Lundi 5 août 1996
Chère Marie,
Je ne sais pas si j'ai un coup de cœur pour Marseille en elle-même, mais la journée a été sympa. Je ne trouve pas la ville particulièrement belle, en fait. Il y a le chouette quartier du Panier, à côté du Vieux-Port, dans lequel Hermione nous a traînés parce qu'il y a une maison qui était un repère d'alchimistes, dans le temps, et qui a été transformée en petit musée d'alchimie. Il y a le Vieux-Port en lui-même, tout bétonné, tout goudronné, et les forts à ses entrées complètement abandonnés. Notre-Dame de la Garde, aussi, qu'on a été voir parce que les Granger voulaient avoir un beau point de vue sur la ville.
Peut-être qu'on ne s'est pas assez baladés dans les quartiers qui pourraient être intéressants mais bon, voilà, je n'ai pas trouvé Marseille très jolie. Je suis peut-être trop habituée au charme bourgeois de Lyon... Par contre, il y a une super vie, et je suppose que ça doit être une ville sympa à vivre si tu connais ses habitants et que tu participes à la vie de ton quartier.
Les sites magiques qu'on a visités sont donc ce petit musée d'alchimie, où j'ai acheté trois livres, parce que je n'ai jamais étudié l'alchimie et que ça me rend curieuse. Hermione était frustrée de voir que tous les livres en vente dans la petite boutique étaient en français. Je lui ai promis de lui traduire les miens. Son niveau de français n'est pas mauvais, j'ai vu ça aujourd'hui, mais sans doute pas suffisant pour comprendre véritablement un livre traitant d'un domaine aussi pointu que l'alchimie.
On a vu aussi un site romain au pied de la colline de Notre-Dame de la Garde. C'était là où les magiciens de l'époque se retrouvaient en secret pour pratiquer leur art, quand la magie et ses pratiquants ont commencé à être mal vus. Et il y a un port magique, au nord de Marseille, avec des bateaux à l'ancienne, à voiles et tout, qui accostent. Ce ne sont pas des navires de commerce, mais de plaisance et de tourisme, qui appartiennent à des riches sorciers ou des compagnies de croisières. Parce qu'on peut faire des croisières magiques, oui. En fait, la société magique a développé toute un monde parallèle au nôtre, celui que tu connais et celui que j'ai connu jusqu'à il y a quelques mois.
On a fait un peu de tourisme shopping, dans le quartier magique à l'est du Vieux-Port. Il y a des boutiques qui ressemblent beaucoup à celles de Diagon Alley, comme les librairies, les apothicairies, les magasins de Quidditch, les papeteries qui vendent des plumes... Mais il y en a d'autres qui trahissent bien qu'on est dans un climat plus chaud et une ville touristique, avec les boutiques de souvenirs et celles qui vendent ouvertement des vêtements légers, pour ceux qui auraient oublié de les mettre dans leur valise.
Et celles qui montrent qu'on est en France, un pays où la communauté magique est plus ouverte que la Grande-Bretagne : il y a des boutiques d'électronique où on trouve des appareils de tous les jours adaptés au monde sorcier, comme des téléphones, des appareils photo numériques, des appareils de cuisine... Il y a une poste qui utilise des hiboux mais est aussi beaucoup mieux connectée au monde normal que les postes britanniques : on peut y acheter des timbres, et poster notre courrier pour le monde normal à partir de là. Et d'après ce que j'ai compris des affiches, chaque domicile sorcier a une vraie adresse postale, accessible du monde normal, même s'il est possible qu'ils ne s'en servent que rarement voire jamais. J'imagine que pour les enfants scolarisés à Beauxbâtons, ça doit être beaucoup plus pratique de contacter leur famille non-magique s'ils ont accès au téléphone et au courrier classique.
À la maison de la presse, on trouve les journaux et magasines magiques (Le Monde Magique, qui est le premier journal vendu dans la communauté sorcière française, Le Canard, qui est un journal polémiste, comme le Canard Enchaîné ou Charlie Hebdo, Hécate, qui est le magasine féminin, apparemment...), mais aussi des magasines et journaux non-magiques, comme Le Monde, Le Figaro ou Marie-Claire, et des journaux internationaux (The Daily Prophet, The New York Ghost... et d'autres magiques comme non-magiques). Au début, j'ai cru que c'était à cause de la diversité des personnes qui passent par ici. Puisqu'il y a des touristes étrangers, il faut leur servir ce qu'ils connaissent. Et après tout, à la maison de la presse de Diagon Alley, on trouve aussi des titres non-magiques. Mais en fait non, c'est comme ça dans chaque maison de la presse magique en France. Peut-être pas les titres internationaux, mais au moins les titres non-magiques français. Et le choix est très large.
À la librairie, on trouve de la littérature non-magique, des livres scolaires sur la biologie, la chimie, les maths, le français, les langues étrangères... Tout ce qu'un enfant sorcier n'apprend jamais à Hogwarts. Quand j'ai traduit les couvertures aux autres, ils ont été choqués de voir combien l'enseignement est différent entre les deux pays. Ces livres n'existent pas pour la simple curiosité du chaland : il y a clairement indiqué en quelle année scolaire ils sont nécessaires.
Et c'est vrai que ça m'avait toujours choquée de voir que tous ces... basiques de l'enseignement ne sont jamais abordés dans la littérature autour du monde de Harry Potter. Dans les livres, je peux presque comprendre : ça fait quand même plus rêver le lecteur de voir des cours de Potions et de Métamorphose que des cours de maths et de littérature anglaise. Mais même dans les autres fics que j'ai lues, très peu remettaient ces matières dans le « programme » qu'elles créaient. Et elles n'existent pas dans le programme que je suis actuellement. Si je n'avais jamais été qu'à Hogwarts, et pas dans un collège et lycée classiques, je n'aurais aucune idée sur la géométrie, à part les concepts utilisés en Astronomie, la physique-chimie, la biologie... Ce qui est absolument aberrant quand tu sais qu'on apprend dès la deuxième année à faire des potions qui ont une influence sur certaines parties du corps, mais qu'on n'explique jamais aux enfants comment cette partie fonctionne normalement... Nous sommes en cinquième année, la plupart d'entre nous commençons ou avons déjà une vie plus ou moins sexuelle ou au moins un début d'attirance pour l'autre sexe (ou le même, je ne suis pas regardante), et jamais on n'explique aux gamins comment tout ça fonctionne et comment se protéger des maladies et d'éventuelles grossesses...
Il a fallu que Harry me dise d'aller voir directement l'infirmière pour que je sache que non, la pilule ou le préservatif ne sont pas envisagés chez les sorciers, mais qu'il y a des potions... Harry a eu ce réflexe parce qu'il sait qu'avec sa célébrité, il aurait pu avoir des problèmes avec certaines filles, mais les autres font comment pour ne serait-ce que se poser des questions si on ne leur dit jamais comment on peut faire un enfant et qu'on peut facilement empêcher ça ?
Draco dit que c'est acquis chez les sorciers que ce sont les parents qui ont cette responsabilité. Certes, mais pas chez les non-sorciers : on apprend ça à l'école. Alors les parents non-magiciens d'enfants sorciers savent comment qu'on n'apprendra jamais ça à leur enfant et que c'est à eux de prendre ce sujet en charge ?
Enfin bon, ce n'est pas le moment de révolutionner le système éducatif magique, n'est-ce pas ? Nous sommes en vacances, et même en Grande-Bretagne, il nous faut d'abord régler le problème Voldemort avant de penser à réformer la société en elle-même.
Mais bon, tout ça est aberrant quand même, tu ne me feras pas penser le contraire...
À la librairie, Draco et moi nous sommes chargés de livres sur des sujets qui ne sont pas ou mal abordés en Grande Bretagne : j'ai pris de quoi revoir complètement l'Histoire magique sans les biais du programme britannique, qui se concentre exclusivement sur les guerres entre les sorciers et les différentes créatures magiques, en oubliant les liens avec l'Histoire non-magique, les périodes de paix, tout ce qui précède la Grande Charte et la fondation du système politique magique britannique actuel...
En fait, le gros problème de la société magique britannique actuelle, c'est que le système fait tout pour garder ses sorciers en vase clos : on ne leur parle pas de la société non-magique, on ne parle pas du fait que le dirigeant suprême du pays, y compris des sorciers, c'est la Reine, on ne parle pas des autres pays ou si peu... Tout est très tourné vers les sorciers britanniques : l'Histoire enseignée à Hogwarts est très centrée sur l'histoire de leur communauté, l'Étude des Moldus n'est pas encouragée et d'après Hermione est même complètement dépassée, les journaux préfèrent parler des derniers ragots plutôt que de l'actualité internationale ou même nationale non-magique... Alors certains tirent leur épingle du jeu, en menant une carrière à l'étranger, une carrière tournée vers les affaires internationales, ou sont des intellectuels suffisamment hauts placés pour avoir des contacts au delà des frontières. Mais le sorcier lambda n'a aucune raison de s'intéresser à autre chose que ce qu'il lit dans le journal ou entend dans la rue ou au travail.
Et si personne n'évoque ces sujets, et bien c'est toute la communauté qui n'en parle pas et qui reste centrée sur son petit monde. À entendre certains sorciers, on croirait que le monde tourne autour des vingt-cinq mille sorciers qui habitent en Grande Bretagne. Les Moldus sont des êtres envahissants et stupides qui occupent une place inutile et imposent des contraintes idiotes à ces pauvres sorciers qui se démènent tous les jours. Tu m'étonnes que dans un tel contexte, Voldemort puisse trouver des fidèles par centaines !
C'est quelque chose qui n'existe pas en France. Sans doute déjà parce que ce n'est pas une île, ce qui provoque déjà un isolement géographique. Sans doute aussi parce que le pays est un mélange de plein de courants magiques : celte, latin, germanique, maure (la magie d'Afrique du Nord). Sans doute aussi parce qu'ils sont plus perméables à certains courants philosophiques majeurs. Ils ont connu leur version des Lumières. Et aujourd'hui, ce n'est certes pas un pays qui promeut le complet mélange des sociétés magiques et non-magiques, mais c'est un pays moins cloisonné que la Grande Bretagne. Il y a beaucoup plus de villages mixtes, de sorciers habitant, voire travaillant, dans la communauté non-magique.
Et ils n'utilisent pas le terme « Moldu ». Ce sont des non-magiciens. Les « Nés-Moldus » sont des sorciers de « première génération ». Le terme de « Sang-Mêlé » n'est pas utilisé et n'a pas d'équivalent. Les « Sangs-Purs » en eux-mêmes n'existent pas non plus, mais ceux qui défendent un héritage sorcier comptent également en générations, en mettant en avant le fait qu'il y a au moins un sorcier par génération depuis tant de générations. C'est l'histoire de la famille plus que la pureté du sang qui compte, en fait.
Comme on a pu le voir dans les boutiques, ils sont également plus au fait des technologies non-magiques. D'ailleurs, Draco a pris plusieurs livres scolaires sur le sujet. Le vendeur l'a regardé avec une drôle de tête lorsqu'il a demandé des livres sur l'Étude des Moldus, puis il a murmuré « Ces Anglais... » avant d'annoncer fièrement que les non-magiciens ne sont pas des bêtes à étudier comme des créatures étranges, mais qu'on apprend les technologies qu'ils utilisent dès le plus jeune âge. Apparemment, ça fait partie du cursus obligatoire dans les écoles de magie françaises. D'ailleurs, la librairie propose des livres qu'on trouverait dans une librairie tout à fait normale, sur l'utilisation de certains outils informatiques (Windows 95 pour les Nuls, Vive l'Internet moderne : Passez au HTML 2.0...). J'ai fait rire mes amis quand j'ai marmonné « moderne, moderne... sans dynamisme à part des effets clignotants, des gifs à gogo et de la musique à lancer l'ordi par la fenêtre, oui ! ».
Harry, lui, a pris un téléphone portable, un lecteur CD et un ordinateur. Il veut essayer de les faire marcher dans un environnement chargé de magie. Draco a trouvé des livres qui expliquent comment faire. En français, certes, mais ils pourront y travailler à deux et faire mumuse ensemble avec leurs nouveaux jouets, comme ça. Draco m'a proposé de me joindre à eux, mais je n'ai pas envie d'être frustrée par un ordi trop lent ou un téléphone trop... téléphone. Je commence à être un peu trop habituée à mon smartphone, même si ça fait peu de temps que je l'ai...
Par contre, j'ai pris un appareil photo numérique. Il paraît qu'il n'y a pas besoin d'une pellicule argentique pour développer des photos façon sorcière (qui bougent, quoi), et j'ai envie d'avoir des souvenirs de ces vacances. Je te raconte plein de choses, mais ce ne sont que des mots. Alors au moins pour ces vacances, il y aura aussi des photos.
Harry et Draco ont déjà commencé à « bricoler », depuis qu'on est rentrés. Ces garçons, je te jure... Enfin, je dis rien, avec ma manie de t'écrire tous les jours ou presque.
Demain, c'est bateau ! On va en mer avec le yacht qui est amarré au quai, dans la crique. Wendell a son permis bateau, et est ravi de s'en servir en Méditerranée, pour changer. Il a déjà été voir dans la cabine de pilotage, il y a toutes les cartes nécessaires, et un manuel qui rappelle les règles de navigation à suivre dans les eaux françaises. Donc c'est tout bon.
Je suis impatiente d'être à demain, ça va être trop classe !
Notes de l'auteur :
Quand j'ai écrit ce chapitre, j'avais passé quelques mois plus tôt une semaine à Marseille avec mes soeurs. Et le ressenti de Manon est plus ou moins le mien. Désolée pour les Marseillais qui me lisent, mais pour votre défense et à ma décharge, on n'a pas visité réellement la ville. Et le Vieux-Port n'était pas encore réaménagé à l'époque, et je ne sais même pas si le MUCEM était une vague pensée dans l'esprit de ceux qui l'ont créé ;)
Comme vous pouvez le voir avec ce chapitre, j'introduis une France magique complètement différente de la Grande-Bretagne magique. D'une part, je voulais jouer avec le chauvinisme de Manon, mais aussi parce que je ne pense pas que j'aurais l'occasion d'exposer mes mages à une autre culture contemporaine avant la fin du troisième tome, et c'était le prétexte parfait pour leur démontrer concrètement à quel point la Grande Bretagne magique peut progresser. Cette démonstration continuera tout au long de leurs vacances ;)
Je n'ai pas de fiche forum cette semaine, je suis patraque et je n'ai qu'une envie, me pelotonner dans mon canapé avec mon plaid et une bouillotte... Donc je vous dis directement à dimanche prochain ! :)
