Chapitre 49
Noblesse Oblige
- J'EN ÉTAIS SÛR ! Explose-je à la fin de l'exposé de Gandalf. VOUS M'AVEZ FAIT NOMMER CHEVALIER JUSTE POUR POUVOIR ME CONFIER LES MISSIONS-SUICIDES !
- UN TON PLUS BAS JEUNE HOMME ! S'écrie à son tour le vieux mage.
Je le foudroie du regard mais ne relève pas. Il ne manquerait plus que le boucan que nous faisons ensemble n'attire l'attention de Lucie, ou pire, d'Hanna.
Que le vieux barbon ait insisté pour que nous migrions du hall d'entrée à ma chambre m'avait déjà paru suspect. Maintenant je suis juste furieux. Nous sortons à peine d'une bataille gagnée à grand-peine que, déjà, cet empaffé de roi Aragorn veut nous relancer en campagne. Et pas pour n'importe-quoi ! Il veut carrément assiéger l'adversaire sur son perron !
Je savais qu'il y avait des avortements qui se perdaient dans ce monde de fous, mais alors là on a raté celui du siècle !
- Il est au courant, votre petit roi, que nous sommes au plus bas de nos forces militaires ? Demande-je en tournant en rond dans ma chambre, ma béquille frappant rageusement le sol à chacun de mes pas. Le Rohan est à genoux ! Et le Gondor est encore moins en forme ! Je ne parle même pas des elfes et des nains qui sont complètement embourbés dans la Guerre du Nord contre Dol Guldur et les incursions des Orientaux !
- Et que suggèreriez-vous alors ? Me demande Gandalf d'un ton de défi.
- Nous avons eu une chance sans borne de réussir à repousser l'attaque de Sauron ! Lui réponds-je. Notre priorité devrait être de réparer les dégâts, renforcer les défenses et attendre d'avoir les forces nécessaires pour mener une campagne qui aurait de réelles chances d'aboutir !
- Alors que l'ennemi n'a perdu au final que bien peu de ses forces ?
- Comment ça, "bien peu de ses forces" ? Relève-je d'un ton inquiet.
- Vous pensez que les forces qui ont assiégé Minas Tirith étaient toute l'armée de Sauron ? Me demande-t-il à voix basse. Oh non… Sauron est bien plus prévoyant que cela. Pendant que nous parlons, des forces bien plus importantes que celles qu'il a déployées contre la cité campent derrière ses portes, n'attendant que le bon vouloir de leur maître pour déferler sur la Terre du Milieu.
Je tombe dans un fauteuil à cette nouvelle.
- Alors là, ça me troue le cul ! Pourquoi cet idiot ne les a pas déployées contre nous ? Il aurait pu gagner cette bataille.
- Je vous l'ai dit. Sauron n'a pas vécu si vieux sans être prévoyant. Et prudence est mère de sureté. Il a gardé en réserves plus de forces qu'il n'en faut pour nous vaincre tout simplement parce qu'il s'assurait ainsi une reprise immédiate des hostilités en cas d'échec de ses lieutenants. Maintenant que toute la Terre du Milieu ne peut ignorer son retour, il craint par-dessus tout une nouvelle alliance comme celle qui mit fin à son règne au deuxième âge. Le Seigneur Noir ne nous laissera en aucun cas le temps de nous retrancher à nouveau et de nous réorganiser. Si nous ne prenons pas l'initiative, alors il nous la prendra.
Je pousse un profond soupir de lassitude.
- Et en quoi monter sous sa porte va nous aider ? Reprends-je. Dans mon souvenir, il est plus facile de défendre une forteresse que d'en assaillir une. Quelles chances avons-nous de l'emporter cette bataille ?
- Pour parler franc ? Aucune, me répond Gandalf sans hésiter.
- Vous plaisantez j'espère ? Finis-je par demander après plusieurs secondes de blanc.
- Faust, je vais aller droit au but, c'est une bataille que nous ne pouvons gagner.
- Alors, pourquoi la mener grand Dieu ? Dis-je en écartant les bras d'incompréhension. Vous ne me convainquez en rien d'y prendre part à l'instant avec ce genre d'arguments.
- Nous avons une dernière carte à jouer Faust, me confie-t-il tout bas. Mais rien ne permet de garantir que nous pourrions survivre à celle-ci. Cependant, si nous n'attirons pas l'attention de Sauron ailleurs, cette carte ne pourra être jouée. C'est un espoir si mince, que le premier obstacle qu'il rencontrerait le briserait. Le but de cette attaque n'est non pas de gagner une bataille, mais de gagner la guerre, quitte à y laisser nos vies. Mais pour cela, il nous faut attirer l'attention de l'ennemi le plus longtemps possible pour laisser à notre atout le plus de chances de remplir sa mission. C'est pourquoi nous aurons besoins de tous les combattants disponibles. Une seule épée de plus peut faire la différence entre la victoire finale, ou la défaite totale.
Je lui adresse un regard agacé.
- Votre discours sent de plus en plus le réchauffé, constate-je. Vous arrivez toujours avec les mêmes arguments. À croire que vous n'en avez pas d'autres…
- C'est le cas Faust, je n'ai d'autre argument que le bien-être des habitants de ce monde.
Je grogne.
- Et j'imagine que je n'ai pas trop le choix ? Anticipe-je d'une voix agacée.
- Aussi surprenant que cela puisse vous paraître, je ne perdrais pas mon temps à essayer de vous convaincre contre votre gré.
Cette fois j'hausse un sourcil.
- Voilà qui est surprenant de votre part… Alors comme ça je ne suis pas forcé de venir ?
- Le roi ne veut que des volontaires, m'explique-t-il sereinement. Comme je vous l'ai dit, c'est une mission dont nous pourrions bien ne pas revenir, aucun d'entre nous. Alors il tient à ne forcer personne.
Je le fixe plusieurs secondes, partagé entre l'envie de me foutre de sa gueule et celle de lui souhaiter bonne chance pour trouver ses volontaires.
- Et vous en avez déjà beaucoup de volontaires ?
- Presque tous les cavaliers Rohirrims en état de se battre ont décidé de nous suivre, ce qui nous fait déjà près de trois mille hommes. Qui plus est, une bonne partie des défenseurs ont aussi accepté. Certains seigneurs ont déjà assuré le concours de leurs troupes. Nous sommes plus de six mille pour le moment.
Je pousse un sifflement d'admiration.
- Vous avez autant de monde qui n'a plus rien à perdre ?
Il fronce les sourcils à cette mention.
- Bien au contraire, ils pensent tous à tous ceux qu'ils perdront s'ils ne le font pas.
- Ha…
Logique, allons crever pour ceux qu'on veut revoir…
- Mais plus sérieusement, si je vous dis que mon cul se sent bien ici à Minas Tirith, il n'y aura vraiment pas de conséquences ?
- En-dehors de ma déception, de moi vous n'avez nulle inquiétude à vous faire.
Je reste plusieurs minutes à réfléchir.
- Ce n'est pas drôle, finis-je par constater.
- Drôle ? S'étonne Gandalf. Je ne vous comprends pas…
- Depuis le temps que je rêve de vous dire de vous débrouiller sans moi, quand enfin arrive ce jour, je réalise que je n'en ai même plus envie… C'est pour cela que je dis que ce n'est pas drôle.
Il lève les yeux au ciel à cette mention et pousse un profond soupire en se rasseyant dans son fauteuil.
- Ais-je donc si mauvaise image à vos yeux ?
- Ho, un peu quand même, non ? Vous ne pouvez pas nier que c'est un peu vous qui m'avez flanqué dans cette guerre.
- Je ne vous ai jamais demandé de venir vous battre pour moi ! Proteste-t-il.
- Et faire escorte à Lia, c'était quoi ? Un pique-nique ? Demande-je ironique.
- Cela n'a jamais pris pour objectif de vous faire participer à cette guerre. J'espérais sincèrement que vous rejoindriez la Forêt Noire avant que les hostilités ne se lancent.
- Et j'y aurais fait quoi ? L'interroge-je. J'y aurais attendu la fin de la guerre ?
- Je l'ignore. A bien franchement parler, je l'ignore complètement, admet-il. Les elfes ont un excellent sens de l'hospitalité, ils vous auraient sans doute protégé et logé aussi bien que n'importe lequel de leur semblable en échange de menus travaux. Lors de son séjour, M. Tolkien écrivait des histoires et des poèmes qui séduisirent si bien la maison d'Elrond que celui-ci le gratifia d'une invitation à vie à séjourner dans sa demeure.
- Donc je serais devenu concierge d'un château elfe, dis-je pensivement. Nan… Définitivement nan. J'avais choisi mon métier à la base pour ne pas finir balayeur. Ce n'est pas pour le devenir dans un autre monde.
-Pourtant, à vous entendre, vous ne demandiez pas mieux ces derniers temps, me fait remarquer Gandalf.
- Je ne sais pas. En règle générale je rouspète beaucoup, mais c'est surtout par esprit de contradiction. Je n'aime pas qu'on m'impose des choses à faire. Vous aimeriez vous que toutes les quinze minutes quelqu'un vienne vous dire "il faut faire ça. Y'a pas de "mais" qui tienne, vous n'avez pas le choix.".
- Faust, c'est l'histoire de ma vie, m'interrompt le magicien.
- … Okay, mauvais exemple, admets-je.
- Mais je vois où vous voulez en venir si cela peut vous consoler. Vous n'aimez pas être gouverné dans tout ce que vous faites. Vous aimeriez être plus indépendant.
- Probablement, admets-je. Je me suis longtemps considéré comme faible parce qu'assisté en permanence. Pendant longtemps, je n'en ai rien eu à faire, mais sitôt arrivé ici, cette impression que ma vie m'échappait s'est fortement accentuée et a commencé à me déranger de manière très marquée. En un sens, peut-être ai-je eu ma crise d'adolescence très tard ?
- Si vous arrivez à le reconnaître vous-même, c'est déjà cela de fait.
- Mais je ne sais toujours pas où cela me mène en tant que chevalier… D'ailleurs à ce sujet, pourquoi vous n'avez pas dit que c'était votre idée ?
- Ho, mais je l'ai dit, ne vous en inquiétez pas.
- Dans ce cas, pourquoi est-ce que j'ai été nommé et pas vous ? Demande-je suspicieux.
- Qu'aurais-je fais d'un titre de chevalier alors que j'ai eu celui de conseiller du roi qui est nettement moins prenant ? Me répond-t-il simplement.
- Je saisi un peu mieux… Et maintenant tous les grands seigneurs veulent que je leur serve du "monseigneur" sous prétexte que je suis plus bas qu'eux dans la hiérarchie. Dire qu'avant je leur filais des ordres et que je les remettais au pas à grands coups de pompes dans le cul…
Gandalf glousse à cette mention, s'attirant un regard noir de ma part.
- Je suis sûr que ça vous fait mourir de rire en haut de votre tour, continue-je d'un ton venimeux.
- Je ne peux nier que de vous voir remis à votre place est un tableau assez séduisant, commente le mage avec un sourire en coin. Mais qu'à cela ne tienne. J'ai une armée à organiser. Serez-vous des nôtres ou pas ?
Je reste silencieux. Je n'ai vraiment pas envie d'y aller autant que je ne veux pas rester ici à m'emmerder et attendre de savoir si on crèvera tous ou non. Et en même temps, l'idée d'envoyer royalement péter le barbon blanc me séduit au plus haut point.
Des choix, toujours des choix et encore des choix…
- Je vais y réfléchir, réponds-je sans trop de conviction.
Gandalf hoche la tête et sort, me laissant seul avec mes doutes et mes interrogations. Mais en manque totale d'inspiration, je finis par descendre manger un morceau. Je croise Dutombil au bar et lui demande ce u'est le plat du jour. Comme il me sort un nom imprononçable, je lui demande le détail et je finis par comprendre que c'est du poulet aux dattes avec du couscous.
En manque d'inspiration, j'accepte de me risquer sur ce plat. Il vient me servir dans une salle à manger privée et me fait un peu la conversation. Immanquablement, le projet de Gandalf arrive sur le tapis.
- Je n'ai pas vu votre cheval à l'écurie, commente innocemment Dutombil en me servant son plat dans une assiette en argent.
- Et pour cause, je l'ai rendu à son propriétaire, réponds-je en fixant d'un air suspicieux le contenu de l'assiette.
- Cela ne va-t-il pas être handicapant pour vous rendre à la Porte Noire avec les autres ?
- Probablement, admets-je en testant une fourchetée du plat qui se révèle étonnamment bonne. En admettant que j'y aille.
- Comment cela "en admettant que vous y alliez" ? S'étonne Dutombil.
- Je ne suis pas sûr de les suivre dans cette entreprise, réponds-je en commençant à manger de bon cœur.
- Pourquoi donc ? S'étonne-t-il. Je vous croyais homme de guerre pourtant ?
- Il y'a une différence entre une guerre et un suicide Dutombil, le reprends-je. Une guerre sous-entend que tout n'est pas joué. Un suicide sous-entend qu'une partie est de toute façon condamnée. Hors c'est de cette deuxième catégorie que ressort cette bataille.
- Quand bien même, l'honneur ne vous commande-t-il pas de vous y rendre ?
- Vous savez, moi et l'honneur… Ricane-je.
- Ce n'est pourtant pas ce que vous avez montré depuis votre arrivée ici, s'étonne-t-il.
- J'ai joué un rôle pour les plans du magicien. Le plan a réussi, mon rôle s'est achevé. Je ne peux pas nier qu'il était attrayant par bien des points ce rôle, mais je me vois mal jouer les hommes courageux, sans peurs et sans reproches pour le reste de ma vie.
- Malgré cela, vous avez combattu pendant le siège de la cité, et vaillamment d'après ce que je m'en suis laissé dire.
- Le courage est souvent le résultat d'un manque d'information, cite-je. Quand vous connaissez ceux que vous affrontez, comment et en quel nombre, le courage n'a plus rien à voir là-dedans. Tout devient question de logique, de stratégie et de compétence. Les simples statistiques nous laissaient des chances de l'emporter avec une stratégie efficace. Surtout que l'élite de nos soldats n'a, au final, même pas eu à combattre. Nous avions "de la marge" en quelque sorte.
- Il est surprenant de vous entendre parler ainsi, commente-t-il en fronçant les sourcils. On jurerait que vous cherchez des excuses à vos réussites.
- Mes réussites ? M'étonne-je.
- En effet. Vous parlez comme si ce que vous avez fait était… Mal, ou à défaut de mal, une chose que vous n'auriez pas dû faire.
- Je ne vous suis pas, réponds-je un peu perdu.
- Et bien, vous me faites penser à mes filles quand on leur fait des compliments pour des choses qu'elles considèrent comme normales. Elles réfutent souvent avoir le moindre talent, mais ça ne les empêche pas d'apprécier le compliment. Ce qui est dommage car en faisant ainsi elles ont une bien piètre estime de leur valeur. Il n'y a rien d'honteux à nous aider à l'hôtel, pourtant elles ne cessent de se rabaisser elles-mêmes et c'est très frustrant pour moi de les voir se persuader toutes seules qu'elles ne valent pas grand-chose.
- C'est vrai que ça me rappelle un peu moi. Mais dans mon cas, l'explication est facile… Enfin, plus ou moins…
- Ha ? Vous avez une explication à votre attitude ? S'étonne l'hôtelier.
- Un peu… Commente-je. Vous savez, étant petit j'ai souvent travaillé avec mon père à toutes sortes de choses.
- Ce doivent être de bons souvenirs, commente Dutombil d'un ton rêveur.
Je pouffe de surprise à cette mention.
- Non pas vraiment. Ça compte même parmi mes pires souvenirs.
- Comment est-ce possible ? S'étonne-t-il après un moment.
- Mon père était un homme très exigeant, explique-je en m'abîmant dans les réminiscences de mon passé. J'avais toujours l'impression que quoique je fasse, ce n'était jamais assez bien pour lui. Alors avec le temps j'en ai pris mon parti. J'ai fini par jeter l'éponge et j'ai tout simplement cessé d'essayer d'être à la hauteur de ses attentes. Je suis parti du principe que de toute façon, tout ce que je pourrais faire ne le satisferai jamais, alors je n'ai même plus essayé. Comme ça au moins les engueulades, les punitions et les cris avaient un vrai sens. Je ne trouvais pas juste de me faire critiquer sans cesse alors que j'essayais de faire de mon mieux. Alors au moins, se faire critiquer pour n'avoir rien fait est quelque chose que je peux comprendre. Avec le temps, cette stratégie a fini par payer. Mon père est parti du principe que je n'étais bon à rien et ne me faisais plus confiance pour faire quoi que ce soit par moi-même. Du coup il m'a confié de moins en moins de travail et ne m'a donné à faire que des choses idiotes que même un orque sans cervelle pourrait faire.
Dutombil reste un moment silencieux avant de s'asseoir en face de moi.
- Vos relations se sont-elles améliorées après ? Me demande-t-il sérieusement.
- Pas du tout, ricane-je amèrement. À force de me persuader que je ne savais rien faire, je me suis coupé moi-même la branche sur laquelle j'étais assis. D'après de grands docteurs, j'ai un cerveau plus développé que la moyenne, et pas que d'un peu. Pourtant, mes études ont été un échec complet. J'ai passé toute mon enfance à bâcler tout ce que j'ai entrepris pour ne surtout pas laisser croire à mon père que je pouvais faire quelque chose de bien. Au lieu de faire de hautes études comme mes frères et sœurs, j'ai commencé à apprendre un métier que je n'aimais même pas. Je n'ai même jamais étudié sérieusement ces branches, je suis devenu paresseux et pessimiste et j'ai déprimé seul dans mon coin en n'osant rien dire à personne de peur que mon père ne s'énerve contre moi à cause de cela.
- Vous semblez avoir peur de votre père comme s'il était le seigneur du Mordor lui-même, constate Dutombil d'un ton neutre.
Je glousse, pourtant mes mains tremblent avec mes couverts.
- Quelque part c'est le cas. D'aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais entendu une seule fois mon père me dire qu'il m'appréciait. Alors je pense que c'est tout ce que j'ai trouvé pour attirer son attention. Une sorte de besoin de reconnaissance je pense. Le plus ironique c'est que j'ai au final toujours détesté faire quoi que ce soit avec mon père, mais toujours aimé faire des travaux plus pénibles et moins intéressants avec mon grand-père. Parce que lui me disait que ce que je faisais était bien…
Je m'interromps en réalisant qu'une goutte vient de me tomber sur la main et je me rends compte que je suis en train de pleurer.
- Ben… Qu'est-ce qui m'arrive ? M'étonne-je en portant la main à mon visage.
- Vous vous libérez d'un poids tout simplement, me répond Dutombil tout bas. Vous avez chargé vos épaules de toutes vos rancunes et vos rancœurs d'enfant et les avez portées toute votre vie sans jamais les partager. Aujourd'hui, vous avez posé votre fardeau et vous réalisez à quel point vous vous sentez mieux sans lui, c'est tout.
Je vois trouble et je me sens hoqueter. Je me sens soudain très mal. J'ai envie de rentrer chez moi. J'ai envie de ma maman et, aussi débile que ça puisse paraître, je veux revoir mon papa. Leur absence me manque horriblement soudain. Je pose mes couverts et enfoui ma tête dans mes mains.
Je dois avoir l'air tellement pathétique…
Mais la chose qui me fait le plus mal, c'est quand je me rends compte que j'ai de la peine à me souvenir de leurs visages. Je ne comprends même pas pourquoi ça me tombe dessus maintenant. Je n'avais plus pleuré comme ça depuis la mort de ce gamin dans les plaines du Rohan il y'a de cela plusieurs mois. Pourtant je passe bien dix minutes à déverser tout le contenu de mes yeux dans mon assiette et à me moucher sans pouvoir m'arrêter. Je suis secoué de tels sanglots que Dutombil semble préférer sortir après un petit moment, si bien que quand je récupère un semblant de contrôle, je suis seul dans la salle à manger.
Ce monde m'a tout pris ou presque. D'abords ma famille et mes amis. Maintenant le vieux roi Théoden, Göz, les uruks et les orques de l'Isengard. Grumash croupit dans une prison, j'ignore où sont Jim et Trolf, Lia me déteste probablement et Elrond doit penser que je l'ai laissé tomber voir que je suis mort pour de bon… Au final il me reste quoi moi ?
Une porte s'ouvre et je lève mon œil. Dans l'entrée Hanna s'est figée en me voyant.
Bordel… manquait plus que ça… Bonjour la journée…
- Monsi… Chevalier Ignis ? Vous allez bien ? Me demande-t-elle.
Comme un coq en pâte ! Ça ne se voit pas ? Y'a d'la joie ! Bonjour, bonjour les hirondelles et patati et patata…
- J'ai connu de meilleurs jours… Commente-je d'une voix éteinte. Qu'est-ce que tu fais là ?
- Mon père m'a dit que vous aviez besoin de moi, alors je suis venue, répond-t-elle spontanément.
Ben Laden ! Terroriste ! Amiral de bateau-lavoir ! Proxénète !
- C'est… Gentil de ta part, dis-je en hésitant. Mais ce n'est rien. Juste un gros coup de nostalgie…
Je renifle, m'essuie l'œil et les joues du revers de la main.
- Il vous est arrivé quelque chose ? Me demande-t-elle en s'approchant.
- Si on veut… Je suis allé saluer une dernière fois un vieil ami ce matin.
- "Une dernière fois" ? Soulève-t-elle.
- Il est mort, réponds-je pour préciser.
- Ho, je suis désolée… Dit-elle en baissant le regard.
- Merci, mais y'a pas de quoi. Tu ne le connaissais pas…
Un long et lourd silence commence à s'installer. Je ne sais pas quoi dire, elle non plus visiblement. Je regarde mon assiette à peine entamée, mais je n'ai plus faim.
- Est-ce que… Hésite-t-elle un moment. Est-ce que je peux vous aider ? D'une manière ou… D'une autre ?
Ouais, prends quelques années de plus et on en rediscute…
- Non ça ira… Mais c'est très gentil de l'avoir proposé. Tu es vraiment quelqu'un de bien Hanna.
- Ho je ne suis pas…
- Si ! La coupe-je. Tu es quelqu'un de bien. Tu ne peux pas t'entendre avec tout le monde, c'est impossible je te rassure. Mais la jeune femme que je vois est une bonne personne. Et je t'aime beaucoup.
Elle rougit tout ce qu'elle peut et se tortille une mèche de cheveux en baissant les yeux. Mais elle a un large sourire sur la figure qui veut bien dire ce qu'il veut dire.
Je crois que je m'enfonce dans le malentendu… En plus d'être amoureuse, elle pourrait même en venir à me considérer comme un héros si ça continue…
- Dis-moi Hanna, quels sont tes projets pour l'avenir ? Demande-je en tentant de changer de sujet.
- Heu…
La question paraît la prendre de court et elle hésite plusieurs secondes avant de répondre.
- Me trouver un bon mari et avoir plein d'enfants … Hésite-t-elle.
… Et ?
J'attends encore quelques secondes, mais elle ne semble rien vouloir ajouter.
C'est tout ? Attends, y'a pas de contenu là ! Y'a rien ! Un projet à deux balles et salut bonne nuit !
- Tu n'as pas d'autres envies ? Demande-je un peu surpris.
Elle baisse les yeux en rougissant légèrement.
- J'espère épouser un homme que j'aimerai et qui m'aimera aussi, ajoute-t-elle d'une toute petite voix.
Je reste silencieux plusieurs, secondes. Pour moi ce n'est pas un rêve qu'elle vient de me sortir, ni même un projet, c'est une fatalité. Il n'y a aucun ton qui indique que c'est quelque chose à quoi elle tient particulièrement, il n'y a pas de lueur dans son regard comme celle de quelqu'un qui serait emballé à fond pour une motivation quelconque.
- Ha… D'accords… Et sinon, pour toi, il y'a quelque chose que tu aimerais faire ?
Elle relève les yeux et fronce les sourcils.
- Je ne comprends pas votre question, me dit-elle.
- Toi, pour toi personnellement, il y'a une chose que tu voudrais faire ? Un voyage ? Voir des elfes ? Visiter une mine naine ? Une croisière en bateau ? Faire un safari dans une jungle ? Demande-je en balançant un peu tout ce qui me passe par la tête.
Elle me regarde avec une expression gênée.
- Je ne comprends pas la moitié de ce que vous dites, vous utilisez trop de mots compliqués. Je ne suis pas aussi intelligente que vous.
- Mon intelligence n'a rien à voir là-dedans ! M'insurge-je. C'est de la pure éducation, rien que des choses que j'ai apprises auprès de mes professeurs.
- Je n'ai pas eu de professeurs, tout ce que je sais ce sont mes parents qui me l'ont appris, me dit-elle d'un ton désolé. Je suis navrée de ne pas avoir la même éducation que vous…
- Tu n'as pas à être désolée, dis-je en soupirant. Ce n'est pas à toi de t'excuser. C'est une question de mentalités. Chez moi on estime que les enfants doivent apprendre le plus possible quand ils sont petits pour leur garantir le meilleur avenir possible. Bon, ça entraine aussi la propagation d'une mentalité élitiste au sein des jeunes qui finissent par mésestimer les personnes qui ne vont pas chercher les plus hautes instances de l'éducation.
- Je suis navrée, je n'ai rien compris de la fin… Dit-elle en baissant la tête.
- Ha oui… C'est encore ma faute… Est-ce que ça te plairait d'étudier ?
- Ho je ne pense pas, répond-t-elle. De toute façon, ça ne sert à rien pour une fille…
- C'EST FAUX ! M'exclame-je outré.
Elle sursaute à ma réaction.
- L'ignorance est le pire maux de l'espèce humaine ! M'exclame-je. L'ignorance mène à l'incompréhension, l'incompréhension mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine mène à la violence. C'est un cercle infernal qui s'alimente lui-même si personne ne fait l'effort d'en sortir. Alors dire que qui que ce soit, fille ou garçon, elfe, homme, nain ou orque n'a pas besoin d'apprendre, c'est de l'obscurantisme ! Une pathétique excuse pour alimenter un cycle de guerres éternelles !
Elle cligne plusieurs fois des yeux. Je réalise que j'ai peut-être été un peu trop véhément dans mon argumentation.
- Désolé, je ne voulais pas m'énerver contre toi… Dis-je plus calmement. C'est juste que ça me mets hors de moi cette idée que les filles n'ont pas besoin d'étudier. Ne serais-tu pas plus heureuse de mieux comprendre le monde qui t'entoure ? De pouvoir t'émerveiller devant les rouages à la fois fragiles et complexes de la nature ? De pouvoir expliquer à tes sœurs ou à tes camarades les tenants et les aboutissants de ces systèmes ?
- Mais ça ne va pas m'aider à trouver un bon mari, dit-elle sur le ton de la constatation.
- Pourquoi t'arrêter là ? M'insurge-je. Tu as dans ta tête la machine la plus puissante du monde ! Aucun système, aussi évolué soit-il, ne peut égaler la puissance du cerveau et sa faculté d'apprentissage. Pourquoi vouloir à tout prix un mari ?
- Parce que sans mari, je passerai toute ma vie avec mes parents ! Me crie-t-elle soudain à la figure. Parce que sans mari je n'aurais jamais d'enfant ! Et parce qu'une fille qui ne se marie pas ça veut dire qu'elle ne vaut rien ou qu'elle n'a pas de vertu ! Et je ne veux pas finir comme ma mère !
Je reste stupéfait sous la violence de la tirade, incapable de trouver une réponse approprié sur le coup. Elle en profite pour continuer.
- Être intelligente ça ne sert à rien pour une fille ! Si je suis plus intelligente que les garçons autour de moi, ils vont me détester ! Ma propre mère m'a déjà enchaîné suffisamment de boulets aux pieds en se comportant comme une catin ! Même mon père est détesté parce que c'est un étranger ! À cause d'eux je risque de mourir vieille fille ou pire, de finir comme ma mère !
- "À cause d'eux", tu dis ? Reprends-je glacial. Alors là c'est la meilleure !
Malgré que je sois le premier à blâmer mon père pour son comportement à mon égard, je ne supporte pas les gens qui se plaignent que tout est de la faute de leurs parents.
- "Si mes parents avaient été riches", "si mes parents avaient été célèbres", "si mes parents étaient nés ailleurs"… Non mais tu te crois où pour dire des bêtises pareilles ?
- Vous ne savez pas ce que c'est, vous ne pouvez pas comprendre, s'offusque-t-elle.
- Au contraire je comprends très bien, la coupe-je à nouveau. J'ai eu des parents aussi, et ils étaient loin d'être parfait !
- Votre mère n'était pas une catin !
- Non, c'est bien pire que ça, elle était guérisseuse, dis-je en grognant. Quand j'étais petit, ma mère passait bien plus de temps à aider les autres enfants que moi. Et si j'avais le malheur de la déranger à son travail, c'était la correction. Quand j'ai eu des vrais ennuis, elle n'a pas levé le petit doigt pour m'aider. Elle m'a dit que je devais apprendre à me débrouiller tout seul. Résultat des courses ? J'ai passé plus de quatre ans à soigner les blessures qui m'ont été faites et même aujourd'hui je ne peux pas garantir qu'elles soient terminées de cicatriser, dis-je en pensant à tout ce qui m'est arrivé et aux innombrables heures que j'ai passé entre les médecins et les psychologues pour me remettre des tabassages en règles que j'ai subis à l'école.
Elle me regarde d'un air dubitatif.
- Pourquoi aller taper sur le fils de la guérisseuse, tu dois te demander ? Reprends-je en esquissant un sourire ironique. Parce que c'est le plus simple, c'est celui qui ne se bat pas parce qu'il a peur de faire mal aux autres. Pourtant je n'avais rien d'exceptionnel, mon père était un intendant de domaine et ma mère guérisseuse, tout ce qu'il y'a de plus honorable normalement. Et pourtant j'ai eu une enfance de chiotte, bien pire que la tienne. Parce que moi, mes parents ne m'ont pas consolé quand je rentrai en larmes. Moi mes parents ne m'ont pas protégé comme les tiens l'ont fait pour toi. Tu te plains d'eux, mais ouvre les yeux bordel ! Tu te plains du passé de ta mère, mais en attendant elle est toujours là pour s'occuper de toi et essayer de t'aider. Tu te plains que ton père est étranger, mais je n'ai jamais vu un homme plus fier et attentionné pour ses enfants que lui. Tes parents t'aiment tous les deux et ça ne fait aucun doute même pour toi. Moi je me suis sérieusement posé la question à une époque de savoir s'ils en avaient quoique ce soit à faire de moi. J'ai même cru à une époque que je pourrais disparaître et qu'ils ne le remarqueraient même pas…
À ces souvenirs je serre le poing. Dire que j'ai été assez con dans mon enfance pour envisager le suicide comme un moyen d'échappatoire.
Même si à défaut de con, je devrais plutôt dire "désespéré".
- Hanna, c'est normal que tu aies des soucis. Tu es dans une période de remise en question. Tu dois passer du statut d'enfant à celui de femme et cela t'effraie. Mon avis est que tu te fixes des objectifs minimaux pour te rassurer. Tu t'interdis de rêver pour ne pas perdre de vue ces objectifs. Et au final tu te convaincs toi-même que c'est ce que tu veux parce que tu as trop peur d'admettre que tu n'es pas comme les autres. Parce que tu veux être comme les autres pour que les gens cessent de voir tes différences. Mais Hanna, tu n'es pas comme les autres ! Et tu ne le seras jamais ! Pas plus que je ne suis comme les autres ou que ton père n'est comme les autres ! Il n'y a pas deux personnes sur terre qui soient complètement identiques ! La "normalité" n'est qu'une illusion ! Un fantasme collectif qui est si convoitée justement parce qu'il est rarissime, pour ne pas dire inexistant ! Tout le monde a des problème, tu n'es pas la première et tu ne seras pas la dernière ! La vie est un long chemin tortueux qui n'a aucun raccourci. Tu devras faire tes propres erreurs pour apprendre…
Quand je termine, elle me regarde d'une façon différente, beaucoup plus dur que d'ordinaire.
- Puis-je débarrasser la table messire chevalier ? Me demande-t-elle froidement.
... Bon le message est clair, j'ai fait le boulet et je lui ai mis mes quatre vérités en pleine face. Bon sang ce que ça m'énerve de faire ce genre de conneries.
Je grogne mais de frustration contre moi-même.
- Vous pouvez, dis-je en me servant de la table pour me lever. Je n'ai plus faim.
Je ramasse ma béquille et clopine en direction de la porte de sortie pendant qu'Hanna débarrasse en m'ignorant royalement. Ça me fait de la peine de m'être emporté encore une fois, mais je ne sais pas si c'était vraiment mieux de la laisser rêver d'un bête mariage et d'enfants. Même si, en y réfléchissant bien, elle peut tout-à-fait réellement rêver de ça et je l'ai peut-être vexée à fond en tournant son rêve en ridicule.
Décidément, dès qu'il s'agit de mes affaires privées, je suis un bien piètre orateur.
Je sors, plutôt en colère contre moi. Mais à peine suis-je passé dans le hall que Lucie m'intercepte.
- Faust, il y'a des personnes qui vous cherchent, me dit-elle en fronçant le nez d'agacement.
- Ha ? Ce n'est pas la garde au moins ?
- Si seulement, grince-t-elle, j'aurais pu les renvoyer dans ce cas. Impolis comme ça, je n'avais jamais vu ça avant !
- Ha ? M'étonne-je. Comment ça ?
- Ho, je ne pensais plus que quelqu'un m'appellerait "femme" depuis que j'ai quitté La rose.
- "Femme" ? Il a dit son nom cet hurluberlu ?
- J'ai compris qu'il était noble, c'est à peu près tout ce que j'ai saisi tellement il m'a énervée. Je crois avoir compris qu'il est seigneur de l'Ouest quelque-chose. Un certain Hareng ou je-ne-sais-quoi…
l'Ouest quelque-chose ? Hareng ? Il a le nom d'un poisson ? Un poisson de l'Ouest ?
Ma figure doit trahir que je n'y pige rien car Lucie reprends.
- En tout cas, il est imbu et malpoli et il vous attend dans la cour. Et à son ton il n'avait pas l'air content.
… C'est quand la dernière fois que j'ai mangé du poisson moi déjà ? Pourquoi un Hareng de l'Ouest m'en voudrait ?
Je clopine en direction de la porte arrière, assez déboussolé par cette présentation, mais sitôt que j'ouvre la porte, mon humeur qui n'était déjà pas fameuse s'assombri encore. Dans la cour, Bergen Harren de l'Ouest Emnet m'attends sur son cheval, l'acolyte de son paternel un cran en retrait comme d'habitude… Et une géante trop bien connue de mes services équipée de pieds en cape qui ferme la marche sur un énorme cheval de labour qui fait figure de poney pour elle.
Je vois, môssieur a trouvé où je crèche…
- Monseigneur Harren… Que me vaut le plaisir ? Demande-je d'un ton venimeux.
Même si déplaisir serait plus approprié.
- Chevalier, il me semblait pourtant avoir été clair envers vous, entame-t-il d'un ton froid.
- À quel propos ? Demande-je surpris.
- Sur le fait que la prochaine fois que vous vous approchiez de mon souverain je vous tuerai.
Un silence de mort tombe dans la cour. Les deux palefreniers de Dutombil se sont figés en entendant les propos de Bergen et une autre personne portant un grand tabard qui doit probablement être le page d'une quelconque maison noble s'est tue.
- Et sur quoi basez-vous cette accusation monseigneur ? Demande-je étrangement clame.
- Cessez de mentir chevalier, les gardes vous ont vu et surtout entendu venir vous vanter sur le corps même du souverain du Rohan de la manière dont vous avez tué son fils. Je vous savais déjà au-dessous de tout Ignis, mais alors une telle veulerie, je n'y aurais jamais pensé.
- Et vos petits soldats, vous ont-ils dit qui m'a ouvert les portes ? Questionne-je.
- J'en suis pleinement conscient. C'est pour cela qu'avant de vous tuer, je vais vous faire avouer quelle menace vous avez bien pu faire au roi Éomer pour le forcer à vous laisser exécuter une telle bassesse.
Je préfère ne pas répondre. Cet ahuri a le regard de quelqu'un qui ne croira que ce qu'il veut bien entendre. Le problème c'est que je ne porte pas mon armure et que je ne suis pas rétabli. Si je commence à faire des conneries maintenant, je pourrais bien y rester.
Mais voilà, Bergen a le don de me faire sortir de mes gonds. J'ai rarement autant haï quelqu'un. Le dernier à m'avoir inspiré ce sentiment c'était Grima. Et je ne suis même pas sûr que Bergen soit meilleur dans le genre.
- Et tu as l'intention de faire ça devant autant de témoins Bergen ? Questionne-je froidement.
- Qu'importe les témoins, Ignis, car maintenant tu es chevalier. C'est pourquoi je te provoque en duel !
Il me lâche cet argument comme une évidence, mais j'en suis si surpris que j'en oublie toute colère.
- De quoi tu parles ? Demande-je complétement déboussolé.
- Je te provoque en duel à mort ! Me précise-t-il. Le gagnant disposera de la vie du perdant !
Je sens mes épaules et ma nuque s'affaisser.
Moins précis, tu peux pas ?
- Et ça fait quelle différence vis-à-vis des témoins ? Questionne-je dépité.
Il esquisse un sourire à ma demande, ce qui me fait comprendre que je viens probablement de sortir une énormité, comme à mon habitude.
- Les duels sont autorisés, contrairement aux règlements de compte.
Ouais… Grosso-modo t'es tout fier d'avoir trouvé une manière de faire un meurtre légal quoi…
- Et si je refuse ? Demande-je en levant les yeux au ciel.
Si c'est un truc sur l'honneur, sa requête de duel je la lui colle au cul aussi sec.
- Si tu admets ta défaite, alors tu me cède ta vie, dit-il d'un ton satisfait.
... Enculé…
Pas de doutes que ce connard m'exécutera immédiatement si je lui concède la victoire.
- Ça va, sinon dans le genre, t'es pas chiant toi… Et les deux guignols ils sont là pour faire quoi ? Les pom-pom girls ?
- J'ignore ce qu'est un "guignol", mais j'imagine bien que dans ta bouche, ce terme est péjoratif, me répond-t-il. Quand à tes pomme-pomme choses, je m'en lave les mains. Ces personnes sont mes témoins. Aujourd'hui est le jour où tu cesseras d'empoisonner ce monde.
Je le laisse parler, je suis trop occupé à chercher une échappatoire. Ma cheville va mieux, je peux envisager de la poser à terre, mais pas vraiment de combattre avec. Din'Ganar ne pose jamais de problèmes, elle est toujours partante pour boire du sang et trancher la chair, mais je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de m'en servir maintenant. Le bluff peut-être ? Le problème c'est qu'il est super obtus, il peut tout aussi bien décider de rejeter comme d'accepter mes arguments.
La seule solution que je vois c'est une potentielle démonstration de force en espérant que ça le décourage. Mais même là je ne suis pas sûr.
Qu'est-ce qui pourrait bien le faire flipper ?
Pendant que je cherche quelque chose, il descend de selle et retire sa cape. Il porte son armure de cuir et de mailles pleine de raccommodages et de rayures. Pas du tout la même que pour la soirée au palais.
Il s'est préparé à ça depuis le début.
Je ne vois pas d'échappatoire, mais dégainer me semble la pire des idées possible.
- Alors, viendras-tu te battre ? M'interpelle Bergen depuis sa position.
Outre mon immense envie de l'envoyer péter, je commence à me faire à l'idée qu'il ne lâchera pas prise et qu'il me faudrait une intervention extérieure pour régler ce problème.
Jamais de Gandalf sous la main quand on en a besoin…
- Si tu ne viens pas, alors c'est moi qui viendrais ! S'exclame soudain Bergen en s'élançant dans ma direction.
Ma première envie est de reculer, mais je réalise que, tactiquement parlant, je suis déjà dans la position la plus avantageuse dont je puisse disposer en étant dans le cadre de porte qui me garantit contre les attaques de flanc et en haut de trois marches qui forcent mon adversaire à m'affronter de front. Je dois malgré tout faire un énorme effort pour rester sur place. Je ne peux pas dégainer Din ici, aussi je n'essaie même pas.
Par contre, je ne dirais pas non à un peu de soutient énergétique.
Din approuve dans un coin de ma tête et déverse ses forces dans mon organisme. Ce regain d'énergie me rend plus confiant. Je n'ai plus qu'à attendre cet empaffé et voir comment ça se passe.
Et je commence à attendre… Et attendre… Et attendre encore…
Purée, il était aussi lent que ça ce con ?
Devant moi, Bergen parcours en courant la distance qui nous sépare à une vitesse d'escargot. C'est si ridicule que ça en devient grotesque.
Il ne se paierait pas un peu ma figure par le plus grand des hasards ?
Quand enfin il atteint les marches, ça fait déjà un moment que je le regarde faire d'un air surpris. Son dernier élan pour monter les marches a quelque chose d'héroïque mais aussi de terriblement pathétique à mes yeux.
Attends, je me suis fait un sang d'encre pour ça ?
Il abat son arme dans ma direction. J'utilise la main que je gardais contre ma hanche et lui attrape le poignet avant qu'il ait terminé son geste. C'est si facile que c'en est déconcertant. Son expression passe soudain à la surprise totale.
- C'est tout ? M'étonne-je sincèrement. Tu n'étais pas plus fort que ça Bergen ?
Son expression passe à la rage et il hurle en essayant de me donner un coup de poing avec son autre main. Je lâche la béquille et recule ma bonne jambe pour assurer mon équilibre. Je cueille son poing dans la paume de ma main. Son coup ne m'ébranle même pas au final.
… Mon Dieu mais qu'il est nul en fait…
Sa garde est bourrée de failles, il est lent comme un escargot et il a autant de force qu'une fillette.
Son regard devient effaré. Il faut dire que je peux comprendre, si un mec en béquille me bloquait les mains avec autant de facilité sans tomber, je pense que moi aussi je serais en train de flipper.
Sauf que c'est moi qui le retient et c'est absolument incroyable de constater à quel point il est nul. Dire que ce mec m'avait battu au premier sang il y'a de cela quelques mois.
Je ne comprends vraiment pas… Il a faibli ? Il est blessé ? Il est malade ?
D'un autre côté, ça m'arrange. S'il est venu me provoquer en étant faible, je vais lui faire ravaler sa grande gueule.
Pris d'une inspiration, je ramène ma tête en arrière tout en tirant le poing que je intercepté vers moi. L'instant d'après, j'abats mon crâne contre son nez qui émet un craquement satisfaisant sous l'impact et le relâche. Il part en arrière en se tenant le nez d'une main et s'écrase au bas des marches. On jurerait qu'il vient de percuter un mur.
Je le regarde, très déçu au final. S'il espère me battre avec ça, c'est vraiment qu'il a touché le fond de l'autosuffisance.
- Et bien, dois-je donc te tenir pour que tu restes debout Bergen ? Demande-je d'un ton taquin.
- FERME TA GRANDE BOUCHE ! Gueule-t-il d'un coup en se relevant et en plongeant vers mes jambes, sa lame en avant.
Sauf que j'ai l'impression qu'il prend vraiment tout son temps pour ça.
Ridicule…
Je m'appuie contre le montant de la porte pour me permettre de dégager ma béquille, puis je me sers du pied de la canne et vise son arme. Je cueille son épée dans la gouttière et l'écarte violement de sa trajectoire. Celle-ci ripe contre la pierre du perron et Bergen fait un pas en arrière pour se dégager.
- Quelle magie est-ce là ? S'exclame-t-il. Quel est cette sorcellerie ?
- Sorcellerie ? M'étonne-je calmement. Tu ne confondrais pas plutôt avec ta propre incompétence ?
Il me foudroie du regard et revient à la charge, visant le torse avec la pointe de sa lame. Toujours aussi lentement.
- Crétin… Constate-je en faisant un pas dans l'escalier.
En me tenant à la rambarde, je parviens à ne pas perdre mon équilibre. De l'autre main, Je relève violement la canne et le cueille d'un revers en pleine tronche. À mon immense surprise, le bois se brise et fend, comme si la canne était faite en verre ou si elle avait gelé. Un filet de sang s'échappe de la tête de Bergen qui s'effondre sur le flanc et roule encore un tour sur lui à côté. Son corps fait un bruit étrange, mélange de bruit métallique dû à la cotte de maille et aux rivets des plaques de cuir en tombant. Par contre il ne bouge plus.
J'écarte son arme d'un coup de pied, des fois qu'il me joue la trignolette. Mais il ne réagit vraiment pas.
- Ho, t'es déjà mort ou quoi ?
Aussi, quelle connerie de ne pas avoir mis de casque…
Je n'ai plus de béquille sur laquelle me pencher, aussi m'accroche-je à la rambarde pour m'approcher et me pencher pour le retourner. Il a le visage en sang, le nez pété et le cuir chevelu fendu au niveau de la tempe, mais il respire. Par contre je ne m'attendais vraiment pas à ce qu'il soit aussi faible.
- Franchement… Quelqu'un l'a drogué ou quoi ? Demande-je en relevant les yeux vers ses compagnons.
Mewyn a les yeux exorbités et la mâchoire qui pend, l'homme de main du père de Bergen a les yeux grands ouverts, mais en-dehors d'une certaine pâleur, semble plutôt bien se maîtriser.
- Hé bien, qu'est-ce qui vous arrive ? M'étonne-je. Vous n'avez jamais vu quelqu'un se prendre une branlée ?
- Le jeune maître Bergen vous avait décrit comme fort. Mais je n'aurais jamais cru que c'était à ce point… Grogne Demerren.
- Ben, dans mon souvenir il était aussi assez fort… Dis-je en indiquant Bergen du pouce. Il me semblait même sérieusement plus fort que ça.
- Maître Bergen est fort… Me corrige l'homme de main de son père. C'est vous qui êtes un monstre…
Je reste stupéfié plusieurs secondes avant d'avoir l'idée de réagir.
- Je vous demande pardon ?
- Vous êtes un monstre, me dit-il sans se démonter. Votre vitesse ainsi que votre force n'ont rien d'humain.
Ha… Carrément…
Ça ne me fait pas très plaisir à entendre, mais en même temps je suis bien conscient que Din me rends vraiment plus fort que la moyenne.
- Bon… Constate-je froidement. Dois-je comprendre que j'ai gagné ?
Demerren serre les dents en me regardant.
- Il semblerait… Grince-t-il amèrement.
- Parfait, donc je peux disposer de sa vie à mon gré si j'ai bien compris ? Demande-je en désignant du pouce le corps de Bergen.
- En effet…
- Et vous n'allez rien faire ?
- Je n'en ai pas le droit, le jeune maître Harren a décidé de sa conduite.
- Ha… Et donc, j'en fais quoi moi maintenant ? Je l'achève ? Demande-je pince-sans-rire.
Mon trait d'humour ne semble pas l'atteindre. Son expression se fait même plus froide.
- S'il vous agrée, vous en avez le droit… Commente-t-il d'un ton hargneux.
- Bon, dans ce cas… Réplique-je en faisant glisser Din hors de son fourreau.
- Vous n'allez pas… S'horrifie soudain Demerren.
- Vous n'avez rien proposé d'autre que je sache ? Lui fais-je remarquer.
- Vous pourriez demander rançon à son père ! S'exclame Demerren d'un air paniqué. Il est le seul héritier mâle de sa famille, son père paiera assurément !
Je fais mine de considérer l'option, même si c'est tout vu. Tuer pour me défendre au cours d'une bataille, je peux faire. Mais tuer comme ça de sang-froid, non je ne peux pas. Ou alors faudrait vraiment que je sois hors de mes gonds.
Je range Din'Ganar et hoche la tête.
- Son père est venu avec les cavaliers ?
- Non, il est resté dans l'Ouest Emnet. Il faudra des semaines même avec de bons chevaux pour lui faire parvenir votre demande.
- Alors je vous suggère de partir tout de suite, réplique-je. S'il se réveille et recommence à m'insulter en permanence, je ne jure pas qu'il sera toujours vivant à votre retour.
- Cela je vous le déconseille. Le seigneur Harren risquerait d'être fort courroucé par la mort de son fils. Et son courroux pourrait vous faire amèrement regretter votre acte.
Des menaces maintenant… Mais c'est qu'il s'améliore…
- Me compter dans vos ennemis n'est pas non plus forcément la meilleure des choses qui puisse vous arriver non plus… Commente-je froidement. Alors faites vite, c'est le seul conseil que je puisse vous donner.
Demerren serre la mâchoire mais remonte en selle et clappe à l'attention de son cheval pour le mettre en route. Mewyn me fixe des yeux plusieurs secondes encore avec l'air de vouloir m'assassiner sur place, mais finit par faire tourner son cheval et part elle aussi.
Bon, et maintenant je fais quoi moi ?
- FAUST ! QU'AVEZ-VOUS FAIT ? S'exclame soudain la voix de Lucie.
Je me tourne pour la voir s'encadrer dans le couloir menant à l'extérieur. Elle a vraiment l'air effarée.
- Heu… Une provocation pour un duel à mort, tout ça… Dis-je avec une grimace désolée.
Elle se précipite et tombe à genoux à côté de Bergen. À geste rapides, elle lui pose la main devant la bouche et contrôle son pouls.
- Il respire, constate-t-elle. Mais qu'est-ce qui vous a pris ?
- Hé, ho ! M'insurge-je. C'est lui qui me l'a réclamé cette confrontation à la noix ! Je n'ai même pas dégainé mon épée, je lui ai juste filé un coup de tête et un coup de canne !
- Mais étiez-vous obligé de le frapper si fort ? Me dit-elle en regardant avec dégout le visage de Bergen qu'elle fait délicatement tourner entre ses mains.
- Il a essayé de me tuer ! Proteste-je. Je ne vais quand même pas lui donner une fessée et lui dire que ce n'est pas grave ou bien ?
Elle ne me répond pas et finit par grimacer au terme de son examen.
- Je ne m'y connais pas assez pour traiter cette blessure. Il lui faudrait une guérisseuse.
- Elles doivent déjà être débordées, dis-je en fronçant les sourcils. Elles risquent difficilement de le prendre tout de suite.
- En ce cas qu'allez-vous faire ? Me demande-t-elle d'un ton de reproche.
- Moi ? Lui bander la tête, lui donner un gros bisou sur le front et le laisser dormir ! Déclare-je le plus sérieusement du monde.
Elle me regarde à son tour en fronçant les sourcils d'incompréhension.
- Pourquoi un gros bisou ?
- Parce que je n'ai rien d'autre à suggérer ? Propose-je ironique.
Elle rétrécit son regard dans ma direction.
- Faust, si vous n'étiez chevalier et si nous ne nous connaissions si bien, je vous aurais probablement giflé pour cette réflexion puérile.
J'en perds soudain l'envie de plaisanter.
Okay… Elle n'est pas trop portée sur la plaisanterie en ce moment…
- Bon… Blague à part, je peux toujours essayer d'aller quérir une guérisseuse, dis-je en essayant de me relever.
Je me rappelle juste au moment où la douleur fuse que j'ai une cheville un peu en cours de réparation. Je retombe à genoux à peine ais-je essayé de me relever.
- Ou pas… Dis-je en serrant les dents.
Elle pousse un grognement d'agacement très peu féminin et fait signe en direction d'un des palefreniers à qui elle ordonne de lui ramener une guérisseuse. Elle demande ensuite à l'autre de l'aider à porter Bergen à l'intérieur.
- Hep, dis-je au palefrenier envoyé chercher une guérisseuse avant qu'il ne disparaisse en courant. Tu peux aussi m'envoyer la garde petit ?
Il hoche rapidement la tête et disparais.
Avisant l'épée de Bergen au sol, je la ramasse et la glisse de l'autre côté de ma ceinture avant de suivre en boitant tant bien que mal le train que forme le corps de Bergen, Lucie et le palefrenier qui le portent. Dutombil ouvre des yeux immenses en nous voyant entrer mais ne fait aucune remarque en nous ouvrant un salon privé pour y déposer cet empaffé.
Sitôt la porte fermée, il ouvre enfin la bouche.
- Par les sables, qu'est-il arrivé ?
- Je vous présente Bergen Harren, fils héritier du seigneur Harren, de l'Ouest Emnet, Réponds-je en désignant le gisant du pouce. Et le plus inapte fils de…
Je marque un temps d'arrêt en me souvenant de l'ancien métier de madame Dutombil et cherche une échappatoire pour compléter ma phrase.
- … Sa maman, que j'aie jamais rencontré, termine-je à l'arrache.
- Fils de sa maman ? S'étonne Dutombil. Depuis quand faites-vous des pléonasmes ?
- Depuis peu… Grogne-je.
- Ne restez donc pas plantés là comme des carottes ! S'exclame Lucie. Allez me chercher de l'eau chaude et des bandages !
On ne pourrait pas le noyer plus simplement ? Non ? Bon ok…
Je me tourne vers Dutombil en haussant un sourcil.
- De l'eau chaude, on trouve ça où chez vous ?
- En cuisine, me répond-t-il en ouvrant la porte pour sortir.
Je le suis non sans me demander pourquoi c'est moi qui me retrouve à claudiquer dans un couloir alors que je n'ai provoqué personne.
Trouver de l'eau chaude se révèle à la fois plus facile et plus compliqué que je ne le croyais. Plus facile parce que la cuisine n'était vraiment pas loin, plus compliquée car il faut mettre l'eau à cuire avant pour la réchauffer. Pendant que je surveille l'eau, tâche à laquelle j'excelle par bien des points puisqu'elle consiste à ne pas bouger et ne pas s'éloigner de la cuisinière à bois sur laquelle la chaudière est posée, Dutombil va chercher des bandages dans une autre pièce.
Devant la bouilloire, je commence à cogiter sec. Parce que c'est bien beau d'avoir un otage, mais encore faut-il savoir qu'en faire.
Bon, outre les traditionnelles conneries comme le prostituer, s'en servir comme punching-ball ou le faire courir à pieds nus dans un champ d'orties, qu'est-ce que je pourrais en foutre de constructif ?
Hélas, ma carrière de preneur d'otages venant tout juste de démarrer, je reste sur le banc de touche, car, en-dehors d'en réclamer un gros paquet de pognon, rien ne me vient.
Bon, faute de mieux va pour la thune… Mais en attendant la thune, Bergen il va manger, boire, dormir, pisser et chier dans un coin non ? J'ai pas vraiment les installations pour garder un prisonnier moi... Qu'est-ce que je fais ? Je me loue une cave dans un coin avec une porte qui ferme à clé ?
Rien qu'à cette pensée, le souvenir de ma captivité en Rohan me revient et me fait froncer le nez de dégoût. Je ne vois pas l'intérêt de me comporter comme les salopards qui m'ont trainé plus bas que terre. Non seulement c'est dégradant pour la victime, mais surtout pour le geôlier.
Mais que faire d'autre ? Lui payer une chambre d'hôtel et payer un garde pour qu'il ne s'en évade pas ? Ou alors le garder moi-même et du coup avoir une excuse béton pour ne pas aller à la Porte Noire ?
J'y réfléchis encore quand j'aide à ramener l'eau chaude et que Lucie s'occupe des bosses du pauvre petit Bergen.
Espèce de fiotte… C'est moi la petite nature originaire d'un autre monde et monté comme un vieillard de quatre-vingt piges… Bon plus vraiment en fait, Songe-je en regardant mon reflet dans une vitre.
C'est marrant, je me fais toujours l'impression d'un petit truc tout chétif, mais je dois bien me rendre à l'évidence que je suis devenu une montagne de muscles depuis mon séjour en Isengard. Bon… Sans aller jusqu'à la montagne de muscles, je suis bien plus solidement bâti qu'à mon arrivée. Dire qu'en temps normal le sport m'a toujours fait chier…
- Faust, est-ce que tu m'écoutes ? Me redemande la voix de Lucie.
- Heu ? Hésite-je en prenant conscience qu'on s'adresse à moi. Pardon, tu disais ?
- Je te demandais où il fallait renvoyer ce jeune homme, me dit-elle d'une voix fatiguée.
- J'en ai pas la moindre idée, réponds-je en haussant les épaules.
Elle soupire à cette mention.
- Et donc, que te proposes-tu de faire ?
- J'ai demandé au gamin que tu as envoyé chercher une guérisseuse de m'envoyer la garde, je verrais avec eux à ce moment-là je pense…
- Et bien votre demande est exaucée, semble-t-il, dit-elle en fronçant les sourcils tout en regardant quelque chose dans mon dos.
Je me retourne pour voir une patrouille devant la porte de derrière.
- Allez-y vite, me recommande-t-elle.
- J'y vole… Grince-je sans enthousiasme.
Je boitille le long d'un couloir pour arriver à la porte en question où un officier à la grosse barbe brune et à la carrure d'ours est en grande conversation avec Dutombil.
- Je vous dis qu'on nous a appelés, insiste l'officier de sa voix rocailleuse au ton agacé.
- J'en conviens, mais point de mon fait, répond Dutombil d'un ton au moins aussi énervé.
- C'est pour moi, dis-je en levant la main tout en m'appuyant contre une paroi.
Dutombil se tourne vers moi l'air un peu surpris, l'officier l'écarte alors du chemin sans grand ménagement et se présente devant moi.
- Vous devez être le chevalier qui a été nominé hier ? Me demande-t-il d'un ton peu sûr.
- En effet, acquiesce-je. Et aussitôt nominé, aussitôt provoqué…
- Que voulez-vous dire ? Demande-t-il du ton de quelqu'un qui n'aime pas tourner autour du pot.
- J'ai eu un jeune noble du Rohan qui est venu me provoquer en duel à mort pas plus tard que ce début d'après-midi, réponds-je. Sauf que c'est moi qui l'ai vaincu, mais je me demandais quoi faire de la suite.
- Heu… Il vous faut déclarer la mort à la garde et avertir la famille du mort pour savoir s'ils réclament le corps pour ses obsèques, me répond l'homme d'un ton emprunté.
- Mais il n'est pas mort, fais-je remarquer.
- Ha, il est en veille de trépasser ? Me demande l'officier.
- Non, il va même plutôt bien, je l'ai mis hors combat en lui cassant ma canne sur la tête.
- En ce cas, où se situe le problème s'il n'y a pas de mort ?
- Le problème il est que ses témoins sont partis pour avertir sa famille que je le garde en otage en attendant une rançon.
- Mais encore ? Demande l'ours déguisé en garde.
- Qu'en fais-je en attendant ? Je n'ai ni geôle ni gardien.
L'officier me regarde un peu étonné.
- Je l'ignore, c'est là affaire de sang-bleu non ?
- Sang-bleu ? M'étonne-je. Depuis quand les hommes ont le sang bleu ?
- Té pardi, depuis que les nobles en ont, me répond-t-il du ton de l'évidence.
… Ça en dit long sur le niveau…
- Comme vous l'avez dit, je viens d'être promu, je ne sais pas ce que je suis censé faire.
- En ce cas, posez la question au capitaine des gardes, il en sait probablement plus long que moi, répond l'officier.
Voilà qui m'arrange bien…
- Pouvez-vous me conduire à son office ?
- Mais, céans s'il vous plaît, me répond-t-il.
Je mets une bonne minute à analyser sa réponse, peu sûr qu'elle ait la signification à laquelle je pense parvenir.
- Vous voulez dire tout de suite ? L'interroge-je.
- Certes, répond-t-il.
Je regarde autour de moi, pas très enthousiaste à l'idée du chemin à faire.
- Prenez le cheval de ce jeune homme, me propose Dutombil en me désignant le bourrin abandonné dans la cour.
- Riche idée… J'espère qu'il ne va pas tenter de me mordre comme son maître… Réponds-je encore moins enthousiaste.
Cela ne décourage pas l'aubergiste qui envoie un palefrenier le chercher. Mais l'animal se révèle doux et docile, il ne bronche même pas quand je m'hisse maladroitement en selle. Si bien que je repars à cheval, et qui plus sur le cheval de Bergen !
Niark, niark, niark… Ho, douce vengeance…
Je suis conduit par l'officier jusqu'à une prison que je ne connais que trop bien. Bien vite, le capitaine me reçoit, l'air passablement contrarié.
- Ainsi donc, après les meurtres d'arrière-cour, vous voici amateur de duels ? M'accueille-t-il d'une voix pincée.
- On pourrait le croire, mais c'est l'olibrius qui a perdu qui est venu me provoquer.
- Je ne saurais dire si je dois m'en plaindre ou m'en réjouir, commente le capitaine en soupirant. Dois-je faire avertir Gandalf de votre nouvel "exploit" ?
- Si je pouvais l'éviter, ça m'arrangerait, avoue-je. J'ai cependant une bonne nouvelle pour vous, il n'y a pas de cadavre cette fois.
- Pour combien de temps ? Soupire-t-il.
- Comment ça, "pour combien de temps" ? M'étonne-je.
- N'avez-vous point été provoqué pour un duel jusqu'à la mort ? Me demande-t-il en me regardant comme si j'étais un abruti qui lui faisait perdre son temps.
- En effet, mais de mort il n'y a pas eu… Répète-je sans comprendre mieux.
- Mais j'imagine que votre opposant est gisant dans quelque coin de la cité et ne tardera plus à passer l'arme à gauche ?
- Il est dans un canapé à l'auberge de la Vigne et se porte comme un charme, omission faite d'une grosse bosse sur la tête et quelques ecchymoses au visage.
Le capitaine reste muet plusieurs instants avant de reprendre d'une voix plus enjouée.
- Me voilà plus qu'agréablement surpris. Ainsi vous connaissez quelque peu le sens du mot "retenue" ?
Je lui adresse un regard un brin agacé.
- Auriez-vous, par le plus grand des hasards, mangé un triste bouffon ce matin ? Réponds-je pince-sans-rire. Car vous en avez l'humour, tout du moins.
- Je ne mange jamais le matin, me répond-t-il sans se démonter. Je dîne, soupe et ne musarde jamais du côté du garde-manger. Ma bourgeoise est seule maitresse de ce domaine-là.
- Grand bien lui en fasse, commente-je en me demandant s'il a saisi que je me foutais de sa gueule ou bien s'il a décidé de le prendre au sérieux, ce qui serait inquiétant pour ses prisonniers.
Si dans les trente secondes, il me dit d'un air distrait qu'il doit me laisser car il vient de voir passer son dîner, je lui sépare la tête du buste.
- Pour en revenir à mon tourment, dis-je plus sérieusement. Je ne sais que faire du jeune noble en question.
- Les duels sont légaux si c'est là votre tourment, me répond-t-il en se calant au fond de sa chaise recouverte de fourrure animale. Le gagnant dispose de la vie du perdant.
- Jusque-là, j'entends bien. Mais c'est une fois arrivé à cette étape que cela me devient flou.
- Et bien, je ne vois pas ce qu'il y a là de flou. S'il vous a perdu sa vie, il est désormais votre obligé au même titre que n'importe quel serf, à condition que vous ayez au moins une parcelle de noblesse.
- Je suis chevalier depuis hier soir, ça compte ? Demande-je.
Il hausse un sourcil surpris.
- Je vous croyais seigneur de fief ? Me demande-t-il d'un ton surpris.
- Gandalf a un peu brodé, dis-je en agitant la main pour écarter le problème. Je n'ai pas de fief et ne suis "noble" que depuis hier soir.
- Ha… Si j'avais su cela au moment de votre arrestation, vous auriez bénéficié d'un traitement bien moindre et auriez goûté de la geôle commune, me dit-il sur le ton de la constatation. Probablement Gandalf a-t-il voulu vous épargner les fous, meurtriers, pédérastes, putains, saphistes et violeurs qui y pullulent.
Je comprends d'un coup beaucoup mieux pourquoi j'avais l'impression d'être juste dans un hôtel trop bien surveillé. On me prenait déjà pour le noble que je n'étais pas et je n'étais donc pas emprisonné, mais embastillé, comme diraient les Français en référence à la prison des nobles de Paris.
- Je vois… Constate-je peu rassuré à la description qui m'est faite de la "vraie" prison de Minas Tirith. Mais donc, ma chevalerie me permet-elle de réduire ledit paltoquet au rang de simple serf ?
- Ma foi, en tant que tel, rien ne vous en empêche, réfléchit le capitaine un court instant. Mais de par son ascendance, il est de sang bleu. Sa famille pourrait être fort courroucée d'un tel traitement et vous le faire chèrement payer.
- Qu'à cela ne tienne, j'ai déjà fait envoyer ses témoins comme messagers afin de réclamer rançon, l'éclaire-je.
- Vous avez bien fait, constate-t-il. Mais pour le coup, je ne saisis alors plus où se situe votre tourment…
- Et bien, je ne sais que faire de lui en attendant la rançon pardi ! M'exclame-je comme si c'était l'évidence même.
Le capitaine hausse les épaules à cette mention.
- Enchaînez-le par serment ou enchaînez-le tout court, peu me chaut. Je ne vois pas en quoi ce problème concerne la garde de la cité.
- Vous ne pourriez pas le mettre dans une de vos cellules en attendant que son père daigne venir le chercher ? Propose-je.
- Et puis quoi encore ? S'exclame le capitaine d'un ton outragé. Lui faire jouer du luth pour l'endormir le soir ? Prendriez-vous les geôles du roi pour une pension monsieur ?
Je me recroqueville sous la violence de la rhétorique du capitaine de la garde.
- Je suis désolé, je ne souhaitais pas vous vexer, m'excuse-je platement. Je suis juste à court d'idées.
- En ce cas, arrangez-vous avez vos amis nobles ! Me grogne-t-il sans ambages. Il y'a dans ce quartier bien trop de maisons disposant de leurs propres culs de basse-fosse ! Et trop de nobles y font justices eux-mêmes avant que la seule vraie, celle du royaume, ne puisse saisir les coupables ou encore sauver les victimes d'une vengeance aussi idiote qu'aveugle !
- À vous entendre, vous n'appréciez guère cette situation, constate-je d'une petit voix.
Vas-y, sombre crétin de Faust ! Rajoute de l'eau à son moulin, il n'attend que ça…
- Je ne vous le fais pas dire ! S'exclame-t-il d'un ton plein de ressentiment.
Je suis très content que celui-ci ne me soit pas destiné, ce qui me permet d'écouter la suite d'une oreille plus intéressée alors que la capitaine se lève de sa chaise pour me désigner le niveau des nobles à travers les barreaux de sa fenêtre.
- Voyez tous ces manoirs ! Je n'en connais pas un qui n'ait de sanglantes ou pernicieuses histoires en ses soubassements ! On y enferme aussi facilement les filles perdues ou les bâtards indésirés que le vin ou les victuailles ! Et l'on y exécute "justice" plus souvent que sur mon propre billot ! Je sais bien que les seigneurs ont droit de haute et basse justice en leurs domaines, mais ils oublient tous qu'en Minas Tirith, seul le roi, ou son intendant en son absence, ont droit de rendre justice sur ces terres-ci !
- Je vois… Dis-je en mentant comme un arracheur de dents.
En réalité, je ne vois rien du tout. Ça me semble complètement absurde que la justice ne soit pas une instance centralisée. Au lieu de ça, je comprends qu'en réalité la loi et la justice s'appliquent au cas par cas et au domaine par domaine. Ça m'a l'air totalement aberrant, mais je ne suis pas ici pour réformer le système carcéral, bien qu'il en aurait bien besoin.
- Donc, vous me conseillez de m'en remettre à ces seigneurs pour me garder mon otage ? Demande-je confirmation.
À ma grande surprise, il grimace, comme s'il avait croqué dans un citron trop acide, mais hoche néanmoins la tête.
- Je n'ai rien de mieux à vous recommander, bougonne-t-il d'un air contrarié.
- Je vous remercie en ce cas et m'en vais prendre mon congé, dis-je en me relevant péniblement.
Le temps de saluer le capitaine et de retourner chercher mon cheval, je me demande à qui je pourrais bien demander cette faveur. En temps normal, Limain m'est le plus sympathique, mais il est à la maison de guérison. De même, je ne m'imagine pas demander ce service à Calembel. Quant à Elisia, je n'en parle même pas, elle serait capable de le libérer juste pour me faire chier. Dans mon souvenir, Dervorin est quelqu'un de trop droit pour lui demander un truc pareil. C'est malheureux, mais je peux peut-être me tourner vers Luri. Je l'ai trouvé pour le moment très empressé de rendre service, que ce soit en explications ou en hommes. Peut-être me rendra-t-il aussi ce service-là.
Le trouver n'est au final pas compliqué et je découvre son hôtel particulier avec surprise. Il n'a rien à voir avec celui de Calembel qui était assez grand pour y loger une petite garnison. Malgré de petits murs extérieurs, l'intérieur ne peut qu'être qualifié de "coquet", de petits jardins très bien entretenus avec de petites fontaines et des haies d'arbres taillés à mi-hauteur d'homme forment une sorte de mosaïque découpées de chemins de gravier clair. L'hôtel est de cette architecture typique du reste de la cité, sorte de mariage entre une architecture de pierre lourde aux formes légèrement arrondies pour en adoucir les lignes.
Un unique garde à l'extérieur de la maison me demande de patienter pendant qu'il va chercher son maître et j'en profite pour admirer ouvertement les détails du linteau, sculptés comme s'ils représentaient une histoire à eux seuls.
- L'histoire de mes ancêtres vous plaît-elle ? S'informe Luri en arrivant derrière moi, un lourd tome relié sous le bras.
J'ai entendu quelqu'un venir sur le gravier, aussi ne sursaute-je pas.
- J'ignorais qu'il s'agissait d'une histoire, réponds-je poliment. J'admirais juste le travail qui a été réalisé autour de votre porte.
- Si vous en avez le temps, je vous l'expliquerais fort volontiers, me dit-il en souriant.
- Une autre fois sûrement, dis-je malgré tout intrigué de l'entendre. Je suis hélas venu demander un service.
- Bien sûr, aucun problème ! M'affirme Luri avec un grand sourire sur le visage. De quoi s'agit-il ?
- Vous acceptez souvent avant de demander de quoi il s'agit ? M'inquiète-je.
- Certes non ! Rigole-t-il de bon cœur. Mais j'apprécie énormément de pouvoir rendre service à mes amis. Vous savez, c'est si rare que je puisse aider. Souvent je suis plutôt celui qui quémande de l'aide. Alors me trouver dans le rôle inverse me fait le plus grand plaisir.
- Pourtant, le service en question risque de ne guère vous plaire, le préviens-je franchement.
- Vous m'inquiétez, déclare-t-il en perdant sa bonne humeur. Entrons pour en parler dans ce cas, ces rues ont bien trop d'oreilles à mon goût.
J'hoche la tête et le suit à l'intérieur. Une fois encore je suis très surpris. La demeure de Calembel n'était pas démunie, mais fait très spartiate à côté de celle de Luri. Chaque parcelle de mur est occupée de l'une ou l'autre tapisserie représentant soit de scènes de chasse, soit des scènes de banquet ou encore des adoubements et divers autres choses. Dans une grande galerie se trouvent des dizaines de portraits réalisé à la peinture sur bois, représentant sans doute les ancêtres de Luri, et toutes faites avec ce style moyenâgeux que je trouve parfaitement ignoble. Je ne comprends pas pourquoi les gens ont toujours l'air aussi moche là-dessus et si peu reconnaissables. Peut-être le fait que la notion de profondeur en semble absente ?
Bon, au moins c'est toujours mieux que l'art moderne…
Il me mène à un salon où il sonne une servante à qui il commande du vin. Elle nous en sert quelques instants plus tard pendant que nous échangeons des banalités. Par contre je ne peux pas m'empêcher de noter à quel point Luri fixe le corsage de sa servante et lui matte le derrière quand elle se penche pour servir. Et pour que je remarque ce genre de de choses avec un seul œil, ça doit bien indiquer à quel point il est peu discret.
- Jolie demoiselle, essaie-je alors qu'elle vient de refermer la porte en sortant.
- Si vous saviez à quel point… Commente-t-il avant de rougir violement.
Ho, ho… Bon j'admets quand même qu'elle est loin d'être moche.
- Vous le lui avez dit ? Demande-je en haussant un sourcil.
La sorte de borborygme bégayant qui tente vaguement de se faire passer pour une dénégation me fait vite comprendre que Luri doit être d'une timidité maladive. Il rougit jusqu'aux oreilles à ma demande, ce qui complète assez bien le tableau. Soit c'est le meilleur acteur qu'il m'ait été donné de voir, soit je suis le dernier des cons en décryptage de réactions.
- Mais, j'imagine que ce n'est point pour m'entretenir de Ludmilla que vous êtes venu.
- Ha, elle s'appelle Ludmilla ? Relève-je en m'étonnant qu'il use de son prénom avec cette légèreté.
- Heu… En effet… Admet-il d'une toute petite voix.
- Et bien, je ne suis en effet pas là pour elle. Plus tôt dans l'après-midi, l'on est venu me défier.
- Vous défier ? S'étonne Luri. Qui dans cette cité fut assez sot pour provoquer le chevalier qui tint en combat singulier contre un Nazgûl ?
- Vous vous remémorez peut-être le jeune seigneur Bergen Harren du Rohan ? Demande-je poliment.
- … Ha… Lui… Acquiesce Luri d'un air contrarié. Ma foi, j'ai rarement vu un homme aussi acharné à détruire la réputation d'autrui. Savez-vous qu'il n'eut de cesse de casser du sucre sur votre dos sitôt votre départ ? Dame Elisia a quitté très vite la table et elle semblait prête à commettre quelque acte impardonnable qui a poussé Dervorin à la suivre pour la raccompagner. Quant à Calembel et moi, nous l'écoutâmes de concert jusqu'à la fin. Une fois son récit terminé, Calembel lui dit qu'il s'agissait là de la plus incroyable fable qu'il n'ait jamais entendue et qu'elle ne pouvait sortir que d'un esprit dérangé, ce qui justifiait qu'il ne réclame point réparation à un simple d'esprit. On eut cru que les yeux de votre connaissance du Rohan allaient s'évader de ses orbites ! Termine-t-il en gloussant.
- Et vous n'y avez pas cru ? M'étonne-je sincèrement.
- Pourquoi donc devrions-nous croire pareil tissu de fadaises ? Nous vous avons vu vous battre et mener par le front. La personne qu'il a décrite n'a rien de commun avec vous. Ou son esprit l'a trompé sur vous, ou alors vous avez un frère maléfique qui vous ressemble en tout point, je ne vois que ça.
- Je vois… Hésite-je en entendant ça. Et bien, il se trouve qu'il a récidivé en me venant provoquer dans un duel à mort cet après-midi.
- Je devine qui a gagné, glousse-t-il d'un air entendu. À moins que le duel n'ait point encore eu lieu ?
- Il a déjà eu lieu, l'informe-je posément.
- En ce cas, voilà un importun de moins sur ce bon sol de notre pays ! S'exclame Luri en levant son verre.
- Ho, il est parfaitement en vie et n'est pas en trop mauvaise santé, dis-je pour le détromper.
- … Ha… Voilà qui est fort dommage… Se rétracte-t-il en rabaissant son vin d'un air déçu.
- J'ai envoyé ses témoins réclamer rançon à sa famille. Mais il faudra pour cela un bon moment, ils doivent faire tout le chemin de l'aller et du retour.
- En effet, ce n'est point la porte d'à côté, même en crevant sa monture sous soi, admet-il.
- Et il se trouve que j'ai désormais un prisonnier dont je ne sais que faire et que je n'ai nul endroit où garder, termine-je. C'est pourquoi, je cherche une solution et la garde m'a dit que la noblesse ne manquait pas de cellules privées en ses caves.
- Et vous avez pensé à moi en tant que geôlier ? S'étonne Luri d'un air abasourdi.
- Il se trouve que je n'ai nul autre vers qui me tourner, hélas, dis-je honnêtement. Vous me semblez le plus digne de confiance et la personne la plus apte à vous charger de cette mission, c'est pourquoi je suis venu vous trouver. Mais si ce n'est pas possible, je comprendrais…
- Qui a dit que ce n'était point possible ? Se rengorge soudain Luri à mon grand étonnement. Je dispose de trois solides cellules en mes celliers et je n'ai point peur de dire qu'on pourrait y retenir un troll si l'envie s'en prenait ! Si vous pensez que je suis le plus à même de vous aider en cela, alors comptez sur moi ! Je ne vous ferais point défaut !
- Heu… Merci… Hésite-je après un instant de stupeur.
En voilà un qui n'a pas été long à convaincre… Il semble très sensible aux flatteries en tout cas. Un ou deux commentaires positifs, et le voilà prêt à se transformer en maton pour me faire plaisir.
- Ne me remerciez point ! S'enorgueilli-t-il. C'est tout naturel en retour de tout ce que vous avez fait pour nous ! Au fait, vous resterez bien souper ? Me propose-t-il.
- C'est pas de refus, admets-je volontiers. Mais ne devrais-je pas aller chercher mon otage ?
- Inutile ! Mes mercenaire n'ont point encore été libéré de leur contrat et je me fais fort de les envoyer quérir votre pendard ! Où se trouve-t-il par ailleurs ?
- À l'auberge de la Vigne du Sud, réponds-je surpris de l'efficacité du seigneur replet.
Lui qui semblait catastrophé pendant la bataille, le voilà soudain homme d'action.
Il fait convoquer l'homme à qui j'ai eu affaire en tant que chef des mercenaires pendant la bataille et celui-ci nous affirme qu'il sera de retour sous peu avec mon homme sitôt que je le lui ai décrit.
De là, Luri m'engage sur d'autre sujets de conversation aussi divers que variés. Je découvre qu'avant d'être un noble et un homme politique, Luri se passionne avant tout de sciences naturelles et qu'il est un grand collectionneur d'herbes en tous genres qu'il écrase entre les pages d'un livre.
Y'a pas un meilleur usage pour un bouquin ? Je sais pas moi, le lire par exemple ?
Il m'en présente un au cours de la soirée, mais je suis surpris de voir que le livre en question ne comporte que quelques lignes à chaque page, et encore s'agit-il d'un descriptif relativement bref de l'exemple de fleur ou d'herbe qui s'y trouve. Il me fait aussi découvrir une grande collection d'animaux empaillés qu'il conserve dans un salon qu'il réserve à ce seul effet et j'y découvre un nombre incalculable d'animaux que je n'avais jamais vu. Ils ressemblent beaucoup à ceux de chez moi pour beaucoup. Et un grand nombre sont identiques, mais ne serait-ce que les éléphants à quatre défenses et de près de quatre mètres de haut, je suis scotché. Je découvre même une espèce de félidé empaillé disposant en lieu et place de ses pattes avant de mains permettant des manipulations comme un singe et de deux queues au lieu d'une seule.
Si un jour un naturaliste de chez moi tombe ici, il va en mouiller son slip pour les cinquante prochaines années. Il y'a tout à faire et du travail pour plusieurs générations.
Le vin aidant, sans compter le délicieux civet de lapin qui est servi au souper, la discussion n'en finit plus et je dois bien admettre ne m'être couché que très tard et complètement épuisé. Je suis même trop fatigué pour penser rentrer et Luri m'a gardé à dormir chez lui.
Le lendemain, je me réveille en entendant des bruits dans le couloir et réalise que ce sont les serviteurs qui s'occupent de la maison. La tête passablement douloureuse, je réalise en arrivant à la cuisine seulement que ma cheville ne me fait plus mal du moment que je n'essaie pas de faire des mouvements un peu brusque. Je me surprends à siffloter "désolé pour hier soir" en descendant déjeuner, ce à quoi je me fais accueillir par la servante sur laquelle guigne Luri en me faisant dire que je suis matinal car le soleil "n'est juste pas encore levé".
Je me sens bien mieux au niveau du reste de mon corps. Sans aller jusqu'à dire que je pourrais ressauter dans une bataille, d'ici un jour ou deux je pense que ce serait envisageable. Ce qui me fait penser que je crois bien que c'est aujourd'hui que le vieux Gandalf part pour la Porte Noire.
J'y songe très intensément en déjeunant seul. Le pain blanc qui est chez moi un produit commun est ici un produit de grand luxe, mais ça me fait tellement plaisir de déguster des vraies tartines à la confiture de coings que je serais le dernier des crétins de m'en priver. Bon, par contre la confiture de coing est beaucoup moins sucrée que je m'y attendais, ce qui me surprend en mal. J'aime quand c'est sucré au point d'avoir l'impression de manger de la confiture de sucre vaguement aromatisé au coing. Malheureusement, je n'ai jamais rencontré qui que ce soit qui partage cette passion faisant grossir.
Enfin, peut-être que Luri me comprend lui.
À peine ais-je pensé à lui que Luri passe la porte, sa chemise de nuit tendue sur son éminent ventre et un bonnet de nuit du plus ridicule effet sur la tête. Celui-ci semble ne guère s'en soucier et s'installe devant les œufs, le lard, les tomates et les saucisses grillées que sa servante lui sert.
Ha oui… Avec du petit-déjeuner pareil, tu m'étonnes que le gugusse ait un peu de surpoids…
Je le regarde manger en me demandant s'il a seulement noté ma présence, mais il semble avoir le regarde vitreux de quelqu'un qui fonctionne au pilote automatique.
Un genre de Luffy de One Piece qui mange en dormant.
Je dois avouer que je suis moi-même un peu léthargique. Dans cette maison qui respire le clame d'une étude silencieuse, avec juste un rai de lumière qui me réchauffe le corps sans toucher à mon visage, j'ai envie de me laisser glisser à nouveau dans le sommeil.
Du moins, en avais-je envie jusqu'au moment où une personne se met à tambouriner à la porte d'entrée comme si sa vie en dépendait.
Luri semble émerger un peu mieux et grommelle quelque chose d'inaudible en fusillant du regard la direction de son seuil.
Nous entendons la porte s'ouvrir et la voix de la servante qui semble dire quelque-chose avant qu'une voix bien connue ne tonitrue de toute la puissance de son coffre.
- Hors de mon chemin vilaine ! Je dois voir ton maître céans !
Tiens ? Calembel à cette heure-ci ?
Un bruit de ferraille me fait comprendre qu'il est en armure et à la vitesse de ses pas, je devine qu'il est pressé. Il est poursuivi par les remarques de la servante tout le long du chemin, lui arguant qu'il n'a pas le droit d'entrer entre autres choses. Quand il débarque dans la salle à manger, il se dirige tout droit vers Luri qui le regarde avec des yeux ronds s'asseoir de telle sorte que je ne vois que le grand dos de Calembel.
- Calembel, que faites-vous ici dès potron-minet ? S'étonne-t-il.
- Figurez-vous que je cherche à mettre la main sur notre chevalier de la croix noir depuis pas plus tard qu'hier soir et que le coquin n'a même pas daigné apparaître à son hôtel ! S'exclame Calembel d'un ton empressé. Pfuit ! Envolé notre bon Ignis, et sans rien emporter ! Son armure est encore à la patère alors que son épée et son cheval ont disparus ! Même le page venu du palais lui apporter ses couleurs ne l'a pas pu trouver ! Il serait parti avec la garde d'après le maître d'hôtel, mais nulle trace de lui à la caserne et l'on prétend ne plus l'avoir vu depuis hier en milieu d'après-midi !
Heu… Il n'a pas vu que je suis en bout de table ? D'accord je suis assez immobile, mais quand même…
Luri regarde Calembel avec des yeux de merlan frit avant de tourner son regard surpris dans ma direction.
Je ne suis donc pas un fantôme, c'est déjà ça.
Arborant un sourire amusé, je pose un doigt devant ma bouche pour faire signe au seigneur bedonnant de ne rien dire. J'ai envie d'entendre la suite de l'histoire.
- Ha ? Hésite Luri. Voilà qui est étrange… Mais pourquoi le recherchez-vous ?
- Mais pardi, parce que je souhaitais être le premier à lui proposer de se joindre à moi pour la belle bagarre qui s'annonce aux portes de l'ennemi ! Mais si je ne fais point vite, on va me le rafler ! Il paraît que dame Elisia s'est levée fort tôt ce matin pour lui mettre le grappin dessus, sans succès. Et elle est maintenant de fort méchante humeur.
- J'imagine aisément cela, acquiesce Luri en me glissant un regard en coin pendant qu'il hoche la tête.
Je dois me retenir de rire tellement c'est drôle. Je suis sous son nez et il ne me voit même pas. J'en suis d'ailleurs réduit à sourire de toutes mes dents.
- Luri mon brave, sauriez-vous où il est parti ? Ne me dites point qu'il se serait enfui comme l'a si outrageusement suggéré ce paltoquet de seigneur du Rohan ?
- Je ne crois point avoir ouï d'un départ de sa part, répond Luri en me jetant un coup d'œil.
Arrête ! À force de guigner dans ma direction tu vas me griller !
- Voilà qui est heureux. Mais damnation, sous quelle pierre s'est donc allé réfugier cette anguille ? Il me semble pourtant qu'un chevalier avec une canne, ça ne s'égare point ainsi ! Ha Luri ! Je crains que quelque malheur ne lui soit arrivé ! Ce fourbe de seigneur du Rohan ne m'avait pas paru bien franc et son venin bien trop pernicieux pour venir d'un honnête homme ! Si je m'écoutais, j'irais démonter le camp de ce rustre toile par toile et lui faire cracher s'il a osé quelque malheureux geste à l'encontre de notre ami !
Oulà… Bergen, tu t'es fait des potes pendant mon absence…
- Ho, n'allez point le chercher de none à complies, il est juste ici, dit Luri en désignant le plancher.
- Qui cela ? S'étonne Calembel.
- Le seigneur du Rohan. Et il ne fera de mal à personne, il est soigneusement enfermé en mes geôles.
- Vraiment ? Mais depuis quand ? Et pour quelle raison ? S'étonne Calembel.
- Ho depuis la fin de l'après-midi d'hier. Figurez-vous qu'il s'en est venu provoquer notre ami en duel, lui relate le bedonnant seigneur. Duel qu'il a fort heureusement perdu, et le chevalier est passé me voir pour me demander de le lui mettre au frais en attendant rançon de sa famille.
- Hors ça ! Ce pendard est donc bien passé à l'acte ! Tempête Calembel dont le regard se met à jeter des éclairs. Et vous me dites qu'il vit encore ! Mais cela signifie donc que notre Faust a bien vaincu ?
- En effet.
- Et que vous l'avez donc croisé hier en fin d'après-midi ?
- Tout à fait.
- Où est-il parti ensuite ? Par où est-il allé Luri ? Par la grâce des Valars, dites-le-moi, je me fais du mauvais sang !
- Laissez-moi réfléchir… Dit Luri en me jetant un coup d'œil interrogateur.
Je n'en peux plus de me retenir de rire et je me tiens déjà les côtes parce qu'elles me font mal à force de ne pas me laisser aller.
Cet homme me fera mourir de rire !
Je fais signe à Luri qu'il peut tout lui dire, je ne tiendrais plus longtemps sans faire de bruit de toute façon.
- Je crois bien qu'il est ici, sauf erreur de ma part, soupire de soulagement le bedonnant seigneur.
- Il est céans ? S'étonne Calembel.
- En effet, et plus proche que vous ne le croyez, dit Luri en me désignant du doigt.
Calembel suit le doigt et fais une figure qui n'a pas de prix en me voyant. Je renverse la tête en arrière, ferme les yeux et éclate de rire en tapant sur la table.
Ho pitié ! Pas ça ! J'ai de la peine à respirer ! J'ai super mal aux côtes aussi !
Je suis pris d'un énorme fou-rire qui semble vexer Calembel au plus haut point, mais je n'arrive absolument pas en m'en empêcher. Je me terrasse tout seul à cause du mal de bide que je me paie en riant.
De son côté, Calembel me couvre d'injures et me hurle dessus qu'il se terrifiait qu'il me soit arrivé quelque chose de grave et que c'est indigne de moi de me moquer de la sorte de ses inquiétudes. Malgré tout, je fais fou-rire sur fou-rire sans la moindre forme de respect ou de pitié.
Il me faut au final plusieurs minutes pour reprendre mon calme et mon rire s'est même communiqué à Luri qui n'a pas réussi à clamer Calembel car lui aussi pouffait sans cesse. J'ai les zygomatiques douloureuses au bout du compte.
- Désolé Calembel, mais étant là depuis le début, je m'inquiète quelque peu de votre méthode de recherche, lui fais-je remarquer avec un sourire amusé.
- Qu'y puis-je si je ne m'attendais point à vous trouver en la demeure de Luri ? Grogne-t-il dans son coin.
- Pas grand-chose, en effet, admets-je. Alors, pour quelle raison me cherche-t-on aussi fébrilement ?
- Il me semble l'avoir déjà mentionné céans…Bougonne-t-il.
- Pour m'inviter à participer à la bataille, ça j'ai compris. Mais je ne comprends pas pourquoi il faut que ce soit vous en particulier alors que Gandalf est déjà passé et pourquoi Elisia est vexée de ne pas avoir pu me le proposer ?
- Pour quelle raison ? Mais enfin, pour les couleurs bien sûr !
- Les couleurs ? M'étonne-je.
- Et bien, pour vous proposer d'arborer ses couleurs en plus des vôtres.
- Je ne saisis toujours pas, réponds-je contrarié.
- Je vais vous expliquer, me dit Luri de ce ton qu'il a déjà utilisé pour me faire la leçon dans la salle de réception du roi. Quand une guerre est lancée, qu'elle soit entre seigneurs, bannerets ou contre un autre pays, celui qui mène à la guerre prête par défaut ses couleurs à ceux qui vont se battre pour lui. Mais quand d'autres seigneurs, chevaliers ou bannerets viennent grossir les rangs, ils apportent eux-mêmes leurs hommes et leurs bannières. Dès lors, il devient prestigieux pour ces seigneurs d'avoir le plus de troupes possible. Ou dans certains cas, que les combattants les plus prestigieux se battent sous leur bannière. C'est une sorte de course à qui aura sa bannière qui se distinguera le plus dans la bataille.
- Ha… Grosso-modo, c'est un concours de celui qui a la plus grosse… Résume-je sarcastiquement.
- Pas seulement la plus grosse armée, je viens de le dire chevalier, me corrige Luri.
- Je ne parlais pas d'armée Monseigneur… Fais-je remarquer.
Luri fronce les sourcils et commence à cogiter, mais je doute qu'il trouve la réponse. Il m'a l'air d'être du genre trop innocent pour comprendre l'humour de chantier.
Pour un peu, je serais prêt à parier que notre bon Luri est aussi vierge qu'une jeune fille de bonne famille avant son mariage.
- Bon, donc si je saisi bien Calembel, vous souhaiteriez que je me batte pour vous ? Demande-je avec ironie.
- Je ne suis plus sûr d'en avoir fort envie… Commente-t-il d'un ton lourd de reproches.
- Ma question serait de savoir ce que j'y gagne à me battre pour vous plutôt que pour moi.
- Vous ? À porter les couleurs, et donc manifester la confiance de la personne qui vous les as confiées, car des couleurs dépendent aussi l'honneur de ceux qui les portent. Le déshonneur d'un rejaillit sur tous les porteurs de ses couleurs. À l'inverse, les honneurs d'un seul rejaillissent sur tous ceux qui se battent sous les mêmes. En cela, avoir de prestigieux combattants sous ses ordres est une marque du respect que ces combattants vous accordent, un fort indicateur de votre honneur et une représentation de votre puissance.
Je digère gentiment ce que l'on me dit, mais n'y voit au final pas de gros arguments de me battre sous les couleurs d'un autre si ce n'est pour faire mousser la personne en question.
Non merci ! Au final je vais prétexter ne vouloir vexer personne pour refuser poliment.
Je fais part à Calembel et Luri de ma conclusion et cela semble agacer Calembel d'autant plus. Luri aussi semble désappointé, mais bon, ils n'en sont plus à ça près avec moi.
Peu après Calembel annonce qu'il prend congé et me conseille de me dépêcher si je ne veux pas avoir à devoir rattraper la colonne du roi.
C'est mignon les gens qui prennent pour acquis que je vais venir…
Je me retrouve dans la maison de Luri face à un dilemme assez cornélien. D'un côté, je n'ai aucune envie d'aller à cette fichue Porte Noire. C'est une attaque-suicide, rien que le nom indique pourquoi je ne veux pas y aller. Mais, si je ne m'y présente pas, un : je vais décevoir toutes les personnes avec qui je me suis battu pendant l'attaque de Minas Tirith, deux : ce sera mauvais pour ma réputation en tant que nouveau chevalier de se défiler comme ça, trois : si par malheur je n'y vais pas et qu'ils reviennent bon gagnant, je vais l'avoir dans l'os quelque chose de profond le jour où je voudrais demander de l'aide, si j'en ai jamais besoin un jour.
Mais c'est l'argument quatre qui me décide au final. À savoir, si j'y vais pas et qu'ils n'en reviennent pas, non seulement je perds mon moyen de rentrer chez moi, mais en plus je n'aurais plus qu'à attendre l'esclavage et la mort d'une manière cruelle et misérable. Et ça, il n'en est pas question !
Je déteste l'idée de mourir, mais si j'en suis réduit à ça, je veux mourir en étranglant le fils de pute qui m'aura donné un coup mortel.
Sauf que plusieurs problèmes s'offrent à moi dès le moment où j'arrête ma décision. Premièrement, je ne suis pas équipé ni même prêt alors que tout le monde doit être sur le point de partir. Je dois donc retourner à mon hôtel en quatrième vitesse. Pour ce faire, j'ai le cheval de Bergen. Mais, le cheval en question, j'aurais presque meilleur temps de le laisser chez Luri étant donné que Bergen est désormais là et que, si je me sers de son bourrin pour mes courses en ville, d'accord je l'insulte, mais je lui dis pas avec un sourire d'excuse "désolé je l'ai emmené pour me battre et il a cané pendant la bataille…" Surtout avec l'importance que ces foutus Rohirrims accordent à leurs chevaux. Donc si je veux suivre la colonne, il me faut un cheval.
Je m'ouvre de ce point de détail à Luri qui me propose spontanément son cheval, ajoutant que lui-même n'a "pas prévu de suivre le mouvement étant donné son manque d'expérience du combat".
J'ai donc un cheval que Luri me fait seller et mettre à disposition. Celui-ci est un peu plus bourru et on sent tout de suite qu'il a été choisi pour supporter l'énorme masse de son propriétaire. C'est un cheval brun à larges taches blanches et avec une crinière énorme, sans compter des sortes de houppettes de poils au niveau des sabots. Son propriétaire me garantit qu'il est très doux et me mènera sans encombre où que je veuille aller.
En effet, la jument qui répond au doux nom de "Gentiane", se révèle d'un caractère extrêmement obéissant et vire comme sur des rails au moindre mouvement du bassin et des rênes. Qui plus est, ses larges épaules me portent sans le moindre problème.
N'empêche, j'ai quand même changé trois fois de cheval en deux jours… Je tiens un record là…
Je descends à l'hôtel alors que j'entends la procession de combattants du roi qui franchissent la ville pour en sortir. Je fini par talonner un peu ma monture pour arriver plus vite à la Vigne du Sud. Là, je suis accueilli par Dutombil qui me demande ce que j'ai décidé.
- Venez m'aider à enfiler mon armure, ça ira plus vite, lui réponds-je en m'engouffrant dans l'escalier.
Il acquiesce avec un petit sourire en coin et me suit jusqu'à ma chambre où je change rapidement ma tenue de sortie pour mon gambison et enfile l'armure avec l'aide de l'hôtelier. Je tombe également sur tout un fatras de tissus blanc dont je me demande la provenance jusqu'au moment où je réalise qu'il s'agit d'une cape et d'un tabard portant la croix noire que j'ai reçu pour bannière. Je les enfile par-dessus le tout et redescend, harnaché de pieds en cape, pour me diriger vers l'écurie quand Dutombil m'arrête.
- Vous n'allez quand même pas partir sans provisions, me dit-il d'un air entendu. Ce n'est pas un simple aller et retour de moins d'une journée un voyage à la Porte Noire. C'est un trajet de plusieurs jours dans les deux sens.
- Je n'y avais pas pensé, admets-je un peu penaud. Mais alors il me faut aussi de quoi dormir dehors et tout ce qui s'en suit…
Et merde, moi et mon sens de l'organisation légendaire… Tout le monde est déjà parti que j'en suis tout juste à commencer mes bagages…
- Vous avez de la chance, me confie Dutombil d'un air conspirateur. J'ai conservé ma tente et mon matériel de couchage de quand je suis venu en Gondor. Le temps de le retrouver et on le garnira sur votre selle.
- Merci beaucoup ! M'exclame-je réjoui de ne pas avoir à battre la ville pour en trouver.
Tandis que Dutombil donne des ordres aux cuisines pour faire préparer des provisions, l'une de ses filles, pas Hanna heureusement, est envoyée chercher le matériel en question. Dutombil prend tout le temps que mets la préparation de ma nourriture pour m'expliquer comment se monte sa "tente" qui est en fait un petit pavillon individuel. Je suis largement pourvu de nourriture de toutes sortes dans mes fontes et Dutombil prend enfin la peine de m'indiquer le chemin. Au final, quand je pars il est presque midi et j'ai bien trois à quatre heures de retard sur la colonne.
Mais muni d'une carte et le seigneur du Mordor me fournissant gentiment deux solides points de repères sous la forme de la Montagne du Destin et la lueur du Grand Œil, je crois pouvoir affirmer que me perdre est chose impossible cette fois.
Je pars donc à un bon trot, celui-ci permettant à mon cheval de correctement dévorer les kilomètres tout en le fatiguant relativement peu.
La traversée des champs de Pelennor me réserve son lot de spectacles macabres. Entre les engins de siège abandonnés, détruits, les cadavres d'hommes, de chevaux, d'orques, de trolls, d'Oliphants, et de certaines choses inidentifiables, je suis servi et ne regrette pas de ne pas avoir dîné avant de partir.
Sitôt la zone de dévastation passé, je m'accorde quand même de casser une petite graine. Après tout, il faut rester en forme pour les jours à venir. La piste est aussi dure à suivre qu'une autoroute, le roi a fait monter à cheval tout ce qui le pouvait pour aller plus vite et le terrain est retourné comme s'il avait été labouré, m'indiquant clairement la voie à suivre.
J'arrive très vite à la cite en ruines d'Osgiliath, à peine quelques heures plus tard. À mon grand étonnement, j'y constate une vive activité. Des centaines de soldats semblent s'y activer de manière qui ne laisse aucun doute : ils sont en train de fortifier les ruines de la cité.
Arrivé tout proche, une paire de soldats portant les armoiries du Gondor me hèle.
- Qui vive ? S'exclame le premier en abaissant sa lance dans ma direction.
- Le chevalier Ignis, l'informe-je. Que signifie ce chantier ? Ne devriez-vous point faire route vers la Porte Noire ?
- Nenni messire, me répond l'autre soldat. Le roi a ordonné à notre régiment de fortifier la cité en cas de coup dur. Nos effectifs étaient trop sévèrement entamés pour le suivre jusque devant la Ténébreuse Porte.
Je vois, réponds-je en hochant la tête.
La décision est plus sage qu'il n'y parait. En laissant ses pauvres diables ici, il s'assure le contrôle des ponts de la cité, ce qui lui permettrait de les détruire à nouveau en cas de problème et de ralentir à nouveau le Mordor à un endroit beaucoup plus facile à tenir pour le Gondor que d'avoir l'ennemi sous les murs de la Cité Blanche.
Je prends rapidement congé des soldats, les laissant continuer leur travail pour reprendre mon chemin.
Je repars en suivant les traces laissées par le passage des très nombreux cavaliers. Mon cheval avance à bon rythme, mais je n'ai pas l'impression d'avoir gagné grand-chose.
Ça devient assez évident en milieu d'après-midi quand je vois enfin la colonne au loin. Il me devient vite évident que je ne gagne pas vraiment sur elle. Ils avancent singulièrement plus vite que ce à quoi je m'attendais.
Passer la deuxième ? Ça me semble une idée tout à fait d'actualité.
Je clappe de la langue pour pousser mon cheval à la vitesse supérieur et c'est un plaisir de le sentir obéir sans la moindre talonnade des étriers. Je passe d'un petit trot à un léger galop. Dans le soleil de l'après-midi et sur ces grandes plaines à peine vallonnées, c'est un plaisir. Entre le poids de mon armure surs mes épaules, mon épée qui bat à mon côté, le vent qui me fouette le visage et le souffle de mon cheval dans mes oreilles, il ne manque plus que l'accompagnement musical et ce serait totalement épique. Je tente de me souvenir de quelques airs bien héroïques, mais en-dehors de Requiem for a Dream, ou Johnny marching Home, je n'ai rien qui me vient. Ou alors des airs un peu plus comiques du genre le thème de "Mais où est donc passée la septième compagnie" ou encore "Astérix est là".
Je l'entonne d'ailleurs, sifflant les bouts que j'ai oubliés. Et comme elle s'installe dans ma tête, je la répète sans cesse.
- Avé César, tu cherches la bagarre ! Chante-je à tue-tête. T'as qu'une idée fixe mais t'oublie Obélix ! Arrière Satan, Ancien combattant ! En sandales, en péplum, t'as le look qui dégomme ! Et pendant qu'ils jouent aux cowboys, aux indiens, ils en prennent des coups ces Romains ! C'est fou c'qu'ils sont fous ces playboys italiens, ils en perdent tout leur latin ! Astérix est là ! Ça va faire mal, ça va cogner la bagarre ! Astérix est là ! Seul contre les Dieux, contre l'odieux César !
J'essaie d'imaginer si quelqu'un avait fait un film avec ça, je crois que rien que ce bout-là aurait suffi à tuer toute notion d'épique du truc.
Au final, j'arrête de chanter quand j'approche la colonne, histoire de garder un peu de dignité. Je rejoins totalement les rangs des combattants en fin d'après-midi, à peine une petite heure avant la pause du soir.
Au moment d'aller monter ma tente quelqu'un me tapote l'épaule.
- Oui ? Dis-je en me retournant.
Je suis accueilli d'une baffe retentissante de la part d'Elisia qui me fait tourner la tête.
- Où étiez-vous passé chevalier ! M'interroge-t-elle d'un ton outragé.
- Je croyais que celle du roi était la seule que je n'avais pas le droit de rendre, grogne-je d'un ton agacé en me massant la joue.
- Vous n'avez pas répondu à ma question ! Insiste-t-elle.
- J'étais chez Luri, Calembel ne vous l'a pas dit ? Questionne-je.
- On dit Seigneur Luri et Seigneur Calembel ! Me reprends-t-elle.
Je pousse un profond soupir de lassitude.
Putain, mais faites-lui changer de disque là-haut !
- Quand bien-même s'en formaliseraient-ils, siffle-je, je pense qu'ils sont assez grands pour venir me le signaler eux-mêmes Madame… Ensuite, je préfère vous prévenir. La seule chose qui vous évite encore une belle paire de claques, moins que votre statut de femme, c'est votre statut de fille héritière de votre satané père.
- Ha tiens chevalier ? Grogne-t-elle. Vous savez qu'il est plus mal vu de frapper une femme qu'un supérieur dans votre position ?
- Ouvrez grandes vos esgourdes Dame Elisia. Si nous n'étions si bien entourés, la baffe vous aurait été retournée.
- Vous n'avez décidément aucune galanterie !
- Le compliment vous est retourné. J'ajouterais même que dans votre bouche, c'est l'hôpital qui se fou de la charité.
- Je ne sais ce qui me retient de…
- Dame Elisia, je pense que cela suffira ! S'interpose soudain Dervorin en lui plaquant une main gantée sur la bouche.
La demoiselle le foudroie du regard et tente de se débarrasser de ladite main tandis qu'il se tourne vers moi et reprend la parole avec un lourd regard d'avertissement dans ma direction.
- Je suis persuadé que le chevalier Ignis s'excuse platement de son retard et qu'il comprend votre agacement à ne point l'avoir pu trouver ce tantôt.
… Bon… Bien compris… Pour la paix des ménages, sourit, acquiesce et écrase ta grande gueule…
- En effet, dis-je d'une voix qui ne trompe personne sur mon agacement… Il se trouve que j'allais venir vous présenter mes excuses sitôt mes quartiers installés.
Elle me lance un regard qui signifie clairement qu'elle n'en croit rien. Mais se débarrasse de la main de Dervorin d'une tape sèche sur cette dernière.
- Il est vraiment plus que temps que quelqu'un vous apprenne la politesse chevalier ! Je vous défie !
- Aux échecs j'espère, dis-je en ouvrant des yeux ronds.
- Certes non ! À l'épée ! Si je vaincs, vous vous soumettrez à mes leçons de politesse et de bienséance !
J'en reste silencieux plusieurs secondes.
C'est quoi cette nouvelle manie de me défier à tout bout de champ pour un oui ou pour un non ?
- En admettant que j'accepte, dis-je d'un ton dépité, qu'aurais-je si je vaincs et non vous ?
- En ce cas, je me plierais à vos désirs pour une tâche, lâche-t-elle sans hésiter.
HO, HO ! MAIS C'EST TENDANCIEUX ÇA !
- J'accepte ! Dis-je avec un empressement soudain qui semble la déconcerter.
Tu vas voir gamine, je vais te la passer l'envie de l'ouvrir trop vite !
