Lundi 12 août 1996

Chère Marie,

Et voilà, la presse française et moi avons fait personnellement connaissance ! Ce fut... bruyant, un peu chaotique, mais je pense qu'il n'en ressortira pratiquement que du bien, je suis contente.

Et ce matin, j'ai découvert le coffre de Morgane à Gringotts ! J'ai donc officiellement mon statut de Grande Prêtresse d'Avalon, à présent, puisque c'est l'essentiel de l'héritage magique de Morgane. J'avais d'ailleurs ma broche de Grande Prêtresse bien en évidence à la conférence de presse. J'ai récupéré aussi quelques artefacts et livres qui nous seront utiles, à Hermione, Draco et moi (beaucoup de magie noire et de magie de l'esprit, que ce soit l'empathie, l'analyse, le mentalisme...), et quelques artefacts et livres purement religieux, qui cette fois serviront à Harry et moi, comme ceux que lui-même a récupéré dans le coffre de Merlin au début du mois.

Nous sommes à présent armés pour assumer tous nos héritages, c'est une excellente chose.

Et cet après-midi, donc, la conférence de presse. Rien à voir avec celle qu'on a faite début février, avec l'assemblée des élèves et d'adultes invités dans la Grande Salle de Hogwarts. Là, ça ressemblait à une conférence comme on peut en voir à la télé : nous cinq installés derrière une table chargée de micros, nos proches juste à côté sur l'estrade, et les journalistes devant nous, avec leur dictaphone, leur bloc note ou leur caméra. Parce que les journalistes magiques français ont pleinement adopté les médias non-magiques : ils ont commencé à utiliser la télé avec seulement quelques années de retard sur les non-magiciens, et il existe des chaînes de télé dédiées aux magiciens. Donc il y avait des caméras...

Heureusement, Fleur et sa mère nous avaient prévenus, et nous avaient également informés sur l'étiquette à adopter : les mages britanniques ont pu se présenter en robes formelles, surtout les trois garçons, issus de prestigieuses familles nobles, mais ça aurait été un faux-pas pour moi d'être habillée de la même manière. Alors ça a été jolie robe, élégante pour marquer mon statut, mais sans signe distinctif d'appartenance à la communauté britannique, une longue robe d'été vert émeraude, les cheveux attachés avec un ruban doré, et pas d'autres bijoux que ma bague de fiançailles et la broche de Grande Prêtresse.

La conférence s'est passée dans une bonne ambiance. Ils sont nettement moins agressifs que les journalistes britanniques, je trouve. Peut-être est-ce parce que les deux parties en présence sont moins braquées l'une envers l'autre...

Toujours est-il que l'ambiance détendue a été mise en place dès le début :

« Bonjour à tous ! j'ai lancé à la cantonade d'un ton joyeux, après m'être installée au milieu de notre groupe, devant le plus gros rassemblement de micros. Ça fait plaisir de pouvoir parler en français, pour une fois ! »

Il y a eu des rires et j'ai affiché un grand sourire :

« Bon, j'ai été un peu pitchée sur ce que vous avez pu dire et entendre, en France, ces derniers mois, et j'ai été plutôt ravie de découvrir que vos faits sont assez exacts, voire souvent même plus que ceux relatés dans la presse britannique... Allez comprendre... »

Nouveaux rires.

« En tout cas, pas la peine de faire comme nous avons déjà pu le faire, mes amis et moi, c'est-à-dire raconter une énième fois notre histoire pendant un temps interminable... Nous allons directement attaquer par les questions, ce sera plus vivant, et sans doute qu'avec votre point de vue plus éloigné, vos questions seront fondamentalement différentes. Alors, allez-y, je vous écoute !

–Pouvez-vous nous présenter officiellement votre groupe ? a demandé un journaliste au premier rang.

Oh ! Ah oui, désolée. Alors, à la toute gauche, voici Lord Black-Malfoy, Draco de son prénom, mais il est assez formel sur l'étiquette. C'est aussi le seul avec moi à parler couramment français. Vous pourrez lui poser des questions directement, si vous en avez envie et s'il a envie de répondre. Ensuite, à côté de moi, Hermione Granger, fiancée Black. Elle aussi comprend très bien le français, même si elle est moins à l'aise que Draco et moi pour le parler. Ensuite, à la toute droite, Neville Longbottom, héritier de la famille du même nom. Si vous avez des questions, nous les traduirons. Et enfin, à ma droite, Lord Potter, Harry. Malgré le fait qu'il soit fiancé à une Française, il n'en parle pas un mot, mais il comprend quand je lui dis « je t'aime », c'est déjà ça. »

Il y a eu des rires, et Harry m'a gentiment tapée sur l'épaule. J'ai continué :

« Nous sommes mages, comme vous le savez, et nous avons bien travaillé notre magie, puisque nous pouvons à présent communiquer tous les cinq mentalement, quelque chose qui ressemble à un échange de Légilimancie permanent, mais qui permet de véhiculer des pensées, des émotions, des ressentis... Bref, c'est très complet, et c'est pour ça que mon cher et tendre comprend quand je me moque de lui en français... Dommage. »

J'ai émis un soupir dramatique et Harry a eu un rire en secouant la tête.

« Combien de temps comptez-vous passer en France ?

–Pour des raisons de sécurité, ce ne serait pas prudent de répondre, j'ai répondu en secouant la tête, désolée. Néanmoins, nous sommes ici depuis un peu plus d'une semaine, et notre séjour n'est pas terminé. Mes amis comptent bien se souvenir que je suis Française, et donc qu'il est important pour nous de découvrir la culture magique française.

–La connaissiez-vous avant votre voyage temporel ?

–Pas du tout. Le peu que j'avais lu à ce sujet laissait entendre qu'elle n'était pas très éloignée de la culture britannique. Je n'aurais pas pu avoir plus tort. Mais ce sont ce genre de surprises qui me rappellent que ce n'est pas parce que je viens du futur que je connais tout du monde magique, britannique ou français. C'est plutôt bon pour mon ego, » j'ai terminé avec un grand sourire.

Il y a eu de nouveaux légers rires, et une autre question a fusé :

« En Angleterre, pour l'instant, ils sont en train d'élire un nouveau Ministre de la Magie. Avez-vous des pistes ?

–J'ai plusieurs noms, oui. Ils font tous partie de la liste actuellement proposée par les médias britanniques, et leur victoire dépendra entièrement des jeux de pouvoir qui se déroulent en ce moment au Ministère. Personnellement, et ce n'est un avis qui n'engage que moi, j'espère que la Grande Bretagne aura enfin un Ministre qui n'aura pas peur d'agir, et je pense qu'Amelia Bones est une très bonne candidate pour cela. Ce n'est certainement pas la seule, mais c'est la seule dont j'ai pu personnellement apprécier l'efficacité, sans se préoccuper de son image ou de sa réputation auprès de l'opinion publique. En des temps difficiles, la Grande Bretagne n'a pas besoin d'un politique à sa tête, mais d'un vrai chef.

–Nous soutenons tous les cinq cette opinion, est intervenu Draco. Madam Bones nous a toujours écoutés. Elle ne nous a pas souvent crus sur parole, elle nous a souvent demandé des preuves, mais elle nous a au moins écoutés, et nous a laissés présenter ces preuves. Elle a toujours montré un sens de la justice intraitable. Quand les avocats de Harry sont arrivés avec le dossier sur Dumbledore, elle ne s'est pas laissée aveugler ni par l'aura de Dumbledore, ni par la réputation de Harry. Elle a fait vérifier par ses Aurors chacune des preuves, et chacun des chefs d'accusation, avant de présenter le dossier au Wizengamot. Elle tient compte des faits, et non des rumeurs. Elle agit, sans se laisser freiner par d'éventuelles conséquences politiques. Et c'est exactement ce dont nous avons besoin en ce moment en Grande Bretagne.

–Voldemort est menaçant, j'ai continué, parce que personne n'agit en face de lui, et il passe d'un simple criminel qui fait joujou avec de la magie noire à un chef d'une armée de terroristes. Fudge aurait eu le courage d'agir dès que Harry a mentionné le retour de Voldemort, le problème aurait déjà été réglé, et on n'en serait pas aujourd'hui dans cette phase de quasi-guerre.

–Pensez-vous qu'il y aura justement une guerre ?

–Malheureusement, quand il y a deux camps qui s'affrontent de manière violente, je ne vois pas comment on peut appeler ça autrement.

–Le camp du gouvernement n'a pas fait montre de violence.

–Je ne suis pas sûre qu'on puisse dire pour l'instant que le gouvernement ait choisi un camp. Ce sera le cas avec la nomination du prochain Ministre, et c'est en ça que cette nomination présente un enjeu aussi important. Mais nous cinq avons déjà affronté directement des Deatheaters... C'est comme ça que vous les appelez en France, ou vous traduisez le nom ?

–Non, Deatheaters, c'est bien ça.

–OK, merci. Donc nous en avons déjà affrontés, et l'Ordre du Phoenix se... disons qu'il n'hésite plus à agir lui non plus quand c'est nécessaire. C'est d'ailleurs parce qu'il est présent et de manière plus intensive que nous pouvons nous permettre tous les cinq de venir passer quelques temps en France. Bref, il y a deux camps qui se mettent en place, Voldemort et ses Deatheaters d'un côté, et ceux qui s'opposent à cette montée au pouvoir et à ses idées ridicules. Deux camps, qui s'affrontent, qui font des morts, et dont l'action a une influence sur la société où se déroulent ces affrontements, c'est bel et bien une guerre, une guerre civile en l'occurrence.

–Quelle influence cela a sur la société britannique ?

–Assez importante. Les lieux commerciaux sont désertés, les familles ont peur de se séparer... Harry et le Professeur McGonagall, qui vient d'être nommée nouvelle directrice de Hogwarts, ont du prendre des mesures sévères pour assurer la sécurité de l'école et de ses élèves, et rassurer les parents qui vont devoir y envoyer leurs enfants. Il faut aussi monter la sécurité des autres écoles de Grande Bretagne, rappeler à tous les citoyens les consignes élémentaires de sécurité, voire les sorts de protection de base... Il faut renforcer les forces de l'ordre... D'après ce que j'ai entendu, les Hit-Wizards, les... combattants d'élite des Aurors, ont été désaffectés de toute enquête en cours, pour être uniquement attribués sur des postes de défense et de protection dans des lieux stratégiques, à commencer par le Ministère, ou St Mungo... C'est... assez effrayant, en fait, de voir tout une communauté se préparer au pire...

–Vous n'avez jamais connu ça ?

–Non... Je... Sans trahir l'avenir, il y aura des événements... troublants, qui vont remettre en cause le sentiment de sécurité du monde occidental, dans quelques années. Rien à voir avec la magie. Ça s'est passé aux États-Unis, et pendant des mois, même la France a été sous tension, avec des plans de sécurité renforcée dans les lieux publics, les gares, les aéroports... J'étais jeune, j'habitais dans une petite ville, et j'ai eu la chance d'échapper à cette tension au quotidien, mais les informations à la télé en ont parlé pendant des mois, des années... Ça a provoqué des guerres, vraiment. Des... représailles, comme ils disent. Donc j'ai vu de loin ce genre de basculement de la société dans un état de protection, de peur... Mais je ne l'avais pas vraiment vécu, et c'est assez déstabilisant d'y être plongée en plein cœur.

–Pensez-vous que ça joue sur l'image que vous avez en Grande Bretagne ?

–Certainement. Je sais que lorsque je suis sur la défensive, je peux être sèche et méprisante. Chacun son moyen de défense. Il y a aussi mon tempérament. J'ai toujours eu tendance à mépriser toute personne acceptant sans discuter ce qu'un média peut lui dire. Et je dois avouer, la mentalité des sorciers britanniques m'a assez choquée. Ils ont tellement l'habitude de leur société recluse et de prendre comme vrai ce que peut leur annoncer un journal quasiment ministériel que toute opinion autre est automatiquement refusée. C'est quelque chose que je n'ai jamais vu. J'ai vu des mouvements de foule, ici, où tout le monde semble oublier de réfléchir et accepter à la lettre ce qui leur est dit. Mais à ce point, de manière aussi totale, c'est juste... hallucinant. Je suis contente d'avoir mis un coup de pied dans cette inertie. »

Mes amis ont ri. Ils savent que c'est une de mes vraies fiertés depuis mon arrivée. Nous sommes tous libres de l'influence de Dumbledore, certes, c'est une belle chose, mais faire bouger toute une société, c'est encore autre chose, et j'en suis fière. Moi, petite Manon, vingt-deux ans dans les bras, j'ai forcé toute une société à revoir certains de ses acquis. Hé hé...

Une journaliste a demandé :

« Vous vous êtes présentée comme fiancée à Lord Potter. Avez-vous choisi une date pour le mariage ? »

J'ai éclaté de rire et secoué la tête :

« Non. Nous attendons la fin de toute cette histoire. Pas uniquement Voldemort, mais aussi ce voyage temporel.

–Quelles sont vos suppositions sur ce qui se passe en 2008, suite au voyage temporel ?

–Nous avons plusieurs pistes de réflexion. La principale est que cet accident que j'ai eu n'a pas été mortel, comme je l'ai cru au début, et que je vais revenir un jour à la bonne époque. Combien de temps après mon accident, là est toute la question. Est-ce que ce sera immédiat, en août 2008, ou est-ce qu'il y aura un temps de... coma, correspondant au temps que je vais passer ici ? On aura la surprise. Vous le saurez sans doute avant moi... »

J'ai affiché un sourire, repris par l'assemblée.

« Quelle était votre vie avant ce voyage ?

–Tout à fait banale et normale, j'ai répondu avec un rire. Je faisais des études de langues étrangères. J'avais un boulot pour payer ma vie quotidienne et mettre un peu de côté avant de partir à l'étranger, je devais partir en Allemagne. J'avais ma petite vie tranquille, mes amis, mes collègues... Ici à Lyon d'ailleurs. Jamais je n'aurais eu l'idée de me dire qu'il y avait des sorciers qui vivaient à côté de moi. Et encore moins ces sorciers, j'ai ajouté avec un rire. Je suis une grande lectrice, j'ai pratiquement toujours un livre sur moi, même en cours, même au travail. Ça a changé depuis le début de ce voyage temporel, mais avant, c'était quasiment impossible de ne pas trouver au moins un roman sur moi. Et ces romans sont principalement de la fantasy. Je sais que ce n'est pas très bien vu, surtout à cette époque, mais d'ici quelques années, ce sera un genre presque à la mode, et avec beaucoup de choix à proposer. Beaucoup plus que Tolkien, Hobb, Jordan, Goodkind... Même si ce sont toujours de grands noms. Vous verriez ma bibliothèque dans mon studio d'étudiante, vous ne verriez pratiquement que de ça, avec quelques grands classiques de la littérature au milieu, et des livres sur les mythologies, les créatures magiques, les contes, les légendes... Depuis ma petite enfance, j'ai baigné dans de la magie, en fait. »

J'ai hésité avant de continuer. Ce que j'allais dire, je ne l'avais jamais dit en public. Mais ça fait partie de moi, et ça explique ce qui fait de moi une Grande Prêtresse aujourd'hui. Alors j'ai continué :

« Avant même ce voyage temporel, j'avais dépassé le stade où la magie n'appartient qu'à l'imaginaire. Elle est présente dans trop de cultures, sous des formes différentes, mais ayant des points communs. Je croyais déjà en son existence, avant même d'en avoir eu la preuve. Je ne lui vouais pas un culte, comme d'autres prient un dieu, mais je voulais faire en sorte qu'un jour, cette croyance se transforme en certitude : je voulais voir la magie à l'œuvre. Je me suis fait peur, quand j'ai réalisé ça : est-ce que je ne devenais pas aussi idiote que les fanatiques religieux qui se tournent exclusivement vers leur dieu ? Après tout, dans ma bibliothèque, que ce soit des romans, des études, des encyclopédies... très peu de choses ne concernaient pas la magie. Puis j'ai réalisé que non. Au lieu de me renfermer sur moi-même, ça me donnait au contraire une motivation pour aller vers les autres : j'avais envie de découvrir comment d'autres cultures voyaient la magie, quelles sont leurs légendes, leur mythologie, les créatures dont ils croient en l'existence. Je n'ai jamais été aussi ouverte d'esprit et curieuse du monde dans son ensemble que depuis que j'assume ma volonté de voir la magie. »

J'ai laissé passer un silence, et j'ai eu un petit rire gêné :

« Je crois que c'est la première fois que je parle aussi librement de ça... Vous en savez plus sur moi que la plupart de mes amis de l'époque, du coup... »

Même à toi, je crois que je n'en ai jamais vraiment parlé, en fait. Tu as toujours su mon intérêt pour la fantasy et la mythologie, mais jamais je ne t'ai dit à quel point ça s'était transformé en une sorte de quête personnelle... Disons que la dernière fois qu'on en a parlé, j'étais encore en plein déni : mais non, c'est juste de la curiosité, j'aime voir les liens entre les différentes civilisations... Et puis après, une fois que je l'avais accepté, il y avait ta troupe de reconstitution médiévale, mes préparatifs de voyage, tes cours, mon boulot... pour occuper les conversations et éviter que même toi, tu me prennes pour une folle.

Je sais aujourd'hui que tu ne l'aurais certainement pas fait. Après tout, je ne t'ai jamais prise pour folle à vouloir passer des week-ends entiers en robe médiévale à tirer à l'arc et à manger autour d'un feu de camp... Même quand tu m'as dit que tu étais certainement née à la mauvaise époque, je ne t'ai pas prise pour folle. Alors pourquoi l'inverse ? Tu aurais certainement respecté cette quête personnelle, et je suis sûre que tu m'aurais aidée, dans une certaine mesure... Mais bon, à l'époque, l'acceptation était toute neuve, et je n'étais pas encore prête à l'assumer ouvertement. J'ai fait du chemin, depuis.

Et entre temps, j'ai découvert que la magie existe bel et bien, et que mes convictions presque religieuses sont finalement tout à fait à leur place, puisque je suis censée être Grande Prêtresse d'Avalon. Ça aide aussi à s'assumer, mine de...

« Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

–Aider la Grande Bretagne a se débarrasser de Voldemort, tout d'abord. Ensuite, ne pas oublier que nous sommes des adolescents et profiter un peu... Nous avons seize ans, il ne faudrait pas l'oublier. Nous sommes aussi en train de réfléchir aux NEWTs que nous allons passer, et comment nous allons les passer, puisqu'il est évident que nous laisser sur le programme habituel destiné aux sorciers sera profondément injuste, pour nous comme pour nos camarades de classe...

–En tant que mage, et avec le prestige associé à vos noms, est-il nécessaire de passer ces examens ?

–Pour ce que je veux faire plus tard ? Non, j'ai répondu honnêtement. Mais les carrières envisagées par Neville ou Hermione, par exemple, ne sont ouvertes qu'à ceux possédant certaines NEWTs. Et nous ne voulons pas abuser de notre pouvoir politique pour obtenir ce que nous voulons. En plus, il faut bien que nous soyons quelque part, non ? Ce sera forcément Hogwarts ou Lions' Rock, deux domaines appartenant aux Potter. Harry souhaite être à Hogwarts, pour être certain que la sécurité du château soit en permanence sous contrôle. Alors puisqu'il y est, que Hermione et Neville doivent passer des NEWTs, autant qu'on y soit tous les cinq et qu'on rende notre temps utile. »

En fait, il a déjà été décidé entre nous cinq que nous ne passerions pas nos NEWTs si nous ne parvenions pas à trouver avec l'équipe enseignante un arrangement pour que nous puissions continuer à étudier à notre niveau tout en restant dans le cadre des matières enseignées. Mais parmi nous cinq, seul Harry a légitimement le droit de rester à Hogwarts sans être un élève. Alors pour simplifier les choses, et tant que nous ne savons pas ce que ça va donner, nous serons tous les cinq élèves.

« Que voulez-vous faire plus tard ? »

J'ai souri :

« Exactement ce que je voulais faire avant même de savoir que je suis mage : collecter et rassembler des connaissances sur la magie en provenance du monde entier, que ce soit par les documents historiques, les contes et légendes, les mythologies, l'art... et en extraire des savoirs oubliés par nos sociétés devenues trop rigides et tournées vers l'avenir, jusqu'à en perdre le lien avec leur passé. »

J'ai senti le doute parmi les journalistes, et mon sourire s'est agrandi :

« De part ma naissance, je suis prêtresse d'Avalon. Depuis cet été, je suis même Grande Prêtresse d'Avalon, c'est-à-dire que ce but est exactement mon rôle au sein du courant magique celtique. J'ai bien l'intention de savoir si les autres courants magiques ont aussi un garant des connaissances passées, les retrouver, et savoir si nous ne pouvons pas collaborer pour être plus efficaces dans nos missions, et peut-être même rassembler différentes cultures magiques et éviter un nouveau désastre tel que le connaît la Grande Bretagne actuellement. Ce... rêve, qui semble bien beau bien joli, est en réalité essentiel tant au plan historique que politique et culturel. Je veux être à la hauteur du titre dont j'ai hérité. »

Comme tu l'auras deviné, j'ai trouvé le temps de parler avec Harry de ce qui n'était il y a quelques jours encore qu'un vague projet. Il me soutient entièrement, et c'est ce qui me rend aussi forte aujourd'hui pour affirmer que ce sera mon avenir. C'est vraiment ce que je veux faire, et si en plus mon futur mari et Grand Druide à mes côtés me soutient, c'est juste parfait.

Il m'a même dit que si pour cela, j'avais l'intention de faire un tour du monde, il m'accompagnerait avec plaisir. J'aime mon fiancé !

« Vous êtes la nouvelle Dame du Lac ?

–Non, j'ai répondu fermement. Il n'y a pas eu de Dame du Lac depuis Morgane, et il n'y en aura pas d'autres. »

Parce que Morgane est toujours de fait la Dame du Lac, la Prêtresse gouvernant Avalon. C'est en dehors d'Avalon que j'ai ce rôle de Grande Prêtresse. Lorsque je suis à Avalon, j'en réfère à Morgane, tout comme Viviane et les autres magiciennes qui y vivent ou qui pourraient y poser pied.

« Je suis héritière par le sang et par la magie de Morgane la Fée, et cela fait de moi automatiquement une Prêtresse d'Avalon. Cet été, j'ai reçu la formation pour devenir Grande Prêtresse.

–Quelle est cette formation ?

–Je n'ai pas le droit d'en parler. Elle est réservée aux personnes qu'Avalon estime digne d'hériter de sa magie. Ce n'est même pas moi qui décide. Mon rôle se limite à incarner Avalon, ses principes, ses croyances et sa magie, en dehors d'Avalon. Cela fait de moi la principale autorité en matière de magie celtique. Et croyez-moi, cette formation est suffisamment intensive pour que je sache exactement de quoi je parle.

–Il y a des familles, en Bretagne et en Grande Bretagne, qui ont pour rôle de transmettre les connaissances du courant celtique. Comment pouvez-vous tout d'un coup les supplanter alors que vous connaissez l'existence de la magie depuis moins d'un an ?

–C'est très simple, et vous devrez vous contenter de cette réponse, parce que c'est la seule que je peux vous donner : le temps est une notion abstraite pour Avalon. Je connais très bien certaines de ces familles : je connais les membres de l'Ordre de la Table Ronde, et je suis moi-même membre de l'Ordre d'Avalon, dont je suis en quelque sorte la... chef. Je n'usurpe pas ni leur place, ni leur rôle. Elles sont justement là pour s'assurer qu'une Grande Prêtresse, lorsqu'il en vient une, puisse accéder à ses connaissances et ses pouvoirs. C'est ce qu'elles ont fait pour moi. Et elles savent parfaitement que j'ai pris cette place de manière légitime et informée.

–Nous sommes tous les cinq membres de l'Ordre d'Avalon, a continué Harry, en anglais. Par le sang comme par la magie. Et Neville et moi sommes membres de l'Ordre de la Table Ronde, les deux seuls chevaliers-mages de cet Ordre pour notre génération. Nous sommes tous garants de la légitimité de la représentation de la magie celtique. Et nous savons tous par quelle formation est passée Manon, pour qu'elle puisse prétendre à ce titre de Grande Prêtresse. C'est ce qu'elle est, ce qu'elle a toujours été d'une certaine manière, et est très officiellement depuis une quinzaine de jours. Tout comme Neville et moi ne pouvons pas vous dire quels sont les critères pour qu'un fils de nos familles soit accepté comme Chevalier-Mage de la Table Ronde, Manon ne peut pas vous dire par quoi elle est passée pour devenir Grande Prêtresse.

Y a-t-il de la magie noire à l'œuvre ?

–Au sens celtique, et légal, de magie de la vie, a répondu Draco sans aucune hésitation. Elle n'a tué personne, n'a torturé personne. Avalon lui aurait refusé ce titre si ça avait été le cas. »

Je n'ai pas pu m'empêcher de grimacer. Même dans ce journal, je n'ai pas le droit de parler de ma formation de prêtresse, mais je peux te dire que c'est assez... violent, magiquement et psychiquement. On te met à l'épreuve, vraiment, pour savoir si tu es capable de faire les bons choix selon la philosophie de la magie celtique. Et en effet, un seul faux pas, un seul mauvais choix, et je n'aurais pas pu devenir Grande Prêtresse, voire même mon héritage magique aurait été remis en question. C'est aussi pour ça que j'ai du faire un tel travail sur moi-même et mes plus grandes peurs. Si je n'avais pas réussi à surmonter le souvenir du viol, si je n'avais pas appris à enfin me laisser aller et lâcher le contrôle, je n'aurais jamais pu devenir Prêtresse d'Avalon. J'aurais été trop... centrée sur moi-même, et pas assez à l'écoute de la magie et des autres.

Même Draco, Neville et Hermione ne savent pas ce que j'ai traversé pour devenir Grande Prêtresse. La seule personne qui le sait vraiment, c'est moi... C'est un voyage très personnel. Morgane en a dicté les étapes, mais c'est moi qui ai voyagé seule. Harry en a une vague idée parce que ça ne s'est pas passé de manière toute rose où je suis sortie victorieuse et souriante de chaque nouvelle étape. Il y a eu des cauchemars, des crises d'angoisse, et même des périodes où je suis restée complètement renfermée sur moi-même pendant des jours entiers, en refusant de parler, de manger, de boire, de bouger... Harry a vu ça, et comprend ce par quoi je suis passée : le chemin pour devenir Grand Druide n'est pas beaucoup plus simple.

D'ailleurs, à la réponse de Draco, il m'a pris la main pour marquer son soutien.

Un des journalistes a vu ma grimace :

« Vous n'avez pas l'air d'accord...

–Oh si, je le suis ! j'ai répondu. Mais ce n'est pas parce qu'il n'y a pas eu de magie criminelle que ça a été facile. La magie celtique... Ce n'est déjà pas une magie qu'on peut pratiquer avec une baguette. Pas de sorts pour canaliser la magie. Elle demande un contact bien plus intense avec sa propre magie que la magie latine. Elle demande beaucoup de celui qui la pratique en général. Ce n'est pas une magie généreuse : elle permet beaucoup de choses que la magie latine ne permet pas, notamment en magie de la vie ou en Médicomagie, mais elle va exiger un prix. Le magicien doit savoir dans quoi il se lance avant de pratiquer la magie celtique. Et pour ceux qui prétendent à un rôle politique ou religieux dans ce courant magique, comme les Prêtresses ou les Druides, c'est encore plus vrai. L'initiation n'est pas facile, ça n'a rien d'une scolarité sanctionnée par des diplômes. C'est un chemin très personnel, et assez violent psychologiquement. Mais c'est gratifiant. J'ai appris à surmonter des peurs que je ne savais même pas exister, et d'autres que je pensais tellement ancrées dans ma personnalité que je ne pourrais jamais les dépasser. Si on parvient à suivre l'enseignement de la magie celtique dans son ensemble, on ne peut qu'en ressortir plus grand et plus fort. Mais ce n'est pas facile, loin de là. »

Peut-être parce que ça a été aussi difficile, je ne laisserai personne me dire que je ne mérite pas ce titre, ni que la magie celtique est simplement une autre version de la magie que la magie latine. La magie latine fait figure de jeu d'enfant à côté de la magie celtique. C'est comme comparer un jeu de construction avec des baguettes en bois pour des enfants et les métiers d'architecte ou de charpentier. La magie latine, c'est aux deux tiers de l'apprentissage par cœur, bête et méchant, de sortilèges. Il y a toujours un tiers de théorie, pour savoir le fonctionnement de ces sortilèges et en maîtriser les variantes, qui peuvent être extrêmement subtiles, mais c'est une magie incroyablement facile. D'ailleurs, on met directement une baguette dans les mains d'enfants de onze ans qui n'ont jamais eu d'apprentissage théorique de la magie au préalable.

La vraie magie celtique, celle qu'on a appris à Avalon, et qui est bien plus que la magie sans baguette que nous pratiquons souvent, tous les cinq (cette magie là est une forme avancée de magie latine), est une magie si complexe qu'il nous a fallu dix ans d'apprentissage théorique avant de songer à la pratique des rituels les plus simples. Dix ans sur ce qu'est la magie celtique, et la magie en général. Depuis Avalon, j'ai une vision complètement différente de la magie, au sens global du terme, et je suppose qu'aucun sorcier latin n'a cette façon à la fois générale et très affinée de concevoir la magie, à part peut-être les théoriciens du Département des Mystères ou leurs équivalents dans différents pays. Mais bon, ils doivent se compter sur les doigts des deux mains.

Je ne cherche pas à dénigrer la magie latine, attention ! Si elle est aussi répandue dans le monde, c'est bien parce que malgré sa simplicité, elle permet des choses complexes, et les sorciers latins n'ont pour la très grande majorité aucun intérêt à se tourner vers une autre forme de magie. Mais après trente ans passés à étudier la magie celtique et la magie en général, je ne peux m'empêcher de penser que la magie latine est la solution de facilité, qu'elle est pratique, certes, qu'elle est utile, et se plie facilement aux besoins du sorcier. Seulement, la magie, c'est bien plus qu'un bon outil à la disposition du sorcier.

C'est une force incroyable, dont les sorciers ne voient qu'un tout petit bout à travers leur baguette magique. Ils jouent avec la flamme d'une allumette et croient comprendre et maîtriser le feu incontrôlable d'un volcan. La magie celtique nous force à être humble par rapport à la puissance de la magie. Ce n'est pas le seul courant magique à avoir cette vision. La plupart des vieux courants partagent cette philosophie : la magie est une force, au même titre que les autres éléments, et nous ne pouvons qu'en apprivoiser une infime partie, et savoir simplement que le reste existe, et que la nature restera toujours plus forte que l'homme. La magie fait partie de la nature, et les sorciers latins, avec leur courant jeune et facile, l'ont oublié.

« Pensez-vous faire découvrir la magie celtique au grand public ?

–Dans une certaine mesure, oui, c'est ce que je vais faire, une fois que tout sera plus calme. Il y a peu de sorciers qui pourront véritablement commencer à l'apprendre, et je ne crois pas que qui que ce soit en dehors de nous cinq pourra la maîtriser en pratique, et pas seulement en théorie. Mais certaines pratiques sont universelles, et seront utiles pour n'importe quel magicien, quel que soit le courant auquel il appartient. D'ailleurs, j'ai envie de savoir si certaines de ces pratiques existent dans d'autres courants.

–Elles consistent en quoi ?

–Certaines pratiques méditatives pour mieux connaître son cœur de magie. Des habitudes de vie, du sport, de l'alimentation, afin de renforcer son corps, son esprit et sa magie... Des connaissances en faune et en flore, qui ont de l'influence sur les potions et la médicomagie. Même si je pense que pour ces aspects, Neville et Draco seront encore mieux placés que moi pour transmettre ces connaissances... Personnellement, je vais essayer de faire connaître à nouveau la philosophie celtique, la vraie, pas celle qui se crée pour l'instant dans les mouvements néo-celtiques chez les non-magiciens comme chez les magiciens. Ils ne sont pas très éloignés de la vérité, mais ça ne rend leurs erreurs que plus dangereuses. Ce n'est pas de leur faute, il n'y a pas eu de vrai magicien celtique depuis les temps arthuriens, et les documents qui pourraient donner une idée de cette philosophie ont tendance à être rares et difficilement traduisibles. Donc voilà, mon rôle sera de rétablir la lumière sur la philosophie celtique, et mes amis auront pour rôle de transmettre une partie de leurs connaissances, chacun dans sa spécialité.

–Draco Malfoy est vraiment un spécialiste de la magie noire ?

–De la magie de la vie, a corrigé Draco calmement. Ça n'a rien de noir.

–Pouvez-vous créer la vie ?

–De la même manière que vous et que n'importe quel sorcier dans le monde. »

J'ai eu un sourire à cette réponse sibylline de Draco. Et pourtant tout à fait exacte. Il n'y a qu'une « magie » permettant à n'importe quel humain de créer la vie, et c'est la seule à notre disposition. Mon sourire s'est transformé en rire en percevant la perplexité des journalistes :

« La procréation. C'est le seul moyen de créer la vie à la disposition des humains, et de la plupart des êtres vivants sur cette planète. Seules les créatures ne pouvant procréer connaissent d'autres moyens de créer la vie. Vous comprenez pourquoi nous n'aimons pas quand la magie de la vie est assimilée à de la magie criminelle ? Ce serait le cas, vos parents seraient coupables de vous avoir enfanté, voire vous-mêmes seriez coupables d'avoir des enfants, si vous êtes parents. La procréation est le seul et unique moyen à disposition des humains, magiciens ou non, pour créer la vie.

–La procréation, c'est de la biologie, pas de la magie...

–Et les deux sont incompatibles ? j'ai demandé avec un sourire. Les scientifiques ont très bien expliqué comment un bébé est conçu, mais qu'est-ce qui explique qu'un enfant de parents non-magiciens est magicien ? Qu'un enfant de parents magiciens est non-magicien ? La force de la magie en chaque personne ? Les tendances magiques dans certaines familles ? Si cela fait partie de l'hérédité, cela fait également partie du processus de procréation. La procréation possède un aspect magique. Et c'est la seule magie à la disposition des humains pour créer la vie. C'est déjà une magie puissante, vu la vitesse à laquelle croît la population mondiale... »

Je crois que ça les a fait réfléchir. Il y a eu un moment de silence, puis une journaliste a demandé :

« Est-ce que vous assisterez à des soirées ou des galas pendant votre présence en France ? »

Je n'ai pas pu m'en empêcher, j'ai éclaté de rire :

« Voilà qui s'appelle passer du coq à l'âne ! Je crois que c'est le plus gros changement de sujet que je n'ai jamais eu dans une conversation ! »

Tout le monde a ri à son tour, et la journaliste a rougi, un peu gênée. Mais j'avais vraiment l'impression de vivre un de ces moments de JT ou le journaliste passe sans aucune transition de la page science à la page faits mondains... Je me suis reprise rapidement et j'ai répondu :

« Nous n'avons rien de prévu pour l'instant, mais rien n'est exclu.

–Le Premier Ministre a annoncé au Monde Magique qu'il aimerait bien vous rencontrer prochainement...

–Le Premier Ministre... Attendez, 1996... C'est Juppé, c'est ça ? Juppé a parlé au Monde Magique ? En sachant qu'il parlait au Monde Magique ? »

Il y a eu des rires dans l'assemblée, et un des journalistes au premier rang a répondu :

« Monsieur Juppé est un éminent sorcier de notre communauté.

–Ah. »

Même mes amis ont ri à ma réponse, qui trahissait parfaitement ma surprise et mon doute. Je n'ai rien contre Juppé. J'étais trop petite à l'époque pour avoir un avis sur sa manière de diriger un gouvernement ou sur ses opinions politiques. Mais j'ai du mal à imaginer cet homme très sérieux, voire carrément guindé, sorcier... Remarque, McGonagall aussi est pincée dans son genre, et c'est une excellente sorcière...

Haha, j'imagine une rencontre entre Juppé et Fudge... Ah ça doit être trop drôle ! Fudge animal politique tout sourire et réputation et paroles creuses et inefficacité, et Juppé qui a quand même l'image d'être un gros travailleur... Faudrait que je demande d'ailleurs aux Delacour des articles sur lui, si c'est un sorcier...

« Et le Président ?

–Non, Monsieur Chirac est un non-magicien, mais il a connaissance de l'existence de notre communauté. Puisque notre Premier Ministre est sorcier, il a cependant la délégation complète en matière de décision. »

OK. Raison de plus pour en savoir plus sur le bonhomme. Je ne me suis jamais intéressée à lui : quand j'ai été assez grande pour m'intéresser à la politique, il était plus empêtré dans des scandales judiciaires que dans une carrière parfaite à la tête du pouvoir en France. Aucun intérêt. Mais là...

« Je serais honorée de rencontrer le Premier Ministre, j'ai fini par répondre. Et je pense que mes amis se joindront à moi avec plaisir. »

Ils ont hoché la tête. Bon, sur ma liste de choses à faire tant que je suis en France, ajouter : rencontrer le Premier Ministre. Et là, question stupide : il y a un protocole ? Je veux dire : il y a tout un pataquès à suivre pour rencontrer la Reine, que j'ai du d'ailleurs apprendre par cœur... Est-ce que c'est la même chose pour un Président ou un Premier Ministre ? On verra bien... Je crois qu'on va devoir passer par M. Delacour pour arranger une rencontre, on peut en profiter pour poser la question.

« Quelle opinion avez-vous de lui ? »

J'ai ri à nouveau et secoué la tête :

« J'ai très peu suivi l'actualité française pendant que j'étais à Hogwarts, d'autant moins que pendant toute une partie de l'année, mes camarades m'ont supprimé le Prophet parce que leurs informations m'énervaient. »

Nouveaux rires parmi les journalistes, et j'ai continué sans faire de pause :

« Et la première fois que j'ai vécu 1996, j'avais neuf ans. À l'époque, j'étais une gamine tout à fait normale, plus préoccupée de se disputer avec ses sœurs, de gagner le plus de billes possibles à la récré et d'inventer des chorégraphies sur des chansons à la mode pour faire... un spectacle musical... que par la politique. Je me souviens de Juppé parce que j'ai eu des cours d'éducation civique au collège. »

Et qu'il a bien fallu alors apprendre le principe de l'alternance et de la cohabitation. Donc qu'il y a eu Juppé avant Jospin, qui est véritablement le premier Premier Ministre dont je me souviens un peu plus que du nom. Mais bon, la dissolution de l'Assemblée Nationale, c'est 97, je crois, donc je ne vais pas trahir ça.

« Quels sont vos loisirs aujourd'hui ?

–Après les sciences et la société, on passe aux potins mondains ? j'ai ri. Principalement écrire. Je lis énormément aussi. Ce sont les deux loisirs en commun entre avant et après ce voyage temporel. Avant... j'étais une jeune femme qui pouvait passer des jours sans sortir de chez elle, juste à alterner entre ordinateur et livres.

–Qu'est-ce qu'il y a donc de si passionnant sur un ordinateur ?

–Oh, attendez de voir ce qu'on pourra faire sur Internet dans quelques années... Vous serez aussi accros que moi, j'en suis certaine. Aujourd'hui, je ne supporterais plus ce rythme de vie. J'ai besoin de bouger, de faire du sport tous les jours, sinon je suis toute nerveuse et mal dans ma peau. Donc il y a beaucoup plus d'activités, différents sports, de la pratique magique pour appuyer les théories que je viens de découvrir... C'est sans doute plus sain comme ça...

–Aimez-vous sortir, en soirée, en réception ?

–En petit comité d'amis de confiance, oui. Je suis... »

Je me suis interrompue à temps. J'ai failli parler de mes tendances agoraphobes, la panique qui me prend quand je suis pressée par une foule. Pas une bonne idée d'afficher ses peurs... Alors on change de direction :

« Je suis une personne qui a toujours été et restera sans doute toujours plus portée sur l'intellect que sur l'action. Je préfère une soirée à discuter autour d'un verre, dans un bar ou en privé, qu'une folle nuit dans une boite. Même la première fois que j'ai eu seize ans, c'était le cas. Je ne me contente pas non plus des discussions superficielles comme « Bonjour, comment ça va, tu étudies quoi, tu viens d'où, tu as quoi comme projet, ah oui, c'est super intéressant... » et hop, on passe à la personne suivante et on oublie tout de cette conversation. Dans les soirées étudiantes, j'étais celle qui observait dans son coin d'un œil amusé ce schéma se répéter encore et encore, pas celle qui allait d'une personne à l'autre avec un grand sourire vissé sur le visage pour toute la nuit.

–Vous êtes la geek.

Complètement ! j'ai répondu avec un rire. Pour moi, ces soirées, c'est du théâtre. Je m'amuse à regarder la représentation, je participe s'il le faut, avec plaisir même parce que j'adore le théâtre et jouer un rôle, mais je garde toujours à l'esprit que ce n'est que ça : un rôle, des rencontres superficielles avec des personnes que je ne connaîtrais sans doute jamais vraiment, mais qu'il est bon d'avoir rencontré une fois, pour pouvoir le revendiquer auprès d'autres personnes qu'on connaît aussi peu mais qui comptent plus sur le réseau de relations que sur la qualité de ces relations. »

J'ai découvert avec Draco que je ne suis pas la seule à penser comme ça, que beaucoup de ces personnes que je croyais trop superficielles pour décider d'approfondir une relation pensent en fait comme ça, mais jouent le jeu du personnage public. C'est ce que je te racontais à Noël, avec le double standard de Draco : les amis qu'il doit avoir parce qu'il est un Black-Malfoy, et les vrais amis, avec lesquels l'amitié sera discrète aux yeux du public, mais beaucoup plus intense. Et c'est comme ça que s'en sortent la plupart des gamins des grandes familles, apparemment.

C'est aussi le jeu qu'a adopté Harry, en découvrant que c'est comme ça que nous considérons notre image publique, Draco et moi. Il trouve ça certes plus hypocrite, mais aussi plus sain : il ne s'imagine plus que ces personnes qu'il rencontre au hasard d'une soirée ont un quelconque intérêt pour lui autre qu'ajouter son nom à leur carnet d'adresses, et sait différencier ses vrais amis de ces relations presque obligées pour un noble de sa trempe.

Neville et Hermione ont encore du mal, trop droits pour leur propre bien, et auront tendance à afficher un certain retrait social plutôt que de jouer le jeu de ces rencontres expresses.

« Aimez-vous faire du shopping ? »

J'ai eu un nouveau rire :

« C'est un de mes plus gros défauts aux yeux de Harry. J'adore ça ! Que ce soit pour des vêtements, pour de la déco... J'adore la déco ! Installer une ambiance dans une pièce avec un meuble clé, des accessoires bien choisis, des couleurs... Harry m'a interdit de toucher à Lions' Rock, j'en suis complètement frustrée...

–La décoration de Lions' Rock laisse à désirer ?

–Absolument pas, c'est magnifique, j'ai reconnu. Mais... Disons que j'aimerais parfois que nos pièces privées soient plus... personnelles, moins... Histoire des Potter, et plus Harry ou Manon, vous comprenez ? Mais ça ne fait que quelques mois, et je ne désespère pas de le convaincre d'ajouter plus de... nous au fil des années. »

L'expression affichée par Harry et les émotions que je sentais en sa provenance montraient clairement qu'il va falloir que je m'arme de beaucoup beaucoup de patience... Mais je ne suis pas découragée : ça ne fait que quelques mois que nous connaissons Lions' Rock. Je ne compte volontairement pas Avalon, parce que pendant ces trente années, nous n'avons de fait pas habité à Lions' Rock. Donc pour Harry, c'est tout nouveau encore, et forcément qu'il n'a pas envie qu'on touche à ce qui fait pratiquement son unique lien avec son passé.

Mais je compte lui faire comprendre que je ne souhaite absolument pas toucher à ce lien. Lions' Rock est magnifique, et ce serait dommage de perdre ça. Mais c'est terriblement impersonnel, et je suis fermement convaincue que ça peut être magnifique, montrer toute l'histoire prestigieuse des Potter, tout en apportant une touche propre aux Potter qui occupent actuellement les lieux. Qu'il soit rassuré, ça veut dire que je vais me contenter de petites choses, d'accessoires, et non de meubles ou de tapisseries...

Mais bon, ce n'est pas mon mode de fonctionnement d'entrer dans une pièce et de me dire : « bon, je veux telle ambiance ». Généralement, je change quelque chose qui me gêne vraiment, et rien ne me gêne dans les espaces publics du château. C'est vraiment juste dans notre chambre. J'ai l'impression de dormir dans un hôtel, d'être invitée dans le château d'un autre... bref, je ne suis pas chez moi, et je déteste ne pas me sentir chez moi dans ma propre chambre.

Et puis c'est normal de vouloir me sentir chez moi... J'ai habité pendant trois ans dans un studio étudiant blanc et impersonnel. Puis dans un dortoir avec trois autres filles. Puis dans une chambre qui n'était pas à moi. Puis dans une cabane que je pensais être temporaire et qui a duré trente ans... Pour une fois que j'ai le droit de me sentir chez moi, je veux que ça se matérialise, c'est juste... logique, non ?

Il y a eu d'autres questions personnelles et innocentes, surtout destinées à nous connaître en tant que personnes, adolescents, et non comme porteurs d'une mission ou d'un titre.

Je suis contente du déroulement de l'interview. Je pense que ça s'est bien passé. Il y a eu des moments sérieux et graves, mais dans l'ensemble, l'ambiance était plutôt bonne, et le courant est bien passé avec les journalistes. Ils ont demandé un photo-shoot à la fin, mais Fleur nous a fait signe de refuser.

Là, nous sommes de retour à l'hôtel particulier. M. Delacour a dit qu'il nous arrangerait une rencontre avec le Premier Ministre pendant les quelques jours que nous allons passer sur Paris. Ce sont les vacances, au gouvernement, mais apparemment, Juppé reste sur Paris, donc ça ne devrait pas poser de problèmes.

Harry est retourné rapidement en Grande Bretagne. Des enfants de Deatheaters se sont détournés de leur famille et veulent la protection offerte par le Ministère. Il les a rencontrés et leur a ouvert les portes de Lions' Rock, en particulier la dépendance qui a été aménagée à leur intention. Parmi eux, il y a Theo, qui a officiellement dit à son père qu'il ne veut pas le suivre, et il y a aussi Pansy Parkinson. Il y a d'autres élèves de Hogwarts, mais aussi pas mal d'enfants d'autres écoles : Voldemort a accru la pression sur les familles de Sang-Pur mais sans noblesse, surtout celles qui ont une place au Ministère. Au total, en dix jours, ils sont déjà près d'une trentaine à avoir demandé la protection du Ministère. Harry nous a donné les noms de ceux qu'on pourrait connaître, et Draco a été heureux de voir plusieurs Slytherins, de différentes années, en faire partie. Harry lui a aussi dit qu'il a ouvert le domaine à Blaise, Daphne et Tracy en même temps que Theo. Theo sera ravi de voir son petit-ami, et les autres Slytherins comprendront qu'ils ne seront pas seuls à la rentrée à avoir ouvertement dit non aux Deatheaters.

Demain, c'est tourisme à Lyon. Je veux les emmener voir le théâtre gallo-romain et Fourvière, mais Fleur nous a aussi donné une liste des endroits magiques à découvrir. Et je veux leur faire prendre les transports en commun, et le métro. C'est mon côté sadique, je le reconnais... J'ai hâte de voir comment les sorciers vont se débrouiller. Et je suis gentille : j'aurais pu attendre Paris, ou pire... Londres... Lyon en transports en commun, c'est facile.

Je te raconterai l'épopée demain soir...

Bisous ma belle


Notes de l'auteur :

Déjà, désolée, parce que je flirte avec le retard de publication... Je n'ai même pas vraiment d'excuse pour ça...

Pour être totalement honnête, je rencontre ces derniers temps (qui peut se compter en semaines, mois...) un certain... détachement pour cette fic. Je crois que ça fait trop de temps que je suis dedans, entre l'écriture, qui a commencé en 2013, et la publication, qui a passé son deuxième anniversaire en janvier dernier... Je suis en train de sérieusement réfléchir à faire une pause entre cette partie et la suivante, et je n'aurais pas aussi peur de complètement abandonner la fic, la décision aurait été prise depuis longtemps...

La création du forum était la mise en place d'un compagnon pour vous, mais aussi la tentative pour moi de me replonger dans cet univers qui m'accompagne depuis quelques années maintenant...

J'aime toujours autant cette histoire, la suite à donner est toujours aussi nette dans mon esprit, mais... ça n'arrive pas à passer de ma tête au clavier... Je suis en plus en train de me mettre la pression toute seule, au fur et à mesure que la fin de cette première partie approche et que la deuxième tarde à avancer...

Enfin, j'espère que ce n'est qu'une phase, et que l'entrain reviendra prochainement ;)

En attendant, ce chapitre est un des très rares où je me suis laissée à moi-même des notes de fin de chapitre, concernant le contexte historique. Ceci s'adresse surtout aux plus jeunes, même si un rappel pour les autres ne peut pas faire de mal (pas de honte à avoir, si je me suis laissé une note à moi-même, c'est que j'en ai eu besoin moi aussi ;) ) :

Déjà, concernant le climat de tension dont parle Manon : j'ai écrit cette partie dans ses grandes lignes entre l'été 2013 et l'été 2014. Manon vient de 2008. Pour elle, comme pour moi à l'époque, les derniers attentats de grande ampleur en France sont ceux de 1995-1996 (RER B Saint Michel et Port-Royal, qui doivent être donc tout frais pour l'époque où est Manon, mais qui ne sont pour elle qu'une "anecdote historique", n'ayant pas de souvenirs particuliers des événements). Il y a eu diverses attaques de la part de nationalistes divers, mais rien d'équivalent à ce qu'on a pu connaître depuis janvier 2015 sur le sol français. Par contre, elle (comme moi) a grandi avec les attentats du 11 septembre 2001 : j'étais en troisième à l'époque, et je fais partie de ces personnes qui se souviennent encore de ce qu'elles faisaient quand elles ont appris les événements... Puis il y a eu les guerres en Afghanistan et en Irak qui ont suivi, les attentats de Londres de 2005, les plans Vigipirate… En 2008, à part j'imagine pour les familles ayant un soldat envoyé en Afghanistan, la plupart des Français se sentaient encore peu concernés, à part lors de discussions "géo-politiques".

Ensuite, concernant Juppé : il a été Premier Ministre jusqu'au 2 juin 1997, et son successeur est Lionel Jospin. De nouveau, Manon est partie en 2008, on était encore loin de parler d'un éventuel retour sur le devant de la scène politique. Au moment du départ de Manon, il est « seulement » maire de Bordeaux et a du quitter toutes ses autres fonctions en 2004 suite à sa condamnation d'inéligibilité. En 2013 non plus, je ne me souviens pas qu'on parlait d'un retour, même si je crois qu'il avait récupéré un titre de ministre entre temps (j'ai la flemme de vérifier, là, tout de suite, mais je l'ai fait au moment des relectures pour vérifier que les propos de Manon étaient justes).

Enfin, j'avais annoncé une fiche sur le système français la semaine dernière... Pour éviter les notifications intempestives sur le forum, j'ai commencé à l'écrire sur mon logiciel d'écriture, mais bon... avec les difficultés que je rencontre en ce moment concernant cette fic, ça n'a pas avancé aussi bien que prévu... J'espère vous la livrer pour dimanche prochain.

Sur ce, après cette longue note qui suit ce long chapitre, je vous souhaite une bonne semaine et...

à dimanche prochain pour la suite :)