CHAPITRE 2


— Alerte ! Alerte ! hurla Bellamy en voyant arriver les centaines de Natifs sur le camp.

Un des gardes parvint à lancer la sonnerie d'alarme bricolée par Raven juste avant de s'effondrer, transpercé par une lance.

Les murs d'enceinte résistaient, mais les Natifs passaient par dessus avec des échelles. Les fusils d'assaut crépitaient, mais les soldats commençaient à fléchir sous le nombre de guerriers. Les hommes d'Arkadia couraient dans tous les sens, paniqués, oubliant les consignes qui avaient été données en cas d'attaque.

Bellamy était tétanisé par ce nouveau chaos : il observait hébété les combats acharnés, les flammes des incendies qui se propageaient, le fracas des sabots, les cris de souffrance, les pleurs, les tirs qui s'amenuisaient, le bruit et la fureur partout. Ce n'est que quand un guerrier se précipita sur lui et s'effondra à ses pieds que Bellamy sortit de sa torpeur.

— Qu'est-ce que tu fous Bellamy ?! lui cria Murphy qui venait de lui sauver la vie. Il faut se barrer, se planquer dans la navette !

Ils se mirent à courir vers la navette quand soudain Bellamy s'immobilisa. Devant lui se tenait une guerrière qui se battait contre plusieurs soldats. Une guerrière qu'il connaissait. Ou croyait connaître.

Octavia.

Il ne l'avait jamais vue se battre comme cela. Il ne l'avait jamais vue se battre tout court. Elle virevoltait, ses épées fendant les corps avec dextérité et légèreté, comme s'il en avait toujours été ainsi, comme s'il était normal d'ouvrir un homme en deux ou de lui trancher la gorge sans même lui accorder un regard.

Il finit par crier son nom, et quand ses yeux rendus terrifiants par les peintures tribales croisèrent les siens, il comprit qu'elle ne faisait plus partie des leurs. Il vit pourtant un moment de flottement les traverser, et sur ses lèvres il put lire le mot qu'elle articula silencieusement : "Fuis".


A l'intérieur de la navette, Marcus et Abby tentaient de prendre une décision sans céder à la panique tandis que des soldats se battaient devant la porte pour empêcher les Natifs de rentrer.

— Il faut fermer la porte ! On ne va plus tenir très longtemps ! lança Bellamy en arrivant.

— Et après ? Ils vont nous assiéger et nous devrons bien sortir ! répondit Marcus.

— Il faut se rendre, nous n'avons plus le choix, ajouta Abby, il y a déjà eu trop de morts. Et tout le monde n'a pas pu rentrer... Je... n'ai pas vu Clarke, quelqu'un l'a vue ?

— Fermez la porte ! hurla Murphy, en trainant derrière lui le corps inconscient de Jasper.

Raven, assise aux commandes, observait les combats sur les écrans vidéos grâce aux caméras placées autour de la navette. Avec un soupir, elle prit la décision à leur place et appuya sur le bouton de fermeture de la porte.

— J'ai une autre solution, dit-elle. Et elle ne va pas vous plaire. J'ai placé des bombes dans le camp. Elles sont prêtes.


Dans l'infirmerie, Clarke avait entendu l'alarme, mais elle se refusait à abandonner les blessés dont elle était responsable. Elle jeta un oeil par la petite ouverture qui servait de fenêtre et comprit avec terreur que les Natifs étaient venus se venger. Et au milieu des bruits des tirs de fusils, des cris déchirants, des épées qui s'entrechoquaient, elle entendit une voix.

Jus drein, jus daun...

Elle se retourna. Sur son lit, un des Natifs blessés lui souriait. Puis, un autre enchaîna.

Jus drein, jus daun...

Et un autre.

Jus drein, jus daun...

Jus drein, jus daun...

Soudain, la porte s'ouvrit violemment, laissant s'engouffrer la fumée des incendies qui ravageaient à présent le camp. Telle une silhouette fantomatique, une guerrière surgit lentement de la fumée, ses épées ensanglantées pointées vers le sol, son long manteau noir traînant derrière elle, un masque de peinture de guerre rendant encore plus effrayant son regard résolu et enragé.

Clarke restait pétrifiée, regardant comme au ralenti la guerrière s'avancer vers elle, fixant ces yeux verts emplis de fureur étincelante alors que reprenait la litanie Jus drein, jus daun, jus drein, jus daun, marquant le rythme de chacun de ses pas vers Clarke, jus drein, encore un pas, jus daun, un sourire cruel esquissé sur ses lèvres, jus drein, les épées qui se lèvent, jus daun, l'allure qui s'accélère, jus drein, la guerrière qui s'élance dans un saut mortel, jus daun, son cri strident, jus drein, une explosion, jus daun...

Et le néant.


Quand Clarke ouvrit les yeux, elle mit du temps à comprendre où elle était. Puis elle se rappela. L'attaque des Natifs, la guerrière, l'explosion. L'infirmerie avait été soufflée, mais les débris avaient miraculeusement formé une sorte d'arche au-dessus d'elle lui évitant de se faire écraser. Et ironiquement, le corps de la guerrière qui avait voulu la tuer et qui gisait à présent en travers du sien l'avait également protégée. Elle le repoussa pour se dégager et entreprit de vérifier son état. A part ses oreilles à moitié sourdes et qui la faisaient souffrir horriblement à cause de l'effet de souffle, elle n'avait pas l'air blessée. A travers la poussière en suspension et le peu de lumière qui transparaissait, il lui semblait pourtant voir une grande tache de liquide sombre et poisseux sur ses jambes,mais hormis quelques éraflures bénignes, elle n'avait pas de plaie importante. Si c'était du sang, il ne lui appartenait pas.

Elle se tourna alors vers la guerrière et se rendit compte que du sang giclait de sa cuisse. Ce qui signifiait qu'elle n'était pas morte.

Clarke ne se posa pas de questions et se précipita vers elle pour évaluer les dégâts. Un morceau de métal avait dû se ficher dans la cuisse et c'était elle qui avait causé l'hémorragie en repoussant le corps de la Native. Elle retira sa ceinture pour mettre en place un garrot de fortune, mais au moment de serrer celle-ci autour de la plaie, une main ferme saisit son poignet, l'empêchant de poursuivre son geste.

Ai gonplei ste odon... Mon combat est terminé.

Clarke ne comprenait pas la langue des Natifs. Elle ne vit que le regard toujours aussi intense de la guerrière, cette femme qui, même à l'agonie, dégageait une aura de puissance inexplicable. Elle fut frappée par la beauté de son visage sous le maquillage noir des peintures de guerre qui coulait et se mélangeait au sang et à la sueur.

— Non... Je ne te laisserai pas mourir, souffla-t-elle en se détachant de la pression des yeux verts.

Elle repoussa la main de la guerrière, et serra fort le garrot, lui arrachant un cri de douleur étouffé. Elle déchira ensuite un pan de son tee-shirt qu'elle fixa comme elle put sur la plaie en guise de pansement, puis regarda mécaniquement autour d'elle à la recherche d'un produit désinfectant qui aurait pu échapper à la destruction.

Il n'y avait évidemment plus rien d'accessible ou qui n'avait été brisé, elles étaient coincées sous les décombres. Clarke ne pouvait rien faire de plus, et le découragement s'empara d'elle. Elles allaient mourir ici, enterrées comme des rats, et asphyxiées par le manque d'air. Tout le monde était peut-être déjà mort de toutes façons. A cette pensée, Clarke ne put retenir ses larmes qui tracèrent lentement des sillons sur son visage maculé de poussière.

C'est alors qu'une main se posa doucement sur la sienne, la sortant de sa prostration. Clarke plongea à nouveau son regard dans celui de la guerrière, y puisant soudainement la force qui lui manquait.

Non, elle n'allait pas abandonner maintenant, elle devait trouver un moyen de sortir. Elle réfléchit.

En face d'elle, elle pouvait sentir l'air du dehors, alors, avec l'énergie du désespoir, elle entreprit de dégager planche par planche, débris par débris, en suivant la direction de l'air, jetant de temps à autre un oeil sur la guerrière qui, parfois l'observait, parfois semblait être tombée dans l'inconscience. Elle devait faire attention, car tout pouvait s'effondrer à nouveau sur elles comme un château de cartes, et le déplacement des débris remuait tant de poussière que l'air devenait de plus en plus irrespirable.

Les heures passèrent, Clarke était épuisée, mais ses efforts finirent par payer, et elle put enfin sortir à l'air libre. Ce qu'elle vit alors la remplit d'effroi.

Le camp était en ruines, partout les incendies consumaient ce qui restait des bâtiments soufflés par l'explosion des bombes, des corps éparpillés jonchaient le sol, Natifs et hommes du Ciel entremêlés en une danse macabre, les cris d'agonie des blessés se répercutaient dans le silence de la nuit, tout n'était que désolation.

Clarke chercha des yeux la navette et constata avec soulagement que la porte avait été refermée. Il y avait peut-être des survivants. Il fallait qu'il y en ait. C'était forcément Raven qui avait déclenché les bombes depuis l'intérieur.

A l'extérieur, il restait aussi des hommes debout. Tout un groupe de Natifs qui récupéraient leurs blessés et tentaient de s'organiser.

Les larmes aux yeux, Clarke revint sur ses pas, et passant son bras autour de ses épaules, elle souleva la guerrière blessée qui parvint à marcher en s'appuyant sur sa jambe valide. Pas après pas, les deux femmes parvinrent finalement à s'extraire de leur prison de ruines.

Mochof... Merci...murmura la guerrière en grimaçant de douleur.

Elles s'avancèrent vers le groupe de Natifs, Clarke soutenant toujours la guerrière qu'elle sentait au bord de l'évanouissement. A mesure qu'elles se rapprochaient, Clarke perçut l'agitation grandir chez les Natifs, les doigts soudainement tendus vers elle, des cris, de soulagement lui semblait-il, qui s'amplifiaient, et un mot qui revenait sur les lèvres de tous. Quand elle s'arrêta à leur hauteur, cernée de lances menaçantes, elle fut stupéfaite.

Car parmi les deux guerrières à cheval qui semblaient faire autorité, elle reconnut Octavia.

Tout en considérant déconcertée l'allure féroce de son amie, ses épées suintant le sang de son propre peuple, son regard froid et terrifiant sous les peintures de guerre noires, elle distingua enfin le mot que tous les Natifs clamaient, mais dont elle ne connaissait pas le sens.

Heda.