Alistair sentit la douleur bien avant de reprendre conscience. Il mit quelques temps à se rappeler pourquoi il avait mal et quand la clarté se fit dans son esprit il fut au moins satisfait de se savoir toujours en vie malgré la douleur brûlante infâme qui lui ravageait le côté droit du ventre et au niveau de la jambe du même côté, là où le sanglier l'avait lacéré de bon cœur. Il ouvrit les yeux sur le plafond des appartements qu'il occupait à Château Cousland se demandant comment il avait bien pu atterrir ici et combien de temps s'était écoulé depuis sa mésaventure.

Il tenta de se redresser mais la douleur le cloua au matelas de plume et il ne put réprimer de siffler comme un chat en colère. Le bruit qu'il fit sembla attirer l'attention de personnes présentes dans la pièce et il vit bientôt le visage inquiet de Cailan se profiler près de son lit avant qu'il se retourne pour crier :

– Il est réveillé ! Alistair a repris connaissance !

Il se tourna de nouveau vers son cadet et se pencha au-dessus de lui.

– Tu as bien l'habitude de jouer à l'idiot mais je ne pensais pas que tu ferais quelque chose d'aussi stupide que d'aller faire un câlin à un sanglier.

– C'est tout moi, ça. Je ferai n'importe quoi pour épater la galerie, dit-il avec un rictus de douleur en guise de sourire moqueur.

Il vit alors se presser autour du lit son père, le tiern Cousland et son fils ainsi que Morwen. Tous avaient les traits tirés mais c'est Morwen qui faisait le plus grise mine avec ses yeux rougis et ces cernes. Il crut même discerner une rougeur sur sa joue mais le sourire soulagé qu'il vit se peindre sur son visage parvint à chasser en partie sa consternation d'être ainsi alité en causant du soucis à tout le monde.

– Tu nous a fait une sacrée frayeur, mon fils, dit Maric. Le Créateur a eu pitié de toi et a fait que tes blessures soient simples à soigner mais tu aurais pu y laisser la vie si ce sanglier n'avait pas été déjà blessé.

– Vous me voyez navré de ce qu'il s'est passé, Père. Je ne souhaitais inquiéter qui que ce soit, pas plus que je ne souhaitais finir blessé après cette chasse.

– Passons. Tu dois encore te reposer. Tes plaies sont propres et pansées mais nous avons préféré faire appel à un mage au cas où l'elfidée montrait ses limites. Mais avant ça, nous voudrions entendre ta version des faits sur ce qu'il s'est passé.

Alistair hocha la tête avant de froncer les sourcils.

– Dame Morwen et le bann Berryck ne vous ont-ils pas déjà narré ce qu'il s'est passé ?

– Si fait, mais nous devons avoir toutes les versions, ajouta Maric en coulant un regard rapide vers Morwen qui gardait les yeux baissés.

Il se demanda s'il n'avait pas manqué quelque chose mais il savait qu'il ne servait à rien de poser la question aussi fit-il l'effort de raconter ce qu'il s'était passé le plus brièvement possible. Il aurait voulu éviter de devoir dire à tout le monde qu'il s'était montré imprudent mais il n'allait pas inventer une histoire juste pour couvrir ses erreurs. Quand il eut fini de raconter son histoire, il soupira et prit un air contrit de bon aloi. Les autres avaient tous écouté attentivement et Maric se tourna alors vers Bryce.

– Ainsi donc, rassurez-vous Bryce. Ni votre fille, ni ce pauvre Berryck n'ont à porter la responsabilité de l'imprudence de mon fils.

Bryce Cousland ne desserrait pas les dents pour autant. Il semblait passablement ennuyé et sa fille qui n'osait pas lever les yeux pour affronter le regard déçu de son père semblait sur le point de fondre en larmes, son précédent sourire semblant un lointain souvenir. L'esprit fatigué d'Alistair fit alors le lien entre la rougeur sur la joue de Morwen et la contrariété de son père et il voulut intervenir pour tirer la jeune fille d'une situation délicate dans laquelle il l'avait placée sans le vouloir.

– Tiern Cousland, je vous conjure d'écouter ce que vous dit Père. Dame Morwen s'est montrée une hôtesse des plus attentionnée. C'est mon obstination à vouloir chasser ce sanglier et mon manque d'attention qui m'ont mené dans ce lit. Votre fille n'a rien à se reprocher. Si elle ne m'avait pas averti c'est peut-être ma gorge que le sanglier aurait lacéré. De grâce, soyez indulgent.

Morwen le regarda de ses yeux embués et il n'aurait su dire quelle expression il y lisait. Il reporta son regard sur Bryce Cousland qui ferma les yeux avant d'attirer sa fille devant lui en la tirant par le bras.

– Si même Sa Majesté Maric et Son Altesse le Prince Alistair en conviennent alors je ne peux décemment te faire porter la culpabilité de ce qu'il s'est produit, ce qui me soulage grandement mais je reste contrit du fait que tu n'aies pas été plus clairvoyante, toi qui connais la chasse et les bois alentours aussi bien que nos veneurs les mieux aguerris. J'avais confié le Prince à tes soins pensant que tu serais assez sensée pour éviter ce genre d'incident mais tu as manqué de discernement et c'est ce qui me déçoit le plus. Je veux que tu présentes des excuses au Prince et au Roi pour cela.

Alistair était consterné d'entendre Morwen se faire sermonner ainsi et se sentait d'autant plus coupable mais il sentait qu'intervenir auprès du tiern ne serait d'aucune aide et aucun des autres hommes présents dans la pièces ne semblaient penser qu'ils pouvaient y changer quoi que ce soit non plus. Bryce Cousland était connu pour sa droiture et cela faisait parti de ses principes, et on ne le changerait pas aujourd'hui. La jeune fille ne broncha pas, même si elle semblait lutter difficilement contre les sanglots qu'elle voulait vraisemblablement verser.

Elle se pinça les lèvres et tritura nerveusement le bas de son pourpoint de cuir taché d'un sang qui n'était pas le sien pour se donner contenance et elle parvint magnifiquement à garder la tête droite et bien que ces yeux soient brillant de larmes, elle les retint le temps de présenter des excuses formelles pour le mal auquel elle avait contribué. Maric et Alistair acceptèrent de bonne grâce les excuses qu'elle leur fit avant que son père ne lui dit de prendre congé. Elle se dirigea d'un pas pesant vers la porte mais avant de sortir elle se retourna et interpella doucement le tiern.

– Père, je vous présente des excuses à vous aussi pour vous avoir causé du tort. Je n'ai jamais voulu vous causer la moindre peine et je suis absolument consternée de vous avoir... déçu.

La jeune fille qui avait réussi jusque là à contenir ses larmes ne put les empêcher de couler et s'en fut rapidement les poings serrés contre son cœur. Alistair sentait son cœur déchiré de la voir ainsi et se dit qu'il n'y avait pas meilleur moment pour que Fergus lui fasse avaler ses dents vu la peine de Morwen à cet instant. Les Cousland prirent congé peu après et Cailan les suivit laissant Maric seul avec son fils. Alistair sentait le sommeil le gagner à nouveau mais il le combattit de son mieux le temps d'insister à nouveau auprès de Maric.

– C'est injuste, je suis seul fautif. Je vous assure qu'elle n'a vraiment rien fait de mal, il n' y aucun crime de lèse-majesté là-dedans !

– Oui, je sais bien mon fils, mais c'est une question d'honneur pour les Cousland et en tant que souverain je respecte cela. Cette enfant était absolument terrifiée par ce qui t'étais arrivé. Elle t'a veillé jusqu'à ce que tu reprennes tes esprits. Le seul moment où elle n'était pas près de toi, c'est lorsqu'elle s'est expliquée et que son père l'a giflée. Tu l'avais compris, n'est-ce pas, qu'il l'avait punie en voyant la rougeur sur sa joue.

Alistair acquiesça silencieusement, toujours désolé par le malheur de sa jeune amie. Maric le regarda sérieusement avant de reprendre.

– Comprends-tu que la royauté peut conduire à ce genre de situation où quelqu'un sera mis en porte-à-faux à ta place ? Publiquement, tu ne seras peut-être pas inquiété mais dans l'intimité tu seras seul face à tes échecs et tes remords. Tu dois prendre garde à tes actions, Alistair, car il y a toujours quelqu'un qui peut en pâtir et cette personne ne l'aura pas forcément mérité.

Le prince rumina sombrement les propos de son père que la présente situation illustrait si bien. Maric laissa Alistair seul à la contemplation du plafond.