Deux jours plus tard, Hermione marchait sur la pelouse du parc de Poudlard. Elle faisait léviter ses deux grosses malles à ses côtés. Elle souriait. Le soleil de cette fin de journée d'août lui chatouillait le visage. Une douce brise s'insinuait dans ses cheveux, apportant avec elle les odeurs particulières du Lac Noir et des arbres de la Forêt Interdite. Elle se rendit compte à quel point Poudlard lui avait manqué. En fait, elle avait l'impression de revenir chez elle, comme si sa douillette petite maison de Londres n'était qu'une simple maison de vacances. En regardant autour d'elle, elle sentit une vague de nostalgie l'assaillir. Elle repensa à Ron et Harry, tout ce qu'ils avaient vécu ici… Ce ne serait pas exactement pareil sans ses deux meilleurs amis, mais c'était mieux que rien.

Hermione approchait du château. Il n'y avait rien à dire, les charpensorciers avaient fait du bon travail. L'école avait été en grande partie détruite au cours de la Guerre. De désagréables souvenirs se frayèrent un chemin depuis les profondeurs de sa mémoire. Aussi, elle se concentra sur la silhouette familière qui l'attendait au pied des portes du château. Arrivée à sa hauteur, elle salua l'homme:

- Bonjour, Mr Rusard.

- Professeur Granger… Suivez-moi, je vais vous conduire à vos appartements. Ils sont situés au deuxième étage, derrière le portrait du Mage de Mercantrix.

Hermione remarqua qu'un tic agitait l'œil du concierge. Il était visiblement agacé de devoir se montrer si poli et serviable envers l'une des élèves qui lui en avait fait voir de toutes les couleurs. La jeune femme entendit un miaulement rauque et baissa les yeux. La vieille chatte de Rusard, Miss Teigne, était toujours là. Et n'avait apparemment pas changé. On avait toujours autant envie de lui donner un coup de pied…

Hermione pénétra dans le Hall à la suite du concierge, ses valises lévitant toujours à côté d'elle. Elle fut soulagée de constater que tout avait été reconstruit à l'identique, si bien que la jeune femme avait l'impression de se retrouver dans le même château que celui où elle avait passé six ans de sa vie. De chaque côté des portes s'élevaient toujours les quatre grands sabliers qui comptabilisaient les points des quatre maisons. Elle décida de ne pas faire attendre Rusard qui semblait trépigner et le suivit dans les escaliers de marbre. Ils montèrent jusqu'au deuxième étage et s'arrêtèrent devant un tableau qu'Hermione ne connaissait pas. Dessus figurait un vieil homme dont la longue barbe blanche, noircie par endroit, traînait par terre. Il était occupé à mélanger une mixture violette au fond d'un chaudron. Rusard lança un regard mauvais à Hermione.

- Je vous préviens : le Mage de Mercantrix passe ses journées à faire des expériences qui s'avèrent souvent…explosives.

Comme pour illustrer ses dires, il y eut un bruit de déflagration. Hermione se retourna vivement vers le tableau. Le Mage était couvert de suie et son chaudron s'était renversé. Il marmonna un mot d'excuse inintelligible et remit son chaudron debout. Rusard leva les yeux au ciel.

- Livres et Ecrits ! s'écria-t-il.

Le tableau pivota, révélant un couloir illuminé par des torches. Hermione interrogea le concierge du regard quant à la signification du mot de passe.

- Le portrait du Professeur Dumbledore a pensé que cela vous conviendrait très bien…

Hermione sourit. Dumbledore la connaissait vraiment bien… Se pourrait-il que le portait de l'ancien Directeur soit à l'origine de sa nouvelle profession ? Ce n'était pas impossible…

Hermione renvoya Rusard et pénétra dans le couloir, impatiente de voir à quoi les appartements d'un professeur de Poudlard pouvaient bien ressembler. Le tableau du Mage de Mercantrix se referma derrière elle.

- QUOI ? hurla Severus Rogue. Vous avez confié le poste de Défense Contre les Forces du Mal à cette Je-Sais-Tout de Granger ?

Minerva McGonagall leva les yeux vers son collègue, légèrement apeurée.

- Severus, écoutez-moi, je…

- Non, je n'écouterai pas ! Vous savez très bien que je veux ce poste à tout prix ! A croire que vous le faites exprès de me le faire passer sous le nez ! J'avais enfin la chance de m'en saisir, mais non ! Vous le confiez à quelqu'un d'autre ! Et à Granger, en plus…

- Severus, Albus pensait que…

La Directrice ne termina pas sa phrase lorsqu'elle vit les yeux noirs de son collègue irradier de fureur. Elle comprit qu'elle venait de faire une gaffe. Il se tourna très lentement vers elle.

- Albus ? Albus y est pour quelque chose ? dit-il d'une voix menaçante.

Puis il regarda le tableau de l'ancien Directeur. Celui-ci observait le Maître des Potions, le regard pétillant de malice. Severus leva un long doigt pâle vers le portrait.

- Vous… Même mort, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous immiscer dans les affaires des autres…

- Allons, Severus, dit Dumbledore. Calmez-vous. Je vous ai déjà dit que vous n'avez aucun égal pour enseigner les potions. Je ne vois personne d'autre à votre place.

- Eh bien moi, si ! répliqua Rogue. Vous savez très bien que je voulais ce poste ! Et pourquoi Granger, pour couronner le tout ?

McGonagall intervint.

- Parce qu'elle est celle qu'il nous faut. C'est tout.

- Et moi, non ? Je ne suis pas « celui qu'il vous faut » ?

- Severus, reprit Dumbledore d'un ton calme. Je viens de vous dire que personne ne peut enseigner les potions aussi bien que vous. Il n'y a rien à ajouter. Miss Granger enseignera la Défense Contre les Forces du Mal, et vous les Potions.

- Et vous savez que j'approuve tout ce que dit Albus, ajouta McGonagall.

- Mais bien sûr, Albus est la sagesse incarnée, c'est bien connu…marmonna Rogue.

Puis il fusilla le portrait et la Directrice d'un regard à faire vaciller une statue, et, furieux, quitta le bureau, sa longue cape noire tourbillonnant derrière lui.

Une fois qu'il eût quitté le bureau –en claquant violemment la porte–, Minerva regarda le portrait.

- Croyez-vous qu'on aurait dû lui dire que Miss Granger était la nouvelle Directrice des Gryffondor ?

Albus lui lança un regard malicieux.

- Chaque chose en son temps, Minerva, chaque chose en son temps…

Rogue marchait d'un pas rapide dans les couloirs, profondément énervé. Qu'avait-il donc fait pour qu'on lui refuse ainsi le poste qu'il convoitait tant ? Il pesta en pensant à celle à qui on avait confié la matière qu'il rêvait d'enseigner. Lui qui avait cru être définitivement débarrassé de la Miss Je-Sais-Tout… Et voilà qu'il devrait la supporter comme collègue. Si Dumbledore n'avait pas été déjà mort, il l'aurait volontiers tué de nouveau…

En tout cas, elle ne devrait pas compter sur lui pour se montrer cordial. Déjà qu'elle l'avait exaspéré au plus au point lorsqu'elle avait été élève, ce serait sûrement pire, à présent…

Le Maître des Potions regardait droit devant lui, ses pieds martelaient le sol de pierre. Le son de ses pas se répercutait dans les couloirs déserts. Perdu dans ses pensées dans lesquelles il échafaudait des plans pour faire payer à McGonagall et Dumbledore leur refus et le choix du nouveau professeur, il ne vit pas Miss Teigne qui avançait dans le couloir. Il trébucha sur la vieille chatte et manqua de s'étaler de tout son long sur le sol. Rusard arriva quelques secondes plus tard à l'angle du couloir.

- Qu'est-ce que fichez là, vous ? cracha Rogue. Vous ne pourriez pas surveiller le paillasson ambulant qui vous sert de chat, au lieu de vous balader dans les couloirs, à ne rien faire ? J'ai failli tomber…

- Excusez-moi, professeur, répondit Rusard en lui lançant un regard noir. Je viens d'accompagner le professeur Granger à ses appartements. Elle vient d'arriver, et…

Rogue se figea sur place. Elle était déjà là… Il sentit sa colère augmenter d'un cran et se retint à grand peine de frapper sur la première chose qui se trouvait à sa portée, qui n'était autre que le concierge.

- Très bien…articula Rogue. Eh bien maintenant, disparaissez. Abruti…

- Mais Professeur… Je n'ai rien fait, protesta Rusard, le regard mauvais. Je ne vous permets pas de m'insulter.

- Ce n'est pas grave, je me le permets très bien tout seul. Et le simple fait que vous ayez accueilli Granger suffit à vous traiter d'abruti…

Puis Rogue s'éloigna, laissant un Rusard complètement désorienté planté au milieu du couloir. Rogue lança un juron. Il ne savait pas pourquoi, l'arrivée de Granger ne lui présageait rien de bon…

Hermione ouvrit grands les yeux d'étonnement lorsque sa nouvelle demeure s'imposa à elle. Elle venait de pénétrer dans un grand salon, où le moindre objet portait les couleurs de Gryffondor. Un feu ronflait dans l'immense cheminée, devant laquelle étaient disposés trois gros fauteuils rouges qui avaient l'air si moelleux qu'on aurait pu y être avalé. Hermione s'avança dans la pièce, ébahie et émerveillée. Elle promenait ses doigts sur les meubles, observait le salon dans ses moindres détails. Elle compta trois portes sur le mur du fond. Elle s'approcha et les ouvrit une par une. La première donnait sur une salle de bains immense, toute faite de marbre blanc et dont la baignoire était aussi grande qu'une piscine. La deuxième porte s'ouvrait sur une chambre dans laquelle se trouvait un lit à baldaquin drapé de rouge et d'or ainsi qu'une grande armoire. Hermione porta les mains à sa bouche en pénétrant dans cette pièce. Trois des quatre murs étaient entièrement recouverts de livres du sol au plafond. Tout en se jurant de lire chacun des ouvrages présents, elle ouvrit la troisième porte. Et trouva une deuxième chambre, à dominante rouge et or, elle aussi, mais sans aucun livre. Hermione se demanda à quoi pouvait bien servir cette pièce, étant donné qu'elle était seule. Haussant les épaules, elle retourna dans le salon. Ses malles attendaient, posées près de l'entrée. La jeune femme agita sa baguette et le contenu des valises s'envola pour aller se ranger dans l'armoire de la première chambre. Puis Hermione s'approcha des fauteuils et se laissa tomber dans l'un d'eux. Elle remonta ses genoux sous son menton et laissa son regard se perdre dans l'âtre de la cheminée. Elle ressentait tellement de choses qu'elle avait l'impression d'imploser littéralement. Elle était ravie d'être là, c'était évident. Ses appartements lui convenaient parfaitement. Cependant, quelque chose l'embêtait. Elle était légèrement anxieuse pour le moment, tout en sachant que cela empirerait à mesure de l'approche de la rentrée. Elle avait peur de ne pas être à la hauteur des espérances de McGonagall. Elle avait peur d'échouer. Mais, à sa grande surprise, ce n'était pas cela qui l'inquiétait le plus. Non, elle craignait de revoir le Professeur Rogue. Comment réagirait-il, s'il ne le savait pas déjà, lorsqu'il apprendrait que c'était elle qui enseignerait la Défense Contre les Forces du Mal ? Comment se comporterait-il envers elle ? Sûrement pas très bien… Elle savait, comme tout le monde, qu'il convoitait ce poste depuis longtemps. Et elle savait aussi qu'il ne l'appréciait guère, elle, la « Miss Je-Sais-Tout », comme il la nommait. Et le fait qu'ils soient tous deux Directeurs de deux maisons rivales n'arrangeait pas la situation. En clair, leurs rapports ne s'annonçaient pas sous leur meilleur jour… Et Hermione craignait Rogue. Il l'avait toujours intimidée lorsqu'elle avait été élève. Mais le pire était qu'elle cachait quelque chose. Comment son ancien professeur avait-il pu survivre à la morsure de Nagini, trois ans plus tôt ? Lui-même s'était sûrement posé la question maintes et maintes fois, Hermione en était certaine. Qu'avait-il pu se dire en se réveillant à Ste-Mangouste alors que ses yeux s'étaient fermés sur le plafond de la Cabane Hurlante ? Hermione espérait qu'il ne connaissait pas la réponse à la question. Elle espérait qu'il ne la connaitrait jamais. Que jamais il ne saurait que c'était à elle qu'il devait d'être encore en vie.

Elle se fit mentalement une liste des choses à faire en présence de Rogue. Premièrement, ne pas lui laisser voir qu'elle avait peur de lui. Il en tirerait profit et ne se priverait pas de la rabaisser comme il s'était plu à le faire durant six années. Deuxièmement, fermer son esprit. Elle se félicitait d'avoir appris l'Occlumancie. Une arme fort utile contre le redoutable Légilimens qu'était Severus Rogue… Soudain, elle soupira. En tant que Directrice de Gryffondor, du travail l'attendait : la haine de Rogue envers les Gryffondor n'avait sûrement pas disparu en l'espace de trois ans, Hermione était prête à le jurer. Aussi, elle devrait tenter de résoudre le problème des points injustement retirés par Rogue à la maison des Lions. Ce qui n'était pas une mince affaire…

La jeune femme ferma les yeux et se laissa aller contre le dossier du fauteuil. Sur l'écran de ses paupières, elle pouvait voir les nuances de couleur des flammes danser, comme le rougeoiement d'une braise. Rouge, puis orangé, puis rouge…puis plus rien. Hermione s'était endormie.

Severus Rogue ouvrit subitement la porte des cachots, d'un seul geste brusque du bras. Le battant de bois alla frapper le mur et le son se répercuta un instant dans les couloirs vides aux murs de pierre nue. Il se laissa tomber sur le fauteuil devant son bureau et se mit à pianoter le bois du bout des doigts. Il n'avait pas réussi à se calmer. Comment aurait-il pu ? Savoir que Granger était de retour et qu'elle occupait son poste le mettait dans un état de fureur intense. C'en était presque révoltant. A croire qu'on ne lui faisait pas confiance. Bien sûr, beaucoup de gens ne lui faisait pas confiance. Bien qu'Harry Potter ait tenu à jurer en public que Rogue avait toujours été du côté du bien et que la seule personne que le Maître des Potions ait trahie durant cette guerre était Voldemort. Beaucoup de gens l'avaient cru. Beaucoup étaient restés sur leur première opinion, à savoir que Rogue avait été un traître et qu'il en resterait toujours un. Mais Severus s'en fichait éperdument. Qu'en avait-il à faire, de l'avis des autres ? Lui savait ce qu'il avait fait, c'était tout ce qui importait. Enfin, c'était ce qu'il se disait toujours. Pour ne pas regarder la vérité en face, car il en avait peur. Il avait peur de se demander ce qui l'avait poussé à rejoindre les rangs du Seigneur des Ténèbres. Il avait peur de penser aux conséquences de cet acte. Il avait peur de penser à Lily.

- Severus…

Le Maître des Potions sursauta violemment et tourna la tête de toute part pour savoir qui avait parlé et, plus grave, qui avait osé pénétrer dans son antre. Il poussa un grognement lorsqu'il s'aperçut que son nom avait été prononcé par Dumbledore, qui venait d'entrer dans le seul tableau du cachot, habituellement occupé par une vieille sorcière endormie.

- Albus, si vous pouviez éviter de me faire sursauter comme ça…dit Rogue, les dents serrées. Il y a des moyens plus rapides pour me tuer que d'essayer de me faire succomber à une crise cardiaque, vous savez…

Dumbledore sourit.

- Allons, Severus. Pourquoi ces idées noires ? Je ne veux que votre bien, vous n'êtes point sans l'ignorer.

Rogue revint à l'assaut :

- Ah oui ? Dans ce cas, pourquoi ne pas m'avoir confié la Défense Contre les Forces du Mal ?

- Severus, mon ami, vous savez très bien pourquoi, je vous l'ai répété plusieurs fois. Vous êtes…

- Le meilleur pour enseigner les Potions, je sais, je sais…

Rogue se redressa.

- Mais en plus, et c'est peut-être le pire, vous avez engagé Granger…

En voyant Dumbledore ouvrir la bouche, il ajouta brusquement :

- Ne tentez pas de répondre en disant que c'est une idée de Minerva, je ne vous croirais pas ! Je sais très bien qu'elle suit tout ce que vous dites et que cette école est bel et bien dirigée par un portrait ! Ne niez pas, Albus !

Dumbledore émit un petit rire.

- C'est vrai, vous avez raison, Severus, c'est plus fort que moi. Je ne peux pas m'empêcher d'ajouter mon petit grain de sel…

- Petit ?... rétorqua Severus en levant un sourcil.

Puis le Maître des Potions tourna son regard vers une des étagères de la pièce, sur laquelle s'étalaient des fioles en désordre qu'il n'avait pas eu le temps de ranger. Il regarda le portrait.

- Maintenant, Albus, si vous voulez bien me laisser… J'ai du travail, moi.

Mais Dumbledore ne partit pas.

- Severus, si vous avez besoin de quoi que ce soit…

- Vous êtes là, je le sais, vous me l'avez dit une bonne centaine de fois. D'ailleurs, puisque vous le dites, c'est vrai que vous pourriez m'être utile...

- Oui ? demanda Dumbledore, une lueur d'espoir au fond des yeux.

Severus continua :

- La prochaine fois que vous viendrez, faites-moi penser de retirer cette vieille toile qui ne sert à rien.

- Mais enfin, Severus, elle sert. Puisqu'elle me permet de venir vous rendre visite.

Les coins de la bouche de Rogue se relevèrent en un sourire moqueur.

- C'est bien ce que je dis : elle ne sert à rien.

La remarque de Severus ne parvint pas à déstabiliser Albus, qui, comme toujours, arborait un sourire malicieux.

- Vous ne changerez jamais, Severus. Néanmoins, laissez-moi vous dire une chose... –ne faites pas cette tête, écoutez-moi, je vous laisse tranquille juste après– Ne soyez pas trop dur avec Miss Granger. Elle n'y est pour rien. Absolument pour rien.

Puis il quitta le tableau.