Chapitre 54
LA NUIT DES LONGS COUTEAUX
- Ma tante, avez-vous perdu l'esprit ? Demande le doc en joignant ses mains, préférant visiblement rester assis dans son fauteuil.
Je me redresse afin de trouver une position plus confortable pour m'appuyer contre le mur dans le fond de la pièce, évitant strictement de dire quoi que ce soit. Bien qu'être debout ne me dérange pas, je dois admettre avoir de la peine à ne pas nerveusement taper du pied au sol.
- Et pourquoi donc ? S'enquiert Nirianeth d'un ton calme.
- Vous souhaitez adopter un humain, qui plus est déjà adulte. Je ne vois nullement la nécessité d'un tel acte. Le sieur Faust est certes d'une puérilité et d'une immaturité confinant à l'impression qu'il demeure un enfant, mais il est plus que temps pour lui de mûrir et de voler de ses propres ailes. Qui plus est, il est sous le coup d'une procédure judiciaire qui…
- Mon neveu, pense-tu que j'ignore tout cela ? Le coupe alors Nirianeth. Que je ne sais pas que Faust n'est pas un petit orphelin que je devrais éduquer mais un homme fait ?
- En ce cas, je ne comprends pas pourquoi nous avons cette discussion, Dit Elrond en fronçant les sourcils.
- Parce que je suis venue t'annoncer que j'adoptais ce jeune homme comme mon enfant.
- Il n'y a là aucune nécessité, s'agace Elrond. Qui plus est, pourquoi maintenant alors que nous sommes en plein préparatifs de mariage ?
- Mon neveu, la raison est que nous le voulons tous deux.
- Et depuis quand est-ce une raison valable ? Demande-t-il froidement.
- En une autre ? Faust souhaite une image maternelle, de mon côté je me morfonds dans ma solitude, dit-elle en levant l'une après l'autre ses mains pour illustrer son propos. Il me connaît bien et viens chercher conseils auprès de moi, je me suis déjà occupée de lui par le passé et je le connais presque comme si je l'avais fait. Je n'y vois là que l'officialisation de quelque-chose qui existait déjà dans un cadre informel.
Elrond tourne vers moi un regard inquisiteur que j'esquive de mon mieux en me découvrant un intérêt subit pour une bannière qui pend non loin, même si je n'ai pas la moindre idée de ce qui y est représenté.
- Quand bien même, le moment me semble fort mal choisi, gronde le doc. Ajouter un membre à notre délégation familiale maintenant serait au mieux… Compliqué…
- Je ne suis pas forcé de venir au mariage, intervient-je pour essayer de soulager une ambiance assez lourde.
- Parce que vous songez que je ne vous ai pas inclus à la liste des invités ? Me demande Alors Arwen depuis le siège qu'elle occupe fond de la pièce. Ne soyez pas sot, vous êtes invité, je pense qu'il faudra juste vous faire changer de place depuis le fond de la cour jusque parmi les membres de la famille. Ce n'est qu'un changement minime père, ajoute-t-elle alors qu'Elrond fronce les sourcils dans sa direction.
Je préfère me taire pendant qu'Elrond débat encore de longues minutes avec sa tante du bien-fondé de cette décision et avec sa fille que changer l'organisation d'un mariage déjà compliquée est la dernière chose qu'il souhaite. Mais malheureusement pour lui, Nirianeth ne veut pas démordre de l'idée de m'adopter séance tenante et Arwen va dans le sens de sa grand-tante avec un certain enthousiasme, assénant des arguments parfois assez lourds, comme celui que ma potentielle future maman ne reçoit pas beaucoup de visites de la part du doc et qu'elle va désormais habiter encore plus loin et donc limiter les siennes. Que le fait d'avoir à nouveau un enfant, qui plus est aussi turbulent que moi, lui donnera bien assez de cheveux blancs et d'émotions pour le reste de mes années, ce qui me fait grogner dans mon coin.
Chouette, je viens d'être promu enfant à problème de la famille, si tant est que j'y rentre…
À ma grande surprise, Elrond capitule après une bonne demi-heure de débats stériles car pratiquement tous ses arguments sont rejetés en bloc par les deux femmes.
- Fort bien, vous le voulez ? Vous l'aurez ! Mais je ne veux pas entendre le moindre écart de sa part de toute la cérémonie et du souper qui s'en suivra ! Il sera à votre charge qu'il se tienne tranquille ! Oui, même à toi ma fille ! Dit-il en voyant Arwen ouvrir la bouche pour protester. Tu le souhaite pour ton mariage, alors tu t'en occuperas également, quand bien même ce mariage est le tiens !
Sur ce, Elrond se relève et sort de la pièce, raide comme la justice et probablement aussi un tantinet vexé.
- Je sens que mon "cousin" et moi allons avoir une relation plutôt houleuse… Commente-je une fois qu'il est sorti.
Arwen se met à pouffer, ce qui me fait lever un sourcil.
- J'ai des siècles de plus que vous, mais voici que je dois vous appeler "cousin germain", comme si vous aviez un millénaire de plus que moi alors que ce n'est pas le cas, sourit Arwen.
- Ouais, ben désolé de faire plus jeune que mon titre, grogne-je d'un ton amusé à mon tour.
- Par contre c'est un soulagement pour moi, je ne suis plus la plus jeune de la famille. Je vous cède le plus volontiers du monde la place d'enfant turbulent.
- Trop aimable… Grince-je, ce qui les fait rires toutes les deux.
Elles passent ensuite une grosse partie de la journée à faire venir des couturières pour prendre mes mesures et commencer à me confectionner un habit comme le reste de leur famille. Je suis sur le cul de découvrir que le reste de la délégation familiale du doc va venir habillée en robes de couleur blanches.
Même les mecs sont en robes ! Bordel de Dieu… Trolf avait raison, à trop fréquenter les elfes, on finit gonzesse !
Aucun papier n'a été signé ou quoi que ce soit, mais le message passe très vite dans la maisonnée que je viens d'être adopté. Et je découvre un autre point qui ne m'enchante pas des masses. La maisonnée à Elrond, en-dehors de ses soldats, c'est presque soixante pourcents de femmes… Et toutes ont des commentaires à faire sur moi ! Pour l'une d'elles je suis mal rasé, pour une autre je suis mal coiffé, pour une troisième je suis trop grand, pour une quatrième je suis trop large, etc… Ça caquète pire que dans un poulailler industriel tout en cousant ! J'essaie bien de procéder à une retraite stratégique, mais tout le monde me veut sous la main pour pouvoir faire des essais qui sont urgent, si j'ai bien tout compris, puisque le mariage est dans moins d'une semaine. Même de ce côté-là, j'entends nombre de commère dire qu'Arwen a précipité les choses pour éviter que son père ne change d'avis, ce à quoi la principale intéressée ne se défile même pas. Elle est même plutôt rayonnante. Une personnification du bonheur.
Finalement, c'est de Jim que me viennent les premiers secours quand il me trouve. Et les premières félicitations aussi.
- Maître ! C'est merveilleux ! J'ai appris pour vous ! Vous avez une nouvelle famille ! S'écrie-t-il en me sautant au cou.
- Du clame, graine d'assassin ! M'exclame-je en me réceptionnant sur le dos après sa charge de taureau furieux. Laisse-moi respirer !
Il reste au contraire assis sur mon torse pour me bombarder de compliments malgré mes demandes répétées qu'il me dégage le plancher. Je finis par le prendre par le col pour l'écarter de moi.
- Jim, parfois tu es plus collant qu'un chaton… Grommelle-je en me relevant sous les regards oscillants entre l'amusement et la moue indécise de l'auditoire cent pour cent féminin.
- Miaou ? Miaule alors Jim.
La réaction suscite deux types de réactions, les moues deviennent des mines scandalisées. Arwen et quelques-unes des plus jeunes elfes éclatent simplement de rire pendant que je fixe Jim avec un œil rond comme une soucoupe.
- Continue comme ça, je m'en vais te mettre un collier et changer ta paillasse pour un panier… Gronde-je pas très amusé par sa répartie alors que lui semble hilare.
Il se joint ensuite à la bande de commères en faisant le service de très nombreuses tasses de thé et de biscuits secs.
Arwen et Nirianeth me prennent à part pour m'expliquer comment va se dérouler la procession jusqu'au palais des intendants et quelle place je devrais occuper dans le cortège. Place qui semble faire un peu débat entre les deux femmes. Débat auquel je ne prends strictement pas part. Ça me semble déjà trop compliqué pour un simple mariage. Il leur faut bien trente minutes de débats pour décider entre qui et qui je vais me cacher avec ma robe en rapport aux liens de sang avec la branche principale de la famille. Le seul point qui me console, c'est que je serais bien assez au milieu du cortège pour que le petit malin qui me remarquera puisse, au mieux, prétendre qu'il a mal vu. En plus je serais entre deux colosses, qui risquent bien de cacher même ma stature. Et qui me serviront de gardes par la même occasion, ce pour éviter de froisser mon cousin Elrond.
L'est un poil chiant le cousin… Mais juste un poil…
J'en déduis que je ne pourrais pas récupérer mes armes, même rien que pour parader.
Le second sujet de débat c'est mon placement aux tables du banquet car du coup je ne peux plus juste festoyer avec les autres invités, vu que je fais partie de la famille.
- Mais collez-moi un tabouret en bout de table et ne vous amusez pas à changer tout l'agencement des invités ! M'insurge-je en les voyant faire des calculs d'apothicaires pour le placement des gens.
Je me fais rabrouer, et délicatement dire de les laisser gérer les affaires importantes. Je lève les bras au ciel, vaincu, et finit par aller jouer aux cartes avec Jim dans un coin de la pièce. Je lui apprends le poker par la même occasion. Il ne semble pas y avoir d'autres visites de la journée, à moins que mon auditoire féminin ne les repousse dans mon dos. Je suis enfin relâché bien des heures après que la nuit ne soit tombée et qu'il ait fallut inonder la pièce de bougies pour permettre aux commères de continuer à travailler. Ce qui me convient assez parce que Jim est devenu tellement doué que j'avais commencé à envisager de tricher pour rééquilibrer les manches.
Je vais dormir avec Jim qui s'enthousiasme plus que moi pour le mariage. Moi je n'y vois personnellement qu'une corvée. Arwen a l'air très heureuse et tant mieux pour elle. Mais moi, aller jouer les membres de la famille fantoche, très peu pour moi. Surtout que ma nouvelle mère et ma nouvelle cousine germaine sont en train de prévoir de se relayer pour me surveiller comme si j'avais cinq ans.
Mais laissez-moi souffler, bande de mères-poules ! Ce n'est pas parce que je suis dans le secteur que le gâteau de mariage va subitement prendre vie et attaquer le marié !
Le lendemain n'est pratiquement qu'une répétition de la journée précédente, l'explication avec Elrond en moins, et un fou-rire incontrôlable de Trolf en plus en apprenant que je vais porter une robe.
- J'te l'avais dit ! Bientôt ce s'ra les bigoudis ! S'exclame-t-il entre-deux rires tout en se tenant le ventre.
Il s'en va en s'essuyant les yeux car il a tant ri qu'il en a pleuré aussi.
Je découvre aussi ma robe. Tout le monde est en blanc, les hommes avec des touches de gris et d'argent. Et dès que je vois la chose, je manque d'avoir une attaque.
- Vous plaisantez ? C'est quoi ce décolleté ? M'insurge-je en voyant la chose. Je n'ai pas de poitrine à exposer !
- La robe n'est pas encore finie, intervient Arwen en riant comme une bossue. Nous sommes encore en train de faire le col. Il doit vous arriver sous la mâchoire. Rassurez-vous nous n'avons pas prévu de vous faire défiler dans une parure féminine.
- Y'a intérêt… Grogne-je en regardant la chose.
Les manches sont immenses ! Je pourrais cacher Jim dedans, voir même Trolf dans l'autre.
Plus besoin de tapis pour kidnapper quelqu'un, ils ont inventé les manches cache-personne…
Par contre l'essayage est surprenant de légèreté. Pour un peu, j'aurais l'impression de porter un simple châle, ou même d'être tout nu. Ce qui ne me met pas très à l'aise.
Mais c'est tout doux !
J'aime déjà la sensation de ce truc. À côté, les fringues de mon tailleur gay semblent rêches, et pourtant la doublure contre la peau est en soie.
Les couturières passent encore des heures à terminer ma tenue, beaucoup me reprochent d'ailleurs d'être plus gigotant qu'un enfant. Je n'y peux rien, y'a rien à faire à part tourner en rond quand on attend les essayages. J'essaie de jouer aux cartes avec Jim et je commence à me demander s'il ne compte pas les cartes car il partirait avec mon slip si on jouait avec des vraies mises.
Bordel, pourquoi j'ai la même impression d'attente qu'avant une bataille moi ?
Mais rien à faire, j'ai beau retourner cette question dans ma tête, je ne sais toujours pas ce que j'associe à ce sentiment désagréable. Et je tourne en rond comme un lion en cage, perdant mon temps à passer mes mains là où devraient se trouver mes épées. Ces gestes finissent par se remarquer car Nirianeth fini par me prendre à part pour me poser la question.
- Désolé… J'ai passé tellement de temps à être armé en permanence que ne plus en avoir… Me rend nerveux, je pense… Dis-je en pensant que c'est ça.
Du moins, je ne vois pas trop ce que ça pourrait être d'autre.
- Tu n'as plus besoin d'être sur le qui-vive en permanence Faust. Cette partie de ta vie est derrière toi, me rabroue gentiment Nirianeth. Nous allons prendre le temps de te réapprendre à vivre en paix.
- Rien n'est moins sûr… Je suis chevalier au service du roi du Gondor, rappelle-je. Et le pays n'est même pas encore stable. Sans compter ses frontières qui demeurent plus contestées que jamais…
- Et en tant que cousin germain par alliance du roi, il va bien trouver un moyen de te tenir éloigné de toute cette agitation, complète Nirianeth d'un ton qui ne souffre aucune réplique.
Je lève les mains en geste d'apaisement. Je ne tiens pas à affronter les foudres de ma nouvelle maman.
Elle s'expliquera avec le roi en temps utiles. Et je laisserais le barbon blanc se faire chier à la convaincre, ce n'est plus de mon ressort.
J'ai même un peu hâte de voir ça. Il semblait avoir de la peine à discuter avec Nirianeth avant, ça risque de ne pas s'arranger.
La journée passe très lentement…
TROP lentement…
Entre les essayages et les répétitions barbantes à souhait. Surtout que, grande nouvelle, j'apprends que le roi ne sait même pas qu'il va se retrouver marié d'ici quelques jours !
Tu parles d'une surprise ! C'est le genre de coup qui me pousserait à dire "non", juste pour contrarier ceux qui essayent de me dicter ma vie.
Mais je n'ai pas mon mot à dire, alors j'endure stoïquement jusqu'au soir. Puis le lendemain… Et le surlendemain… Et le jour d'après…
Je vais être plus drillé comme comédien qu'un membre de la troupe de Molière ! Help !
Finalement nous arrivons à J-1. Je n'ai pas recroisé mes seigneurs et dames depuis, alors l'idée de sortir me donne des frissons à l'estomac. J'ai hâte de pouvoir y aller. Nous allons faire partie d'une délégation constituée également d'autres elfes qui sont arrivés tout le long de la semaine et pour les derniers le soir d'avant. Je n'en ai pas vu le quart, la Vigne ne pouvait pas accueillir un tel nombre de nouveaux occupants. Et certains sont descendus dans d'autres hôtels en ville, quand d'autre ne logent pas carrément au palais. Tout le monde sait que quelque-chose se prépare, mais tout le monde croit que c'est juste pour rendre hommage au nouveau roi.
Ben mon vieux, il est en train de tomber dans le traquenard du siècle… Et c'est d'autant plus beau qu'il a tout sous le nez et que personne ne se cache qu'on s'apprête à fêter, il ne sait juste pas ce qu'on a prévu de fêter. Il faudra que je reprenne cette stratégie un de ces quatre. Avoir l'air de rien et sous couvert d'un truc que tout le monde attend, préparer un autre truc auquel les gens ne s'attendent pas.
Mais comme pour toute bonne organisation, il y a toujours un truc qui merde ! Et c'est le soir avant le grand jour que je me rends compte d'un détail qui pourtant me choque assez. J'ai envoyé Jim chercher à boire pour ma mère adoptive en milieux d'après-midi, sauf que maintenant le soir commence à tomber. Et aucune trace de Jim nulle part.
Je tente de demander à mon garde attitré s'il sait quelque-chose, mais celui-ci hausse à peine les épaules, sans plus. Et plus le temps passe, plus je deviens nerveux. Je ne tiens plus en place. Trolf a beau se trouver là, à descendre des chopes de bière comme à son habitude tout en jouant avec moi aux dames, aux échecs ou encore aux cartes, je ne parviens pas à me calmer ou penser à autre chose. J'ai le sentiment de malaise profond qu'un truc ne tourne sacrément pas rond.
C'est pour ça que vers les dernières heures du soir, juste avant les heures du matin, je fini par aborder mon garde après que Trolf se soit assoupis sur le banc.
- Je souhaite sortir, lui dis-je de but en blanc.
- C'est impossible, les ordres du seigneur Elrond sont formels, me répond-t-il en baissant à peine le regard sur moi.
- Dans ce cas, j'ai le besoin urgent de lui en demander la permission, réplique-je du tac-au-tac.
- Il est tard, le seigneur Elrond vous verra demain, répond-t-il aussi sèchement qu'avant.
- Réveillez-le, c'est une urgence, insiste-je.
- Sous quel motif ? Me demande-t-il en me jaugeant du regard.
- Mon valet a disparu et je crains qu'il ne lui soit arrivé malheur, réponds-je.
Mon gardien lève les yeux au ciel.
- Il est jeune, il est probablement à traîner en ville, les Valars savent où… Commente-t-il.
- Justement, je sais très bien que la ville peut être très dangereuse une fois la nuit tombée.
- N'exagérons rien, l'armée humaine est en ses propres murs, les criminels doivent faire profil bas.
- Je crains moins les criminels que les désespérés, les fous et les détraqués, réplique-je froidement. Hors la cité est pleine de désespérés en grande partie à cause de moi…
Le gardien ne le sait peut-être pas, mais je fais référence à l'étage de la cité que j'ai fait incendier pendant la bataille. Je pense que nombre de personnes n'ont pas dû apprécier des masses la blague en regagnant leurs pénates pour les trouver cramées. Comme je peux voir la ville depuis mon balcon, je peux tous les jours voir beaucoup de personnes qui y errent comme des âmes en peine. J'ai entendu dire que le roi avait ordonné la création d'un camp de tentes temporaire hors des murs de la ville, mais que les miséreux y étaient au mieux, entassés les uns sur les autres. Tout le royaume est dans la dèche à cause de toutes ces années de guerre. Alors l'aide sociale n'est pas une priorité sur les finances étatiques.
Pour un peu qu'ils en connaissent même rien que le mot.
L'elfe me regarde, il n'a pas l'air d'être très emballé à l'idée d'aller réveiller le doc. Mais à sa décharge, j'ai aussi pas mal attendu le dernier moment, en me disant que Jim allait bien finir par pointer sa fraise.
Je reste planté bien en face de lui, les mains sur les hanches, attendant une réaction.
- Veuillez me suivre, finit-il par soupirer.
- Merci, dis-je en hochant la tête à son intention.
Je lui emboîte le pas dans les couloirs jusqu'à la chambre de mon "cousin", qui ne dort d'ailleurs pas, ce qui est une chance pour moi. Il n'est d'ailleurs pas très heureux de me voir.
- Que voulez-vous Faust ? Demande-t-il d'un ton sec.
- Je viens demander l'autorisation de sortir afin de chercher mon valet, explique-je.
- Vous êtes aux arrêts, se trouve-t-il un mot que vous ne compreniez pas parmi ceux-ci ? Rétorque le doc d'un ton suffisamment sec pour râper du bois.
- Je les comprends parfaitement, mais le jeune Jim est sous ma responsabilité et…
- Il n'est sous votre responsabilité que quand cela vous arrange ! Me coupe Elrond. Quand vous avez fait votre fugue dans les plaines du Rohan, il ne semblait plus guère l'être. Et maintenant que vous voici privé du droit de vous mouvoir librement, vous l'invoquez en prétexte pour tenter d'alléger votre peine !
J'ouvre de grands yeux en entendant la tirade. Je n'ai jamais pensé profiter du fait qu'il soit absent pour avoir la possibilité de sortir. C'est crétin, je sors demain dans tous les cas ! Mais d'un autre côté, ça peut paraître logique, je suis bien obligé de l'admettre. Mais dans ce cas, ça pose une question.
- Fort bien, admettons qu'il n'est sous ma responsabilité que quand ça m'arrange, sous la responsabilité de qui est-il le reste du temps ? Questionne-je.
Elrond me foudroie du regard, mais je sens qu'il cogite. Et je sens que sous peu il va me faire part de ses déductions.
- Vous êtes aux arrêts, logiquement sa tutelle me reviendrait puisque vous passez sous mon contrôle…
- Bien ! M'exclame-je. En ce cas, il est de votre devoir de vous enquérir du sort de ce garçon, je ne m'abuse pas jusque-là ? Demande-je d'un ton un peu grinçant.
Elrond n'en semble pas très heureux, mais il finit par me faire entrer et ordonner au garde d'aller s'enquérir de ce qu'il en est de ce pas. Je m'assieds dans le premier fauteuil que je trouve et croise les mains, attendant la suite.
- Vous êtes décidément un… Un… Grogne Elrond en cherchant ses mots.
- Un emmerdeur ? Propose-je en soupirant de lassitude.
- Je ne sais ce que cela signifie, mais vous entamez grandement ma patience ! Réplique-t-il sans se démonter.
- J'admets volontiers qu'entre vous et moi les choses sont complexes, dis-je en hochant la tête. Mais je pense aussi que nous sommes partis sur des images de nous-mêmes qui datent un peu. Je vous ai toujours vu comme "le docteur" qui m'a sauvé la vie par obligation. Je commence seulement à réaliser à quel point votre acte était généreux et à quel point vous avez fait preuve de patience envers le jeune crétin que j'étais en arrivant ici. J'étais déboussolé et ne comprenait rien à rien. J'ai manqué à pratiquement tous les devoirs de la politesse et j'étais amer et désabusé. Je le suis toujours un peu, mais j'ai changé. Cependant je suis bien conscient que mes facéties du début ont des conséquences et je souhaite solder mes dettes auprès de mon entourage et de ceux qui m'ont porté assistance. Je vous pompe l'air, j'use et j'abuse de votre patience, je m'en rends bien compte. Je m'en excuse même si dans l'absolu ce serait plutôt à moi de faire des efforts pour éviter cela. Mais avouez aussi que je ne vous trouve que très rarement bien disposé à mon égard.
- Peut-être est-ce parce qu'à chaque fois que je vous vois, ou peu s'en faut, c'est parce que vous avez outrepassé les limites ? Suggère Elrond d'un ton grondant en s'asseyant à son tour.
- Je ne peux le nier, dit-je en levant la main pour accepter le commentaire. Il se trouve en effet que l'on se tourne souvent vers vous pour se pencher sur mon cas, car peut-être êtes-vous l'une des rares autorités que je respecte… Songe-je à voix haute.
- Vous avez une bien étrange façon de manifester votre respect, grince-t-il.
- Imaginez un peu ce que pensent ceux que je ne respecte pas… Dis-je en essayant de glisser une nuance de plaisanterie dans mon commentaire.
Nuance qui coule plus à pic que le Titanic face à l'expression digne du plus rebutant des icebergs qu'affiche le seigneur d'Imladris.
- Bon, j'imagine que je vous dois pas mal d'excuses sur beaucoup de sujets, mais je vous prie de bien croire que je ne me suis pas présenté dans l'espoir d'échapper à votre ennuyeuse mais méritée punition…
- Ce n'est pas une punition Faust, c'est une mesure que vous avez appelée sur vous en n'en faisant qu'à votre tête !
- Admettons, dis-je en conservant difficilement mon calme. Mais je ne suis pas ici pour ça, je m'inquiète réellement du sort de Jim.
- Cemaën, me corrige Elrond. Il s'appelle Cemaën.
Il va me pomper l'air jusqu'au bout lui aussi, je le sens…
- Oui certes… Cemaën… Donc… Je m'inquiète pour lui…
- Vous vous inquiétez pour lui mais n'avez même pas pris la peine de retenir son vrai nom, voici qui est paradoxal ! Constate le doc d'un ton hautain.
- Il n'a pas voulu me donner son nom quand nous nous sommes rencontrés, mais je n'étais pas exactement le genre de personne qui pousse à la confidence à ce moment précis… Je lui ai donné ce surnom car j'en avais assez de l'appeler "toi, là-bas" et autres surnoms d'oiseaux.
- On le serait à moins en voyant un capitaine de la main blanche vous séquestrer et vous torturer si ce que dit ce jeune homme est vrai.
- Tout est vrai, je fais confiance à Ji… Cemaën, pour raconter la vérité… Réponds-je d'un ton neutre, même si je ne me sens pas très à l'aise à ce sujet.
- Vous avez manqué de tuer ce jeune garçon, ce n'est pas un acte anodin Faust ! Gronde le doc. Qui plus est le soumettre à la torture est un acte encore plus répugnant !
- J'ai beaucoup de choses à me reprocher c'est vrai, admet-je mal à l'aise. Mais je n'étais pas moi-même…
- Cela n'excuse pas tout ! Et excuse encore moins la manière dont vous vous comportez avec lui ! Vous le considérez comme votre chose ! Pour un peu vous le traiteriez comme votre animal de compagnie !
- Heu… Ha ? Dis-je en tombant un peu des nues.
Je savais que le gamin devait probablement souffrir d'un syndrome de Stockholm à mon encontre, mais là je suis un peu paumé.
- Vous l'avez brisé Faust, vous avez détruit l'image qu'il avait de lui-même avant de tomber entre vos mains. Vous l'avez broyée sans la moindre pitié jusqu'au moment où vous avez semblé vous rendre compte des dégâts infligés. Et vous connaissant, je songe que, rongé par le remord, vous avez pris votre victime sous votre aile. Mais en faisant ainsi, vous l'avez reconstruit d'une manière qui n'est pas naturelle.
- C'est… Heu… Je ne trouve pas les mots…
- Vous l'avez confiné à la servitude et l'avez coupé des autres, il n'a pu se reformer qu'autour de l'image de lui que vous lui avez redonné par la suite !
- Véto ! Il y avait des orques partout qui rêvaient de lui faire la peau dès que j'avais le dos tourné ! Je n'avais pas le choix de l'isoler des autres ! Et Saroumane ne voulait pas le voir dans ses pattes ! Me défends-je de façon véhémente.
- Mais maintenant il ne jure plus que par vous ! Reprend le doc en me coupant. Quand vous n'êtes pas là, on jurerait un fantôme, il mange à peine, bois tout juste et semble perdu en permanence. Vous êtes devenu son seul point de repère et cela est très mauvais. Il a perdu tous ceux qu'il connaissait et n'a plus personne à qui se raccrocher. Vous êtes devenu le seul marqueur à qui il attache de l'importance et toute tentative pour le détourner de vous n'a fait que le rendre plus sourd encore à des propos censés ! Comme si cela n'était pas assez, votre irresponsabilité ne fait qu'ajouter à ses tourments ! Il devrait être en train d'apprendre son futur métier, mais il sait à peine se lever quand vous n'êtes pas présent. Il vous suit partout comme un petit enfant, mais il est à l'âge où il devrait penser à s'émanciper ! Il devrait penser et agir par lui plutôt que d'attendre vos instructions et être dépendant de vous.
- Je crois que je comprends ce que vous voulez me dire, mais le fait est que je n'y peux rien présentement, soupire-je. Si nous le retrouvons j'essaierais de le ramener à la raison, mais pour le moment nous ignorons où même il est !
Elrond me scrute à travers ses yeux plissés, il n'a pas l'air convaincu du tout. D'un autre côté, moi je me sens un peu mal d'un coup. Oui certes, ce n'était pas vraiment moi, mais je peux exhumer sans peine les souvenirs des orques en train de torturer Jim sur ma demande. Quoique "torture" n'est peut-être pas le mot approprié. Dans mon esprit, il a surtout été puni de ses nombreuses tentatives de fuite. Même si je dois bien admettre que les "punitions" allaient vachement loin contre un môme de son âge.
Je voulais surtout occuper les orques il me semble… Je ne suis plus bien sûr…
Mais c'est vrai que maintenant qu'Elrond le pointe du doigt, je me rends compte que ce gamin passe tout son temps dans mes pattes. Quand il ne va pas me chercher une chose ou une autre, il est collé à moi presque en permanence et s'inquiète plus de ma situation que je ne le fais moi-même le trois-quarts du temps.
J'aurais vraiment fait une chose pareille ? Genre isoler un môme pour le rendre dépendant de moi ? Rien que l'idée me donne des nausées. Suis-je un manipulateur compulsif ou quoi ?
Tout un tas de questions pas très réjouissantes me passent par la tête pendant qu'Elrond ne dit rien et me regarde.
- Vous pâlissez Faust, vous ne vous sentez pas bien ? Demande-t-il après un petit moment.
- Je suis sans doute fatigué… Et certaines choses que vous m'avez dites me sont pour le moins déplaisantes… Réponds-je.
Elrond se lève et pose le dos de sa main contre mon front.
- Vous êtes un peu frais, mais rien de préoccupant.
- Tant mieux… Réponds-je un peu à court d'arguments même si je sens que ma voix tremble un peu.
Il se tourne et se dirige ensuite vers son lit.
- Si je vous donne l'autorisation de mener vos recherches, ais-je votre parole que vous serez de retour avant le matin et que vous assisterez bien au mariage de ma fille ? Me demande-t-il en s'asseyant dessus.
- Je promets de faire de mon mieux, mais peut-être n'aurais-je pas fini de le chercher avant le matin… Dis-je en sentant mon cœur faire un bond dans ma poitrine.
- Il serait inutile de pousser les recherches plus loin. Vous êtes fatigué Faust. Cela se voit. Si les recherches devaient se poursuivre au-delà, vous perdriez en cohérence. Je vous donne jusqu'au lever du soleil. Si vous échouez après cela, vous devrez rentrer et dormir quelques heures avant le mariage. C'est à prendre ou à laisser.
Je ne réfléchis pas. Une chance même petite vaut mieux que rien du tout.
- J'accepte !
Au pire, je dirais que je n'ai pas vu l'heure… Ce qui n'est pas faux vu que j'ai pas de montre…
Elrond hoche la tête et sort un trousseau de clés de sa table de chevets. Il se penche ensuite sur son coffre pour l'ouvrir. Il en sort alors mes épées et je ressens soudain la présence ténue de Din que je ne ressentais pas du tout jusque-là quand j'étais dans la pièce. Je manque de sauter sur mes armes, mais me lève quand même d'un bond, geste qui n'échappe pas à Elrond.
- Désolé… Je me sens un peu nu quand je ne les ai pas… Essais-je d'expliquer et m'efforçant de ne pas dévorer mes armes du regard comme un affamé.
- Votre… Entrain… À porter ces choses m'inquiète parfois… Dit Elrond en me tendant mes épées.
Je les accepte avec bonheur, sentant Din m'accueillir de milles sensations plus caressantes et amoureuses les unes que les autres. Sentir son poids dans mes mains me fais du bien et je me retiens de ne pas la sortir pour la contempler hors de son fourreau.
Je me demande si je ne deviens pas fétichiste…
C'est effrayant pour moi de constater à quel point je me sens mieux quand je porte Din à mon flanc. Mais en même temps la sensation est si grisante, que je me demande à chaque fois comment je fais pour m'en passer. Ce qui m'effraie le plus c'est qu'il me semble reconnaître une réaction de dépendance.
Je dois être le seul couillon de toute la Terre du Milieu à être accro à une arme. Il y avait probablement une seule addiction aussi rare sur tout le continent et c'est moi qui me la suis chopée… Mais bon, je m'en cogne !
Le garde qu'Elrond a envoyé se renseigner toque sur l'encadrement de la porte restée ouverte et s'adresse à Elrond en elfique d'un ton très formel. Celui-ci fronce les sourcils pendant que je referme mes ceintures d'armes autour de ma taille. Sentir à nouveau le poids de l'acier à mes côtés est un petit bonheur de l'existence que j'espère garder le plus longtemps possible.
- Il semble qu'il n'y ait pas uniquement ce jeune garçon qui soit absent… Commente Elrond. D'après l'aubergiste, sa plus jeune fille manque aussi à l'appel.
- Hanna ? M'étonne-je.
- Vous la connaissez ? Me demande Elrond.
- Un peu. Une jeune fille timide et pas très sûre d'elle, elle a eu une sacrée frayeur il y a quelques semaines quand on a tenté de nous détrousser… Et que j'ai un peu expédié ad patres le chef des agresseurs après qu'il ait menacé de lui trancher la gorge.
- Expédié où ? Me demande Elrond en levant un sourcil.
- Ad Patres, Grosso modo, ça veut dire "à ses pères", une expression pour dire qu'il a passé l'arme à gauche… Enfin, qu'il est décédé quoi…
- Je vois… Commente Elrond en poussant un soupir agacé.
Il se tourne ensuite vers le garde et recommence à discuter en Elfique. La discussion semble le rendre de plus en plus songeur.
- Il semblerait que la jeune humaine soit bien partie avec Cemaën faire le marché, mais aucun de mes hommes ne semble les avoir revus depuis.
- Et ça dure depuis quand ?
- Ils sont partis en début d'après-midi.
Je sens la boule que j'ai à l'estomac recommencer à faire des siennes, mais ça correspond à ce qui m'a enquiquiné toute la journée.
- Je sors au marché si vous m'y autorisez.
- Accordé, Nulthaniël ici présent va vous accompagner, dit Elrond en penchant la tête en direction du garde qui lui a fait un rapport.
Je jette un coup d'œil au garde elfique qui me dépasse d'une bonne tête. Il porte son casque doré avec son nasal qui revient comme pour former une corne ou une crête au sommet de celui-ci et porte une grande cape grise par-dessus son armure d'écailles dorées en forme de feuilles.
Discret comme une montre de luxe en plein souk…
- Bon, et bien, ravi d'avoir mes arrières si bien assurés… Commente-je d'un ton neutre, sans trop savoir ce qu'il conviendrait de dire.
- J'honorerais ma tâche à la hauteur de ce que mon devoir me commande, me répond l'elfe en hochant brièvement la tête, d'un ton qui ne transpire pas l'enthousiasme non plus.
- Bon, inutile de perdre du temps. Vous avez interrogé les parents d'Hanna ? Vous savez ce qu'elle était partie chercher ? Demande-je en sortant d'un pas plutôt rapide.
L'elfe m'emboîte le pas sans le moindre problème, faisant à peine frémir son manteau dans son sillage.
- J'ai bien interrogé les parents de la jeune humaine, mais je ne voyais pas l'intérêt de m'enquérir du contenu de leurs courses, commente l'elfe d'un ton sceptique.
- Tout simplement parce que vous ne cherchiez pas à retrouver quelqu'un mais à savoir où quelqu'un se trouve. Ce sont deux manières de penser différentes, réponds-je. Ici, pour nous, l'intérêt de savoir ce qu'elle allait chercher nous permettra de localiser le point de chute supposé de nos disparus et de définir ensuite s'ils y sont bien arrivés ou si leur mésaventure s'est produite sur la route, ce qui permettra de restreindre le champ des recherches.
Un léger silence se fait derrière moi qui me pousse à m'arrêter et à me retourner en me demandant si l'elfe me suit toujours. Je constate qu'il est bien deux pas derrière moi et qu'il me regard en haussant un sourcil.
- Vous semblez plus malin que je ne le songeais… Commente-t-il d'un ton étonné.
- Ce n'est pas parce que j'agis la moitié de mon temps comme un sombre idiot que j'en suis vraiment un… Réponds-je un peu pincé, me sentant quand même un poil vexé.
- Je tâcherais de m'en souvenir, acquiesce l'elfe en attendant que je reprenne la route.
Nous nous rendons tout droit aux appartements de Dutombil. Celui-ci y tourne en rond comme un lion en cage, grommelant dans sa langue natale jusqu'au moment où je frappe à la porte ouverte. Il s'approche alors de moi sans hésiter.
- Monsieur Ignis, ce sont les Très Hauts qui vous envoient ! Hanna ! Elle a disparu ! Entame-t-il d'un ton stressé.
- En même temps que mon valet, je suis au courant Dutombil, reprends-je pour lui couper la chique avant qu'il me dresse un tableau que je connais déjà.
- Vous allez la chercher aussi ? Me demande alors la voix inquiète de Lucie, la femme de Dutombil qui se lève du coin de la pièce où elle était assise sur une chaise à haut dossier en bois.
- Dans la mesure du possible, je pense que si on trouve l'un, on trouvera l'autre, dis-je en hochant la tête. Maintenant Dutombil, j'ai besoin de savoir ce qu'allait chercher Hanna au marché, chez quel marchand ?
- Elle devait nous ramener des légumes, explique Dutombil d'un ton fébrile. Des carottes, des choux, du persil, des poireaux et des betteraves.
- Et ce jeune elfe, Jim, s'est aimablement proposé de l'aider à porter ses commissions… Complète Lucie en serrant son châle contre elle.
- Bon, il y a de bons étals au marché où on trouve facilement ces produits ?
- En effet, mais à cette heure-ci, ils doivent être fermés, répond la voix grave de l'aubergiste.
- Pas faux, admets-je. Les tenanciers habitent en ville ?
- Sûrement… Commente Dutombil en tournant la tête pour regarder dans le vide, l'air un peu absent.
- Je les connais bien, je peux vous donner leurs adresses, intervient Lucie. C'est souvent moi qui fait mes courses chez eux.
La femme de Dutombil s'empare d'un parchemin et d'une mine de fusain et commence à griffonner quelque chose… Que je suis bien infoutu de déchiffrer…
- Attendez. Dictez-moi, ce sera plus simple pour moi je pense… Dis-je en tendant la main pour lui prendre le fusain.
Elle soulève un sourcil qui m'a l'air plus indigné qu'étonné, mais je me trompe peut-être. Elle me donne la mine et je prends note de ce qu'elle me dit, m'épelant les noms des marchands et leurs adresses. Le tout ne prend pas plus de cinq minutes. Je roule ensuite le parchemin pour l'empocher tout en me faisant explique l'itinéraire.
- …En bas de la ruelle. N'oubliez pas de toquer à la porte avant d'entrer. Le maître des lieux est frileux au sujet de la politesse. Et si l'on ne vous répond pas et que la porte est close, c'est qu'il dort ou qu'il est sorti.
- Vu l'heure tardive, je risque de réveiller du monde, marmonne-je pour moi-même.
- Soyez aimables en expliquant le motif de votre visite, on vous le pardonnera bien, dit Lucie du ton d'un conseil.
- Le sujet est suffisamment grave pour y sacrifier quelques heures de sommeil ! S'exclame Dutombil l'air plutôt remonté. Je ne croirais jamais qu'il soit possible que l'on prenne grief à une personne qui cherche des enfants perdus !
- Les gens n'aiment jamais être réveillés, quelle qu'en soit la raison, commente-je en roulant de l'œil.
Je prends rapidement congé, sinon je crains que Dutombil ne décide de lancer un Jihad contre les habitants de la ville vu comment l'idée que toute la population ne se mobilise pas pour aider dans les recherches semble lui insupporter. Mais je n'ai pas fait dix mètres hors de la maison que j'ai le sentiment d'oublier un truc.
- Merde ! Mon garde ! Réalise-je en me retournant pour aller le chercher. L'instant d'après, je manque de m'emplafonner dedans.
Je parviens tout juste à m'arrêter avant la collision, ouvrant un œil rond en le regardant.
- Vous me suivez depuis quand vous ? M'étonne-je.
- Depuis le début… Répond-t-il en levant un sourcil peu appréciateur, la reste de son visage aussi impénétrable qu'un bloc de pierre.
- Ha… Pourtant j'étais persuadé que je n'avais personne derrière moi… Commente-je assez étonné.
- Je n'ai pourtant pas quitté votre sillage chevalier… Commente l'elfe.
Je reste un moment surpris, silencieux comme une carpe et probablement avec une expression très similaire audit poisson sur le visage.
Finalement, mieux vaut la garder fermée et éviter de passer pour plus con que je n'en ai déjà l'air. Je sens que mon garde n'a pas l'air plus enclin que cela à m'accorder la moindre confiance, donc je vais me tenir à carreaux.
Déambuler dans les rues de Minas Tirith m'avait manqué. Je m'en rends compte en arpentant ses pavés inégaux et patinés par les semelles de ses habitants. Mais j'associais ça surtout à l'impression d'oppression que je ressens quand je suis privé de liberté. Je ne serais pas honnête si je n'admettais pas penser immédiatement à quelques idées pour fausser compagnie à mon gardien, mais quelque-chose me souffle que ce ne serait pas aussi facile que je le soupçonne. Après tout, je ne le connais pas et je ne sais pas de quoi il est capable à part être discret comme une ombre. Ça pourrait être une très bonne, comme une très mauvaise surprise.
Il nous faut descendre quelques étages de la cité et passer par l'étage incendié avec toutes ses ombres furtives de réfugiés ou de recycleurs en tout genre. Ce niveau me met mal à l'aise à cette heure tardive.
Quand je tourne mon unique œil sur les silhouettes fantomatiques qui y errent dans un silence de mort et de regrets, j'ai l'impression que sous l'ombre de chaque capuche se trouve un regard accusateur pour me fixer et me donner des picotements dans la nuque. Je ne me prive pas d'accélérer la cadence pour traverser ce cimetière de cendres et de charbon. Je nierais probablement en bloc si quelqu'un me le demandait, mais j'avoue que, de ce sentiment de malaise me vient aussi les prémices de la peur.
J'ai donné cet ordre, sans en avertir qui que ce soit et sans l'accord du moindre officiel. Je n'ai pas vraiment prévu l'évacuation du lieu et pour couronner le tout, j'ai mal calculé le temps qu'il allait falloir à nos équipes de mercenaires pour revenir à la porte. Cette pensée, et les souvenirs des hurlements et des appels à l'aide que j'ai entendu depuis la muraille qu'elle suscite, je sens que ça va me hanter pour encore des années. Mon estomac se noue et je n'en suis que plus soulagé de passer la porte noircie de l'étage inférieur.
Je ne suis pas complètement essoufflé, mais je respire bien plus laborieusement quand je dépasse le huis des grandes portes qui séparent les deux niveaux. Elles ont disparu, abattues par des trolls durant l'assaut et pas encore réparées. J'ignore ce que les morceaux en sont devenus, mais pour le moment les gonds ont laissé des trous dans la maçonnerie. Un regard vers l'arrière m'informe que mon gardien est toujours là, ce qui me rassure presque.
Bon, je ne vais pas le semer comme ça avec ses grandes jambes d'oreilles pointues … Mais bon, il pourrait avoir le souffle un poil plus court, ça aurait l'air plus humain…
Je me fais la réflexion après coup que mon raisonnement est très con. Vouloir faire en sorte qu'un elfe ait l'air plus humain… Il n'y a que moi pour penser des choses aussi bêtes.
Pour la suite du chemin, je suis un peu obligé d'arrêter quelques passants pour leur demander ma route parce que je suis toujours aussi peu doué pour m'orienter dans les allées de Minas Tirith, surtout dans des quartiers que je ne dois avoir arpenté qu'une ou deux fois grand maximum par le passé. Je reconnais bien l'une ou l'autre grande rue que nous avons empruntée avec l'armée quand nous sommes revenus du Morannon, mais sinon, je suis toujours aussi paumé dès que je sors de mes sentiers battus.
Finalement, après quelques questions et une demi-douzaine de passants arrêtés, je débarque dans un chemin avec d'épais bâtiments de pierre qui semblent avoir plutôt bien survécu au siège. Des grandes lettres noires en arc de cercle sur un mur crépit au-dessus d'une large double-porte en bois sombre bardée de fer annoncent clairement que le propriétaire des lieux est commerçant. Ça a l'air d'être une sorte de maison-entrepôt qui doit être plutôt chère vu le peu que je sais des prix de l'immobilier à l'intérieur des murs de la Citadelle des Intendants.
Je m'approche pour frapper à la porte qui, à la résonnance, me semble bien épaisse. Trois coups ne parviennent visiblement pas à faire réagir quelqu'un à l'intérieur. J'insiste en tapant à nouveau trois coups un peu plus fort. Mais après une minute d'attente, je commence à en avoir marre et opte pour une stratégie différente : Je tape à répétition en variant un peu le rythme. Malheureusement avec un rythme régulier la plupart des gens arrivent à s'y faire te à s'endormir, mais avec un rythme changeant, ça dérange et ça réveille. Du moins, si je me fie à mon expérience personnelle.
J'aimerais éviter de devoir y mettre de la voix en prime… Allez debout flemmard…
Finalement une fenêtre s'ouvre et un homme visiblement en colère sors la tête et me fixe à l'aide de petits yeux embrumés de sommeil et hargneux.
- Qu'est-ce que vous voulez ! S'exclame-t-il d'une profonde voix de baryton qui résonne comme une cloche d'église.
Je prends une mine confite et lève les yeux vers le commerçant de corpulence plutôt large. Autant essayer d'avoir l'air poli…
- Mille excuses, mais je cherche des enfants égarés qui devaient se rendre à votre échoppe cet après-midi. Vous les avez peut-être aperçus ? Il s'agit d'une jeune fille au teint basané, cheveux noirs et d'un jeune garçon blond avec des oreilles pointues…
- La fille de l'étranger qui tient la vigne ? Bien sûr que je l'ai vue, elle m'a acheté mes plus belles carottes ! S'exclame le marchand en me regardant. Et je me souviens de l'elfaillon qui la suivait comme un petit chien.
- Savez-vous par où ils sont partis ensuite ? Demande-je en remerciant intérieurement le ciel d'avoir un début de piste.
- Ils sont partis voir l'étal de Vauldur, le marchand de choux. Allez-donc le déranger lui ! S'exclame-t-il avant de fermer son volet en le faisant claquer au passage.
Je n'ai pas vraiment eu le temps de le remercier, mais je soupçonne que retaper pour dire "merci" serait mal perçu. Je reprends la route avec mes notes pour trouver le Vauldur en question.
Une enquête ça a l'air palpitant comme ça, mais en fait c'est surtout du recoupement d'informations. On prend un bout et on voit où ça mène. En posant des questions à Vauldur j'apprends qu'ils ont bien acheté leurs choux, puis qu'ils sont passé à un autre marchand de légumes. Le marchand en question se révèle plus dur à trouver car, une fois arrivé à sa demeure, c'est sa femme qui ouvre en s'exclamant qu'elle n'a pas vu son mari de la soirée et qu'il doit faire la tournée des tavernes. Nous attendons le marchand qui, heureusement, pointe son nez après une vingtaine de minutes, malheureusement rond comme une barrique.
Heureusement sa "tendre" moitié se charge bien de le dessoûler pour moi à grand plongeons dans une bassine de lessive. Il récupère juste assez de mémoire pour nous rediriger vers un autre marchand.
Enfin, plutôt un boucher pour être exact. Le boucher se révèle extrêmement concerné par la disparition de mes deux lascars et nous indique bien volontiers ce qu'il leur a vendu et dans quelle direction ils sont partis, mais il n'en sait hélas pas plus.
À court de piste, je retourne sur le lieu où notre boucher tient vitrine et m'oriente au petit bonheur selon les indications fournies.
C'est maintenant que j'aimerais avoir un plan de la ville et un putain de GPS !
Les rues se ressemblent toutes à Minas Tirith, c'est du moins l'impression que j'en ai. De là il est difficile de définir où ils sont allés et pourquoi.
- Bon sang, ils n'ont pas dû aller bien loin ! Ils étaient chargés comme des baudets ! M'exclame-je alors que nous entrons dans les heures les plus noires de la nuit.
- Hé ! Psst ! Nous faits alors une voix sortant d'une ruelle.
Je me tourne pour voir un bras décharné qui fais signe de s'approcher et devine la silhouette assise et courbée d'un homme en haillons. En y regardant de plus près, sa tête me dit quelque-chose quand je finis par en distinguer les traits en m'approchant.
- Bonsoir mon doux seigneur. Vous avez perdu votre chemin ? Me demande une voix éraillée que je finis par remettre.
Le mendiant qui m'avait conduit au quartier chaud !
Je ne pense pas à cacher la surprise dans mon regard de retrouver cet individu à cet instant, mais je commence à me demander si, comme dans un film, le Deus Ex Machina n'a pas mis sur ma route l'homme qu'il me fallait. Après tout, les mendiants sont une mine d'information, non ? Du moins, dans presque tous les bouquins que j'aie jamais lu...
- Tiens donc, votre mine ne m'est pas inconnue... Commente-je.
- Monseigneur est trop bon de s'être souvenu de moi. Votre chevauchée s'est bien déroulée après que mes services vous aient permis de trouver si beau pâturages ? s'enquiers-t-il d'un ton mielleux.
- Je ne suis pas là pour trouver du fourrage à chevaux, dis-je en n'étant pas trop sûr de quoi il parle.
Ma réponse lui fait hausser un sourcil surpris. Mais je n'ai pas vraiment envie d'engager un débat. La dernière fois il m'a indiqué le quartier rouge de la ville, j'espère juste qu'il a l'oreille de la rue pour m'aider à trouver Jim.
- Je cherche deux enfants, reprends-je calmement. L'un est un garçon elfe et l'autre une jeune fille humaine à la peau très basanée.
- Les basanés sont rares en ville... Commente le mendiant d'un ton sceptique. En-dehors des filles de l'étranger qui tient hostellerie en ville haute...
- C'est l'une d'elles, dis-je en sautant sur l'occasion.
Le mendiant hoche la tête.
- Une proie de choix... Exotique et farouche ! Monseigneur a du goût... Commente-t-il avec un sourire entendu.
Je me sens à la fois rougir et en même temps me sent insulté.
- Je ne suis pas en chasse ! Je souhaite les retrouver car je suis mandaté par leurs tuteurs ! M'insurge-je contre les affirmations du mendiant.
Celui-ci lève les mains devant mon accès de colère et se recroqueville.
- Tout à fait, tout à fait ! Milles excuses mon bon seigneur, je me suis fourvoyé ! Ayez pitié !
- Ça ira pour cette fois... Grommelle-je en ne me privant pas pour le fusiller du regard. Auriez-vous la moindre idée d'où ils auraient pu aller ?
- Cela je n'en sais rien. Savez-vous où l'on les a vu pour la dernière fois ? Questionne-t-il d'un ton songeur.
- Sur cette même rue il y a de cela quelques heures, ils étaient chargés de victuailles pour mon lieu de résidence.
- Chargés de victuailles ? Hum... Voici qui n'augure rien de bon... Commente-t-il.
- Comment cela ? Demande-je d'un ton soupçonneux.
- Faites excuses messire, mais en ce moment la nourriture est chère et les plus miséreux deviennent de plus en plus hardis pour éviter de mourir de faim. Alors deux enfants chargés comme vous dites sont des proies tentantes pour les coupeurs de gorge des allées sombres...
À ces mots je sens un frisson d'effroi descendre le long de mon dos et me retourner l'estomac. S'ils ont été assassinés pour leur voler la nourriture, je crois bien que je ne m'en remettrais jamais.
- Cependant, la fillette est le genre de proie qu'on aura tendance à garder en vie... Elle peut valoir fort cher dans des établissements peu recommandables des bas-quartiers, ajoute-t-il précipitamment.
- Comment faire pour s'assurer qu'elle n'y soit pas ? Ou qu'elle s'y trouve ? Questionne-je empressé.
Le temps file et vu comme les choses commencent à tourner je n'ai plus vraiment le luxe de jouer aux devinettes trop longtemps. Si on doit commencer à ratiboiser tous les bistrot louches des bas-quartiers on n'est pas sorti de l'auberge.
- Il y a bien un moyen... Commente le mendiant. Mais il n'est ni gratuit, ni sans risques... Avez-vous jamais ouï de l'homme que l'on nomme le Roi des Pépites ?
- Le Roi des Pépites ? M'étonne-je. Non. Jamais entendu parlé de ce particulier-là.
En même temps, c'est quoi pour un nom exactement ? On dirait un pseudo de gamin.
- Tout comme le nouveau Roi règne sur la ville du dessus, le Roi des Pépites règne sur la ville du dessous. Toutes les petites mains tendues en rendent compte au Roi des Pépites qui prélève ses propres taxes sur nous, nous protège et fais parfois l'intermédiaire entre nous-autres et les gens de la haute-ville en recherche de tout ce que leur rang ne leur permet d'obtenir...
Ha... Okay, je commence à comprendre...
- Un roi des mendiants en somme... Commente-je.
- Appeler ainsi le Roi des Pépites est le plus sûr chemin vers une disparition sans retour ! Il est accroché à son titre comme le défunt Seigneur des Ténèbres l'était à sa tour. Ses services sont inestimables et ses tarifs sont à la hauteur de son rang. Mais si vous cherchez à obtenir rapidement ce que vous souhaitez, il est l'homme qu'il vous faut.
- Mouais... Commente-je pas très emballé.
Je suis sorti avec un peu d'or au cas où, mais je ne suis même pas convaincu que ce soit suffisant. Si c'est un baron de la pègre locale, je veux bien croire qu'il monnaie ses services au plus offrant.
- C'est sans doute l'homme le mieux renseigné de toute la ville ! Insiste le mendiant.
- Je n'en doute pas. J'ai besoin d'une entrevue rapidement, comment cela se fait-on ? Demande-je en me disant que je pourrais toujours proposer de poser un premier versement et voir ensuite pour payer un supplément si je n'ai pas assez.
- Suivez-moi ! S'exclame mon interlocuteur crasseux d'un air réjoui.
- Vous songez sérieusement à faire ce qu'il dit ? Intervient alors l'elfe qui me suit d'une voix des plus sceptique.
- Je n'ai pas de meilleure piste... Commente-je en emboîtant le pas à la fois sautillant et claudiquant du paquet de haillons qui fonce dans les ruelles.
Heureusement, il ne fait pas de débat et nous nous engageons dans un dédale de ruelles et de voies sans issues qui descendent toujours plus bas dans les niveaux de Minas Tirith. Il nous faut marcher et marcher et marcher pendant des dizaines de minutes, si ce n'est des heures pour finalement arriver face à une sorte de grille s'enfonçant dans un tunnel dont sort canal d'eau à l'odeur nauséabonde qui semble gardée par une demi-douzaines de personnes aussi crasseuses que notre guide. Mais autant lui semble difforme et tordu, autant ceux-ci ont l'air aussi larges et forts que stupides.
- Je demande audience au Roi des Pépites ! Piaille le mendiant d'un air tout réjoui aux grands gars musclés devant nous. Je lui amène un fortuné client !
Peint-nous une cible dans le dos tant que tu y es... Songe-je en sentant des picotements désagréables dans la nuque.
- Il n'y a pas que les humains devant nous... Commente mon accompagnateur d'un ton sombre. Je discerne au moins deux autres humains avec des arcs dans les ombres et j'entends la tension d'une troisième corde sur les toits derrière nous.
- Vantard...
- Merci pour l'information, mais je crains qu'il n'y ait rien que je puisse y faire... Réponds-je pas plus à l'aise que cela.
Les gros bras n'ont pas l'air d'avis de nous faire rentrer, mais l'un d'eux s'éloigne pour siffler d'une manière bien singulière dans le tunnel d'où sort l'eau puis semble attendre.
Je reste à taper du pied sur les pavés, regardant l'eau boueuse charrier des déchets et respire le plus possible par la bouche pour épargner mon nez de l'odeur fétide qui s'échappe de ce flux dégoûtant. Mais plus le temps passe et plus je me demande si j'ai bien fait d'accepter cette idée.
Au bout d'une dizaine de minutes, je commence à sérieusement perdre patience, surtout que je n'ai rien d'autre à faire pour m'occuper que de me demander si les petits ne sont pas morts tous deux dans une ruelle, ou l'un mort et l'autre s'apprêtant à être prostitué de force, voir même les deux...
Je jette de plus en plus souvent des regards agacés aux gardes qui sont simplement accoudés, assis ou affalés sur un tas de caisses devant l'entrée de leur boyaux infernal qui vomit les excréments de l'enfer.
- Patience messire, patience. Un roi est un roi, qu'importe son royaume. Sa politesse est celle des gens qui ne sont jamais à l'heure... Me souffle le mendiant qui est revenu s'asseoir à côté de nous.
- Je vais finir par lui compter des pénalités de retard... Grogne-je pour moi-même.
Malgré tout, nous continuons à attendre encore un bien trop long moment avant qu'un autre sifflet ne se fasse entendre depuis le tunnel. Presque aussitôt, les gros bras se redressent et ouvrent avec un respect presque ridicule la grille.
Sors alors de l'ombre, avec un luxe de mouvement alambiqués plus improbable encore que la démarche de Jack Sparrow, un homme fin, très grand, à la mine pâle comme celle d'un cadavre et vêtu d'habits qui, s'ils sont de toute évidence d'origine luxueuse, ont sans équivoque connu de meilleurs jours.
Sautillant comme un insecte, le mendiant qui m'a amené ici se jette à genoux, presque aux pied de l'homme qui esquisse un sourire ravi en voyant cela.
- Votre grandeur, le messire ici présent souhaite faire appel à vos services. Je n'ai aucun doute qu'il paiera un bon argent pour vos largesses.
- Merci Quatrain, ton dévouement ne sera pas oublié. Maintenant va attendre plus loin, je dois faire affaire... Déclare-t-il en tournant son regard vers moi et mon accompagnateur.
Je le regard s'approcher d'un air méfiant. Il nous gratifie d'un large sourire édenté et se lance dans une sorte de révérence alambiquée.
- Ismaël, Roi des Pépites, se présente-t-il d'un ton dégoulinant de satisfaction personnelle. A qui ais-je l'honneur ?
Je penche doucement le buste, pas très sûr de ce que je suis supposé faire exactement.
- Chevalier Faust Ignis du Gondor... Dis-je avant de marquer une pause pour permettre à l'elfe de se présenter.
Sauf que je pourrais tout aussi bien attendre un siècle à mon avis. Après plusieurs secondes de silence lourd, je jette un œil à mon accompagnateur, mais à son visage fermé et aussi expressif qu'un menhir, je commence à me douter qu'il n'a pas l'intention de se présenter à notre interlocuteur.
Merci pour le coup de main, crétin... J'espère que l'autre ne va pas s'énerver.
Il jette un regard à l'elfe, mais comme rien ne semble vouloir sortir, il finit par se retourner vers moi.
- J'en déduis que vous êtes la personne à qui je dois m'adresser.
- C'est tout-à-fait juste... Votre altesse ? Tente-je pour voir si je peux lui passer un peu de pommade pour éviter qu'il se fâche.
La réaction est immédiate, il semble se gonfler d'orgueil comme un paon et me sourit largement, ce dont je me passerais bien.
- Tout à fait ! C'est un plaisir d'avoir affaire à un homme polis et que son titre n'étouffe pas pour une fois ! Si vous saviez à quel point cela devient rare en notre temps ! Prenez-en de la graine vous–autres ! Termine-t-il en se tournant vers les gros bras.
Je suis un peu surpris que la flatterie ait tant de prise sur lui. Et s'il en faut si peu pour me le mettre dans la poche, je ne vois pas trop de raison de m'en priver.
- Merci votre majesté, dis-je d'un ton plus assuré. En vérité, je suis ici pour des affaires pressantes qui sont questions de vie et de mort.
- Voyez cela ? Dit-il en prenant un air plus sérieux. Désirez-vous m'en entretenir plus à l'aise ? Je vous vois froncer le nez depuis que je vous vois.
- Je ne serais pas contre un endroit plus confortable, admet-je. Mais...
- Parfait, suivez-moi. Je connais un établissement à deux pas d'ici qui se fera un plaisir de nous accueillir, dit-il en partant de sa démarche burlesque.
Heu... Je voulais en placer une ? Non ? Bon... C'est décidément pas ma soirée...
Le très étrange Roi des Pépites nous entraîne en silence vers la bâtisse qui est littéralement en face de l'escalier descendant à son tunnel d'égouts et tire une grosse clé des tréfond de son manteau rapiécé qu'il insère dans la serrure.
- Vous verrez, ce n'est pas très fastueux, mais c'est confortable, nous dit-il en faisant grincer le loquet de sa serrure avant de nous ouvrir la porte.
Le grincement en est si marqué que je jurerais entendre un bruitage de dessin animé. Il nous précède ensuite dans une pièce qui ressemble à un petit salon remplis de meubles passés et dont le feu de la cheminée est désespérément froid. Une grosse porte mal ajustée barre l'accès à une seconde pièce et les murs sont légèrement moisis par endroit, tandis que quelques tapisseries aux couleurs délavées égaient vaguement les murs. Il trouve néanmoins le moyen d'allumer une lampe à huile sur une table et s'assied dans le siège le plus large de la pièce, avec un dossier si grand qu'il doit en racler le plafond.
C'est grotesque ! Cet homme est une parodie de roi qui veut donner l'impression d'être riche sans avoir le moindre sous devant lui...
- Vous m'entreteniez de vie et de mort je crois ? Demande alors le Roi des Pépites d'un ton curieux.
- C'est le cas, reprends-je en m'asseyant dans un canapé aussi confortable qu'une planche recouverte d'un mauvais tapis, ce qui est probablement le cas vu l'endroit. Je suis extrêmement inquiet par la disparition subite de deux enfants qui sont venus ce jour faire des courses au marché et qui n'ont depuis, plus été revus.
- Des enfants vous dites ? Mais pour moi, tous les enfants se ressemblent ! Ont-ils un point particulier que je puisse faire reconnaître aisément par des rustres et des illettrés ? Malheureusement l'instruction de mes sujets est des plus déficiente.
- L'un d'eux est un enfant elfe aux cheveux blonds et aux longues oreilles, l'autre est une jeune femme aux traits étranger et au teint basané. Ils cheminaient ensemble chargés de victuailles pour l'hôtel où je loge. Peut-être auriez-vous entendu parler d'eux, votre grandeur ?
- Ce sont des informations plutôt ciblées s'il en est. Mais il ne m'est pas revenu aux oreilles qu'un pareil équipage avait été accosté par les miens... Cependant, il n'est pas impossible que de miennes connaissances puissent être au courant. Mais vous comprendrez bien que telles demandes à des heures si indues ne soient pas gratuites.
- J'en conviens... Réponds-je d'un ton prudent.
- Il va de soi que je remuerais ciel et terre pour si noble cause, mais nous vivons une époque de grands maux et j'ai cruellement besoin de fonds pour entretenir mes bons sujets et mes grands amis.
- Et à combien se chiffrerait ce montant ?
- Je pense qu'avec une première mise de dix pièces d'or, je pourrais consentir à me renseigner.
Ah ouais... Il a pas froid aux yeux le mec... Mais est-ce que j'ai le choix ?
Je pousse un profond soupir et porte la main à mon escarcelle. J'y plonge la main et y compte le plus discrètement que je puisse la pochette contenant mon or. Il ne m'en reste plus des masses, mais je sens que si je fais un total je ne vais jamais vouloir m'en sépare. Je compte les pièces nécessaires pour les sortir et les pose sur la table devant moi.
- Voici... Dis-je en sentant qu'elles me manquent déjà.
- Sans la moindre négociation ? S'étonne le Roi des Pépites.
- Je n'ai pas le temps de négocier, il est peut-être en train de leur arriver malheur à l'heure où nous parlons, réponds-je en me forçant à détacher mon regard des disques dorés reflétant doucement la lueur de la flamme.
- Vous êtes un homme de priorités, voici quelque-chose que je respecte, dit le roi en soulevant une pièce d'or pour l'admirer, la soupeser et la mordre. Par mes ancêtres, voici bien les galantes les plus lourdes qu'il ne m'ait jamais été donné de soupeser.
- Les galantes ? M'étonne-je.
- Un surnom que mes sujets ont donné aux pièces dont ils voient souvent le reflet mais jamais la couleur au fond de leurs paumes. Avouez que c'est élégant, non ? Me répond le Roi des Pépites.
- Je... Ça ne manque pas de piquant en tout cas... Admets-je.
- Ne pas manquer de piquant ? Que voici une bien étrange comparaison.
- Je suis aussi un homme qui a des expressions bien à lui, dis-je pour couper court à toute discussion.
Le roi se lève et entrouvre la porte, marmonnant des choses à une personne à l'extérieur avant de revenir.
- J'ai fait quérir les informations que mes sujets pourraient avoir, il faudra cependant attendre encore quelque peu avant leur arrivée. En attendant, vous êtes mon invité. Qu'est-ce qui vous ferais plaisir pour patienter ? Du vin des terres du Sud ? De l'herbe à pipe de la Comté des Hobbits ? Quelques ribaudes à la hanche bien tournée et aux mamelles bien rondes ?
- Je crois que je vais simplement attendre, votre grandeur, réponds-je en levant les yeux au ciel un peu agacé car pas vraiment d'humeur à me souler, faire des ronds de fumée ou encore me plonger dans la luxure jusqu'au cou.
- Comme vous le souhaiterez chevalier. Je vais voir s'il n'est pas possible de faire allonger le pas de mes sujets, répond le roi en sortant, laissant les sous sur la table.
- Je pense que cet homme se prépare à nous embusquer pour nous détrousser... Commente l'elfe aussitôt qu'il est sorti et que nous nous retrouvons seuls.
- Pourquoi donc ? Demande-je en considérant à mon tour cette possibilité.
- Il aura entendu le boucan que faisaient vos autres pièces dans votre bourse et doit projeter de vous en délester au complet plutôt que de simplement dix pièces.
L'idée n'est, hélas, pas si bête que ça et je commence à m'inquiéter un peu plus d'avoir vraiment perdu mon temps et risqué ma vie sur une idée débile sans que cela aide aucunement ni Jim, ni Hanna.
Cemaën ! Il s'appelle Cemaën ! Fais un peu l'effort de t'en souvenir ! Me corrige-je mentalement.
L'elfe fait le tour de la pièce en regardant l'endroit d'un œil critique.
- Cet endroit est trop étriqué, je n'ai pas la place de m'y mouvoir à mon aise, commente-t-il en repoussant de sa botte les quelques meubles qui semblent pouvoir être bougés.
- Pas faux... Commente-je en me levant à mon tour pour l'aider à repousser tout ça. Si on doit être attaqués, autant avoir la place de dégainer. Le seul meuble qui reste inamovible malgré toutes mes tentatives est le fauteuil à dossier géant du Roi des Pépites. Pour les autres, nous parvenons à les repousser contre les murs, dégageant un espace un peu plus convenable au centre de la pièce.
- Ça va faire petit quand même si on doit en découdre... Commente-je en sortant Din pour me rendre compte qu'elle frôle déjà le plafond qui est plus bas que je ne le pensais.
Si je tente de la manier à bout de bras, comme j'en ai pris l'habitude, je vais la coincer partout, sans parler d'utiliser l'autre lame.
- Vous n'avez qu'à la prendre par la lame, et utiliser la garde, me dit l'elfe.
Je le regarde avec de grands yeux surpris. Surtout que vu que je n'ai pas mon armure, ben je n'ai pas non plus mes gantelets pour m'amuser à la prendre par la lame.
- Elle est aiguisée comme un rasoir, je vais me trancher les doigts si je fais ça !
- Dans ce cas, faites de votre mieux, répond l'elfe en faisant quelques mouvements d'échauffement.
Ou du moins, je pense que ce sont des mouvements d'échauffement. Comme je n'ai rien d'autre à faire, j'essaie de l'imiter, mais j'abandonne presque aussi vite que je commence. Ce mec n'a pas d'os, ou alors ils sont en caoutchouc.
Je finis par tourner en rond, faisant les cent pas dans la pièce en me demandant si nous allons être attaqués ou si ma démarche va payer. Les minutes succèdent aux minutes et je deviens de plus en plus nerveux, n'arrêtant pas d'essuyer mes paumes moites contre mon pantalon. Je m'interroge et me demande de plus en plus si ma démarche était aussi pertinente qu'elle me le semblait dans la ruelle pas très loin du boucher où on les avait vu pour la dernière fois. J'aurais peut-être dû taper aux portes et aux fenêtres pour demander si quelqu'un les avait vu. Interroger plus avant les témoins ou autre chose du genre plutôt que de me jeter sur la première supposée « mine d'informations » qui passe.
Quoi qu'il en soit, je ne pourrais être fixé que quand il sera trop tard ou trop tôt...
L'attente se poursuit, me laissant avec mes interrogations, mes doutes et mes craintes. Et un nouvel ennemi que je parvenais facilement à repousser tant que je marchais se fait sentir également : la fatigue. Je suis débout depuis le chant du coq et le soleil est désormais couché depuis longtemps. Et je sens que tourner dans la pièce ne suffit pas et m'asseoir est encore pire. Je m'endors sur place, luttant chaque seconde pour conserver des pensées cohérentes alors que mon esprit me hurle qu'il souhaite déco-dodo.
Allez... Pas maintenant... Reste debout, merde ! Il n'est pas si tard que ça !
J'enrage de réaliser que je suis de plus en plus incapable de tenir debout. À croire que je vieillis, alors que je n'ai même pas vingt ans ! Je devrais pouvoir tenir toute la nuit, comme tous les petits cons de mon âge qui font la fête en boîte jusqu'au matin.
Ça me dégoûte tiens ! Songe-je amèrement.
Mais alors que je suis vraiment à la veille de finalement m'endormir dans ma chaise, la porte se rouvre alors et j'en sursaute si fort que je surprends même la personne qui vient de rentrer. Le Roi des Pépites pousse un petit cri haut perché pas très masculin en faisant un léger bon en arrière.
- Par tous les gueux ! A-t-on idée de réagir de la sorte ! S'exclame-t-il en portant la main à son col, la respiration saccadée.
- Mes... Mes excuses... Votre Altesse... Halète-je moi-même cherchant ma respiration avec peine.
- Cela ira, dit-il en fermant la porte derrière lui. Piou ! Messire, j'ai une bonne nouvelle. Je pense avoir localisé vos disparus.
- Vraiment ? M'exclame-je en bondissant de mon siège, ma fatigue oubliée au profit d'une poussée d'adrénaline salvatrice.
- Je le crois. L'ennuis c'est qu'ils sont sur un territoire où mon influence est inexistante, reprend-t-il en se recomposant une mine. Je ne puis intervenir directement. Mais je consens volontiers à vous céder l'emplacement du lieu.
- Combien cela va me coûter ? Demande-je méfiant.
- Rien, cela sera un gage de bonne foi de ma part entre gens de bonne politesse, répond-t-il d'un ton entendu.
J'hausse un sourcil plutôt sceptique à cette annonce. Mais bon, je ne vais pas cracher dessus. Mes moyens ont été sérieusement entamé par le coût de cette enquête expresse.
- En ce cas, je vous écoute...
- Vos petits protégés ont bel et bien été molesté par quelques personnes de fort mauvais goût, cherchant à ripailler de leurs achats. Cela a été vu et confirmé. Mais l'un des individus a jugé bon de les amener au cruel Cirdulain, que nous surnommons dans la rue « le Sailleur ».
- Le Sailleur ? Qu'est-ce donc que cela ? Demande-je plutôt surpris.
- Vous ignorez ce qu'est un Sailleur ? S'étonne le roi. Mais c'est l'homme à qui l'on fait appel quand les bêtes ne s'accouplent pas d'elles-mêmes. Il pratique alors des saillies manuelles.
Je reste plusieurs secondes sans rien dire, ne sachant pas trop quoi penser.
- Vous voulez dire que Sailleur était son précédent métier ? Demande-je finalement.
- Cela je l'ignore, je sais seulement qu'il est ainsi surnommé depuis qu'il a terminé de prendre le contrôle du Quartier des Fleurs de la cité.
- Le Quartier des Fleurs ? Le coin des jardins ? Re-questionne-je.
J'y pige de moins en moins dans tout ça.
- Non, le quartier des catins, me corrige-t-il comme si c'était l'évidence même. Le Sailleur contrôle toute la prostitution hors des maisons closes et réclame une dîme aux maîtres et maîtresses de bordels en échange de leur tranquillité.
Haaaa ! C'est un chef de gang proxénète donc... UN QUOI !?
J'ai rarement senti un coup de sang me monter aussi vite aux oreilles. Je crois que je commence à saisir le tableau. En même temps, il n'est plus très compliqué à comprendre. Jim et Hanna ont été pris en embuscade pour leur voler la bouffe, et après quelqu'un a jugé bon dès les vendre à un proxénète.
Je vais en faire de la chaire à saucisses ! L'éventrer ! L'écorcher ! Le découper en rondelles et jeter les restes aux piafs !
- Où je le trouve ? Demande-je d'un ton qui a perdu toute chaleur alors que je sens Din me prêter bien volontiers de son énergie, comme pour alimenter les flammes de ma colère.
- L'un de mes hommes vous attend dehors pour vous y mener, me sourit le Roi des Pépites d'un air satisfait en rouvrant l'huis.
- Grand merci... Marmonne-je alors qu'un autre mendiant me fait signe de le suivre.
Je pars à la suite du gueux en haillons d'un pas allongé par la colère et la peur de ce que je risque de trouver. Surtout par la colère en fait.
Le trajet se déroule pour moi comme dans un rêve, j'ai l'impression de quitter le Roi des Pépites et l'instant d'après je suis devant une petite maison avec une enseigne discrète dans un autre quartier. Je ne me souviens ni avoir changé d'étage ni avoir marché plus de quelques pas, pourtant je suis à moitié haletant et je sens que mes jambes me font mal comme après que j'aie trop forcé dessus.
- C'est là, messire... Me dit le gueux d'un ton pas très assuré.
Je pousse la porte, sans même prendre le temps de remercier le gueux. J'entre dans un petit estaminet mal éclairé dans lequel se presse une foule hétéroclite de personnes et une certaine quantité de femmes habillées de tenues criardes et passablement révélant. Un crincrin sur une scène semble mettre un peu d'ambiance, mais il est surtout doué pour me casser les oreilles. Je me fraie un chemin avec une délicatesse comparable à une division blindée et file tout droit au bar où un gros homme me regarde venir en fronçant fortement les sourcils.
- Je veux voir le "Sailleur" ! Exige-je une fois arrivé au comptoir en bois vermoulu.
- Connais pas. Répond-t-il du tac-au-tac.
Je projette mon bras en avant et le saisi par l'espèce de mouchoir qu'il a de noué sur la gorge et le tire vers moi brutalement, dégainant Din de l'autre main pour la lui montrer.
- On va faire court, je suis pas d'humeur. Je vais poser la question encore une fois, après je taille dans la masse, le prévins-je en le foudroyant du regard.
Je mets quelques secondes à remarquer le silence assourdissant qui s'est abattu sur la salle. Mais à l'heure actuelle je m'en soucie autant que de ma première paire de chaussettes.
- Le "Sailleur". Maintenant...
- Je... Je ne sais pas...
Je lui enfile mon front dans le nez un bon coup, ce qui me fait penser que c'était une idée de con car non seulement ça me sonne les cloches à moi aussi, mais en plus j'entends pas mal de pieds de chaises qui raclent sur le sol.
- Humain... Je crois que vous êtes en train de faire une erreur... Me dit la voix de mon chien de garde elfique dont j'ai oublié jusqu'à l'existence.
- Rien à foutre... Grogne-je en prenant la main de mon interlocuteur en train de se tenir le nez de l'autre pour la poser sur le comptoir et lever mon épée. "Le Sailleur", dernière chance !
- Il est à l'étage ! S'exclame soudain le gros bonhomme. Dernière chambre à droite !
- Merci... Commente-je en relâchant le gros bonhomme pour tourner mon attention sur la salle, Din toujours en main. Des volontaires pour se faire raccourcir ? Questionne-je en regardant la douzaine d'hommes à gueules de porte-bonheur qui se sont levés.
Bizarrement, la question semble en décourager. Une grosse majorité se rassied assez spontanément, poussant les quelques autres restant à faire de même tandis que des murmures commencent à circuler dans la salle.
Je cherche du regard comment monter à l'étage, mais ne voyant pas d'escalier je me retourne pour repêcher par son foulard le tavernier, ou tout du moins celui à qui j'ai pété le nez, effondré derrière son comptoir.
- Par où on monte ?
- La porte à gauche... Répond-t-il livide comme un cadavre.
Je regarde la salle pour voir une porte dans chaque mur, ce qui ne m'aide pas trop.
- La gauche depuis où ? M'énerve-je.
- En entrant...
Je le relâche et m'y dirige tout droit, l'océan de personnes s'écartant autour de moi comme les eaux de la mer rouge devant Moïse. J'ouvre la porte à la volée et, trouvant un escalier qui monte, en grimpe les marches deux par deux. Je déboule sur un couloir percé de multiples portes de de chaque côté. Je fonce tout droit au fond, mais une fois arrivé je suis pris d'un doute, ne me souvenant plus s'il m'a dit celle de gauche ou celle de droite.
Heu... Ho, et puis merde !
Je fais appel à Din et balance un grand coup de pied dans la porte de gauche. Celle-ci casse, ma jambe passe à travers, mais elle ne s'ouvre pas pour autant.
- NOM DE DIEUX DE SALOPERIE DE PORTE DE MERDE ! M'exclame-je en tirant sur ma botte pour retirer mon pied du bois défoncé.
Je dois m'y reprendre à deux fois pour y parvenir et, récupère finalement mon pied. Et comme la porte n'est pas ouverte, je m'apprête à recommencer quand l'elfe m'empoigne.
- Arrêtez ! Vous n'avez pas entendu ? Me questionne-t-il.
- Entendu quoi ? Questionne-je sèchement.
- Chut ! M'intime-t-il.
Je reste muet quelques secondes, assez pour entendre des bruits étranges et confus du côté de la porte de droite puis comme des cris.
- Et bien quoi ? Demande-je assez agacé.
- Je crois avoir entendu la voix du jeune elfe derrière cet huis...
Je vois rouge, me dégage d'un geste sec de l'épaule et recule d'un pas avant de foncer sur la porte épaule en avant. Celle-ci encaisse le choc et me renvoie contre son opposée trouée par ma botte. Sentant ma rage monter, je me rejette une deuxième fois contre l'huis qui cette fois s'ouvre en cassant, me déséquilibrant et me forçant à faire encore trois pas de trop pour me rattraper au mur d'en face.
- Maître ! S'exclame une voix que je reconnais.
JIM !
Je me retourne dans cette direction, l'épée à la main, prêt à broyer tout ce qui se tiendra entre moi et mon cher petit valet.
Sauf qu'en fait, la situation à l'air sous contrôle...
Je contemple une pièce contenant un vieux lit à baldaquin en mauvais état, une table sur laquelle reposent encore divers outils qui seraient plus à leur place dans une forge ainsi que des anneaux et des chaînes fixées aux murs. Dans un coin de la pièce se trouve Hanna, les vêtements passablement de travers, un chandelier tordu à la main, un homme étendu devant elle, probablement hors course à voir la bosse sanglante sur son crâne. La petite a l'air intacte, quoique tremblante, le souffle haletant et ses yeux semblent incapable de se fixer sur quelque-chose plus de quelques secondes. Un autre homme se trouve également au sol, l'air également inconscient, l'un de ses bras formant un angle étrange, l'autre maintenu par Jim, assis, peinard sur le dos de sa victime, même pas essoufflé, une sorte de longue dague ou d'épée courte à la main pointée sur la nuque de l'humain.
La situation n'étant pas du tout ce que je pensais, mon cerveau met un très long moment à l'appréhender. Je fais de gros yeux et ouvre plusieurs fois la bouche sans savoir quoi dire pour la refermer quelques secondes plus tard avant de retenter une nouvelle fois, me donnant probablement un air de poisson hors de son bocal.
- Vous êtes enfin arrivé ! S'exclame Jim. Je n'en ai jamais douté.
- Heu... Merci... Finis-je par répondre en rengainant finalement Din alors que celle-ci me transmet une impression de profonde déception et d'intense frustration.
Par le diable, que s'est-il passé ici ?
- Heu... Tu peux m'expliquer ce que c'est que ce souk ? Finis-je par demander alors que l'elfe qui m'a accompagné toute la nuit se contente de regarder depuis la porte.
- Ho, c'est très simple Maître, nous avons été agressés par des malfrats en ville ! S'exclame Jim comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
Je crois que je commence à piger ce que le doc voulait dire par "influence néfaste de ma part". Songe-je pour moi-même en sentant mon visage se couvrir d'une expression mi-figue, mi-raisin.
- Lors de l'assaut initial je fus obligé de déposer les armes car la pauvre Hanna avait été prise en otage. Nous fûmes fait prisonnier, nos vivres furent confisqués et nous-même avons été fourrés dans des sacs avant que nous ne soyons sortis ici et enchaînés à cette pièce. L'homme sur lequel je suis assis avais des projets des plus amoral pour nous dont il nous fit part et l'homme à côté d'Hanna était chargé de nous surveiller. Je suis parvenu à convaincre Hanna de faire diversion et j'ai pu me défaire de mes liens pour l'aider à maîtriser le garde. Nous avons ensuite tendu une embuscade à notre tortionnaire. Il est tombé dedans à pieds joint comme l'idiot qu'il est et nous venions de finir de le maîtriser quand vous avez finalement brisé la porte pour entrer.
- Ah... Finis-je par dire en me sentant d'un coup à la fois fier de lui et profondément idiot, voir même inutile.
Bon, ben j'ai retourné la ville pour rien. Jim avait la situation parfaitement en mains...
- Je ne souhaiterais pas troubler ces retrouvailles, mais les hommes qui étaient en bas commencent à s'agglutiner au bout du couloir, me fait remarquer notre accompagnateur elfe.
- Bon, ça je peux m'en occuper... Soupire-je en regardant les deux hommes. Jim, c'est lequel celui qui est appelé "le Sailleur" ?
- Je n'en sais rien, mais celui-ci semblait être le chef, répond-t-il en tapotant le dos de l'homme sur lequel il est assis.
Ils sont tous les deux plutôt costaud, mais celui-là a des bras plus fins que l'autre et des habits certainement de meilleure qualité.
- Bon, descend de là, j'en ai besoin... Dis-je en me penchant pour l'attraper par le col.
Jim en descend sans poser de questions et je le soulève péniblement dans le but de le hisser sur mon épaule, mais je réalise vite que je n'en aurais pas la force. Alors je me contente de le traîner à bout de bras en direction du corridor. Quand je passe le pas de la porte, l'effet est assez spontané. Les hommes qui s'approchaient d'un air incertain se figent en me voyant traîner l'autre gros tas.
- Quoi ? D'autres volontaires ? Demande-je comme si j'étais l'auteur de son état.
Mon accompagnateur regarde l'assemblée d'un air critique. Puis il rengaine son épée. Je le regarde faire sans réussir à masquer ma surprise.
- Je ne souhaite pas déséquilibrer encore l'affrontement en votre faveur en m'y joignant... Commente l'elfe d'un ton neutre, croisant les bras sur son torse tout en s'appuyant contre le mur du couloir d'un air nonchalant.
Est-ce qu'il rentre dans mon jeu ? Ou bien est-ce qu'il le pense vraiment ? Ne puis-je m'empêcher de me demander.
Il n'empêche que cela semble avoir de l'effet car plusieurs font demi-tour pour redescendre, les restant semblant plutôt incertains.
- Bon... Dis-je en lâchant le corps. Après tout, j'ai bien tué des trolls à la Porte Noire, ça ne devrait pas être trop dur de casser quelques mâchoires et briser quelques bras... Reprends-je en faisant craquer mes doigts.
Cette dernière sortie semble finalement convaincre les derniers de faire demi-tour et j'ai presque envie de pousser un bruyant soupir de soulagement. Je ne m'imaginais pas vraiment foncer dans le tas à la Han Solo pour les forcer à fuir. Je doute que ça aurait marché.
- Vous ne vous en sortez pas trop mal, pour un humain, commente mon gardien en retournant dans la pièce.
- On fait comme on le peut... Commente-je en me demandant quoi faire ensuite.
De toute évidence, il faut rentrer à la vigne, mais laisser un criminel comme ça, qui risque d'avoir envie de se venger, ne me semble pas une très bonne idée. Et appeler la garde ne m'en semble pas une meilleure.
J'entends alors un pas chaloupé remonter les marches et je vois apparaître le Roi des Pépites, son sourire édenté et jaune lui mangeant la moitié de la face comme une balafre.
- Le Roi est mort ! Vive le Roi ! S'exclame-t-il en s'approchant de moi. Enfin... Il est bien mort, n'est-ce pas ? Me questionne-t-il prit d'un doute sur les derniers mètres.
- Il ne l'est pas, dis-je après avoir jeté un coup d'œil. Il respire encore.
- Voilà qui est dommage... Commente le Roi avant de reprendre son sourire. Mais c'est un contretemps avec lequel je pourrais m'occuper plus tard.
- Je croyais que ce n'était pas votre territoire ? Demande-je surpris malgré tout de le voir ici.
- Oh, mais ça ne l'étais pas. Mais j'avais de bonnes raisons de penser qu'une fois le chevalier Faust Ignis passé par ici, il y aurait une couronne à prendre. Appelons cela, de la prévoyance politique. Tous les grands Rois en sont dotés ! M'explique-t-il d'un ton guilleret.
- Vous vous êtes servis de moi ! Réalise-je outré.
- Oh, non, non, non ! Je n'oserais jamais ! Me dit-il en me posant la main sur l'épaule. Nous sommes entre gens de bonne compagnie et je vous apprécie tout particulièrement. Votre impeccable politesse a conquis mon âme et votre sens du devoir a ravi mon cœur ! En vérité je vous le dis, j'hésitais à vous donner cette information gratuitement, rien que pour cela !
Espèce de Bonimenteur ! Marchand de tapis ! Arracheur de dents !
- Je vais prendre le relai à partir de là mon bon chevalier, reprends le Roi des Pépites. Il serait malséant que des gens comme nous soient mentionnés sur les rapports de la garde pour des choses aussi peu recommandables. Certains de mes hommes vont demeurer ici et nous allons nous éclipser telle l'innocente lune qui, du haut du firmament, n'entends ni ne voit jamais rien de scabreux.
- Et qu'allez-vous faire de lui ? Dis-je en désignant le bonhomme parterre.
- Voyons ! Je ne souhaite que l'empêcher de vous nuire à nouveau ! Pour toujours, cela va sans dire...
Je préfère ne rien dire, mais finis par hocher la tête. Après tout, je m'en lave les mains. Il a porté les siennes sur Jim et Hanna, ça a été sa dernière connerie.
- Jim, Hanna, nous rentrons... Dis-je en me tournant vers l'intérieur de la pièce.
La pauvre petite s'accroche désespérément au bras de mon valet, l'air guère plus calme que quand je suis entré. Le pauvre Jim semble essayer de la calmer, mais pour être passé par là, je veux bien croire que ça va lui prendre du temps. Mon gardien les guide vers la sortie où je prends la tête de notre petit convoi, enjambant le corps de leur agresseur pour passer.
Dans la salle principale, l'essentiel de la foule a migré et seuls restent certains des plus moches de la bande, encerclés et parqués dans un coin de la pièce par des mendiants agitant toutes sortes d'armes de fortune dans leur direction. Le bar est en train d'être savamment pillé au grand dam de l'homme à qui j'ai refait le nez à coup de front.
Pour le coup je commence à me sentir coupable. On s'est servi de moi pour pratiquer un putsch et je sens venir que l'adage « malheur aux vaincus » risque bien de s'appliquer dans ce cas de figure. Malheureusement je n'ai ni les moyens ni le temps de m'en mêler. Certes, j'ai Din, mais à part pour faire un massacre elle n'est au final pas très utile pour les frappes chirurgicales. Cette pensée provoque d'ailleurs chez elle un sursaut d'irritation qui ne lui rend pas vraiment hommage. Et puis, je pense que les enfants ont eu assez d'émotions pour aujourd'hui.
Je leur fais signe de prendre la porte tout en la leur ouvrant. Jim guide Hanna qui se tient toujours à lui vers la sortie et nous retournons dans la rue, l'air frais nous accueillant, mais ne me faisant pas vraiment de bien. Nous prenons la route en silence en direction de l'étage supérieur et au final c'est mon gardien qui retrouve le chemin pour nous ramener vers l'hôtel.
Plusieurs fois je me tourne pour regarder Jim, hésitant à engager la conversation avec lui, entrouvrant parfois la bouche pour tenter de me lancer, mais la présence d'Hanna finit toujours par me dissuader.
Je ne sais plus trop quoi penser au sujet de ce gamin. Une chose est sûre, je n'ai rien d'un parent pour lui, et même comme exemple je suis très loin d'être idéal. Je lui ai fait des choses horribles et c'est uniquement la proximité que j'ai instaurée par la suite qui l'a rapproché de moi, autrement dit un lien qui me semble de plus en plus contre-nature. Durant cette journée il a été kidnappé, mais a quand même réussi à neutraliser un adversaire plus grand et plus fort que lui. Un comportement téméraire s'il en est, qui me paraît nettement trop dangereux pour lui.
C'est de la bravoure dont sont pétrie les chansons et les histoires qu'il a toujours entendues, mais il y a une différence à mes yeux entre y croire et les mettre en pratique.
J'ai eu extrêmement peur pour lui, ça je suis incapable de me le sortir de la tête et je reste presque vexé qu'il m'ait prouvé qu'il pouvait se débrouiller sans moi. Mais au fond, que dois-je faire ? Présenter mes excuses ? Après tous ces mois ? Est-ce que ça aurait du sens ? Même moi je n'en suis pas sûr.
Le féliciter pour sa débrouillardise ? Ça je devrais. Ce n'est pas parce que les félicitations ont été une denrée plutôt rare dans mon enfance qu'il faut que je fasse de même avec les autres. Il le mérite.
Devrais-je m'en séparer ?
La simple question me flanque la nausée et me pique les yeux. Je ne le considère pas comme mon fils, et je réalise doucement que nous n'avons pas une relation comme en auraient des amis. Je ne suis finalement même pas bien sûr de comment je le vois. La partie de cette réflexion qui me terrifie c'est que la première image qui me vient en tête quand j'essaie de formaliser ce que je pense de lui, c'est celle d'un chaton. Un petit animal mignon, espiègle, câlin, et fragile mais néanmoins suffisamment indépendant pour que je n'aie pas besoin de m'en occuper en permanence.
Jim… Enfin, Cemaën… A tout de cette description, à part peut-être le côté câlin. Mais, si on en était là, je commence à penser que ce serait encore plus malsain que ça n'en a déjà l'air.
Je me trouve parfaitement horrible d'y penser comme à un animal de compagnie et je m'en veux, mais rien à faire, c'est l'image de lui que j'ai en tête et son comportement ne me permet pas vraiment de le voir autrement. Il simplement montré qu'il a des griffes et qu'il sait s'en servir quand il n'est pas content.
Les paroles d'Elrond me trottent en tête tout le reste du trajet.
« Cela excuse encore moins la manière dont vous vous comportez avec lui ! »
« Vous le considérez comme votre chose ! »
« Pour un peu vous le traiteriez comme votre animal de compagnie ! »
« Vous l'avez brisé. »
« Vous avez détruit l'image qu'il avait de lui-même avant de tomber entre vos mains. Vous l'avez broyée sans la moindre pitié. »
« Vous l'avez reconstruit d'une manière qui n'est pas naturelle. »
« Vous l'avez confiné à la servitude et l'avez coupé des autres. »
« Quand vous n'êtes pas là, on jurerait un fantôme, il mange à peine, bois tout juste et semble perdu en permanence. »
« Votre irresponsabilité ne fait qu'ajouter à ses tourments ! »
« Il vous suit partout comme un petit enfant, mais il est à l'âge où il devrait penser à s'émanciper. Il devrait penser et agir par lui plutôt que d'attendre vos instructions et être dépendant de vous. »
Ces réflexions vont et reviennent comme un refrain lancinant, faisant suinter une blessure que j'aurais préféré continuer à ignorer.
Au fond, tu sais très bien que tu n'allais pas pouvoir le garder. Ce serait égoïste et de la méchanceté gratuite. Toutes les meilleures excuses du monde n'y changerons rien, un jour le chaton doit devenir chat et voler de ses propres ailes plutôt que de se mettre à miauler pour appeler à l'aide dès qu'il est monté au sommet d'une étagère dont il ne parvient plus à redescendre. Et même si tu as maltraité le chaton en question, tu ne peux pas passer le reste de ta vie à le séquestrer pour « t'occuper de lui ». Ce serait ajouter l'hypocrisie à la longue liste de tes crimes. En fait non, elle doit déjà y figurer en belle place, sur un beau podium bien haut au-dessus de nombreuses autres…
Quand nous franchissons la porte de la vigne, Dutombil et sa femme se jettent sur Hanna pour la prendre dans leurs bras, laissant le pauvre Jim les regarder avec un sourire satisfait.
- Grand merci Très Hauts ! Maître Ignis, une nouvelle fois vous me ramenez ma fille ! Ma vie est à vous pour en disposer comme il vous siéra ! S'exclame l'aubergiste en se prenant un haussement de sourcils réprobateur dans le dos de la part de Lucie.
Je secoue la tête négativement en regardant Dutombil.
- Je n'ai fait que les trouver. Celui qui a vraiment sauvé votre fille, c'est Ji… Cemaën ici présent. Me reprends-je à la dernière minute, faisant que celui-ci me regarde avec des yeux ronds.
Dutombil se tourne vers mon valet, l'air un peu surpris. Mais l'instant d'après sa gratitude naturelle le reprend et il jure ses grands dieux une reconnaissance éternelle au petit elfe qui a l'air très gêné. Pour rajouter à sa gêne, Lucie n'hésite pas à le féliciter et à la complimenter au passage sur son courage.
Je profite de cette diversion pour lâchement me tourner vers mon gardien.
- Ramenez-moi à ma chambre… Je n'ai que trop abusé des largesses de votre seigneur… Dis-je tout bas.
- Vous êtes sûr ? S'étonne l'elfe.
- Je me lève demain, il y a mariage… Reprends-je en voulant surtout fuir mon sentiment d'inconfort à la proximité de mon ex-victime.
Je ne veux plus y penser et m'éloigne en suivant mon garde qui me déleste de mes épées avant que j'entre dans ma chambre. J'ignore quelle heure il est, mais je ne suis pas sûr de réussir à dormir malgré la fatigue que je ressens.
Merci doc de me faire me poser des questions existentielles…
