je termine le roi tire son épée.

Paniqué, je plonge la main sous ma cape et saisi la poignée de Din'Ganar.

Ce mec veut me tuer ou quoi ?

Le roi surprend mon geste ainsi que quelques personnes à la table qui posent à leur tour leurs mains sur les armes qu'ils portent à leurs ceintures, mais avant que je puisse aller plus loin, je suis soudain immobilisé par une force massive qui semble me retenir de partout.

Je reconnais cette sensation. C'est la même que lorsque Saroumane m'a projeté la dernière fois que nous nous sommes vu.

Je tourne mon œil du côté du magicien et constate que celui-ci tient son bâton, ses lèvres murmurant quelque chose que je ne parviens à entendre.

Fumier !

Faust du calme ! Rien ne va vous arriver ! Résonne soudain la voix de Gandalf dans ma tête.

Pourquoi il a sorti son épée dans ce cas ?

C'est une cérémonie ! Me répond-t-il. C'est fait comme ça, c'est un protocole !

Vous auriez pu me le dire avant !

D'accords, c'est ma faute, je pensais que vous saviez comment se passe un adoubement, visiblement j'avais tort. Maintenant ne bougez plus et nous pouvons encore éviter l'incident diplomatique.

Un adouquoi ? C'est quoi ce truc ?

La foule autour de nous semble retenir son souffle et le roi semble hésitant.

Je vous donnerais les détails plus tard. Pour le moment ne dites plus rien et gardez la pose, je vais vous relâcher.

Je sens la pression disparaître petit à petit et constate que Gandalf s'est levé de sa chaise.

- Excusez-le mon roi, prend-t-il la parole d'un ton respectueux. J'avais oublié de vous dire que dans son pays, c'est une tradition d'avoir la main sur son arme si son seigneur l'a aussi. C'est une marque de respect.

Ho le faux-cul ! Menteur comme un arracheur de dents !

Je reste immobile tandis que l'assemblée semble se calmer et que le roi hoche la tête en signe de compréhension.

Celui s'approche et commence à entamer un discours avec un ton si officiel que je sens que ça va m'endormir.

- Faust Ignis, vous avez fait preuve de vaillance, de loyauté ainsi que de générosité. En versant votre sang pour vos semblables, vous avez acquis toutes les qualités nécessaires au service des peuples libres.

Il lève alors son épée et me la pose une fois sur chaque épaule en continuant son discours au même rythme que ses mouvements de lame.

- C'est pourquoi, en ce quinze mars de l'an de grâce trois-mille dix-neuf du tiers-âge, moi, Aragorn, fils d'Arathorn, héritier des trônes d'Arnor et de Gondor, vous élève au rang de chevalier.

Et bla, et bla et bl… PARDON ?

J'ouvre de grand yeux et en oublie de respirer. La nouvelle me sidère à tel point que j'en suis même incapable de penser à faire le moindre geste. Mais cet olibrius de roi ne semble pas en avoir fini avec moi.

- De plus, pour services rendus au trône, je vous autorise à arborer les couleurs royales inversées sur la bannière de votre famille. Qu'il soit dit qu'en ce jour, vous voici attribué le blason d'argent à la croix à huit pointes de sable.

Je sens des mains gantées me retirer ma cape et m'en ajuster une autre sur les épaules. En tournant un peu la tête, je peux voir qu'elle est d'un blanc immaculé.

- Faust Ignis, reprends le roi d'un ton solennel. Soyez sans peur en face de vos ennemis. Soyez brave et droit pour être aimé des vôtres. Soyez toujours honnête, même si cela doit vous coûter la vie. Soyez généreux envers les démunis et défendez les faibles. Tel est votre serment.

Sous la surprise, je reste complètement silencieux, incapable de prononcer le moindre mot. Mais au moment où je lève les yeux pour essayer de voir si on est en train de me faire une blague, je me mange une puissante gifle en pleine gueule. Je tourne violement la tête du côté de la claque et me fais mal à la nuque. Le seul avantage que ça a, c'est de me remettre les idées au clair.

Toi je vais te fumer !

Faust, calmez vos humeurs ! Ceci est la tradition ! C'est le seul coup que vous ne serez jamais autorisé à rendre !

- Et ceci est pour ne jamais l'oublier ! Termine le roi avant de me poser la main sur l'épaule avec un sourire bienveillant. Relevez-vous maintenant, chevalier Ignis.

Je me relève péniblement en lui retournant un regard mauvais, ce qui semble le déconcerter. Mais il est hors de question que je me prenne des baffes et que je ne fasse pas savoir que ça me déplaît.

C'est alors que j'entends un clappement de mains dans la salle. Mon expression passe de la colère à la surprise.

Quel est l'enfoiré de fils de corniaud qui ose applaudir une telle mascarade ?

Je m'interromps en réalisant que c'est Dervorin. Cet empaffé est le seul levé, en-dehors de Bergen, et applaudit tranquillement, l'air serein, comme s'il en avait rien à foutre d'être le seul de la salle à le faire. Mais presque aussitôt, d'autres applaudissements viennent de la grande table. Cette fois c'est de Gandalf que ça vient. À lui vienne s'ajouter l'elfe et le nain dont je n'arrive pas à remettre les visages. À ma grande surprise, le neveu du roi du Rohan ajoute les siens d'un air un peu pincé.

Puis, comme si un barrage avait cédé, la salle toute entière s'inonde d'un tonnerre assourdissant de mains frappant les unes contre les autres.

Pincez-moi je rêve ! C'est de la comédie ! Un vaudeville ! J'ai rien fait ! C'est les machinations du vieux !

Je réalise que je rougis passablement, ne sachant plus où me mettre. S'il y avait une formule pour disparaître sous terre, je troquerai sans hésiter mon titre de chevalier pour pouvoir l'utiliser séance tenante.

Allez tous vous faire foutre ! Vous applaudissez un pleutre et un homme de paille !

Je me passe la main sur le visage car malgré tout je sens des larmes poindre. Je ne suis même pas sûr de comprendre ce que je ressens. En fait, je pense que je vais faire plus simple, je ne sais plus ce que je ressens.

Est-ce que ce serait de la fierté ? Je ne pense pas, mais sais-t-on jamais…

Mettant cela sur le compte de la fierté, je réalise à peine que le roi me dit qu'il a rangé son arme et que je peux aussi lâcher la mienne.

Je bredouille un vague "oui" en lâchant la garde de Din'Ganar. Celle-ci semble d'ailleurs très perturbée elle aussi. Je comprends à son désarroi qu'elle se demande ce que j'ai et comment éliminer le problème. Elle opte très vite pour une solution très simple : le meurtre clair et efficace de toute l'assemblée, puisque le problème semble venir d'eux et m'enjoins à les noyer sous un torrent de leur propre sang.

Mais les flots d'émotions qu'elle déversait en moi semblent avoir perdu beaucoup de leur puissance, probablement suite à l'intervention de Gandalf. Désormais, je parviens à les associer à des suggestions plutôt qu'à des envies pressantes. Qui plus est, j'arrive enfin clairement à faire la distinction entre elle et moi, ce qui devenait de plus en plus difficile ces derniers temps.

- Bon… Heu… Je vais vous laisser je pense… Hésite-je au milieu des applaudissements.

Ça c'est une bonne idée ! On bat en retraite, on rassemble ses esprits et ensuite on planifie une stratégie de contre-attaque !

- Il n'en est pas question ! Rit le roi Aragorn. Vous faites désormais partie de la noblesse ! Votre devoir est donc de festoyer avec nous !

- Attends, tu déconnes là ? Réponds-je paniqué.

- "Tu" ? Relève le roi en fronçant un sourcil contrarié. Depuis quand tutoyez-vous votre suzerain ? Et que signifie "déconne" ?

C'est alors que je le regarde un peu mieux et je le remets tout d'un coup.

LE CAMARADE DU FRÈRE DE LIA !

Je blêmi passablement en m'en rappelant. Puis je réalise que l'elfe c'est le frère de Lia et que j'ai aussi croisé le nain chez Elrond.

- Vous vous sentez mal ? Me demande soudain Aragorn d'un air surpris.

- Heu… Non, non… Tout va bien monseigneur… Excusez-moi mais j'ai besoin d'un verre votre sainteté. Je vous laisse, avec vos petits copain votre éminence…. Je m'excuse pour mon tutoiement votre excellence… Au revoir votre majesté…

Il a pas l'air de m'avoir reconnu. Foutons le camp avant que ce soit le cas !

Je m'éloigne sous le regard surpris du roi, mais je me fais intercepter par le général Minalhelm à pas deux mètres de mon point de départ.

- Félicitation mon garçon, mais je pensais que vous étiez déjà noble pourtant ?

- Ha ? Heu… C'est une longue histoire… Élude-je en essayant de m'éclipser.

- Bonjour jeune homme, m'intercepte soudain un autre noble aux habits surchargés de dorures et de plumes blanches. Auriez-vous un instant à m'accorder ?

- Heu… Non pas tout de suite, je suis un peu pressé…

- Mes félicitations ! M'accoste un troisième qui semble déjà passablement aviné en me tombant à moitié sur les épaules. Une petite coupe ?

- Non merci, je n'ai pas soif, grince-je en essayant de m'en débarrasser.

- Holà chevalier Ignis, s'impose un cinquième homme presque aussi large que haut. Venez donc festoyer à notre table, il nous reste une place !

Mais, mais, mais… Mais foutez-moi la paix ! Help ! On tente de me noyer sous les attentions !

Un puissant bras s'abat alors sur ma seule épaule de libre et me tire en arrière comme un vulgaire sac de patates.

- HEY ! M'exclame-je en tournant la tête.

Je m'interromps en réalisant que c'est dame Elisia. Et celle-ci arbore le plus dangereux sourire que je lui ai jamais vu.

- Je suis navrée messieurs, mais en ma qualité de fille héritière du seigneur Duinhir de la vallée du Morthond, je réquisitionne le chevalier pour notre table, annonce-t-elle en me broyant l'épaule.

La plupart des hommes semblent dépités par cette annonce et me laissent partir sans mot dire. Quoique partir soit un bien grand mot, je suis plus tracté que guidé jusqu'à la table au bout de laquelle se trouvent Dervorin, Luri et Calembel. De là, je suis assis sans grande cérémonie sur le banc et Elisia s'assied à côté de moi avec l'expression de quelqu'un qui n'attends qu'une bonne raison pour me tuer.

- Bon retour, me taquine Dervorin en me souriant par-dessus sa chope.

- Ouais, re… Réponds-je distraitement en ne perdant pas Elisia des yeux.

- Et bien… Commente Luri en s'épongeant le front. Vous qui n'étiez point noble, vous ne perdez point de temps en besogne je constate.

- On m'a pas tant laissé le choix, commente-je. Ils ont refusé de me dire ce qu'ils prévoyaient pour moi jusqu'au moment où je me suis agenouillé.

- "Ils" ? Relève Calembel d'un ton soupçonneux. Qui ça "ils" ?

- Gandalf et le roi, réponds-je en fixant Elisia tout en me demandant si je serais assez rapide pour dégainer si elle tente de m'assassiner avec le couteau dont elle se sert pour se couper une tranche de saucisson.

- Je pense qu'il nous faut cependant mettre quelques petites choses au point, sourit plus largement Dervorin que la situation semble amuser au plus haut point. Je crains que vous ne deviez nous appeler "messires" à partir de maintenant.

J'hausse un sourcil et tourne mon œil dans sa direction.

- Ne suis-je pas devenu noble moi aussi ? M'étonne-je.

- Quelle insolence ! Ricane Elisia. Écoutez-le, il vient tout juste d'être adoubé et il voudrait se croire à notre niveau !

Dervorin lève les yeux au ciel tandis que Calembel arbore aussi un sourire narquois et que Luri me regarde comme si je venais de me transformer en schtroumpf.

- Je ne comprends plus rien là… Dis-je un peu perdu.

- Pas étonnant, m'assène Elisia. Vous n'avez jamais été noble. Vous n'avez jamais eu de devoirs envers votre peuple. Comment pourriez-vous comprendre, vous qui n'avez aucune éducation et n'avez jamais été destiné à cela ?

Je sens la vicieuse pointe du commentaire d'Elisia piquer ma fierté avec insistance et ça commence à m'agacer.

- Allons, pas la peine d'être aussi incisive dame Elisia, tempère Luri. Ce garçon n'est pas au courant de nos coutumes, c'est tout.

Elle pousse un soupir dédaigneux et mord dans une tranche de pain à ce commentaire.

Et étouffe-toi avec, connasse…

- Ce que dame Elisia veut dire, reprend Luri, c'est que vous n'êtes que chevalier. Certes, cela fait de vous une personne de sang noble désormais, même si vous êtes né roturier, mais ça ne vous met pas pour autant au même niveau que nous qui sommes seigneurs de domaines.

- Ha ? Dis-je soudain intéressé. C'est quoi la différence ?

- La différence tient dans le fait que nous avons des terres, des cerfs et le droit de lever un impôt sur ceux-ci, m'explique Luri. Ce qui nous place comme vos supérieurs hiérarchiques. Aucun chevalier ne peut donner d'ordre à un seigneur et il lui doit le respect de son rang, sauf si une instance plus haute comme le roi ou l'intendant lui en donne autorité. En tant que simple chevalier, vous n'avez encore reçu ni terres, ni cerfs. Cela se fera peut-être à l'avenir, mais nombre de chevaliers n'en ont pas et n'en aurons jamais. Pour remédier à ce problème, la plupart jurent allégeance à un ou plusieurs seigneurs en échange de leur entretien et de celui de leur famille. Quand un chevalier prête plusieurs allégeances, sa première devient son allégeance "Lige", c'est-à-dire qu'en cas de conflits entre deux seigneurs auprès desquels il a des allégeances, il devra prendre le parti de son allégeance Lige. Ou si son Seigneur-Lige n'est pas impliqué, la tradition veut que le chevalier lui demande son avis au minimum, voir s'abstienne tout simplement de prendre parti.

- Ha je vois… Donc vous êtes tous seigneurs si je suis bien ?

- "Messires", me corrige Dervorin d'un ton amusé. "Messires" à la fin de la phrase je vous prie chevalier.

Je grogne d'agacement.

- Donc si je comprends bien, vous êtes tous seigneurs, "messires" ? Me reprends-je.

- En effet, hoche Luri. Je suis le fils du seigneur du fief d'Anfalas, c'est pourquoi le nom de mon fief est attaché à mon prénom : Luri d'Anfalas. Mais je ne pourrais porter le nom de mon fief que le jour où j'en aurais régence, quand mon père mourra ou quand il abdiquera. Dervorin est le fils du seigneur du fief du val de Ringló, c'est pourquoi il est dans le même cas que moi. Calembel est…

- Je suis le seigneur du fief de Calembel, c'est pour cela que je porte le nom de mon fief, coupe Calembel d'un ton digne.

- Donc, si j'ai bien tout suivi, puisque dame Elisia est appelée ainsi, c'est que son père est toujours en poste, messires ? Dis-je en ajoutant le titre à l'arrache.

- "En place", l'on dit "en place", me corrige Luri. Mais en effet.

- Mon père est le seigneur Duinhir de la vallée du Morthond, me précise-t-elle. Calembel et Dervorin disposent de deux des plus importants fiefs derrière celui de L'Anórien, qui est le fief du roi et L'Ithilien que le Gondor a perdu.

- En comparaison du fief de la vallée du Morthond, le fief de mon père semble grand, mais il est fort peu peuplé, me dit Luri avec un air penaud, ce qui nous vaut hélas d'être qualifié de petit fief car nous ne sommes guère riche.

- Quant au fief de dame Elisia, c'est le cinquième plus important du royaume, me glisse Dervorin. C'est pour cette raison que les pauvres nobliaux qui vous ont accosté se sont tenus coi quand elle est allée vous chercher. En règle générale, on établit la hiérarchie entre les seigneurs sur la puissance de leur fief, même si théoriquement nous avons tous la même voix auprès du roi et de son intendant.

- Je vois… Commente-je en assimilant comme je peux ce bourrage de crâne.

- Je vois messeigneurs ! M'assène Elisia. Il va falloir que quelqu'un vous apprenne les formules de politesse !

- Laissez-moi deviner, grince-je. Vous êtes volontaire, madame ?

- Certes non ! S'exclame-t-elle. Qui voudrait d'un chevalier qui n'a aucun respect ?

- Je ne sais si je dois me sentir soulagé ou insulté, grogne-je.

À la fin de ma phrase, le couteau dont elle se servait pour manger s'appuie soudain contre ma gorge, et comme cette garce s'est mise du côté où je n'ai plus d'œil, je n'ai rien vu venir.

- Un ton plus bas chevalier, dit-elle d'une voix glaciale. Où je vous demanderais réparation pour atteinte à mon rang.

Je souris à cette mention.

- Vous souhaitez vraiment m'affronter pour réparation, dame Elisia ? Demande-je goguenard.

- Qui a dit que je demanderais un duel d'honneur ? Me répond-t-elle doucereusement. Je me plaindrais au roi et demanderai qu'il vous mette à l'amende. Comme il aura besoin de tous ses combattants dans les jours à venir, il acceptera sûrement.

Salope !

Je grogne de mécontentement, je me suis fait baiser sur toute la ligne.

- Veuillez accepter mes plus plates excuses, madame… M'excuse-je extrêmement mécontent.

- N'espérez point vous en tirer à si bon compte chevalier Ignis, me dit-elle d'un ton satisfait. J'entends bien vous faire payer de votre personne cet outrage à mon rang.

Je sens déjà que je vais haïr ne plus être roturier…

- Et comment je vous prie, madame ? Gronde-je.

- Toujours aussi courtois à ce que je constate, commente dans mon dos une voix que je ne reconnais que trop bien.

Manquais plus que la cerise sur le gâteau…

Mais étrangement, cette interruption tombe à point.

Je me retourne, un sourire sarcastique à souhait sur le visage.

- Bergen, quel plaisir de vous revoir monseigneur, dis-je d'un ton mielleux qui n'a rien à envier à celui que Langue-de-serpent utilisait pour manipuler son monde.

Celui-ci se trouve derrière moi, l'homme de main de son père un cran en retrait, un masque de clame feint sur la figure. Je fais repasser mes jambes de l'autre côté du banc tandis qu'Elisia, Calembel, Luri et Dervorin regardent le nouveau venu d'un air surpris.

- Que puis-je pour vous en cette belle soirée monseigneur Bergen Harren de l'Ouest Emnet ?

- J'admets être très surpris par tout cela, dit-il d'une voix méprisante. Toi, décoré pour haut fait sur le champ de bataille ? T'aurait-on confondu avec quelqu'un d'autre ?

Je souris largement à sa tentative de raillerie grosse comme une maison.

- Qui sait ? Réponds-je en esquivant la question.

- À moins que, comme à ton habitude, tu n'aies assassiné quelqu'un d'important, commente-t-il froidement.

Hooo… Joli ! Bien sous la ceinture et tout…

- Ha non, je crois que j'ai trouvé, dit-il d'un ton dédaigneux. Tu essayais de rejoindre les rangs adverses et les soldats ont cru que tu pourchassais leurs adversaires, ce qui les poussa à te suivre par erreur.

Avec la musique de Benny Hill en arrière-fond ?

L'idée même me fait pouffer, ce qui n'a pas l'air de plaire des masses à mon interlocuteur.

- S'il plaît à monseigneur de penser ainsi, qui suis-je pour l'en dissuader ? Dis-je en me retenant d'éclater de rire tellement l'idée de moi en train de courir derrière un Nazgûl pour qu'il m'engage tout en étant poursuivi par des soldats du Gondor m'est risible.

- Il suffit ! S'exclame Bergen, perdant toute patience. J'en ai plus qu'assez de ces bouffonnades ! Nous savons tous deux que tu es un lâche et que cet honneur est immérité !

- Je vous prie de mesurer vos paroles ! s'exclame soudain Calembel en frappant de son seul poing valide sur la table. Vous manquez de respect à un chevalier du Gondor ! Vous n'êtes point ici en Rohan !

- Puis-je savoir qui m'accuse ainsi ? S'échauffe Bergen.

- Je suis le seigneur Calembel, du fief Calembel ! Tonne son interlocuteur en se levant alors que je grimace sous le niveau sonore. Et je vous trouve bien effronté de parler ainsi sans savoir !

- Il est vrai que votre entrée en matière ne manque pas de… d'audace, hésite une seconde Dervorin d'un ton froid alors que j'aurais juré qu'il s'apprêtait à dire "culot".

- Allons messeigneurs, dis-je en faisant un geste d'apaisement du bras. Monseigneur Bergen a probablement une bonne raison de parler ainsi. Après tout, il n'est pas le genre à parler sans savoir, commente-je. Quels sont les arguments que vous retenez contre moi ? Lui demande-je cette fois sérieusement.

Il me foudroie du regard, mais je sens bien qu'il n'a rien d'autre que son ressenti viscéral à m'opposer.

Tu n'encaisses pas que je t'aie pas soutenu dans ton attaque-suicide et maintenant tu me tiens responsable. Je peux admettre n'avoir pas joué franc-jeu avec toi, mais ce n'est pas faute de t'avoir dit que ton plan était voué à l'échec.

- Vos nouvelles connaissances savent-elles que vous avez du sang royal sur les mains ? Laisse-t-il tomber soudain.

Enfoiré…

Le silence vient de tomber à la table et je me renfrogne.

- Non, n'est-ce pas ? Jubile-t-il. Tu as "omis" de leur parler de ce détail.

- Ce "détail" ne concerne que moi et le roi Théoden, dis-je froidement.

- Comme c'est pratique ! S'exclame-t-il. Surtout maintenant que le roi Théoden est mort !

Avec une lenteur de continent en mouvement, la nouvelle se fraie difficilement un chemin jusqu'à mon cerveau. Mais quand elle l'atteint, elle tombe avec la même gravité qu'une guillotine.

Théoden… Mort ?

Des images en cascade du vieux roi fatigué me reviennent en mémoire, mais toutes sont d'une extrême intensité. Je revois ce vieil homme, j'ai l'impression d'entendre encore sa grave voix de basse me rappeler que nous avions un fardeau commun. Je me souviens de son ultime demande : me raconter les derniers instants de son fils. Je me souviens de la cape et du cheval qu'il m'a prêté.

Bordel… Ça explique pourquoi y'avait que son neveu aussi…

D'un coup je me sens aussi vieux qu'il ne l'était. Ma liste des disparus vient de s'allonger encore. Mais malgré tout, ça me fait le même coup à chaque fois.

- Tiens donc ? Commente dédaigneusement Bergen. Plus de répartie cinglante ? Plus de commentaires outrageux ? Serais-tu à court d'arguments derrière lesquels te cacher ?

Je ne réponds pas et baisse le regard. Ce pauvre clown mériterait des baffes pour m'avoir mis en pleine tronche la mort de la seule personne un tant soit peu sympa en Rohan.

Je saisis ma béquille et me relève doucement, poignardé par le regard du seigneur Rohirrim.

- Bergen, juste un conseil, dis-je d'un ton neutre en finissant de me relever. Si tu continues comme cela, nous le regretterons tous les deux.

- C'est une menace ? Gronde-t-il en dégageant son épée de sous sa cape.

Je lance un regard vide à son arme, hausse les épaules et emprunte clopin-clopant la première porte de la salle que je croise pour en sortir.

Une fois dehors, je m'arrête à la première intersection. Je ne sais toujours pas comment me diriger dans ce dédale. Heureusement, un serviteur s'arrête en me voyant.

- Je peux vous aider messire ?

- Je pense que oui, réponds-je d'une voix atone. Je cherche la poterne Nord.

- La poterne ? S'étonne-t-il avant de se reprendre. Bien entendu, si vous voulez bien me suivre.

Il me guide à travers le palais, mais j'avoue ne plus remarquer grand-chose. Ni le moment où il me laisse devant de sombres escaliers en me disant que le corps de garde de la poterne est en bas, ni les gardes qui semblent encore plus mécontents que je ressorte par là. Mais au final, je me retrouve dehors sur le cheval du prince du Rohan et redescend à la Vigne du Sud. Je ne me souviens pas vraiment quand ni comment, mais je sais qu'à un moment ou à un autre j'ai mis la main sur un pichet de vin et que je suis monté le boire dans ma chambre. Et j'ai bu jusqu'à sombrer dans la bienheureuse inconscience d'un sommeil sans rêves.

J'émerge difficilement le lendemain. Un sacré mal de crâne me taraude la tête. Je réalise que, pour couronner le tout, je me suis réveillé avant le chant du coq ce qui n'arrange pas mon humeur déjà massacrante.

Je me suis endormi tout habillé dans un fauteuil, ma nouvelle cape blanche avec la grande croix noire traine à terre plus loin. Mes bottes sont non loin de l'entrée. Je ne me souviens même pas les avoir retirées.

Passé le premier instant de torpeur, je me décide à couler hors de mon fauteuil et tituber à quatre pattes jusqu'au broc d'eau de la salle de bain. Là, en manque d'inspiration j'en bois une partie et me renverse le reste sur la tête pour me réveiller un peu mieux. Je réalise après coup que ça aurait été plus malin de retirer mes fringues avant de me prendre cette douche improvisée.

Je m'en débarrasse et me sèche comme je peux. Puis je me lave un peu mieux et me rhabille. Cette fois je reprends une de mes tenues sombres. J'imagine tout à fait que je ne serais pas le bienvenue à l'enterrement de Théoden, c'est pourquoi si je veux lui dire au-revoir avant son départ, il faut que je trouve où ils ont planqué le corps pour que je lui rende ses affaires.

Ma piste la plus sérieuse reste le palais. J'espère que personne ne me posera de questions à l'entrée, au pire je dirais que c'est Gandalf qui m'a fait mander. Très vite, je retrouve la cape du roi pliée dans mes affaires et la prend sous le bras pour partir.

Je redescends avec ma béquille, même si aujourd'hui ma cheville va déjà mieux. À mon avis je me suis fait une petite foulure hier et demain je n'aurais plus besoin de cette canne.

La quasi-totalité de l'auberge dort et c'est à peine si je croise Dutombil de loin et une de ses filles qui passe sans me voir, les bras chargés de linge propre. Je retrouve le cheval dans la cour, là où je l'ai laissé hier, avec encore tout son harnachement que j'ai oublié de lui retirer hier.

Ho merde… Pauvre bête…

Je m'excuse mentalement auprès d'elle avant de décider de lui dire carrément.

- Excuse-moi, t'as probablement jamais été plus mal traité qu'avec moi. Promis, aujourd'hui je te rends à ton proprio.

Mais en-dehors de me regarder bêtement avec ses grands yeux et de secouer les oreilles, ça n'a pas l'air de l'émouvoir plus que ça.

Bon, mieux vaut ça qu'un coup de pied au cul…

J'hausse les épaules et me hisse progressivement en selle. Puis je fais sortir le cheval dans la brume matinale à destination du palais.

Recouverte par un manteau cotonneux, la cité blanche semble ne pas vouloir se réveiller, mais je sais bien que dès les premières lueurs de l'aube le soleil va chasser ce brouillard de printemps. Pourtant, ça me va tout à fait. La météo est au diapason avec mon humeur. Grâce à elle, je passe inaperçu, tel un fantôme errant dans une ville déserte. Je me surprends à me demander plusieurs fois comment ce serait de vivre tout seul dans Minas Tirith. Mais au final, plus j'y réfléchis, plus je me dis que ce serait vraiment beaucoup trop de boulot pour moi.

À mon arrivée devant le portail, le garde me regarde passer sans dire un mot. Probablement que mon manteau y est pour beaucoup. Sitôt arrivé aux écuries, je demande s'il est possible de prendre soins de mon cheval. La palefrenier acquiesce et l'emmène.

Adieu brave bête. Tu n'auras plus à supporter plus con que toi.

Arrivé dans le hall, je demande si on peut me renseigner pour savoir où je peux trouver le roi du Rohan. J'espérais naïvement qu'on m'indique une catacombe quelconque, mais à ma grande surprise je suis amené à une porte dans un quartier d'habitations. Le serviteur s'en va ensuite en me laissant là.

Il ont mis le corps dans une chambre ?

Je toque à tout hasard, avant de me dire que je suis un sacré con parce que le cadavre ne va probablement pas me répondre.

Mais au moment où je fais un geste vers la poignée, celle-ci descend toute seule et la porte s'ouvre.

UN FANTÔME !

Je suis tellement surpris qu'en sursautant, j'en tombe à la renverse dans un barouf d'enfer entre ma béquille, le fourreau de mon épée et moi-même.

Mais ce n'est pas le fantôme de Théoden qui s'encadre dans la porte, c'est son neveux, vêtu uniquement de ses chausses, l'air passablement mal réveillé avec des cernes sous les yeux à faire peur.

Ma vision n'a d'ailleurs pas l'air de l'enchanter des masses.

- Vous ! Grogne-t-il d'un air très mécontent. Qu'est-ce que vous me voulez de si bon matin ? Et qu'est-ce que vous fichez ainsi vautré à terre ?

- Heu… Je…

J'ai de la peine à arrêter mon cœur de battre la chamade et je perds un peu mes mots.

- Excusez-moi. Je voulais rendre sa cape à votre oncle, monseigneur… Mais quand j'ai demandé le roi du Rohan, on m'a amené ici.

Il me regarde de l'air de celui qui essaie de déterminer si c'est une mauvaise blague ou si je suis simplement idiot.

- Je suis le roi du Rohan, me dit-il d'un air pincé. Quand à mon oncle, il chevauche désormais avec ses ancêtres sur les vertes plaines éternelles.

- Je l'avais ouï-dire hier, dis-je en essayant de me relever. Mais sa mort ne change rien à l'affaire. J'avais promis de lui rendre sa cape à notre prochaine rencontre. Ainsi que le cheval qu'il m'a prêté, qui est avant tout celui de son fils.

Il ouvre de grands yeux à cette mention.

- C'est vous qui avez Serras ? S'exclame-t-il choqué.

- Hein ? Dis-je bêtement avant de comprendre qu'il me parle du nom du canasson. Ha oui, il me semble bien que c'est son nom.

Je termine de me relever pendant qu'il me toise d'un regard complètement médusé.

- Vous allez bien monseigneur ? Demande-je en le voyant à la limite de faire des bulles.

- Attendez-moi ici ! M'ordonne-t-il soudain avant de me claquer la porte au nez.

Okay… À vos ordres ?

J'attends deux bonnes minutes pour que la porte se rouvre. Cette fois le nouveau roi du Rohan est vêtu de pieds en cape et porte son épée au côté.

- Menez-moi aux écuries. Je veux voir Serras séance tenante ! Me dit-il d'un ton qui ne souffre aucune réplique.

- Heu… Ce n'est pas que je ne veux pas monseigneur, réponds-je d'un ton hésitant en regardant de gauche à droite. Mais c'est la deuxième fois que je viens au palais et je ne sais pas bien m'y orienter…

Il grogne de mécontentement.

- En ce cas, trouvez un serviteur !

Tu m'as bien regardé ? Est-ce que tu n'as pas noté que j'avais une jambe en rade ?

J'ai très envie de lui faire un commentaire comme quoi il peut aller le chercher lui-même, mais il serait bien capable de m'empêcher d'accéder au corps de son oncle, alors je m'abstiens et pousse un léger soupir de désarroi.

- À vos ordres monseigneur… Dis-je en partant le long du couloir.

Je n'ai heureusement pas à aller loin pour tomber sur un loufiat quelconque et je lui demande de bien vouloir me suivre pour nous indiquer le chemin des écuries. Une fois arrivé après un voyage harassant pour moi car le roi du Rohan cravache comme s'il avait le feu aux miches, il tombe en arrêt devant le bourrin dans son box. Pendant que je me repose contre une poutre, il inspecte le cheval comme un assureur qui vérifie l'authenticité d'une œuvre d'art avant de signer le contrat.

Quand il revient vers moi, il semble de meilleure humeur.

- Je suppose que je dois vous remercier ? Me demande-t-il d'un ton un peu plus poli.

- Pourquoi ? Hausse-je les épaules. J'ai promis de le rendre, je ne vois pas ce qu'il y'a à ajouter. Comme je ne peux pas le rendre à votre oncle, je vous le rends à vous.

Il semble réfléchir un peu avant de reprendre la parole.

- Peut-être vous avais-je mal jugé jeune homme. Même si je ne puis m'ôter de la tête que vous êtes responsable de l'extinction de la lignée royale.

- Hé, ho ! Je n'ai eu que votre cousin ! M'insurge-je.

- C'est bien suffisant car il était le seul héritier à la couronne, me rappelle-t-il d'un ton aigre.

Une réplique cinglante me vient sur comment il a accédé à la couronne lui-même, mais je m'abstiens au dernier moment.

- Je prends bonne note de votre bonne volonté à vouloir restituer à la couronne du Rohan ce qui lui appartient, me dit-il en me tendant la main. Vous pouvez me remettre la cape de mon oncle, je m'assurerais qu'elle soit enterrée avec lui.

Je regarde la main tendue comme si c'était un serpent venimeux.

Ouste ! Kssss ! Kssss !

- Si ça ne vous dérange pas, j'aimerais lui remettre en personne, dis-je un peu gêné.

- Pour quelle raison ? Me demande-t-il en haussant un sourcil.

- He ben… Parce que… Il a été… Bon avec moi… Finis-je par lâcher entre-deux hésitations. Et que je lui ai fait une autre promesse…

Il me scrute plusieurs instants, me jaugeant du regard. Puis finalement hoche la tête.

- Très bien, je vais vous mener à lui céans, dit-il.

- Merci… Réponds-je en hochant la tête.

Nous repartons à travers le palais, guidé par un autre larbin de passage. Cette fois les escaliers descendent plutôt. Nous sommes finalement arrêtés devant une énorme double-porte bardée de fer et gardé par non moins que huit gardes portant tous la cape verte et l'armure typiques de la garde royale du Rohan. Deux ou trois ont des réflexes en me voyant qui me font comprendre qu'ils me connaissent, que ce soit des poings qui se serrent sur les manches des armes, les regards qui se font froids ou encore les mâchoires qui se crispent.

Le nouveau roi les enjoint au calme et leur ordonne d'ouvrir la porte. Ils s'exécutent avec une vitesse tout à fait appréciable et je peux enfin revoir le roi.

Je dois admettre que jusqu'ici, je n'arrivais pas à me faire à l'idée de sa mort, mais quand je pénètre dans la grande salle en arches, l'ambiance sépulcrale qui s'élève de l'endroit me saisit à la gorge et me pique les yeux. Dans la grande pièce, sur un autel de pierre recouvert d'une bannière verte brodée d'or repose le corps sans vie de Théoden, fils de Thengel, père de Théodred, dans sa magnifique armure de cuir, de bronze et d'acier, son bouclier reposant sur son torse. Ainsi allongé, le visage serein, il semble presque dormir. Seule sa pâleur de craie permet de se rendre compte qu'il se repose de son dernier sommeil.

Je m'approche lentement, gauchement à cause de ma béquille, essayant de faire le moins de bruit possible dans le tombeau. Bien que ce soit idiot, il y'a peu de chances qu'il se réveille.

Ou alors ce serait la farce du siècle.

Arrivé à côté de lui, je m'immobilise, ne sachant pas trop quoi dire ou faire. Je regarde un peu autour en quête d'inspiration, mais rien ne vient. Je tente alors un peu d'humour, histoire de me donner un peu d'allant à parler. Après-tout, il faut bien commencer par quelque-part.

- Ils vous ont trouvé un sacré trou votre altesse… Dans le genre cérémoniel on fait difficilement mieux… Bon d'un autre côté, tout est gigantesque ici. À croire que ces Gondoréens ont un truc à compenser…

Je termine ma phrase en pouffant un peu pour moi-même.

- Je vous ai ramené votre cape au fait. Merci, elle m'a bien servi. C'était très gentil de votre part de me la prêter.

Un peu emprunté, je décide que plutôt que la poser comme un paquet de linge sale sur lui, je vais la poser sous sa tête.

- Attendez votre altesse, on va vous rendre ce bout de granite plus confortable…

Je lui soulève doucement la tête et glisse la cape en-dessous. Le reposant avec délicatesse dessus.

- C'est mieux non ? Moins de crampes au réveil, tout ça…

Mais rien ni personne ne me répond. Et au final c'est ce silence qui commence à me miner. Cette impression d'être seul. D'avoir été laissé en arrière. Je sens mes premières larmes rouler sur mes joues et ma voix se fait chevrotante.

- Je sais pas si on vous l'a dit, mais on a gagné… Grâce à vous on a gagné… La lignée des rois n'a jamais failli. Même au cœur de la tourmente, même au bord de la destruction, objectif atteint votre altesse. Gondor est sauf… Pour ce que ça vaut… Ha, et j'ai été fait chevalier dans la foulée. Vous imaginez un peu ? Moi chevalier… J'en connais plus d'un à qui les culottes ont dû leur en tomber.

Rien à faire, même mon humour pourri ne parvient pas à me faire rire ou encore moins arrêter de pleurer. C'est à peine si j'esquisse un pâle sourire.

- Bon d'accord, j'imagine bien que je vous dérange avec mes petites histoires… Vous voulez que j'entre dans le vif du sujet j'imagine ? Vous voulez l'histoire de la mort de Théodred non ? Mais ça risque d'être un peu long, alors comme je suis pas trop stable sur mes guibolles, je vais m'asseoir. Ça vous dérange pas au moins ? Non ? Je me disais aussi…

Je m'assois sur le sol de pierre froide avec un grognement et m'appuie contre l'autel.

- Alors, par où je commence ? Le début j'imagine…

Je rassemble mes souvenirs, ce qui se révèle plus pénible que je ne le pensais. Mes souvenirs de l'Isengard sont un peu flous depuis que j'ai retrouvé la mémoire, mais ils n'en demeurent pas moins présents.

- C'était le matin, le soleil venait de se lever. On avait travaillé une bonne partie de la nuit pour terminer les tranchées avec les orques et les uruks, J'y avais participé aussi, je n'arrivais pas à dormir. C'était ma première grande bataille et j'avais de telles aigreurs d'estomac que j'ai plusieurs fois pensé que j'allais m'effondrer. Il y avait autour de moi des orques et des uruks que j'avais côtoyés pendant plusieurs mois. On ne peut pas dire qu'ils étaient tous très fiables, mais au moins nous respections-nous entre nous…

Je reprends dans les grandes lignes le plan de bataille que j'avais établis à l'époque. Je relate comment le prince est tombé dans mon piège, comment nous l'avons forcé à se replier à travers les goulets d'étranglements qu'étaient les deux gués de l'Isen. Puis comment je l'ai approché sous couvert de la cape d'un de ses gardes.

Au moment où je commence à relater le duel entre le prince et moi, je vois le nouveau roi qui s'appuie contre l'autel, l'air très attentif. Il ne dit pas mot et je continue, décrivant la surprise du prince face à mon armure bien plus lourde que ce à quoi il s'attendait, mes provocations qui l'ont poussé à m'attaquer de manière irréfléchie, puis sa première blessure à l'épaule qui, au final, l'a tant ralenti sur ses assauts que je n'ai presque plus eu à m'en soucier. Je relate comment il a su trouver une faille à mon armure et me blesser au ventre. Et comment cette seule blessure lui fut fatale.

Au moment de décrire ses derniers instants après sa blessure mortelle, je reste un long moment silencieux avant de reprendre.

- J'ignore quel âge avait votre fils, reprends-je d'une voix éteinte. Mais quand je l'ai vu s'effondrer… J'ai vraiment eu l'impression de voir un enfant tomber… Je ne saurais dire pourquoi c'est cette image que je garde de lui. L'impression d'avoir tué un gosse. Un enfant au courage exemplaire, à la vaillance indiscutable et à l'art du combat bien supérieur au mien, mais un enfant tout de même. Pourtant, je l'ai terrassé. Pourquoi ? Aujourd'hui je crois que j'ai la réponse à cette question. Tout ce qui passe entre les mains de Saroumane n'est qu'outil à ses yeux. Et Saroumane n'est pas du genre bricoleur. Pour chaque tâche il a un outil bien particulier. Il n'hésite pas à construire un outil pour ne remplir qu'un seul rôle, plutôt qu'un outil moins spécialisé qui puisse en avoir plusieurs. J'ai été cet outil. J'ai été conçu pour vaincre le prince et personne d'autre. Cette bataille n'en était pas une, c'était un piège depuis le début, destiné à une seule personne… Vous n'avez rien à vous reprocher, votre altesse. Vous affrontiez un Istar qui a eu des années, des siècles même, pour peaufiner sa stratégie. Même ses propres confrères n'ont rien vu venir avant qu'il ne soit trop tard… Quant à moi, je n'étais qu'une marionnette entre ses mains dont il s'est débarrassé sitôt que je n'ai plus eu d'utilité. Alors partez en paix votre altesse. Vous n'avez plus rien à vous reprocher…

Je reste ensuite silencieux un long moment. Le neveu de Théoden, dont je ne parviens à me souvenir le nom, garde lui aussi le silence, fixant le mur en face de lui.

- Est-ce que vous regrettez cet acte ? Finit-il par demander.

- Maintenant, avec le recul, oui je le regrette, réponds-je après un instant de réflexion. Mais je ne peux pas revenir en arrière et les regrets ne ressuscitent pas les morts. J'espère juste que s'il m'entend là où il est, le roi Théoden pourra se pardonner à lui-même.

- Et vous accorder son pardon ? Me demande le nouveau roi.

Je glousse.

- Lorsqu'il m'a libéré de ses geôles, votre oncle m'a dit que nous étions impardonnables lui et moi. Alors non, en mémoire du roi Théoden, je ne demanderais pas le pardon pour cela. Je vivrai le reste de ma vie en me souvenant que je l'ai bâtie sur le meurtre d'une autre personne.

- Je m'en souviens, commente le nouveau roi du Rohan. J'étais absolument contre l'idée de vous relâcher. Je voulais vous faire exécuter séance tenante. Mais mon oncle m'a dit qu'en ce cas je devrais l'exécuter lui aussi car il était au moins aussi coupable que vous dans cette histoire.

- À cela, réponds-je en soupirant, je dirais que votre oncle comme moi ne fûmes au final que des pions. Des outils entre les mains de Saroumane pour accomplir son objectif : à savoir la destruction du Rohan. Vous-même avez été poussé à l'exil par le comportement de Langue-de-Serpent afin que vous ne puissiez remplir vos devoirs envers la couronne de votre oncle. Au final, nous avons tous été manipulés et nous ne devons qu'à des éléments imprévus comme Gandalf d'avoir pu déjouer ses plans.

- Votre analyse de la situation est perspicace, constate le nouveau roi. Même si je n'aime guère l'idée d'avoir moi aussi été manipulé.

- Préférez-y le mot "influencé" si cela vous apaise votre altesse. Au final, le résultat est le même.

- Et vous dites que vous êtes l'auteur de cette stratégie sur les gués de l'Isen ?

- Plus ou moins, Saroumane avait de très vieux écrits de stratégie militaire et d'histoire dans sa bibliothèque. J'y ai trouvé deux occasions où les gués furent des pivots stratégiques majeurs de la défense de l'Isengard. La première fois en 2700 du Tiers-âge lorsque les Dunlendings prirent la forteresse à ses défenseurs Rohirrims. Ils purent tenir tête à votre cavalerie à l'aide des simples fosses à pieux. La deuxième fois aux alentours de 2760, lorsque les Rohirrims finirent par les en chasser au terme du Long Hiver…

- C'était en 2759, me corrige le nouveau roi. Et je ne vois pas en quoi les gués furent stratégiques.

- En fait, les Dunlendings avaient négligé un détail qui fit perdre tout intérêt stratégique aux gués : il avait fait si froid cette année-là que l'Isen avait gelée, lui explique-je. Ce qui permit aux Rohirrims de traverser ailleurs et d'ainsi contourner les défenses des gués restées inexpugnables pendant soixante ans. C'était donc d'une importance stratégique majeure pour les cavaliers de l'époque de les contourner à cause des défenses qui s'y trouvaient.

- On peut le voir ainsi, mais vous parlez de fosses à pieux relève le nouveau roi. Pourquoi avoir creusé des tranchées ?

- La tranchée est la fortification de base la plus simple à produire et qui offre le meilleur couvert. Qui plus est, un cheval va toujours essayer de sauter par-dessus un trou plutôt que de sauter dedans, c'est donc plus utile pour éviter les effets d'une charge de cavalerie. On peut harceler les cavaliers depuis une tranchée tout en restant hors d'atteinte d'une arme conventionnelle comme la hache ou l'épée que vous affectionnez facilement. Il devient alors nécessaire d'user de lances ou d'armes à long manches pour déloger des troupes enterrées, mais les armes à long manche sont par nature même imprécises. Qui plus est, un simple lever de bouclier protège alors bien mieux des flèches alors que sur vos chevaux vous faites alors des cibles faciles, il suffit de viser le cheval et, la moitié du temps, une chute en pleine charge tue le cavalier. Cela a pour but de les forcer à combattre à pied, là où leur équipement léger et leur fréquente infériorité numérique joue à leur désavantage, ou à les faire battre en retraite.

- Vous semblez avoir bien étudié le sujet, commente-t-il d'un ton sombre.

Je lui adresse un pauvre sourire.

- J'ai été entrainé à contrer les Rohirrims, à quoi vous attendiez-vous ?

- À rien d'autre j'imagine, me dit-il en me tendant la main. Venez, j'ai d'autres choses à faire et ne souhaite malgré tout pas vous laisser seul avec la dépouille de mon oncle. Cela risquerait de faire jaser.

- Je comprends, soupire-je en saisissant la main pour me relever.

Je remets ma béquille sous l'épaule et quitte la pièce en compagnie du nouveau roi du Rohan. J'éprouve un gros pincement au cœur en voyant la porte se refermer sur le corps de Théoden. Mais je me sens également plus serein. J'ai fait ce que j'avais à faire. Quant à la mort de Théodred, je ne m'en fais pas trop, je finirais par l'oublier. De toute façon, on oublie tout avec suffisamment de temps à disposition. Et si l'on a en pas assez, et bien alors on ne se tourmente pas trop longtemps avec.

Je quitte le roi dans l'entrée principale quitte le palais. Je continue mon chemin clopin-clopant jusqu'à la vigne et y arrive à une heure plutôt avancé de la matinée. D'ailleurs d'après mes estimations il est presque midi.

Mais à peine suis-je entré que le vieux grigou en blanc me fond dessus comme la vérole sur le bas-clergé.

- Faust ! Vous tombez à pic ! Le pied ça ne va pas mieux ? S'interrompt-t-il en fronçant les sourcils.

- Je pense que d'ici demain ça ira mieux, l'informe-je en ouvrant de grand yeux surpris. Mes bleus aussi guérissent bien. D'ici une semaine je devrais aller mieux.

- Vous m'en voyez ravi ! Reposez-vous et tenez-vous prêt, nous partons demain !

- Pour où ? M'étonne-je.

- Pour la diversion du siècle ! S'exclame-t-il plein d'enthousiasme. J'ai enfin un roi sur le trône qui a de bonnes idées !

Je me demande si je ne commence pas à regretter l'intendant Denethor moi…