Toute la journée du lendemain, Alistair n'eut pas la moindre occasion de parler à Morwen hormis à l'heure des repas. Elle restait sans arrêt auprès de sa mère, d'Anora et de sa belle-sœur dans un petit comité de femmes à cheval sur l'étiquette. Elle avait l'air de parfaitement évoluer au sein de son groupe de femmes mais quand il eut l'occasion de lui parler, elle leva les yeux au ciel priant le Créateur d'abréger la journée qui semblait passer deux fois plus lentement qu'à l'habitude selon elle.

Pas une seule fois, elle ne mentionnât le baiser et elle évitait soigneusement une proximité similaire à celle du souper de la veille. Alistair craignit qu'elle ne lui en veuille malgré sa dénégation quand il lui avait posé la question après que ce se soit produit mais ils étaient toujours aussi complices en conversant aussi ne savait-il pas si c'était bon signe ou pas. Il fut fixé à la fin du déjeuner quand elle soupira avant d'aller rejoindre à nouveau son petit groupe de dames.

– Allez, encouragez-moi. Mère a promis qu'elle me laisserait participer à la chasse de demain si je me montrais une parfaite hôtesse.

Alistair souleva un sourcil surpris avant de sourire et de faire une révérence à Morwen.

– Tous mes vœux vous accompagnent, noble dame. Puisse le Créateur avoir pitié de vous dans cette épreuve et vous permettre un moment de détente à la chasse.

– Merci, mon brave ami.

Et elle s'en alla d'un air un peu plus léger auprès de ses compagnes après avoir consciencieusement lissé ses jupons et réajusté sa coiffure avec un sourire factice des plus crédibles, déposant un baiser affectueux sur la joue de son père au passage. Il resta là à la regarder s'éloigner et ne s'interrompit que lorsque Cailan lui donna une bourrade dans le dos indiquant de la tête Bryce Cousland qui lui jetaient quelques œillades entre deux mots échangés avec le roi. Il espérait ne pas s'être donné en spectacle ou avoir attiré trop d'attention sur Morwen et s'en fut en suivant Cailan et Fergus dans leurs activités de l'après-midi.

Alors que Fergus menait Cailan et son cadet vers le chenil pour leur montrer les mabaris de Château Cousland, il se tourna vers Alistair de l'air le plus sérieux du monde. Fergus, à l'image de ses parents et de sa sœur cadette était sérieux tout en restant abordable et pétri de bonté. Tous pensaient que l'avenir de Hautecime serait entre de bonnes mains quand il en hériterait et force était de constater qu'il entretenait de très bonnes relations avec Cailan qui hériterait, lui, de tout le royaume. Il était plus proche de Cailan avec qui il partageait le même âge mais se montrait également amical avec Alistair avec lequel il prenait des fois des attitudes de frère aîné. Le voir arborer ce visage sérieux alors qu'il s'adressait à lui avait de quoi l'intriguer.

– J'ai vu que vous conversiez souvent avec ma petite sœur, dit-il en préambule.

Outre le fait qu'il parle de Morwen sans l'appeler par son prénom mais en la désignant comme sa petit sœur, Alistair sentit vaguement que cette conversation n'allait peut-être pas être une partie de plaisir. Ou peut-être se faisait-il des idées ? Dès qu'il s'agissait de Morwen, il se sentait mal à l'aise. Voyant qu'il ne disait rien, Fergus poursuivit.

– Je suis ravi que vous vous entendiez bien tous les deux, il est rare qu'elle trouve des gens de son âge et de son statut avec lesquels elle parvienne à converser aussi librement qu'avec vous.

Alistair hocha la tête pour montrer qu'il avait écouté et attendait la suite, lançant un rapide regard en coin à Cailan qui marchait près de Fergus sans le regarder et qui ne lui serait donc d'aucune aide dans la conversation qui allait s'en suivre. Il se demanda s'il n'était pas déjà au courant du fait que Fergus cherche à lui parler de Morwen auquel cas il était presque sûr que Cailan avait dû lui parler longuement du fait qu'il était tout chose dès qu'il la voyait et il n'était pas sûr que cela joue en sa faveur.

– Je me suis également laissé dire que vous appréciez sa compagnie en tant que damoiselle et pas seulement en tant qu'amie.

Fergus avait ajouté cela avec tact bien qu'Alistair avait l'impression de voir de petits éclairs sortir de ses yeux parce qu'il semblait avoir malencontreusement remarqué qu'elle avait des seins et la taille fine et qu'elle avait très probablement un sexe féminin sous ses jupons. Le sexe de Morwen. Ah. Pourquoi avait-il fallu qu'il pense à ça, juste maintenant face à son frère ? Il regretta que le Cantique de la Lumière n'ait pas un chant pour sortir les adolescents vierges comme lui lors de situations gênantes. Il en parlerait à la révérende mère de la Chantrie en rentrant à Dénérim. Il s'éclaircit la gorge en se passant une main distraite dans les cheveux.

– C'est à dire que je... Oui. J'aime beaucoup la... compagnie de votre, euh... sœur en tant que... hum... damoiselle, parvint-il à dire avec gêne mais sans baisser les yeux.

Il jura à cet instant que Cailan avait réprimé un rire mais celui-ci s'obstinait à ne pas regarder dans sa direction. Fergus avait écouté sa réponse maladroite et continua de marcher sans rien dire. Ne sachant pas s'il était judicieux pour lui d'ajouter quoi que ce soit – encore aurait-il fallu qu'il puisse ajouter quelque chose de cohérent – Alistair se contenta de se maintenir à la hauteur de Fergus attendant un reproche, un rire moqueur ou un coup de poing mais celui-ci se contenta juste de soupirer longuement avant de stopper net sa marche. Alistair faillit lui rentrer dedans mais s'arrêta juste sous son nez et Cailan s'arrêta et se retourna pour regarder avec intérêt ce qui allait se passer.

– Écoutez, Votre altesse. Je ne sais quelles sont vos intentions au juste avec ma petite sœur mais je tiens quand même à vous préciser que malgré son caractère entier et le fait qu'elle sache très bien se débrouiller seule, elle reste une jeune fille innocente qui ne sait rien des choses de l'amour à part ce qu'elle en a lu dans ses livres. Je ne peux vous empêcher de badiner, mais si jamais vous lui faites le moindre mal, le Créateur m'en est témoin et peu m'importe le crime de lèse-majesté, je vous ferai manger vos dents.

Alistair haussa les sourcils et déglutit difficilement. Cailan, dans une circonspection emprunte d'amusement restait en retrait levant les yeux vers son frère attendant visiblement qu'il réponde quelque chose. Alistair avait repris suffisamment contenance après l'envolée de Fergus pour lui répondre de façon cohérente mais Fergus reprit la parole d'un ton plus doux, semblant un peu gêné de s'être laissé emporter.

– Bien sûr, si jamais vos intentions sont nobles, je... je vous laisserai en paix, dit-il gauchement.

Cailan éclata ouvertement de rire cette fois-ci et dériva complètement hilare jusqu'au mur contre lequel il s'appuya pendant que Fergus rosissait un peu. Alistair aurait voulu rougir aussi discrètement que lui. Fallait-il être brun pour que cela se voit moins ?

– Fergus, je... J'ai écouté tout ce que vous m'avez dit et je... je puis vous assurer que loin de moi toute idée de faire le moindre tort à votre sœur. C'est une personne que j'apprécie vraiment beaucoup et à vrai dire, je ne sais pas trop quoi en penser. Je n'ai pas l'habitude avec les femmes. Et votre sœur, hum...

Il ne parvint pas à verbaliser plus avant les sentiments et sensations étranges qu'il ressentait face à elle ou quand il pensait à elle et la gêne était trop forte pour qu'il parvienne à partager son ressenti avec son frère ou pire, celui de Morwen. Cailan qui avait réussi à calmer un peu son rire s'approcha de Fergus et lui passa un bras autour de la nuque et lui dit d'un air de conspirateur :

– N'ayez crainte, Fergus. S'il apprécie vraiment votre charmante sœur, il lui sera fidèle comme le petit chiot qu'il est et connaissant mon frère, je peux presque prédire qu'il la demandera en mariage si jamais elle lui redonnait un baiser.

Alistair se rembrunit. Cailan était loin d'être la meilleure personne pour défendre votre cause quand vous vouliez garder un minimum de sérieux aux yeux d'autrui. Mais attendez un peu, Cailan n'avait-il pas dit...

– Si jamais elle lui redonnait un baiser ? Cela signifierait-il... ?

Ah. Bien. Fergus avait aussi bien entendu que lui apparemment et Cailan se pinça brièvement les lèvres d'un air contrit mais son hilarité ne le quittait pas et il ne lâcha pas Fergus qui semblait demander au Créateur la force de supporter la vision de sa sœur dans les bras d'un homme. Alistair avait eu bon ton de rougir jusqu'au cheveux et attendait avec perplexité que Fergus rouspète ou le frappe pour continuer à coller à son personnage de grand frère protecteur mais au lieu de ça il soupira et haussa les épaules.

– Je ne veux même pas en entendre parler. Je suis trop jeune pour me conduire comme un père qui veut garder sa fille dans une cage dorée. Je laisse ce genre de soucis à mon père. Pourvu que ma femme ne me donne que d'autres fils. Vous avez ma bénédiction fut-elle moins importante que l'approbation de mon père. Je vous fais assez confiance pour que vous ne fassiez pas de peine à Morwen.

Alistair regarda Fergus repartir vers le chenil avec Cailan qui jeta un regard entendu à son frère sous-entendant que tout s'était passé à merveille. Il aurait voulu s'enfouir sous les pavés de la cour tellement il avait honte mais dans un sens, Cailan n'avait pas tort. Cela se concluait plutôt bien, il était parti voir des chiens et finissait avec la bénédiction du frère de Morwen pour... pour quoi au juste ? Il ne savait même pas nommer les sentiments qu'il avait pour elle.