La Chute
Il avait suffit d'une poignée de mots pour que l'univers d'Elicia tombe en morceaux. Quelques phrases, claires et effilées comme des lames de verre. Contemplant les fragments souillés de sa foi, elle se demandait si elle parviendrait un jour à les rassembler. Si elle parviendrait un jour à le pardonner.
Altan.
Les révélations de la Sentinelle déchue avait fait voler en éclats son équilibre, avait éventré sa douceur naturelle, son pardon facile, l'amour qu'elle portait à son mari. Dans les yeux noirs de la félonne, dans ses mots sans émotions, dans les traits coléreux de son visage, elle avait lu la vérité et cette vérité était presque insoutenable.
« Ça fait mal, n'est-ce pas ?
Oui, cela fait mal.
Elicia et Altan avaient passé de longues heures à discuter dans l'enceinte de leur chambre, et aucun des mots formulés ne fut plus tard répété à qui que ce soit. La Dessinatrice en était ressortie l'âme pâle et fêlée, ses certitudes décennales remplacées par d'autres, glaciales.
Altan avait participé à ce qu'était devenu Eléa.
Altan avait trahi, menti, triché, joué à un jeu dangereux. Il avait murmuré des promesses à deux femmes différentes, utilisé leurs sentiments pour jeter celle qui le satisfaisait moins, ou qu'elle autre raison inconnue.
Altan avait traité la Sentinelle félonne comme un simple jouet alors que celle-ci l'aimait désespérément et l'avait abandonnée au pire moment de sa vie. Est-ce si étonnant qu'Eléa ait transformé son amour en haine, sa haine en rage ?
Elicia rêvait, yeux grand ouverts, glacée. Elle s'imagina à sa place, elle imagina leurs rôles inversés. Elle imagina son Ewilan, sa chère Ewilan, morte née dans ses bras pendant que sa vie fuyait hors d'elle. Elle s'imaginait appeler à l'aide Altan, sans jamais l'entrapercevoir. Elle se représenta son impuissance, son désespoir, le silence froid.
Et Ewilan.
Désormais, chaque fois qu'elle regarderait sa famille, elle repenserait aux années qu'on lui avait volées. Qu'Altan avait participé à lui voler.
En brisant l'humanité de la Sentinelle, il avait conduit celle-ci à la trahison, avait participé à l'ère Sombre, au verrou dans les Spires, à leur emprisonnement, aux sept années sans leurs enfants, sans sa fille chérie abandonnée à une famille haïssable.
Ewilan avait existé, pas la fille d'Eléa cela avait été suffisant, aux yeux de cette dernière, pour la haïr de toute son âme disloquée. Pour la disséquer. Pour la torturer. Pour tenter à maintes reprises de la tuer.
Eléa avait tant été brisée qu'elle n'avait sans doute plus jamais été capable d'aimer qui que ce soit, ni son compagnon Sentinelle, ni maître Elis elle avait cherché vengeance là où son intelligence, sa curiosité et ses talents les lui permettaient : le plus loin possible.
Le cœur piétiné, Elicia s'imaginait à sa place, et savait qu'elle n'aurait pas mieux tourné.
Une colère amère se faufila dans sa poitrine.
Altan avait brisé deux femmes, finalement.
Les jeux de Valingaï s'achevaient dans le désordre, le sang, la douleur. Où qu'il se pose, le regard d'Elicia ne captait que peine, mort, douleur. Ses yeux frôlèrent la souffrance peinte sur les traits de sa fille, sur son visage émacié, ses cheveux courts, son corps frêle et ses pupilles vides de lumière. Son cœur se serra à nouveau, de rage également.
C'est seulement après avoir refoulé la haine qui picotait ses doigts et sinuait avec les limites de l'Imagination qu'elle reporta son attention sur la félonne qui s'apprêtait à partir, encore – en ne laissant que des débris derrière elle et des promesses qu'elle tiendrait toujours.
Puis, un moment de flottement.
Au moment précis où Illian murmurait son ordre, Elicia tendit pour la toute première fois son esprit vers celui d'Eléa, y glissa une unique phrase, bouleversante de sincérité.
« Je te demande pardon ».
Le regard noir glacé de la Sentinelle déchue croisa celui, éblouissant de clarté et de peine, de la Dessinatrice.
Eléa chuta, la surprise peinte sur son visage.
Et seul le silence répondit à Elicia.
