Dimanche 7 avril 1996

Chère Marie,

Je commence à aller mieux, depuis vendredi. Je ne vais pas dire que j'ai retrouvé le moral, ce serait mentir. Mais je commence doucement à accepter la situation. De toute façon, c'est fait, et je ne peux pas revenir en arrière.

Je ne regrette pas ce que j'ai fait. Je sais que c'est horrible, je m'en sens dégoûtée, j'espère que je n'aurai pas à le refaire, même si je sais que ce souhait est probablement une illusion, mais je ne regrette pas. On a fait ce qu'il fallait. Voldemort a voulu nous envoyer un message en attaquant Lions' Hill et Godric's Hollow, nous en avons renvoyé un en défendant Lions' Hill et en tuant les attaquants de Godric's Hollow. Près de deux cent cinquante Deatheaters sont morts entre ces deux attaques. Peut-être que maintenant, il nous prendra au sérieux.

Et évidemment, nous sommes à Hogwarts, alors tout le monde est au courant de ce qui s'est passé dans les deux villages. Les deux villages ont des adolescents scolarisés à Hogwarts, qui ont été plus que ravis de raconter à leurs amis la puissante démonstration de magie et de combat à laquelle ils ont assisté. Donc, maintenant, tout le monde sait que nous avons tué sans état d'âme cinquante hommes, et que c'est moi qui ai mis le feu.

Autant te dire que tout le monde a plus ou moins peur de moi, à présent.

Surtout que le Prophet en a rajouté une couche, avec son article d'hier :

Les Cinq Mages : Une démonstration de pouvoir à faire froid dans le dos

Là, curieusement, ils ont pensé à mentionner que nous étions présents, au lieu de nous passer sous silence comme mardi dernier. Ils ont décrit assez exactement les événements, en minimisant toujours l'implication des Deatheaters. Oh, ils ont bien donné leur nombre exact (ça sert à leur démonstration selon laquelle nous sommes en train de devenir des mages noirs), mais non, ces Deatheaters ne sont toujours pas envoyés par Voldemort, ce sont toujours des crétins en manque de divertissement. Deux fois en une semaine ? Ils espèrent faire croire ça à qui, franchement ?

Heureusement, personne n'a semblé vraiment le croire, à Hogwarts. Par contre, ils savent que le récit de notre « renvoi au commanditaire » est vrai. Et de voir des mots concrets sur ce qui n'était jusque là qu'une rumeur... Ben en effet, ça leur a fait froid dans le dos.

Personne ne nous a accusés de quoi que ce soit. Mais je suis empathe. Je sens leur peur. Et ça me rend encore plus dégoûtée de ce que j'ai fait. Je ne veux pas que les gens aient peur de moi. Je veux juste aider.

J'ai discuté avec Remus et Sirius, hier. Harry leur a dit que je réagissais mal. Ils ont répété ce qu'ils nous ont dit à notre retour de la cabane des Gaunt : ils sont fiers de moi, non pas à cause de ce que j'ai fait en soi, mais parce que je comprends l'horreur que ça implique, que ça ne m'a pas empêchée d'agir, mais que ça ne me rend pas heureuse pour autant. Ils sont fiers que je sois capable de faire ce qu'il faut, mais que je reste humaine, au point d'être dégoûtée de moi-même.

Je leur ai demandé combien de temps ça allait durer. Ça fait trois fois ces vacances que je participe plus ou moins directement à la mort d'un groupe de personnes. À chaque fois, ça m'a travaillée. À partir de quand ça arrêtera ? Quand est-ce que finalement, un mort de plus ou de moins, ça ne me fera plus rien ?

Quand est-ce que je deviendrai un monstre ?

Personne dans l'Ordre n'est capable de répondre à ça, pas même Remus et Sirius. Dumbledore, avec sa foutue politique de ne rien utiliser de plus vicieux qu'un stupefix a protégé tous les membres de l'Ordre de tels états d'âmes. Remus et Sirius ont déjà tous les deux tué. Mais c'était au cœur d'un combat, vraiment. Dans une situation où si tu ne fais rien, tu es mort. Jamais ils n'ont eu le luxe de la réflexion avant de tuer. Et j'ai tué en deux attaques plus de monde qu'eux en toute une vie, entre mon bouclier spécial mardi dernier et les cinquante de vendredi.

Tout ce qu'ils ont pu me dire, c'est qu'ils feront tout, comme tout le monde autour de moi, pour que je n'oublie pas qui je suis, quelles sont mes valeurs et pourquoi j'ai fait ça. Je ne suis pas une psychopathe qui a agi pour le plaisir de tuer, et ils feront tout pour me le rappeler.

Leur acceptation m'a un peu aidée. Ils ne m'ont pas félicitée pour une magnifique démonstration de magie et pour une force que je n'ai pas. Ils m'ont juste dit que c'était nécessaire, et que la douleur que j'éprouve est normale, et que je devrais être heureuse de l'éprouver. C'est à moi maintenant de faire en sorte qu'elle disparaisse petit à petit.

Je sens aussi la culpabilité des autres mages. Ils s'en veulent tous les quatre de m'avoir plongée dans cet état. Draco est déterminé pour que je ne recommence plus jamais. Lui a reçu toute une vie d'éducation sur la facilité à tuer, et il veut que ce soit lui qui s'en occupe s'il y a une prochaine fois. Mais je sais déjà que ces paroles seront forcément remises en cause par les circonstances. C'est leur façon de me montrer leur soutien, de me montrer que je n'ai pas été toute seule à prendre la décision, à agir. Hermione et Neville ont construit la bulle qui empêchait les Deatheater de s'enfuir ou de pratiquer leur magie, et les flammes de se propager. Harry et Draco sont ceux qui ont transporté ces corps en train de mourir à Malfoy Manor. Je n'étais pas toute seule.

Ma maxime s'est retournée contre moi, et ils l'utilisent sans vergogne : nous sommes cinq. Je ne suis pas toute seule. Nous avons été cinq à prendre la décision, et cinq à agir, avec chacun son rôle. C'est certes mon feu qui a tué ces hommes, mais tous les quatre ont aussi participé au fait que ce soit efficace, et que personne ne puisse leur venir en aide.

C'est ce qui est le plus efficace jusqu'à présent pour me remonter le moral. Nous sommes cinq, et il n'y a pas de raison que je sois la seule à ruminer sans cesse ce qui s'est passé. Je sais que ça travaille les autres aussi. Je ne suis pas la seule à me sentir coupable. Je ne dois pas baisser les bras pour autant.

Alors depuis hier, je me sers de leur force pour reconstruire la mienne. Ça ne marche pas trop mal. Je n'ai pas encore pleuré de la journée. Je n'ai plus envie de me ratatiner dans un coin. C'est déjà un progrès.

Ces deux dernières nuits, Harry et moi avons fait des cauchemars. On en fera encore les nuits prochaines, ça ne fait aucun doute. Mais nous ne sommes pas seuls, et c'est ce qui fait notre force. Je sais à présent que si je craque, j'ai quatre paires d'épaules pour me soutenir. Et ça, ça donne la liberté de pouvoir craquer, justement, pouvoir exprimer ce qui ne va pas, au lieu de tout garder en soi. Et ça me rend plus forte, plus déterminée.

Je ne suis pas seule.

Finalement, j'arrive presque à trouver du positif à ces événements pourtant très glauques : j'ai appris que je pouvais compter sur les autres. Pas seulement dans les actions, mais aussi les émotions. Ils acceptent que je sois fragile et que je me laisse craquer de temps en temps, et ils sont là pour m'aider à retrouver pied.

Je ne suis pas seule.

Mon nouveau mantra. Avec ça, je peux retourner des montagnes.

Alors c'est vrai que je me sens encore... en dessous, sans mon enthousiasme habituel. Mais je vais y arriver. On prendra le temps qu'il faudra, mais je sais que j'ai quatre amis, frères, sur lesquels je peux compter. Nous sommes cinq, dans les pires décisions comme les meilleurs moments.

Du coup, oui, en effet, aujourd'hui, ça va mieux. Et je me sens d'attaque pour reprendre les cours demain et affronter le monde.


Note de l'auteur :

Un reviewer a souligné que c'était une des rares fics qui soulignait l'impact de donner la mort. Ce n'est pas quelque chose qui va changer au fil de cette histoire. C'est en fait un peu le but de cette fiction pour moi : voir jusqu'à quel point un personnage peut tenir, se sentir encore justifié dans ses actes, préserver sa morale face à des actes moralement condamnables.

Donc, sans spoiler la suite, il y aura d'autres... événements de ce genre, et il y aura d'autres chapitres qui exploitent la réaction de Manon face à ces événements. Je n'aurais pas classé l'histoire en "M" si elle ne rencontrait pas de la violence d'une manière ou d'une autre ;) (oui, pour rappel, le "M" n'est certainement pas par rapport au sexe, même si je profite de ce classement pour glisser quelques scènes, assez rares...)

Après avoir écrit des histoires où ces considérations avaient bien peu de place, c'est quelque chose qui m'intéresse de plus en plus avec mon âge grandissant (je devrais même sans doute commencer à dire vieillissant ;) ). C'est quelque chose qui me tient à coeur et je suis contente de voir que ça a été constaté :)

Alors même si j'essaie de mettre de l'action et de la romance et de la stratégie et plein d'autres choses qui rendent une fiction plus... épicée, il y aura aussi une part plus ou moins importante accordée à la psychologie des personnages, et surtout de Manon.

Néanmoins, je reste réaliste : en tant qu'auteur, je n'ai jamais vécu tous les drames que rencontrent mes personnages. J'ai eu une vie jusque là assez épargnée en souffrances diverses et variées (je touche du bois pour que ça continue... ouf, mon bureau est en bois :) ). Tout ce que je décris vient de mon intérêt pour la psychologie (jamais apprise de façon officielle ou institutionnelle), mon empathie personnelle et ce que je peux voir dans les différents médias (faits divers réels ou fictifs). Si certains d'entre vous ont vécu une ou des situations évoquées dans cette histoire et ont l'impression que la réaction de mes personnages est complètement à côté de la plaque, n'hésitez pas à me le faire savoir, je suis complètement ouverte à la pédagogie :)

Aussi : je publierai certainement le prochain chapitre mardi prochain et non lundi : le lundi est l'anniversaire de mon papa, et je vais rendre visite à mes parents lundi soir, sans rentrer chez moi entre mes deux journées de travail de lundi et mardi. Si j'ai pendant quelques secondes accès à un ordi, vous aurez le chapitre lundi soir, mais c'est assez peu probable, alors je préfère vous prévenir :)

À bientôt donc pour la suite !

MAJ le 12/01/2018