Elle se rendit au banquet en compagnie de ses parents qui logeaient non loin de ses propres appartements. Bryce Cousland tint sa fille à bout de bras et l'admira un sourire aux lèvres.
- Tu es magnifique, ma chérie. Tu vas faire sensation à la cour du roi.
- Merci, père.
- Bryce a raison. Tu es ravissante, renchérit Eleanor.
- Merci, Mère. Vous me flattez trop.
- Allons en salle nous installer.
Le tiern tendit un bras à sa fille pour qu'elle l'accompagne, son épouse tenant l'autre et ensemble, ils se rendirent à la salle de banquet pour festoyer en l'honneur du roi. Ce soir serait un diner à l'atmosphère détendue où il n'y aurait que quelques amis proches du roi et certains nobles étrangers contrairement au lendemain où le banquet de fête réunirait plusieurs centaines d'individus de tout horizon. Morwen aurait le temps de profiter d'un peu de temps avec Alistair avant la grande cohue du lendemain. Sur le chemin, ils lui déconseillèrent de s'approcher de Vaughan au vu de ses actes et du fait qu'il lui portait visiblement rancune mais c'était prêcher une convertie – à moins d'avoir un couteau sous la gorge, elle n'irait pas volontiers auprès d'un tel individu.
Une fois parvenus dans la grande salle, elle chercha Alistair des yeux et le trouva en pleine discussion avec une iarlesse dont elle peinait à se souvenir le nom et une jeune fille qu'elle identifia comme étant sa fille. A en juger par la façon dont la mère mettait sa fille en avant alors que celle-ci exhibait un large et immuable sourire, Alistair devait sûrement être la cible d'une opération séduction avec des fiançailles à la clé. Il faisait de son mieux pour montrer un visage courtois mais elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'il avait l'air de vouloir être à des lieues des deux femmes.
Elle ne savait pas si elle devait rire ou angoisser du fait qu'il y ait tant de personnes intéressées par le fils cadet du roi. La fille de la iarlesse au visage plutôt avenant avec ses cheveux roux et sa poitrine plutôt plantureuse avait de quoi charmer son lot d'hommes. Pourquoi pas Alistair ? Il avait beau avoir une vision romantique de l'amour, il n'était pas fait de marbre. Elle se reprit à douter et à se demander si elle n'aurait pas dû faire plus d'efforts pour attirer son regard qui par un décolleté qui par un maquillage plus appuyé.
Elle savait le poids politique que cela pouvait apporter d'épouser un prince avec un droit de succession au trône, fut-il le cadet. Cailan était peut-être jeune et en excellente santé, mais il était tout ce qui séparait Alistair de la royauté et la vie était faite d'imprévus, ce qui représentait une chance inespérée d'associer le nom de sa maison à celle du roi en l'épousant. Des tas de nobles en avaient pleinement connaissance. Morwen était consciente qu'une union entre elle et Alistair renforcerait à la fois les Cousland qui n'avaient pas associé leur nom au trône depuis des générations, et les Theirin qui seraient alors liés aux deux tiernir de Ferelden. Elle chassa vite ces pensées parasites, elle voulait seulement être avec lui et déterminer où leurs sentiments respectifs les mèneraient sans que cela fasse l'objet d'une récupération politique.
Alistair la vit au loin et la regarda un moment avant de se rendre compte que la fille de la iarlesse tentait d'attirer son attention. Cette dernière et sa mère se retournèrent pour voir ce qui avait tant attiré l'attention du jeune homme et Morwen s'empressa de détourner le visage quand elles regardèrent dans sa direction. Malheureusement pour elle, la situation n'échappa pas aux yeux de ses parents. Son père qui semblait ne pas vouloir évoquer ce qu'il se passait entre Alistair et elle tant qu'elle ne lui en aurait pas parler la première détourna les yeux après lui avoir coulé un regard appuyé. Quant à sa mère, elle posa sur Morwen un regard amusé sans pour autant lui dire quoi que ce soit.
Eleanor Cousland avait l'air de se délecter de la timidité publique de sa fille et du prince et semblait comprendre bien mieux que quiconque ce qu'il se passait alors que Morwen s'était bien gardée de lui dire quoi que ce soit de trop personnel. Ce n'était pas qu'elle ne fasse pas confiance à sa mère mais jusque-là elle avait tout gardé pour elle, prise entre ses doutes, ses espoirs et la peur de voir son début de romance se faire dévorer par les intérêts politiques ou personnels des uns et des autres. Rien qu'avec les rumeurs, ils avaient eu fort à faire alors en confirmant les faits, elle n'osait pas y penser.
De toute manière, elle était sûre que si elle l'avait mise dans la confidence, sa mère se serait beaucoup moins amusée à ses dépens mais l'aurait en revanche harcelée de conseils ou de taquineries, ce qui aurait été tout autant insupportable. Elle avait juste la certitude qu'elle la soutenait quoi qu'il arrive comme elle l'avait toujours fait et cela lui suffisait amplement.
- Allons donc présenter nos respects au Roi. C'est à lui que l'on doit d'avoir été invités, proposa Eleanor pour changer de sujet.
Tous trois allèrent donc saluer le roi qui discutait de façon enjouée avec Anora et le tiern Loghain qui parut moins rigide à Morwen pour l'occasion. Elle trouvait même plus d'éclat à Anora qui avait l'air d'arborer un vrai sourire et pas un de ces sourires polis de circonstance qu'elle montrait tous les jours à la cour. Elle était très belle dans sa robe gris perle brodée mais Morwen regrettait qu'elle ne mette pas des couleurs plus vives et qu'elle paraisse toujours si sobre.
Loghain fit peser son regard perçant quelques instants sur Morwen qui hésita entre le défier du regard avec impertinence ou baisser les yeux en signe de retenue mais bientôt, il se détourna. Pendant qu'ils félicitaient le roi pour la qualité de la réception et des décorations, Cailan arriva auprès d'eux. Il était déçu de ne pas pouvoir discuter avec Fergus avec qui il s'entendait particulièrement bien mais il restait très populaire et était toujours entouré de tas de gens.
- Tiern Cousland ! Votre femme et votre fille sont très en beauté ce soir, commenta-t-il.
Eleanor Cousland et sa fille s'inclinèrent en souriant, remerciant le prince du compliment.
- Si vous me permettez, Prince Cailan, votre épouse est tout aussi resplendissante, répondit Bryce.
- Anora est magnifique, c'est bien vrai, renchérit-il. Nous avons tous deux de la chance d'avoir de si charmantes épouses. Et je suppose qu'Alistair est aussi très chanceux avec votre fille, ricana Cailan.
- Cailan ! le reprit Maric d'un ton d'avertissement mais les mots étaient déjà prononcés.
Cailan prit un air penaud alors que même Anora lui lançait un regard réprobateur. Bryce Cousland regarda sa fille en coin mais ne prononça pas un mot et celle-ci baissa les yeux en piquant un fard. Maudits soient Cailan et sa grande bouche. Il avait beau être fort bel homme, il était par certain côté pire qu'un enfant.
- Vous me voyez navré de ce que mon fils aîné ne sache pas mieux tenir sa langue mais puisque nous en sommes là, j'aimerai autant que l'on puisse échanger quelques mots juste après le banquet, Bryce et vous, Eleanor.
Les trois Cousland eurent l'air intrigués mais s'abstinrent de demander plus de renseignements. Le peu de temps qu'il leur restait avant de passer à table fut consacré à présenter Morwen à de nombreux nobles présents et malgré toute sa frustration de devoir être exhibée comme une poupée de porcelaine, elle donnait sa meilleure performance de jeune fille de bonne famille. Par moment, elle croisait le regard d'Alistair et lui souriait gentiment ou roulait des yeux quand il faisait des mimiques quand il croyait que personne ne le voyait. Il y eut un moment de tension lorsque son père alla saluer – plus par principe que par envie – le iarl de Denerim accompagné de sa progéniture que Morwen se serait bien passée de revoir. L'échange manqua tout à fait de chaleur et la jeune fille ne se donna même pas la peine de faire semblant d'apprécier Vaughan, concentrant toute la condescendance dont elle était capable de faire preuve contre lui.
Les Cousland ne se firent pas prier pour aller saluer quelqu'un d'autre alors que la rencontre tournait à l'humiliation pour Vaughan qui adressa un regard acerbe à Morwen. Celle-ci se fit tout de même réprimander à voix basse par sa mère pour s'être montrée aussi peu discrète mais Morwen évoqua brièvement la scène à laquelle Anora et elle avaient assisté et qui lui dictait son comportement en jurant par le Créateur qu'elle préférerait se faire écarteler plutôt que de feindre la courtoisie auprès d'un tel individu que ses parents l'acceptent ou pas.
Elle rencontra également la iarless Gordana et sa fille Gueven qui discutaient (flirtaient) avec Alistair à leur arrivée au banquet. Autant la iarless se montra mielleuse – et hypocrite – à souhait, autant sa fille ne pouvait réprimer sa moue boudeuse face à Morwen quand elles furent présentées l'une à l'autre. Autant elle comprenait que celle-ci manque d'enthousiasme à faire des sourires factices à celle qui captait l'attention de celui qu'elle souhaitait charmer, autant elle se fichait royalement de s'attirer son amitié. Elle se montra courtoise mais guère plus. Elle eut la satisfaction amère de voir le (vrai) visage dégoûté de la iarless alors qu'elle se détournait tandis que sa fille tournait sa moue irritée vers elle. Encore d'autres à éviter.
En tant que tiern, Bryce Cousland était assis près du roi et du tiern Loghain mais au plus grand désarroi d'Alistair était assis à l'opposé près de son frère et de son épouse et il ne pourrait donc pas converser librement avec Morwen encore moins échanger à voix basse mais au moins était-il presque en face d'elle. Morwen s'efforçait de s'entretenir avec le iarl Eamon, oncle de Cailan venu avec sa jeune épouse orlésienne avec son curieux accent. Il était plutôt avenant mais il ne valait pas un prince aussi excentrique et divertissant qu'Alistair en terme de conversation.
Au final, la soirée ne lui avait pas permis de retrouver un semblant d'intimité avec Alistair. À tout moment, trop de monde – y compris leur famille – les entourait. Alistair représentait son père auprès des invités, Morwen était introduite auprès des nobles qu'elle n'avait pas encore rencontrés – à croire qu'elle faisait à nouveau ses débuts à la cour – et de fil en aiguille, la soirée se clôturait sans qu'aucun ne puisse se libérer suffisamment de temps en privé pour l'autre. Le prince et elle purent juste échanger quelques mots lorsque le roi et les parents de Morwen se concertèrent brièvement comme l'avait demandé Maric. Ni l'un ni l'autre ne savaient de quoi il retournait mais avaient le sentiment que cela les concernait. En bien ou en mal.
A l'issue de leur conciliabule, Alistair saisit la main de Morwen pour y déposer un baiser au dos avant de lui souhaiter bonne nuit en espérant que la journée suivante leur accorde plus de temps à deux. Tous deux ne virent pas le regard haineux de Vaughan ni le regard d'envie de Gueven se poser sur elle alors qu'elle quittait la salle.
