Après une bonne douche, je me remets une fois de plus en route le lendemain matin. Une fois de plus, j'espère apercevoir Zo-chan au coin de la rue. Je me demande bien où il peut être. N'importe où. Il peut être n'importe où. Est-ce qu'il est toujours à la recherche de son 'taka no me' ? Est-ce qu'il l'a trouvé ? Affronté ? Ou bien a-t-il abandonné ? Est-ce qu'il ne cherche plus qu'à rentrer, sans bien sûr retrouver son chemin ? Chacune de ces options est possible.
Moi de mon côté, je continue d'arpenter les bistrots en tout genre et de coucher avec le premier venu. Pourquoi suis-je tellement accro au sexe ? Et depuis quand ? Plusieurs fois je me suis posé la question et j'ai toujours eu la même réponse. Manque affectif. La mort de la seule personne que j'ai aimée plus précisément. Je m'en souviendrais toute ma vie. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Je n'en sais rien. Je sais juste que c'est l'un de mes pires souvenirs.
Je vivais dans un village assez modeste, voire pauvre, mais personne de s'en plaignait. Un jour, une bande de pirates enragés a cru bon de débarquer et de piller tout ce qu'ils pouvaient trouver. Sans oublier de foutre le feu partout et de violer tout ce qui bougeait. L'un d'eux a voulu "m'essayer" comme il disait. Il n'avait pas froid aux yeux le gars, faire ça sur une gamine de 6 ans, y'a pas vraiment de quoi être fier.
Enfin "fierté" pour ce genre de mec, c'est un mot étranger. J'ai pu lui mettre un pain dans ses parties intimes juste à temps et me barrer en courant. Je n'avais pas de destination particulière, je n'ai jamais su combien de temps j'ai couru, je pensais jute à leur échapper.
Finalement, ma course s'est arrêtée contre la jambe d'un homme à lunettes. Il portait un kimono, le style traditionnel un peu comme les maîtres de dōjō. Ce qu'il était d'ailleurs. Il s'est retourné et vit une gamine rousse toute crasseuse, la morve au nez, les cheveux ébouriffés et une sandale en moins. Il m'a demandé –légitimement- ce que je faisais là, d'où je venais. Je lui ai répondu, le plus distinctement que je pouvais, c'est-à-dire pas suffisamment, que je venais d'un endroit qui n'existait plus et que je n'avais nulle part où aller.
Koshiro-sensei, c'était son nom, m'a donc ramenée dans son dōjō, le dōjō d'Isshin. Je n'étais pas vraiment à l'aise dans cet endroit fréquenté essentiellement par des garçons avec qui je n'avais pas eu de très bons rapports jusqu'à présent. Je ne parlais pas beaucoup avec ceux de mon âge et, à part Koshiro-sensei, j'évitais le plus possible les hommes adultes.
Tous les matins, on s'entraînait tous au sabre en groupe dehors (quand le temps le permettait). Tout le monde s'en sortait plutôt bien. Sauf moi. Je repensais tout le temps à ce qui s'était passé dans mon village et les quelques-uns qui se moquaient de ma maladresse ne m'aidaient pas non plus. Un, une plutôt en particulier: Kuina, la fille de Koshiro-sensei. Elle me demandait souvent ce que je faisais là si je ne cherchais même pas à m'améliorer.
Un jour, j'en ai eu marre et je l'ai provoquée en duel, comme ça, sans réfléchir en sachant très bien que je n'avais aucune chance. Ce qu'elle m'a bien fait comprendre.
"T'es bête ou quoi ? Je suis plus forte que toi et tu le sais. Tu ne pourras jamais me battre ni qui que ce soit d'autre si tu n'y mets pas du tien. Reviens quand t'auras vraiment progressé au lieu de me faire perdre mon temps." Me dit-elle avant de me tourner le dos.
C'était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. J'ai explosé de rage et je me suis jetée sur elle avec mon sabre de kendo en hurlant. Elle s'est retrouvée le visage dans l'herbe avant de relever presque aussitôt. C'est ensuite elle qui s'est jetée sur moi. J'étais à présent allongée par terre. Elle me tenait par le col pendant que je tentais de la fusiller du regard.
"Ne refais JAMAIS ça." m'a-t-elle prévenue. "C'est digne des pires lâches ce que tu viens de faire !"
Qu'est-ce que j'en ai à foutre ? Pensais-je.
"Il n'y a que les lâches sans fierté pour se conduire comme ça !" poursuivit-t-elle.
Qui a dit que j'avais de la fierté ? J'ai pas demandé à vivre ici entouré de frimeurs comme toi ! Je voulais juste vivre tranquille dans mon village. C'est tout.
J'ai commencé à pleurer sans m'en rendre compte. J'étais trop occupée à essayer de tuer mon adversaire avec mes yeux. Sans que je comprenne pourquoi, elle me prit dans ses bras et me serra contre elle.
"Je sais ce qui t'est arrivé." Me dit-elle à l'oreille. "Ne deviens pas comme ces monstres. Ils ne pensent qu'à voler et tuer. Ils n'ont aucun honneur. Ne deviens pas comme eux." Insista-t-elle.
Mes larmes grossirent soudain. Je ressentis quelque chose que je n'avais jamais ressenti auparavant. J'avais les oreilles et les joues en feu tandis que mon cœur battait la chamade. Je haïssais Kuina à ce point ? Ou bien était-ce le contraire ?
"Tu es en colère ? Tu ressens de la haine pour ces gens ? Sers t'en pour t'améliorer et devenir une bonne combattante. Alors tu pourras défendre tout le monde contre ces brutes." Me déclara-t-elle.
De la colère ? De la haine ? Ces démons s'étaient envolés très loin. J'avais déjà oublié que j'ai pu avoir un jour ce genre d'émotion. Bien qu'éclatant en sanglots, je ne m'étais jamais senti aussi heureuse de ma vie. Kuina…je voulais lui arracher la tête il y a quelques minutes, et voilà que maintenant je m'accrochais à elle comme un koala sur sa branche.
