Alistair était parvenu à prendre un peu de repos après que le mage soit venu délivré son sort de soin. Les plaies étaient pratiquement cicatrisées et la douleur avait nettement diminuée de sorte qu'elle n'était plus une gêne pour un sommeil réparateur. Ne demeurait qu'un tiraillement désagréable sur les berge de sa cicatrice qui lui causait une envie folle de se gratter mais le mage et le guérisseur avaient été formels : il ne fallait pas gratter. Ne pas gratter ? Ils en avaient de bonnes. Ce n'était pas eux qui avait les cicatrices d'une éventration qui les démangeaient.
Au final, il ne se plaignait pas trop. Il s'en sortait remarquablement bien après s'être montré aussi inconscient et avoir rencontré un sanglier de près. Cependant, le remords et la frustration ne le quittaient pas. Il repensait à Morwen et à ses larmes en quittant la pièce sans pouvoir s'empêcher de se sentir responsable alors que c'était elle qui portait le blâme. Et bien sûr, il lui était impossible de croire qu'elle ne lui en veuille pas de lui avoir causé tant de soucis et de l'avoir mis en position de porte à faux auprès de sa famille et d'autres nobles. Il imaginait très bien Anora désapprouver la conduite de cette supposée jeune fille de bonne famille qui avait concouru à l'accident de chasse d'un prince royal.
Ces pensées déprimantes étaient presque aussi douloureuses qu'une défense de sanglier à son avis. Il en était à se demander si elle lui reparlerait un jour ou si elle lui accorderait ne serait-ce qu'un regard. Il dramatisait certainement en imaginant la réaction de Morwen même si elle avait eu l'air soulagée lors de son réveil. Il ne voulait pas être en mauvais termes avec elle, il l'appréciait trop pour cela. Des jolis filles parfois intelligentes, parfois téméraires comme elle, il en avait rencontré quelques unes mais avec Morwen, c'était particulier.
Elle était différente. Son affection des choses simples assorties d'un réel désintérêt pour les apparences factices de la noblesse en faisaient quelqu'un de franc. Il ne craignait pas qu'elle passe du temps avec lui que par intérêt ou par simple politesse. La première fois qu'il lui avait parlé lors des noces de Cailan et Anora, elle n'avait pas tenté de lui faire les yeux doux ou de le flatter de quelque façon que ce soit et c'était en cela qu'elle s'était démarquée des autres. Il se souvenait avoir songé que tous les aristocrates du royaume ayant une fille à marier avaient eu l'air de s'être passé le mot pour qu'elles viennent le harceler le décolleté bien en évidence.
Il se savait lui-même être d'un tempérament qui laissait bien des nobles perplexes mais pas elle. Il pouvait bien se tromper mais elle semblait prendre un réel plaisir en sa compagnie et pour lui c'était précieux. Qu'elle soit belle et intelligente ne gâchaient rien. Il se perdait à la fois dans sa conversation et ses yeux ombragés par de longs cils. Et l'idée de ne plus pouvoir partager ça avec elle était un déchirement. Il n'avait aucune certitude mais pour lui, l'amour ressemblait à cela, à ce mélange de joies simples et de peurs irrationnelles, alors peut-être son frère et son père avaient-ils raison. Il serait amoureux de Morwen après ne l'avoir côtoyée que quelques jours ?
Il fronçait les sourcils en direction du plafond attendant peut-être une révélation de la part du Créateur quand on toqua à la porte de ses appartements. Il n'eut pas le temps de répondre que la porte s'ouvrit sur le mage et le guérisseur qui lui avaient prodigué leurs soins. Ils ne pénétrèrent cependant pas tout de suite dans la pièce et laissèrent passer avant eux deux femmes qu'il n'avaient pas tout de suite remarquées. Il y avait la femme de chambre elfe d'âge mûr qui était chargée de ses appartements depuis son arrivée au château qui portait un large plateau recouvert d'un napperon coloré suivie par… elle.
Il ne l'avait pas vue tout de suite comme elle se tenait en retrait mais maintenant il ne voyait plus qu'elle. Il remarqua à peine le mage et le guérisseur s'activer autour de lui ni même l'elfe qui déposa l'imposant plateau sur une table derrière Morwen qui se tenait à quelques pas en le fixant le sol. Une fois que le guérisseur eut vérifié l'intégrité et la propreté des bandages, il aida le prince à se redresser dans son lit et Alistair l'entendit vaguement dire qu'il lui avait laissé à portée une potion d'elfidée et peut-être autre chose que son cerveau refusa d'enregistrer tout concentré qu'il était sur Morwen. Ce ne fut que lorsque que la domestique elfe s'éclaircit la gorge et que Morwen releva la tête subitement en regardant tour à tour la femme et Alistair que ce dernier se rendit compte qu'il n'y avait plus qu'eux trois dans la chambre.
Morwen s'éclaircit la gorge à son tour et s'avança de quelques pas :
- Nous avons pensé que vous auriez sûrement faim étant donné que votre dernier repas remonte au matin aussi avons-nous fait monter des mets des cuisines pour vous, votre altesse.
Alistair s'aperçut en effet qu'il avait grand faim mais jusque là, la douleur et ses réflexions avaient tenu la sensation au loin.
- Vous avez bien supposé. Je meurs de faim.
Morwen eut un petit sourire poli avant de se tourner vers la domestique qui découvrit le plateau et le porta jusqu'au lit sur lequel elle le posa. Morwen lui présenta les mets les uns après les autres et hésita un instant avant de désigner un plat en particulier.
- Et ici, du… hum, du sanglier cuit à la broche.
Le prince souleva les sourcils avant de ricaner mais s'arrêta vite quand les berges de sa cicatrice lui rappelèrent que le sanglier à la broche dans le plat était le même qui l'avait embrocher le matin-même.
- Si vous n'en voulez pas, on peut très bien vous faire monter autre chose, seulement sa Majesté votre père a insisté pour que vous ayez de ce sanglier sur votre plateau, ajouta Morwen l'air consterné.
- Oui, ça ne m'étonne pas. N'ayez crainte, je ferai honneur à ce sanglier. Quelle heure est-il, s'il vous plait ? J'ai un peu perdu la notion du temps depuis que je suis coincé au lit.
- Il est l'heure du souper, votre Altesse. Mon père et le vôtre ne vont pas tarder à s'attabler.
Alistair hocha la tête avant de lever les yeux vers la jeune fille.
- Vous allez les rejoindre tout de suite ?
- En effet. Pourquoi ? Voudriez-vous que je fasse quelque chose pour vous, Altesse ?
Il regarda attentivement Morwen, se sentant un peu perturbé par son ton neutre presque froid. Etait-ce dû à la présence de la domestique ou lui en voulait-elle ? Il devait en avoir la cœur net.
- Accepteriez-vous de me tenir compagnie lors de ce repas, dame Morwen ? Manger seul alors que le reste du château banquette me chagrine quelque peu.
Elle entrouvrit la bouche avec surprise et lança un regard confus sur la domestique avant de regarder à nouveau le prince calé entre ses oreillers, sa chemise enfilée négligemment. Elle ne devrait pas accepter si seulement elle avait la moindre notion de ce qui était bon pour son image sociale mais sa mère lui avait demandé de faire de son mieux pour faire plaisir à leurs hôtes et elle avait elle-même assurer qu'elle tiendrait compagnie à Alistair le temps de sa convalescence. Elle regarda à nouveau le jeune homme qui la fixait d'un regard inquiet. Pourquoi semblait-il si affecté ?
- Oui. Euh… D'accord, je vous tiendrai compagnie pendant votre souper.
Avant qu'elle ne se rende compte, elle avait donné son accord et un large sourire s'était dessiné sur le visage d'Alistair.
- Je vous en remercie, dame Morwen.
Elle ne répondit rien et réfléchit rapidement. Il n'était pas convenable qu'elle reste seule dans les appartements du prince sauf si elle avait un chaperon, or elle n'en avait aucun. La domestique ferait peut-être l'affaire. Elle devait rester jusqu'à la fin du repas du prince et débarrasser les restes alors, il y aurait toujours quelqu'un avec eux. Toutefois…
- Les victuailles sur le plateau sont suffisantes pour deux. Toutefois quelqu'un doit prévenir mes parents que je reste tenir compagnie à son altesse.
En disant cela, elle se rendit compte que soit elle devait descendre elle-même et prendre le risque que ses parents refusent de la laisser remonter, soit envoyer la domestique les avertir en sachant qu'elle serait seule à seul avec Alistair quelques minutes. La première solution était la meilleure pour elle et l'honneur de ses parents. Elle ne pouvait se permettre de porter atteinte à nouveau à l'honneur des Cousland même pour faire plaisir au prince. Elle se leva et lissa nerveusement sa robe.
- Je vais les prévenir moi-même si vous êtes disposés à attendre mon retour pour manger, mon prince.
Alistair était lui- même parvenu aux mêmes conclusions et se disait qu'il était peut-être aller vite en proposant à brûle-pourpoint à Morwen de rester souper avec lui. Il était fort possible que ses parents refusent de la laisser remonter surtout sans chaperon digne de ce nom, la domestique elfe n'était qu'un maigre substitut après tout. Il ne pouvait empêcher cela d'arriver et de toute façon il commençait à se dire que sa proposition irréfléchie n'était pas vraiment une bonne idée. Il s'apprêtait à revenir sur sa requête quand elle se dirigea vers la porte. L'observer s'en aller après l'avoir vue si peu de temps lui pinça le cœur et il ne put se résoudre à renoncer au mince espoir de la voir effectivement remonter pour partager son repas.
