Ses draps étaient mouillés de larmes qu'elle versait avec abondance sans discontinuer depuis qu'elle avait quitté la chambre dans laquelle se reposait Alistair. Elle avait remonté le couloir jusqu'à sa chambre la vision complètement brouillée et il était déjà remarquable qu'elle y soit parvenu sans rentrer dans qui que ce soit. Tous et toutes dans le château devaient déjà être au courant de l'accident de chasse du prince et bien qu'elle doute qu'aucun ne sache précisément ce qu'il s'était passé, elle était au moins sûre que tous savaient qu'elle avait sa part de responsabilité. Elle se fichait de ce qu'ils pouvaient bien penser en bien ou en mal, elle était juste effondrée d'avoir tant déçu son père sans compter Alistair...

Dès qu'elle avait franchi la porte de sa chambre, elle avait renvoyé sa femme de chambre elfe morte d'inquiétude en la voyant entrer en pleurs malgré des protestations véhémentes mais Morwen avait élevé la voix et la domestique s'en était allé à contrecœur. Dès lors, elle s'était jeté en travers de sont lit qu'elle inondait de ses larmes salées et de ses remords amers. Pas une seule fois elle avait songé que cette journée puisse être aussi horrible après avoir si bien commencé. Elle n'aurait jamais dû se laisser convaincre par Alistair mais il n'était pas le plus grand fautif. Elle aussi s'était avidement laissé tentée par l'idée d'abattre un sanglier imaginant qu'elle en tirerait quelque gloire et reconnaissance. Au final, il en résultait tout l'inverse.

Elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle aurait pu réagir plus vite quand elle avait vu Alistair mettre pied à terre pour le retenir d'approcher le sanglier de trop près. Ou elle aurait dû clairement préciser avant qu'ils ne l'encerclent d'attendre d'être tous présents ou... La bête n'était pas morte, raison pour laquelle elle était dangereuse et c'était également parce qu'elle était agonisante qu'Alistair était toujours en vie. Si le Prince avait subi la charge de ce même animal lorsqu'il était indemne, elle était bien sûre que c'est lui qui serait en train d'agoniser à l'heure qui l'était. Elle l'imagina se faire étriper sous ses yeux impuissants et la bile lui remonta dans la gorge.

Le simple fait de penser qu'Alistair puisse mourir lui paraissait tout à fait horrible en dehors du fait que le royaume perdrait un prince de sang. Il était l'une des rares personnes de noble naissance avec qui elle pouvait se montrer naturelle sans qu'elle ne s'en offusque, lui-même étant d'un naturel quelque peu excentrique pour l'aristocratie féreldienne. Elle aimait beaucoup sa compagnie et c'eut été avec peine qu'elle aurait accueilli la nouvelle de sa mort. Il semblait être plus ou moins attiré par elle, ça, elle avait pu s'en rendre compte. Depuis quelques années, elle avait remarqué l'effet qu'elle faisait à certains hommes mais jusqu'à présent, elle ne s'était pas vraiment intéressée à ces choses-là bien que sa mère lui rappelle souvent qu'elle était désormais en âge de convoler.

Naturellement, elle le trouvait beau, certes moins que son frère mais suffisamment pour lui plaire et elle s'entendait bien avec lui. Cependant, elle ne nourrissait pas de sentiments particuliers à son égard mais savait qu'elle ne lui était pas indifférente ce qui expliquait sa gêne à se retrouver dans l'intimité avec lui quand ils avaient accompagné son neveu à sa chambre. Il l'avait embrassée sans prévenir et elle s'était laissée faire, curieuse de savoir ce qu'était un vrai baiser malgré tout. Elle avait plutôt apprécié la sensation mais n'avait osé dire à Alistair que ce baiser ne signifiait peut-être pas autant pour elle que pour lui.

Elle avait repensé plusieurs fois à cet instant et s'était imaginée ce que pouvaient être les manifestations amoureuses dans un couple : les baisers, les caresses, les étreintes et l'amour intime, celui caché au creux des draps derrière une porte de chambre. A présent quand elle essayait de se représenter tout cela, c'est avec Alistair, celui qui lui avait donné son premier baiser qu'elle l'imaginait. Pas une seule fois elle n'avait pensé qu'il était étrange de s'imaginer tout cela avec une personne pour laquelle elle ne pensait pas nourrir de tendres sentiments et se laissait juste porter par le flot de ses pensées.

Seulement, quand elle l'avait vu étendu, plié de douleur, à se vider lentement de son sang, elle avait tout de suite eu un avant-goût du déchirement que lui causerait la perte du jeune homme. Elle n'avait guère eu le loisir ou l'idée de repenser à cela par la suite, entraînée dans une course pour le soigner convenablement et en confrontant son père et le roi. Elle était juste effrayée, honteuse, triste et épuisée. De fait, elle ne voulait plus penser à quoi que ce soit.

A force de pleurer, elle avait un mal de tête qui naissait rapidement et se sentait vide de forces. Elle ne tarda pas à sombrer dans un sommeil inconfortable encore habillée de sa tenue de chasse couverte de sang. Elle devait être assoupie depuis bien peu de temps quand elle sentit que quelqu'un la secouait vivement par l'épaule en l'appelant. Elle s'extirpa difficilement de son sommeil, la tête alourdie par la migraine et sa vision amoindrie par des yeux bouffis et collants. Elle mit quelques instants à se redresser et identifier la personne qui lui faisait face.

Eleanor Cousland se tenait assise au bord de son lit la regardant d'un air sérieux. Elle ne souriait pas, mais sa fille ne la sentait pas fâchée pour autant. Morwen ne put maintenir son regard et baissa les yeux sur ses mains posées sur ses cuisses. Comme ses habits, elles étaient tachées de sang et cela ajouta à son malaise alors elle regarda les mains de sa mère, des mains fines et élégantes à l'image d'Eleanor. Une de ses mains partit doucement vers le visage de sa fille pour lui saisir le menton et la forcer à relever la tête.

– Il est inutile de baisser les yeux, ma fille, comme il est inutile de fuir et de te cacher. Il faut savoir affronter l'adversité.

La voix de sa mère était douce mais ferme, appuyant l'importance de ce qu'elle disait à sa fille. Morwen la regarda sans rien dire et écouté sa mère poursuivre.

– Fergus m'a rapporté ce qu'il s'est passé. Ce qu'il s'est passé dans le bois et... ici également.

La jeune fille voulut de nouveau baisser les yeux mais une pression de la main sur son menton lui intima de relever les yeux. Sa mère n'avait pas l'air de chercher le moindre conflit mais elle n'avait aucune envie de parler des derniers événements. Mais peu importe ce dont elle envie ou pas, si sa mère devait lui faire un sermon, elle le lui ferait quoiqu'elle en dise.

– Tu connais ton père. Il tient autant à ce que tous, nous reconnaissions nos fautes qu'à ce qu'on soit féliciter pour nos victoires. Or, ce trait de caractère est d'autant plus accentué quand il s'agit de ton frère ou de toi. Il peut vous porter au nues comme vous reprocher l'échec. Étant ses enfants, il est exigeant avec vous.

Morwen serra la mâchoire se sentant prête à fondre à nouveau en larmes. Elle savait très bien tout cela, pourquoi est-ce qu'elle lui en reparlait encore maintenant ? Elle ne put retenir un soupir las dont sa mère comprit tout de suite la signification.

– Je te connais, jeune fille. Nulle ne te connaît mieux que moi. Ni ton père ni ton frère. Mais je connais également ton père mieux que quiconque. Et ce que je sais, c'est que tu n'as jamais voulu faire le moindre mal ni au Prince ni à qui que ce soit et je t'assure que Bryce le sait aussi malgré toutes ses remontrances. Simplement – et je me range à son avis – tu aurais dû te montrer plus circonspecte. Cela aurait pu aboutir à la mort de son Altesse le Prince Alistair dans le pire des cas et au-delà de ton propre ego, les dommages causés à la renomme des Cousland auraient pu être lourds et irréversibles. Par la grâce du Créateur, les blessures du Prince Alistair, bien que graves, ne mettent pas sa vie en danger. Et ça, je sais que c'est en partie à toi qu'on le doit car tu as pris soin de lui comme il le fallait dès qu'il le fallait, sans flancher.

– Mère... commença la jeune fille mais Eleanor l'interrompit.

– Mon ange, tu n'es peut-être pas habituée à te faire houspiller de la sorte, mais tu dois t'endurcir et accepter la critique. Il faut apprendre de ses erreurs même celles commises en toute bonne foi.

– Je sais bien mais Père... il n'avait pas l'air de vouloir jamais me pardonner cette faute, parvint-elle à articuler durement ravalant des sanglots près à surgir.

– N'en crois rien. Il est en colère et il est déçu, mais jamais il ne pourrait ne pas te pardonner. Tu es sa seule fille et il te chérit comme la prunelle de ses yeux. Et je pèse mes mots. Mon ange, beaucoup de nos pairs n'apprécient leurs filles que pour les alliances qu'elles leur permettront de faire une fois mariées. Ton père et moi, t'avons élevée pour que tu saches diriger aussi bien seule qu'aux côtés de ton futur époux. Et pour que tu nous donnes des petits-enfants ayant autant de répondant que toi.

Eleanor lui avoua tout cela d'un ton si maternel, si apaisant que Morwen n'avait qu'une envie désormais, la croire. Elle se jeta au cou de sa mère et passa les bras autour de sa taille alors que celle-ci refermait tendrement les bras sur elle.

– J'aurai dû te réprimander moi aussi, mais j'ai déjà dit ce que j'avais à dire et je pense que tu te punis bien assez toi-même. Cependant, à partir de maintenant tu dois t'appliquer deux voire trois fois plus pour entrer dans les bonnes grâces de nos invités royaux. Ni Sa Majesté ni son le Prince Cailan ne te tiennent une quelconque rancune à cause de ce qu'il s'est produit, ce sont de bonnes âmes mais cela n'empêche pas d'honorer au mieux cette bonté et de rendre les tracas causés moins pénibles. À cause des blessures du Prince Alistair, une partie de la caravane royale demeurera plus longtemps à Hautecime.

Morwen acquiesça doucement, acceptant l'idée de devoir faire amende honorable pour arranger au mieux les choses même si, sa mère l'avait dit, la famille royale n'avait pas l'air d'avoir quelque querelle que ce soit avec elle ou sa famille.

– Qui restera ? Demanda-t-elle.

– Le Prince Alistair, bien évidemment et très certainement le Roi Maric. Le Prince Cailan et son épouse devrait prendre le départ dès demain comme c'était prévu pour regagner Denerim et soulager le tiern Loghain de quelques tâches en attendant le retour du roi.

Au nom du tiern, Morwen frissonna. Elle ne l'avait rencontré qu'une fois, l'année précédente pour les noces de sa fille et de Cailan. Son aspect confirmait toutes les rumeurs qui se disaient de lui. Il semblait tout observer d'un œil froid et inquisiteur qui mettait mal à l'aise. Elle trouvait étrange que le grand héros de Férelden et ami du roi soit son exact opposé qui vous faisait sentir tant d'inconfort sans même dire un mot, tout drapé de sérieux et de flegme. En pesant à lui, elle ne put s'empêcher de penser que s'il avait été présent, elle se serait fait fortement réprimandée, à la limite accusée de crime de lèse-majesté. C'était idiot, elle ne le connaissait pas et ne faisait que s'imaginer des choses mais secrètement, elle remercia le Créateur qu'il ne soit pas présent.

– Je ferai de mon mieux pour réparer mes torts, assura Morwen. J'aiderai aux soins d'Alistair et ferai mon possible pour l'aider à se rétablir au mieux. Je lui tiendrai même compagnie pendant sa convalescence, qu'il ne s'ennuie pas durant son alitement.

Eleanor plissa les yeux quand elle l'entendit parler ainsi et Morwen se renfrogna tout de suite se demandant ce qu'elle avait bien pu dire qui avait attiré subitement l'attention de sa mère.

– « Alistair », hein ? Je te trouve bien enthousiaste, ma fille.

Pendant un moment, la jeune fille trouva que le tiern Loghain n'était finalement pas un observateur si fameux face aux yeux exercés d'une mère. Elle fut tiraillée entre ne rien dire et nier en bloc en arguant qu'il n'était qu'un simple ami – ce dont elle n'était plus exactement aussi sûre – mais sentait confusément que quoi qu'elle fasse, sa mère parviendrait à saisir la vérité aussi ne dit-elle rien et se contenta de triturer ses mains négligemment, consciente qu'elle avait un peu rougit.

– Très bien, ne dit rien. Mais sache que ce genre de choses d'échapper pas à une mère, mon ange.

Eleanor eut un léger rire et entendre quelqu'un rire avait quelque chose de rassurant pour sa fille qui regarda sa mère se lever d'un mouvement gracieux comme à son habitude.

– Il est temps pour moi de retrouver ton père et nos invités. Chacune doit y aller de sa touche pour faire en sorte que tout se passe mieux, n'est-ce pas ?

Bien sûr, cela n'était pas vraiment une question et Morwen ne se fatigua pas à lui répondre et la regarda simplement partir en lui faisant un très léger sourire montrant sa reconnaissance pour lui avoir parler ainsi. Elle n'en était pas à sauter de joie, mais au moins était-elle dans une autre perspective que celle de se morfondre. Juste avant de sortir sa mère se retourna pur ajouter :

– Je te renvoie ta femme de chambre, la pauvre aura bien du travail pour te rendre présentable avec tes yeux tout rougis et cette tenue immonde de saleté.