Cela faisait déjà plusieurs semaines qu'Alistair attendait avec une impatience fébrile la fête d'anniversaire de son père, pas parce qu'il prisait particulièrement ces festivités qui donnaient lieu à toutes sortes de situations burlesques ou spectaculaires mais surtout car il pourrait enfin revoir sa chère Morwen. Comme elle l'avait prévu, ses parents avaient accepté de bonne grâce l'invitation du roi et ils n'auraient été séparés que quelques semaines. Il avait passé beaucoup de temps avec la jeune fille les deux jours de sa convalescence précédent son retour à Dénerim et ils avaient pu parler de maintes choses mais ils avaient dû se quitter et il se languissait de sa présence tandis qu'au palais royal il lui semblait que les filles de bonnes familles se montraient plus assidues dans leur attitude aguicheuse qu'auparavant.
Malgré eux, Morwen et lui avaient trop montré leur complicité aux gens de château Cousland et les murmures s'étaient multipliés sur leur passage. Morwen n'avait eu aucun mal à obtenir des domestiques elfes des renseignements sur ce qu'il se disait chez les nobles présents au château. Alistair avait d'ailleurs noté mentalement que la domesticité elfe formait un véritable réseau d'espionnage pour qui savait l'employer. Ils avaient bien vite vu que malgré leurs efforts de discrétion, les nobles étaient déjà en train de jaser et de faire des pronostics sur l'avenir : était-ce une passade parce que le jeune prince badinait avec la jeune fille aux agréables appas comme l'avait souvent fait son frère Cailan ou était-il vraiment tombé sous le charme de la fille du tiern de Hautecime qui pourrait associer prochainement sa lignée au trône ?
Il ne pouvait s'empêcher d'être agacé par le fait que sa vie privée et celle de Morwen soient devenues un sujet de commérage même si en tant que fils de roi il devrait être accoutumé à ce genre d'attitude. Peu lui importait au final, ce qu'en pensaient les autres, seule sa réunion future avec Morwen l'intéressait. Il voulait être fixé sur les sentiments de la jeune fille qui doutait encore de la profondeur des sentiments qu'elle avait pour lui. Il ne souhaitait pas lui forcer la main mais après des semaines d'attente fébrile, il était dans l'incapacité de modérer ses espoirs impatients.
Son père et son frère ne pouvaient s'empêcher de le taquiner à chaque fois qu'il prenait un air rêveur ou qu'ils le surprenaient aux prises avec des dames qui le poursuivaient de leur assiduité mais à leur manière, chacun d'eux approuvait le choix d'Alistair et il était plus que reconnaissant au Créateur pour ce qu'ils ne tiennent pas rigueur à Morwen pour l'accident de chasse. Même Anora qui en était venue à être informée de l'attention qu'il portait à la jeune fille – qui par Cailan qui par les rumeurs – avait approuvé son choix arguant du fait que la fille d'Eleanor Cousland était intelligente en plus d'être un bon parti. Un compliment venant d'Anora en dehors des ronds de jambe habituels de la cour était une denrée rare et d'une certaine façon il en retirait une satisfaction personnelle.
Alistair allait et venait près des portes du palais, l'air de rien n'était mais il guettait en fait l'arrivée des Cousland. Les gardes en faction qui avaient remarqué son petit manège se regardaient en souriant. Eux aussi avaient dû entendre parler du prince et de sa belle qui devait arriver d'une minute à l'autre et il n'était pas bien compliqué de déduire la raison qui poussait le prince à hanter l'entrée du palais. Dès qu'ils croisaient son regard, ils lui lançaient un clin d'œil un rien graveleux – et déplacés pour des gardes envers leur prince – et Alistair, se sentant percé à jour détournait le regard en rougissant mais ne s'écartait pas des portes que traverserait bientôt Morwen.
Les gardes du palais étaient après tout accoutumés aux sorties en douce du prince qui s'amusaient à traverser la ville incognito après leur être passé devant en brandissant un index en travers de ses lèvres d'un air conspirateur. Le roi qui avait lui-même écho de ces escapades ne l'en empêchait pas alors ils ne le retenaient pas mais il y avait toujours un barde ou deux pour le suivre à son insu et intervenir au besoin mais la bonhommie d'Alistair lui attirait très largement la sympathie du peuple auquel il se mêlait. S'il y avait quelque chose qui rendait le prince de bonne humeur, surtout si c'était une jeune demoiselle, ils en étaient contents pour lui.
Après près d'une heure de va-et-vient, l'attelage des Cousland fut enfin annoncé et Alistair se tint droit comme la justice en haut des marches sujet à une excitation empreinte d'appréhension. Pour une quelconque raison recevoir officiellement Morwen et ses parents au palais – même si cela était sur l'initiative de son père – était une question de fierté personnelle. Après ses débuts un peu timides avec Morwen, le fait qu'elle soit à nouveau auprès de lui était un encouragement et il espérait que tous se passe au mieux, y compris avec ses parents. Il pensait qu'il devait aussi obtenir l'approbation de ses parents s'il voulait poursuivre une relation avec elle, sans compter uniquement sur son titre.
Lorsque les Cousland descendirent de voiture, Alistair n'eut d'yeux que pour elle. Protégée du froid par une pèlerine de laine épaisse, elle avait l'air de rayonner, son visage s'illuminant d'un sourire à la vue du prince qui attendait au haut des marches. Alors qu'il s'apprêtait à descendre les rejoindre il entendit les pas de quelqu'un s'approcher dans son dos. Se retournant, il vit Anora et un certains nombre de domestiques s'avancer.
- Très chère belle-sœur, je vois que vous venez accueillir les invités de Père.
- Effectivement, et je vois que vous êtes déjà sur place pour accueillir nos invités, Alistair. Je laisse dame Morwen à vos bon soins, Alistair.
En disant cela, Anora eut un petit sourire en coin suffisant et il se prit à détester les conséquences des commérages. Toutefois, il ne se fit pas prier pour aller à la rencontre de la jeune fille et de ses parents qui s'inclinèrent élégamment devant lui. Il retourna la révérence tandis qu'Anora faisait de même derrière lui et il donna le bras à Morwen.
- Je suis ravi de vous revoir dame Morwen… et vous aussi Tiern Cousland, Tierna Eleonor.
- Il semblerait que vous soyez totalement remis de vos blessures, Alistair.
- Vos bons soins y ont été pour quelque chose et savoir que je vous reverrai n'a pu que m'aider à aller mieux.
Morwen eut un petit rire qu'elle aurait jugé totalement idiot chez n'importe quelle autre fille et se détesta pour ça mais elle n'avait pas pu s'en empêcher. Sa mère leur jeta un regard entendu et son père gardait un air quelque peu guindé comme si ça le peinait que sa fille soit si intime avec un garçon. Ni elle ni Alistair n'osèrent regarder ses parents et attendirent que l'on donne les directives aux domestiques avant d'entrer dans le château. Ils marchaient côte à côte avec un sourire irrépressible mais s'abstenaient d'échanger quoi que ce soit alors qu'ils manquaient d'intimité. Il faudrait reporter les vraies retrouvailles à quand il pourraient parler seul à seule.
En bonne hôtesse, Anora indiqua les appartements qui leur étaient dédiés durant leur séjour et s'assura qu'ils soient convenablement installés avant de les mener auprès du roi qui finissait une réunion du conseil. Morwen avait depuis un moment lâché le bras d'Alistair et elle le regretta lorsqu'elle fit la rencontre du fils du iarl de Denerim. Le jeune noble déambulait dans le palais comme s'il s'agissait de sa propre demeure et dès qu'il vit Morwen qui suivait Anora, il marcha droit sur elle. Il salua tout le monde comme il se devait mais face à la jeune fille, il lui prit la main qu'il baisa longuement jusqu'à ce que Morwen en eut assez et tenta de dégager sa main. Nullement gêné ou déstabilisé, de son air le plus charmeur et de son ton le plus mielleux il s'adressa à elle :
- Bonjour, belle demoiselle. A qui ai-je donc l'honneur ? Je n'ai nul souvenir d'avoir jamais rencontré une aussi charmante personne dans ce palais, hormis notre très chère dame Anora. Vous me cachiez que vous aviez une si belle amie, prince. Je me présente, Vaughan Kendells, fils du Iarl Urien Kendells de Denerim.
A l'occasion, elle avait déjà entendu son père parler du iarl de Denerim qu'il ne semblait pas beaucoup apprécier bien qu'il n'aie jamais remis en cause ses qualités en tant que seigneur. En revanche, elle avait déjà entendu parlé plusieurs fois de son fils et pas en bien. Certains fils de seigneurs trouvaient qu'il était désagréable et capricieux – ce qui était beaucoup pour des gens eux-mêmes souvent porteurs de ces défauts – et d'autres le trouvaient plein de sadisme et de dépravation. Et c'était surtout ce dernier avis qu'elle avait retenu d'autant qu'elle l'avait entendu de la bouche d'une servante elfe qui accompagnait le roi et sa famille lors de leur dernier séjour à Hautecime. Elle avait appris à se fier au ressenti des elfes quand il s'agissait des nobles : bien que déformé par la crainte ou la haine des humains, leur avis sur eux reflétait très souvent la vérité.
Morwen lui offrit un sourire crispé en réponse, gênée par le ton doucereux au possible que le jeune homme avait adopté. Il ne devait pas avoir beaucoup d'années de plus qu'elle et Alistair mais il semblait dégouliner de suffisance et bien qu'elle se laissât sûrement influencée par ce qu'elle avait entendu dire de lui, elle lui trouva un air détestable. Après avoir lancé un regard en coin à Alistair qui fronçait du nez d'un air dégouté, elle fut conforté dans son idée mais elle s'efforça tout de même de se montrer courtoise. Ses parents n'avaient pas accepté l'invitation du roi pour qu'elle leur fasse honte par manque de politesse ou non-respect de l'étiquette.
- C'est un plaisir de vous rencontrer, seigneur Kendells. Je suis Morwen Cousland, fille du tiern Bryce Cousland de Hautecime. Le roi nous a convié au palais pour célébrer son anniversaire.
- J'ignorais que le tiern avait une fille si jolie, sinon je crois bien que je serai allé en voyage à Hautecime de façon régulière.
- Vous euh… êtes trop aimable.
- Ce n'est pas de l'amabilité, c'est juste que j'ai des yeux. Et vous, prince, auriez-vous enfin succombé aux appas d'une dame ? Moi aussi, je me laisserai bien embrocher par un sanglier si je pouvais me faire dorloter par une belle dame comme celle-ci.
Quelque chose dans le ton qu'il avait employé lui avait profondément déplu, elle avait l'impression qu'il y avait de lourds sous-entendus, très certainement salaces dans cette dernière phrase alors qu'il restait toujours aussi doucereux d'attitude. Elle fronça les sourcils et vit Alistair croiser les bras d'un air menaçant, le visage emprunt de colère. De l'extérieur cette conversation ne semblait pas déplacée, peut-être légèrement taquine tout au plus, aussi aucun de ceux qui étaient à portée de voix n'avaient l'air de s'offusquer. Ce n'était pas le moment de faire un esclandre pour des propos un peu déplacés surtout si personne d'autre n'y prêtaient attention. Peut-être Alistair et elle s'énervaient-ils trop vite face à quelqu'un qui était de toute manière détestable quoi qu'il dise.
Calmant au mieux ses récriminations, elle se contenta de toiser le fils de iarl avec tout le mépris et le courroux nécessaire pour lui faire comprendre qu'elle ne se laisserait pas embobiner par ses paroles qu'elles soient mielleuses ou fielleuses. Il semblerait qu'elle ait rencontré son premier serpent à la cour en la personne de Vaughan. Heureusement, le roi parut avec le tiern Loghain et c'est vers lui qui se tournèrent les esprits, offrant une bien meilleure alternative pour son arrivée à Denerim.
