Dimanche 11 août 1996
Chère Marie,
je ne t'ai pas écrit hier parce que nous sommes rentrés très très tard de Camargue, et que j'étais claquée. C'est de ma faute, en plus. Je vais te raconter. Ce soir, nous sommes à Lyon, pour aujourd'hui, et jusqu'à mercredi matin. Les Delacour nous ont mis à disposition leur hôtel particulier dans le sixième arrondissement (quelle surprise...).
Donc, hier et la journée en Camargue.
Hermione avait déjà pris contact avec un éleveur de chevaux et de taureaux, et nous l'avons rencontré au petit matin. Il nous a emmenés avec lui en pleine nature, pour qu'on découvre comment ils élèvent leurs bestiaux, en Camargue : pas de clôture, les animaux sont libres d'aller où ils veulent. Ils les rassemblent pour contrôler leur santé, ou lorsqu'ils doivent abattre une ou plusieurs bêtes, mais sinon, le reste du temps, ils vivent en liberté. C'est super joli, la Camargue. Tu as l'impression d'être loin de toute activité humaine, c'est génial.
Nous sommes rentrés le midi, où l'éleveur nous a fait manger chez lui (sa femme tient une table d'hôtes). Nous avons bien discuté avec la famille, et ils ont appris notamment mon intérêt pour les contes et légendes. Aussitôt, la femme nous a conseillés d'aller voir son père, qui passe son temps à pêcher, mais est aussi un des meilleurs conteurs du coin. Elle nous a dit où le trouver (l'étang du Mas de l'Ange, joli nom, hein ?) et comment nous rendre sur place. Ce n'était pas très loin de là où nous étions, et ça nous ferait une jolie promenade digestive.
Donc du coup, c'est ce que nous avons fait. Nous avons marché deux heures avant de le trouver. Paul Pevioux. Enseignant retraité qui passe son temps à pêcher et à discuter avec d'autres petits vieux du coin, et qui est donc une vraie ressource d'histoires locales. Il a été plutôt ravi de nous voir arriver, ce qui m'a surprise : on me dérangerait dans mon coin tranquille, ça m'énerverait plus qu'autre chose. Mais sa philosophie, c'est que les poissons seront encore là demain. Ma foi...
Et nous avons passé le reste de l'après midi à écouter ce vieux monsieur raconter des histoires. Des histoires d'eau, beaucoup, la mer, les étangs, la Camargue, le Rhône... Avec des histoires de sirènes, de nixes, de fées... Des créatures d'eau diverses et variées. Mais aussi des taureaux de légende, des chevaux merveilleux, des elfes des bois (c'est très vert, la Camargue), des sorciers qui se cachent sur les rives des étangs les plus sombres et les plus reculés, des petits vieux et des petites vieilles inquiétants...
C'était absolument passionnant.
Quand le soleil a commencé à descendre, nous l'avons accompagné au village proche, où il s'est installé au café habituel. Il a salué les gens du coin, leur a expliqué ce qu'on faisait là... Une petite vieille est venue se joindre à nous. Louison Marchand. Elle aussi connaît des histoires, beaucoup d'histoires. Mais les siennes sont magiques. Des contes et légendes transmis dans les familles de sorciers locaux. Des goules, des fantômes, et les créatures magiques des eaux et des forêts qui envoûtent les hommes pour obtenir d'eux ce qu'elles veulent ou se reproduire. Elle nous a raconté que quelques familles, comme la sienne, avaient du sang de nixe dans les veines.
Paul n'a pas semblé perturbé par ces histoires. Il a l'habitude de les entendre, pour lui, ça tient autant du folklore que les siennes. Ce n'est pas parce qu'il entend son amie parler plus de magie que lui qu'il a connaissance du monde magique. Il croit en la magie. Comme moi avant que je découvre le vrai monde magique en fait, sans jamais en avoir vu, mais avec la certitude que si autant d'histoires en parlent, ce n'est pas pour rien.
Ces deux vieux étaient contents d'avoir un auditoire pour leurs histoires. D'après eux, plus personne n'est intéressé, et c'est toute la mémoire d'une région qui s'en va. Ils auraient même aimé pouvoir les raconter dans leur patois local, mais même leurs enfants ne l'apprennent plus. Alors les étrangers...
Draco et moi avons traduit mentalement et instantanément tous leurs propos aux trois autres. Paul et Louison avaient un accent beaucoup trop fort pour que Hermione et ses parents puissent comprendre. Même Draco a du souvent s'appuyer sur moi pour comprendre. Hermione, Harry et Neville ont raconté chacun à leurs proches, et moi, j'enregistrais tout soigneusement. J'ai bien l'intention de coucher par écrit ces histoires, et je suis heureuse d'avoir l'Occlumancie pour m'en souvenir.
Nous avons été accueillis hyper chaleureusement dans le café. Normalement, ils ne proposent pas de repas, mais la patronne fait souvent à manger pour ses habitués, « ses pépés et mémés » comme elle les appelle : des retraités qui ne veulent pas passer la soirée seuls chez eux et profitent du beau temps pour avoir une vie sociale dans le café local. C'est complètement informel, on mange ce qu'il y a. Elle a mis en place une grande table dans la cour derrière le café, et nous nous sommes tous installés là. Poisson grillé et riz aux herbes au programme. Le tout venant du coin : les poissons ont été pêchés par ses clients, les herbes amenées par une petite mamie, et le riz est local aussi. Rien de compliqué, mais je trouvais que ça allait parfaitement avec l'ambiance. Avec plein de rosé pour arroser le tout. Absolument génial.
Et les autres clients et la patronne ont ajouté leurs propres histoires. La patronne, Marie (ben vi, comme toi), encourage ses pépés et mémés à se souvenir et partager ces histoires. Elle est du genre à favoriser les échanges inter-générationnels, à encourager la vie du village... Elle fait partie de différentes associations et du comité d'animation du village, elle organise la fête patronale, différentes soirées dans son café... La femme de l'éleveur nous a envoyés au bon endroit, vraiment.
Donc du coup, voilà, nous sommes rentrés très tard. Vive le transplanage, pour le coup, sinon, nous n'aurions jamais pu nous permettre ceci, avec plus de deux heures de route jusqu'au domaine. Plein d'histoires dans la tête, j'en ai même rêvé cette nuit.
Alors forcément, le départ aujourd'hui, vers midi, à Lyon a fait un peu office de choc des cultures : la petite vie de village tranquille et pépère contre l'activité d'une grande ville bourgeoise... J'avais encore la tête dans ce café quand nous sommes arrivés devant l'hôtel particulier des Delacour... Et encore maintenant, d'ailleurs. Il va me falloir un peu de temps avant de revenir à la réalité, je pense...
Enfin... Donc, ici, à Lyon, nous avons rencontré les Delacour. Fleur, sa petite sœur Gabrielle, leurs parents. L'après-midi s'est passée chez eux, autour du thé, à faire connaissance. Obligations sociales pour les Black, Potter et Delacour... Mais ça n'a pas semblé une obligation du tout, c'était plutôt agréable et détendu. Nous avons parlé un peu de politique, surtout pour découvrir le système français.
En effet, pas de ministre de la magie, en France, mais un cabinet spécial autour du Président et du Premier Ministre, avec en chef de cabinet M. Delacour. Les Delacour dirigent ce « bureau de la magie » depuis l'instauration de la Cinquième République. Parce que la décision qu'il n'y aurait pas de ministre de la magie vient de De Gaulle. Il y avait un ministre dédié à la magie, avant. Et une France presque aussi fermée que la Grande Bretagne aujourd'hui. Mais il y a eu les deux Guerres Mondiales, et surtout la Deuxième, avec Grindelwald dans l'ombre de Hitler, qui a su jouer avec cette particularité des régimes occidentaux : la France et la Grande Bretagne n'étaient pas les seuls à avoir complètement isolé leur communauté magique du reste du pays.
De Gaulle n'était pas un sorcier, mais avait de la famille magicienne. Un frère, plus exactement. Un sorcier de première génération. Et les parents et toute la fratrie ont découvert la magie, avant les deux guerres. Donc ce cher Général sait parfaitement que Grindelwald a existé, et qu'il est autant la cause de la violence de la guerre que Hitler et ses proches. Et De Gaulle a estimé qu'un sorcier aurait beaucoup moins d'emprise sur les magiciens français si ceux-ci n'oublient pas qu'ils sont Français autant que magiciens. Patriote jusqu'au bout, le Général.
Et donc voilà, avec la refonte de la République, plus de ministre de la magie, plus de ministère dédié à toutes les activités magiques, mais chaque service ré-attribué à son ministère républicain. Toutes les formes de transports magiques au Ministère des Transports, l'éducation des jeunes sorciers au Ministère de l'Éducation, les Guérisseurs au Ministère de la Santé, la collecte des impôts au Ministère des Finances... Même si les impôts collectés auprès des sorciers ne servent qu'aux services proprement magiques de ces ministères, et que les non-magiciens ne paient pas du tout pour eux... Mais chaque année, dans le budget annoncé par le gouvernement, une part de ce qui est annoncé en Francs (et oui, pas encore l'Euro, en 1996, c'est très perturbant, d'ailleurs...) est en fait composé de Louis d'or... La plupart des membres du gouvernement ne sont même pas au courant qu'une partie de leur ministère est dédiée à une communauté complètement cachée. Ils se fient tellement à leurs différents chefs de cabinet qu'ils ignorent que l'un d'eux est le magicien responsable du portefeuille magique du ministre.
De même que la plupart des parlementaires, députés comme sénateurs, ignorent que certains d'entre eux sont magiciens, et élus pour représenter la communauté magique.
Toute l'administration française s'est arrangée pour incorporer des magiciens en son sein pour travailler, représenter, servir les magiciens de France, sans même que l'administration elle-même le sache. C'est possible grâce au cloisonnement monstrueux des services, aux divers décrets et règlements, et au fonctionnement hallucinant de l'administration en soi. C'est impossible d'obtenir le nombre de personnel réel dans chaque administration, par exemple. Entre la diversité des contrats, les titulaires qui peuvent appartenir à deux administrations, mais sont titularisés chez une seule, les RH particulièrement réticentes à donner ce genre d'information... C'est facile de cacher des services complets...
Et apparemment, d'après les Delacour, ça fonctionne plutôt bien : les magiciens français bénéficient des mêmes droits civiques et sociaux que leurs concitoyens non-magiciens. Ils ont la Sécu, les aides sociales, ils votent, travaillent, paient leurs impôts... La plupart utilisent autant les Francs que les Louis, pour leur vie quotidienne... Ils sont tous recensés comme citoyens français, ont une carte d'identité, peuvent vivre sans aucun problème dans le monde non-magique...
En fait, il ne s'agit pas tant de monde magique et monde non-magique, en France. Il s'agit plutôt d'une part de la population française qui a un secret pour ses voisins, et bénéficie de l'aide du gouvernement pour vivre tranquillement avec ce secret protégé, sans mettre en danger qui que ce soit.
La France a été un des premiers pays à adopter ce système en Europe. C'est le Canada qui l'a créé, en même temps qu'ils ont créé leur gouvernement fédéral, en 1866. Et petit à petit, ça s'est répandu dans le monde, la vieille Europe pratiquement la dernière à adopter ce système. Aujourd'hui, il n'y a que très peu de pays dans le monde qui ont une communauté magique complètement séparée du reste du pays : la Chine a non pas un Ministre, mais un Empereur pour sa communauté magique. La communauté magique chinoise a refusé le passage à la République en même temps que la communauté non-magique, et ça a formé une véritable sécession entre les deux. Les magiciens chinois ont leur Empereur, appartenant à la dernière dynastie impériale ayant régné en Chine, et les non-magiciens ont leur république populaire... Ça aussi, ça doit être fascinant... Les Américains aussi ont leur propre gouvernement, avec un président dédié à la communauté magique et un communautarisme presque plus fort qu'en Grande Bretagne : ils n'ont toujours pas oublié les tribunaux de Salem…
Je suis contente d'en savoir plus sur la façon dont mon pays gère la magie. Avec mes lectures, et ma vie en Grande Bretagne depuis dix mois, j'ai l'impression de connaître sur le bout des doigts le régime britannique, au complet détriment du système français. C'est dommage, et même carrément hypocrite, puisque je proclame que je suis fière d'être Française face aux sorciers britanniques... Mais sans savoir de quoi je parle, en fait. Je connais la France non-magique, mais pour ce que j'en savais, la France magique pouvait très bien être aussi fermée que la Grande-Bretagne magique...
Je suis heureuse de voir que non, et de découvrir ce système, imparfait sur bien des points (les cafouillages administratifs ne sont pas résolus grâce à la magie...), mais qui permet aux magiciens français de rester au contact de la réalité du monde dans sa globalité. Ici, ils impriment le nom de Voldemort, dans les journaux...
Les Delacour nous ont aussi expliqué en détail comment est vue la situation actuelle de la Grande Bretagne, en France, et notre réputation, coupures de presse à l'appui.
Le gendarme que nous avons rencontré sur la plage avait raison : ce qui fascine la presse française, ce n'est pas tant la chasse à un mage noir revenant (dont ils ont reconnu la réalité dès la troisième épreuve du Tournoi des Trois Sorciers, eux...), c'est ma présence. Ils ont analysé en long, en large et en travers la raison de ma présence avec les jeunes mages britanniques. Pourquoi moi, alors que je ne suis pas de la même époque, que je n'ai pas d'éducation magique, que je suis Française, bon sang ! Mais de ces articles, il se dégage aussi une certaine fierté, que ce soit justement une Française qui a mis le bordel là-bas, a complètement foutu en l'air la diabolique machine de Dumbledore, et a invité les autres mages à se révéler et à s'unir, à présenter un front commun face aux Britanniques comme à Voldemort... La revue de presse que m'a donnée Fleur est plutôt flatteuse, en fait.
Et ils se sont intéressés à moi dès novembre dernier, avant même toute cette histoire de mages et de machinations. Dès novembre, ils se demandaient pourquoi la voyageuse temporelle était Française, pourquoi elle était empathe... Ils n'ont jamais cru en cette histoire de voyage dimensionnel annoncée par Dumbledore à mon arrivée à Hogwarts. Et comme Dumbledore a du déclarer ma vraie situation auprès de son Ministère et de la Confédération Internationale des Sorciers (puisque je suis de nationalité française et pas britannique), ils ont eu accès sans problème à ces informations que la population britannique a décidé, volontairement ou non, d'ignorer tant qu'on ne leur mettait pas ces problématiques sous leur nez.
Dès le début, les journalistes français ont tenu compte du fait que je n'ai pas choisi de faire ce voyage temporel dans chacune de leurs analyses. Du coup, les questions sur mon rôle ne se limitent pas à « en quoi je peux modifier l'avenir », puisqu'ils savent que je ne le connais pas en tant que tel, mais ils posent toutes les questions que je me suis posées : pourquoi moi, pourquoi à partir de 2008, pourquoi en 1995 ? Et ils essaient d'apporter leurs propres réponses, avec leurs experts. Ils ont même interviewé des experts internationaux !
Les Delacour m'ont prévenue : avec ma présence à la branche française de Gringotts, demain, cela va certainement alerter les médias, qui cherchent depuis novembre à me rencontrer. Nous avons réfléchi tous ensemble, et nous nous sommes mis d'accord sur une conférence de presse, demain après-midi. Les invitations sont déjà lancées, je ne peux pas reculer. Donc demain, ce sera un léger retour à la vie de mages de renom. Mais bon, ça fait partie du jeu, hein ?
Je suis néanmoins contente des journées d'hier et d'aujourd'hui, et j'espère que ça reviendra vite comme ça. En tout état de cause, mardi, c'est tourisme à Lyon.
Notes de l'auteur :
Un chapitre plus long pour me faire pardonner de celui de la semaine denière... ;) (enfin, si vous lisez ce chapitre, vous savez que non... mais bon ;) )
Je n'ai pas non plus été en Camargue, je me suis servie de ce que j'ai appris via différents reportages et sur Internet. Donc, pour ceux qui connaissent bien, excusez-moi pour les clichés sur cette région, mais ça m'a permis de faire un joli contraste avec la suite.
Par contre, Lyon, je connais. J'y ai habité gamine (genre, vraiment gamine, la dernière soeur n'était pas née), j'y ai fait toutes mes études, et j'y suis retournée plusieurs fois lors de différentes occasions professionnelles et personnelles... Donc attendez-vous à quelques petites anecdotes assez personnelles dans les prochains chapitres :) Ce sera l'occasion de donner un véritable passé à Manon :)
Et enfin, voici le début des réponses à vos questions concernant le système magique français. Pour ne pas publier ce chapitre trop tard, je ne vais pas y mettre le lien vers l'article de forum dédié au sujet tout de suite, surtout que je sens que je vais mettre un certain temps à le construire comme il faut. Je vous le donnerai en note d'auteur la semaine prochaine. Pour ceux qui sont abonnés au forum et vont donc recevoir une notif concernant la publication de la fiche, ne vous étonnez pas de la voir en... grand bazar... Mais dimanche prochain, elle aura son aspect "définitif" (jusqu'à la prochaine question de l'un de vous soulignant un oubli de tel ou tel aspect... :) )
D'ailleurs, j'en profite pour vous remercier, parce que je ne le fais certainement pas assez, pour votre participation à cette histoire, quelle que soit sa forme : vos commentaires, réguliers ou non, vos favoris, vos abonnements... ou même simplement votre lecture ! :) Merci beaucoup, c'est grâce à vous que je suis motivée à publier toutes les semaines et à continuer à écrire cette histoire jusqu'à son terme :)
Bonne lecture et à dimanche prochain pour la suite ! :)
