Mercredi 24 juillet 1996
Chère Marie,
Je suis passée aujourd'hui. Et... Je ne sais pas comment Hermione, Draco et Neville ont fait pour garder leur calme. Enfin, si, Neville, je sais. C'est pas son genre de s'énerver. Moi, ils ont réussi à me mettre dans une colère telle que je suis passée presque directement d'un énervement passager à la colère froide et le ton glacial, sans même passer par la crise émotionnelle. D'un côté, ça veut bien dire que ça ne s'est pas forcément bien passé, mais d'un autre, ça veut dire aussi que je n'ai pas eu l'occasion de crier sur les avocats, donc ce n'est peut-être pas plus mal.
J'ai pris ce journal le temps de réaliser et de descendre un peu de cette colère, et je pense qu'ensuite, j'irai me dépenser dehors.
Donc, pourquoi une telle colère ?
Parce que sans doute j'ai laissé ma fierté parler, et je me suis sentie blessée.
J'ai commencé par raconter mon histoire depuis que je suis arrivée et même un peu plus, histoire que tout le monde comprenne bien que j'ai agi en fonction des connaissances que j'avais auparavant, incomplètes, et que j'ai enrichies avec ce que j'ai vécu ici. Je voulais montrer que j'ai agi sans préjugés, et que c'est bien la situation et les circonstances qui ont montré que Dumbledore est bien aussi monstrueux qu'on veut le prouver. Je ne suis pas venue ici avec pour but de le détruire, ni pour profiter de Harry...
J'ai raconté les événements dans l'ordre, pourquoi j'ai eu les soupçons que j'ai eus, mon empathie, les questions posées, les réponses obtenues, tout. Ce n'était pas vraiment le moment de cacher quoi que ce soit, et j'en avais parlé avec Harry et ses avocats, et on a décidé d'opter pour la pure et pleine franchise. Donc c'est ce que j'ai fait. C'est la première fois depuis mon arrivée que je ne cache rien, en dehors d'un cercle assez fermé. La seule chose qu'on a décidé de conserver secrète est les Horcruxes. Personne ne doit savoir quel moyen Voldemort a utilisé pour tenter d'atteindre l'immortalité. Et bien entendu, on ne parle pas de l'avenir.
Mais pour tout le reste, tout y est passé.
Rien que mon récit a occupé la cour pendant plus d'une heure. Puis sont venues les questions. Comme ce sont les avocats de Harry qui m'ont officiellement demandé de témoigner, ce sont eux qui ont commencé. Ils ont le droit à autant de questions qu'ils veulent, mais par contre, une fois qu'ils laissent la place, ils la laissent pour de bon, et ne peuvent pas reprendre la parole à part pour poser des objections sur certaines questions des autres avocats. Cette partie s'est plutôt bien passée. Évidemment, comme ce sont eux qui m'ont demandé de venir pour témoigner contre Dumbledore, les avocats de Harry ne m'ont pas mise en difficulté. Certaines questions étaient pointues, mais rien de méchant en soi. Il s'agissait surtout d'approfondir et de mettre en évidence certaines parties de mon récit. J'étais préparée, ça s'est bien passé.
Là où ça s'est gâté, c'est quand les avocats de Dumbledore ont pris la parole. Nous savions qu'ils allaient essayer de m'enfoncer et de me décrédibiliser, parce qu'ils savent que c'est moi qui ai mis au jour toute cette affaire, même si je n'ai réellement apporté aucune preuve, juste soulevé des voiles et des coins de tapis. Ils savent que si je tombe, l'essentiel du dossier est décrédibilisé, et ils peuvent travailler sur l'innocence de Dumbledore et non sur une façon de sauver les meubles. Et nous savions qu'ils allaient frapper fort, et bas.
Mais entre savoir et vivre, il y a une belle différence.
Ils ont tenté de me faire passer pour une fan-girl de base, amoureuse d'un personnage de roman que je n'aurais jamais du rencontrer, et qui a transposé dans la réalité ses fantasmes d'adolescente attardée. Flatteur, n'est-ce pas ? Et tu me connais, quand on me traite d'idiote décérébrée, je mords assez vite. Donc au lieu de m'emporter, j'ai laissé parler la Slytherin en moi, et je suis entrée dans la joute verbale qu'avait lancée l'avocat, certain que je ne pourrais pas le suivre. Si, je peux. Je le peux d'autant mieux que quand je suis furieuse, je n'ai plus cette gentillesse qui me sert de réserve et qui fait que mes piques retorses restent dans mon esprit sans que j'ose les dire.
Les avocats de Harry et Augusta m'avaient fermement déconseillé d'entrer dans ce genre de jeu, mais c'était ça ou me replier piteusement sur moi-même en essayant de balbutier deux trois justifications maladroites. Là, au moins, j'ai répondu coup sur coup, j'ai même attaqué la défense qu'ils mettaient en place, j'avais la voix ferme et j'ai fais des phrases claires, complètes et avec un vocabulaire appréciable. Je dois remercier Blaise, Daphne et Draco, pour ça. Ils insistent pour nous former, pauvres petits Gryffindors, à ce langage de la haute société et de la politique. Ils insistent sur Neville et Harry, nobles tous les deux, et moi, qui vais rejoindre les Slytherins à la prochaine rentrée et qui ai donc besoin d'être capable de me défendre dans le nid aux serpents.
Du coup, je ne suis pas restée les bras croisés face à l'avocat de Dumbledore. J'ai démonté une par une ses accusations, calmement, froidement. Je sentais l'appréciation de Draco, venant du box des visiteurs, et je sais que je ne l'ai perçue que parce qu'il l'a laissée volontairement transparaître pour m'encourager. À côté de lui, il y avait la fureur de Harry devant les propos de l'avocat. Je crois que ce sont ces deux réactions qui m'ont empêchée d'exploser et de hurler de frustration. J'avais besoin d'être calme pour que Harry reste calme, et l'appréciation de Draco était un soutien dont j'avais besoin.
J'ai été... récompensée de cette attitude quand l'avocat a fait une bourde magistrale. J'en suis toujours stupéfaite, qu'un juriste de sa trempe (même si c'est un humain, j'espère que Dumbledore n'a pas choisi le premier avocat commis d'office venu...) puisse faire une telle erreur, que même un débutant n'aurait pas faite. Tout a tenu en une seule question :
« Et pourquoi vous n'avez pas laissé faire les choses comme vos camarades, une fois arrivée ici ? »
J'ai entendu les murmures venant de partout, et j'ai fait un effort pour retenir un sourire victorieux. Je me suis contentée de répondre, en me concentrant sur la colère que j'avais toujours, pour garder un ton incisif et tranchant :
« En France, il existe un crime qui s'appelle « non assistance à personne en danger ». J'ai grandi dans un pays qui croit que rester immobile face à la violence, sans rien faire pour l'en empêcher, est presque aussi criminel que de réaliser soi-même un acte violent. Je ne pouvais pas ne rien faire. Peut-être que vous êtes très heureux à laisser les gens d'autorité faire leurs magouilles tranquillement sans intervenir, de peur de vous faire sortir de je ne sais quel cercle social, mais ce n'est pas mon cas.
–Encore faudrait-il que cette violence existe...
–Est-ce que vous avez des enfants, Maître ?
–Quel rapport ?
–Si vous avez un fils, Maître, est-ce que vous accepteriez qu'il soit traité de la même manière que Harry l'est depuis quasiment sa naissance ? Est-ce que vous accepteriez qu'un prétendu dirigeant de la lumière se serve de votre fils pour essayer de détruire un prétendu dirigeant des forces du mal ? Est-ce que vous accepteriez que ce dirigeant de la lumière écarte d'un geste de la main tous les tuteurs que vous avez soigneusement désignés pour assurer la meilleure éducation à votre fils, simplement parce que ça ne convient pas à ses plans ? Est-ce que vous accepteriez qu'il passe dix ans, dix ans, dans une famille qui ne veut pas de lui et qui le lui montre à grande force de coups et de maltraitance ? Est-ce que vous accepteriez qu'il soit privé de son héritage, de l'histoire de sa famille, parce que ça n'arrange pas celui qui s'est imposé comme tuteur malgré vos choix ? Est-ce que vous accepteriez que la presse et l'opinion publique se lâchent ainsi sur lui, le traitant tantôt de héros, tantôt de fou, selon l'humeur du tuteur de votre fils et de votre gouvernement ? Est-ce que vous accepteriez que tout moyen de le protéger et de lui permettre d'apprendre à se défendre soit écarté ? Est-ce que vous accepteriez qu'on le manipule au point de le couvrir de sorts d'influences et de compulsions de toutes sortes, jusqu'à recréer complètement sa personnalité ? Est-ce que vous accepteriez qu'il soit jeté dans l'arène de la guerre sans aucune préparation, avec simplement pour consigne de faire au mieux parce que l'amour l'emporte toujours ? En toute honnêteté, Maître, est-ce que vous accepteriez tout ça si c'était votre fils qui était concerné ? »
Et voilà, toute la colère qui s'était envolée à la bourde de l'avocat était revenue. Comment peut-on se montrer aussi obtus et aveugle ? Il n'y aurait que la parole de Harry contre celle de Dumbledore, je comprendrais presque, mais là, il y a des preuves ! Des dizaines et des dizaines de preuves : des documents en tout genre, des témoignages sous Veritaserum, des souvenirs via Pensine, l'état de santé de Harry lui-même, le fait que ses parents soient enterrés à Godric's Hollow et pas à Lions' Rock, contrairement à des siècles de tradition Potter, les objets Potter encore en la possession de Dumbledore, dont des livres au contenu... douteux... Et plein d'autres choses. Les Aurors ont fait remonter le dossier non pas sur vingt ans comme les avocats de Harry, mais sur quarante !
La séance a été ajournée rapidement après ça. L'avocat a échangé un regard avec ses deux collègues installés dans leur petit box, et ils ont du conclure que ça ne servait à rien d'aller plus loin. Je n'en reviens pas : ils m'ont laissé le dernier mot, et carrément une plaidoirie... Cette journée doit être un désastre pour eux. J'espère qu'ils ne se vengeront pas demain sur Harry...
En parlant de Harry, il s'est précipité vers moi à peine le coup de marteau annonçant la fin de la séance tombé. Je ne sais pas vraiment qui il avait besoin de réconforter ainsi : lui ou moi. Mais ça m'a fait du bien quand même. La journée a été éprouvante, et à la sortie du tribunal, j'étais preneuse de la moindre marque d'affection. J'ai été blessée par les accusations de l'avocat. Même si je pense l'avoir relativement bien caché, ça n'en reste pas moins insultant et humiliant de se faire traiter d'idiote incapable de faire la différence entre ses lectures et la réalité. J'avais besoin de savoir que j'étais appréciée pour ce que je suis, et que je ne suis pas considérée comme ça par ceux auxquels je tiens.
Une fois de retour à Lions' Rock, j'ai reçu les félicitations d'Augusta, d'Amelia et des avocats. Oui oui. J'en suis encore surprise moi-même. Augusta et Amelia m'ont félicitée pour être restée maître de moi et avoir répondu aussi bien à l'avocat, sans insulter personne ouvertement mais en affichant clairement mon opinion quand même. Les vampires, eux, m'ont remerciée, carrément remerciée, pour cette petite plaidoirie de conclusion : leur propre arc d'attaque se repose sur les actes de Dumbledore en eux-mêmes, en les détachant presque du fait que la victime est Harry. Ils veulent montrer que ce qu'il a fait est grave, et qu'aucun enfant, futur Lord ou non, ne devrait connaître ça. Moi, j'ai remis la lumière sur Harry lui-même, non pas en tant que Lord ou Survivant, mais victime des manipulations de quelqu'un qui pensait agir pour le plus grand bien. C'est l'inverse, en fait : je me moque de qui a agi contre lui, je veux juste faire savoir qu'aucun enfant ne devrait être traité ainsi. La conclusion est la même, mais le prisme est différent.
Et ils en sont contents : ils savent parfaitement que de tels propos sont à même de faire la Une de tous les journaux du lendemain, et que les gens vont être marqués par ça. Ils savent qu'en détachant un peu les actes de Dumbledore, on commencera peut-être enfin à comprendre combien cette situation est malsaine et horrible. Un tuteur a menacé la vie de son pupille, sur plusieurs plans, afin de satisfaire des intérêts personnels. Peu importe qui est le tuteur ou le pupille, ce n'est pas juste, et ça doit être condamné. Le problème de ce procès, c'est toute la dimension politique, entre Lord Potter et Albus Dumbledore. Là, j'ai apparemment redonné une dimension humaine, émotionnelle, dont le procès avait bien besoin.
Donc ils sont heureux.
Demain, c'est Harry qui passe. Je ne pense pas que j'écrirai demain soir : si ça se passe comme ça pour moi, si nous avons tous les quatre été l'objet d'un bel acharnement et de dénigrement, je n'ose même pas imaginer ce que ce sera pour Harry. Alors je veux être là pour lui. Je pense que tu comprendras.
Alors à bientôt, et bisous ma belle. Cette sale histoire sera bientôt terminée.
Notes de l'auteur :
Petit secret de fabrication : lorsque j'ai écrit le premier jet de cette fic, cette mini-plaidoirie y était, depuis le début. Mais... Je ne peux pas faire des vampires de super avocats, et les laisser faire une bourde pareille après des siècles de métier, littéralement. D'où le fait que Dumbledore ait des avocats humains, la différence entre les deux... Et ça m'arrange aussi parce que ça me permet de jouer encore davantage avec l'image que veut renvoyer Dumbledore :)
Enfin, certains se sont intéressés à la stratégie des avocats de Harry. Elle commence à bien se dessiner, est-ce que vous saurez la deviner en entier, et deviner son résultat, avant la fin du procès ? Vous avez deux semaines pour tenter de trouver la réponse avant Manon :D
Fiche forum de la semaine :
Je ne voyais pas quel sujet en lien avec ce chapitre aborder sur le forum, donc du coup, j'en ai traité un autre qui a déjà été vaguement évoqué dans plusieurs fiches : le statut du sang et le système de classes assez ségrégationnaire en place dans la communauté magique britannique. Si vous voulez en savoir plus à ce sujet, c'est par ici : fanfiction(point)net/topic/208440/169206351/1/
À lundi prochain pour la suite !
