Et notre fin

Altan, dans l'ombre de l'orbe de lumière qui éclairait son salon, posait son regard songeur sur sa femme qui jouait, sourire aux lèvres, avec Illian. Des étincelles jaillissaient de ses doigts, illuminant le regard de l'enfant qui rattrapait son innocence arrachée par Valingaï et la Dame Noire. Ses exclamations de joie ne tirèrent aucun sourire à Gil' Sayan, qui, enfoncé dans son fauteuil, ruminait en silence.

Les révélations de la Sentinelle déchue avait brisé quelque chose entre Élicia et lui, et il ne pouvait en vouloir qu'à lui-même. Chaque fois que son regard croisait celui d'un violet infini, il voyait le sentiment de trahison, négligeable, pardonnable, et un sentiment bien pire.

Et si j'avais été à sa place ?

Parce qu'aucun des mots prononcés par la félonne n'avaient été mensongers. Tout ce qu'il lui avait soufflé à l'oreille, les promesses cruelles et vaines, la perfidie avec laquelle il crachait sur celle qui fut plus tard sa femme.

C'était stupide. Tellement stupide. Les années avaient passées, il ne savait même plus s'il le pensait à l'époque, ou si ce n'était que pour garder les faveurs de la Sentinelle aux yeux noirs. Il ne savait même plus s'il l'avait un jour sincèrement aimée ; il ne pouvait que se remémorer la toile dans laquelle les yeux violets étincelants l'avaient capturé.

Oui, peut-être qu'il l'avait aimée elle aussi, et sa passion, sa curiosité insatiable, son génie et ses yeux d'abîme, son rire qui résonnait dans les couloirs, ses sourires aux doubles sens... Il revoyait Éléa tomber dans le gouffre, son air surpris, presque naïf, la haine dans son regard quand elle le regardait, et effleurant du bout des doigts le tissu du fauteuil, il tentait de se remémorer la sensation de sa peau contre la sienne.

Élicia avait tout encaissé. L'adultère, les injures autrefois prononcées, le mort-né d'Éléa, et le léger bruit qu'avait fait la pièce du puzzle manquante quand elle avait pris sa place dans l'immense écheveau de la chute de l'Empire et de leurs vies.

Il ferma alors les yeux, pensa à sa chère Ewilan, qui avait tant souffert, qui avait été séparé de sa mère... et imagina à la place du visage aux yeux violets encadré de cheveux blonds un nouveau-né, taché du sang de sa mère, et agonisant avec elle.

Il avait commis l'irréparable.

Si Élicia ne l'avait pas encore quitté, c'était pour rassurer ses enfants, tant Ewilan et Mathieu qu'Illian. Donner l'image d'une famille encore unie malgré tout. Mais il savait, il sentait qu'un jour elle partirait.

Qu'elle ne l'aimait plus.

Que, chaque soir, elle gagnait une autre chambre.

Ils ne se touchaient plus que par hasard, et ses sourires n'avaient plus aucune chaleur. Il ne voyait plus le rayonnement de lumière qui les avait captivé, lui, Edwin, l'Empereur.

Parfois il craignait de l'avoir brisée. Puis il revoyait sa lumière, par fragments, quand elle regardait leur enfant adoptif. Quand elle prenait Ewilan dans ses bras. Quand elle riait avec Ellana, qui berçait doucement Destan dans ses bras.

Il en était juste privé, et se doutait que cela ne changerait jamais.

Un jour elle partirait, laissant derrière elle sa beauté, ses souvenirs, l'ombre de sa lumière. Il aurait beaucoup donné pour revenir dans le temps, changer la personne qu'il avait été alors, égoïste, ne se souciant que de lui-même. Il aurait aimé être avec Éléa – ou, du moins, ne jamais poursuivre leur relation. Ne jamais lui murmurer ces mots qu'elle jetât au visage d'Élicia.

Élicia, si douce, si bonne, baignée de lumière. Éléa, si intelligente, si vive, auréolée de sensualité.

Il ferma les yeux. Sentit le regard violet de sa femme se poser sur lui.

Il avait tout gâché. Et il ne pourra jamais se faire pardonner.

Il finirait seul.

Il était le seul à blâmer.

Éléa.

Élicia.

Deux femmes, un homme.

Il rouvrit les yeux, croisa le violet magnifique. Et s'y noya.

Il s'en ressortit pas grandit.

Juste avili.