CHAPITRE 3


Cela faisait trois jours que Clarke avait été jetée dans un cachot sans ménagement. Elle n'avait ni mangé ni bu, et le manque d'eau devenait si insupportable qu'elle en avait été réduite à lécher les gouttelettes de pluie s'écoulant de la fenêtre. Il y avait d'autres prisonniers de son camp dans les autres cachots, des hommes qu'elle ne connaissait que de vue. Certains étaient blessés, et elle en avait même vu mourir un devant elle, impuissante. Elle se sentait si faible et fatiguée.

Un sourire amer se dessina sur ses lèvres. A quoi bon survivre à une bombe, à l'attaque d'une guerrière, à un incendie, à l'étouffement, à quoi bon sauver celle qui voulait la tuer, si c'était pour finir par mourir déshydratée dans un cachot pourri ?


Lexa était restée inconsciente pendant deux jours, épuisée par la perte de sang et maintenue artificiellement dans le sommeil par le lait de pavot administré en quantité par ses guérisseurs. Ils avaient recousu la plaie et sa blessure ne serait bientôt plus qu'une cicatrice grâce aux propriétés magiques du sang noir des Natblida.

Quand elle se réveilla enfin, allongée dans son lit, son esprit n'était encore que confusion et son corps une myriade de douleurs insoupçonnées. Elle essaya de se redresser, mais un vertige la saisit sur le champ. Elle serra les dents, et retira le drap qui couvrait ses jambes, dévoilant le bandage et une multitude de contusions.

Hod op ! No ! Heda ! Tu ne dois pas bouger ! Tu dois te reposer ! la sermonna Indra, une de ses générales, en se précipitant vers elle.

— Cela fait combien de temps que...

— Presque trois jours, Heda, ta blessure est quasiment guérie, mais tu es encore très faible.

Lexa ne voulait pas le révéler, mais elle venait de se rendre compte avec angoisse qu'elle ne se souvenait pas des événements qui avaient conduit à cette blessure. Elle se rappelait vaguement de l'attaque sur le camp des Skaikru, d'une explosion, mais rien de ce qui avait précédé ou de ce qui avait suivi.

Lexa posa un pied par terre et se leva, mais sa tête se mit à tourner et sa jambe blessée l'élançait.

Heda, no ! implora Indra en la rattrapant avant qu'elle ne s'effondre.

Em pleni ! Assez ! cria Lexa, en se stabilisant. Je me reposerai quand je serai morte. Aide-moi à m'habiller.

— Le Conseil ne devrait pas vous voir si affaiblie... plaida Titus, le gardien de la Flamme, qui venait d'apparaître sur le seuil de la chambre.

— Je ne convoque pas le Conseil, je veux voir mes généraux et avoir un compte-rendu de la situation. J'ai perdu beaucoup trop de temps, et ton silence à ce sujet est déjà révélateur, Indra.

Indra baissa la tête devant le regard réprobateur teinté de mépris que lui lança la Commandante, puis l'aida à se vêtir d'une de ses tenues martiales.

— Buvez ça, Heda. Cela vous redonnera de l'énergie.

Lexa prit la coupe que lui tendait Titus et l'avala d'un trait pendant qu'Indra fixait son épaulette de Commandant. La brume qui avait envahi son esprit se dissipa presque instantanément, mais pas son amnésie partielle. Elle saisit ses deux épées qu'elle rangea d'un geste sec dans leurs fourreaux, et se dirigea d'un pas plus sûr vers la salle du Trône.


Quand elle arriva, traversant la salle à grandes enjambées, tous ses généraux plièrent le genou, tête baissée en signe de déférence. Octavia ne put s'empêcher de relever discrètement les yeux pour admirer la prestance et la force qui émanaient de cette femme à peine plus âgée qu'elle. Elle était arrivée agonisante il y a quelques jours, elle se tenait aujourd'hui devant eux sur son trône, avec l'air plus puissant que jamais, le regard intense et déterminé, mais où se lisait une pointe d'agacement qu'Octavia ne sut expliquer. Elle observa les autres généraux réunis, Gustus, Anya, Indra, et aussi Titus, le gardien de la Flamme, et quelques seconds comme elle. Tous s'étonnaient de la voir si forte, vivante et résolue, comme si rien ne s'était passé.

— Indra. Je veux un résumé de la situation, commença Lexa.

— Nous avons tué une centaine d'ennemis. Plusieurs explosions nous ont... surpris...

— Combien d'hommes avons-nous perdus ?

— Une centaine aussi, Heda... concéda Indra en déglutissant. Ils se sont réfugiés dans leur vaisseau... Il était impossible de forcer leur porte, nous avons dû renoncer... et vous aviez disparu...

— Que s'est-il passé réellement ?

Indra jeta un regard inquiet sur les autres généraux, puis continua courageusement.

— C'était le chaos, Heda... leurs bombes nous ont décimés... nous... et eux aussi... ils ont tué les leurs... ceux qui n'avaient pu fuir...

Quelque chose pulsait dans l'esprit de Lexa, quelque chose qui voulait sortir du fond de sa conscience, et qui se bloquait désespérément.

— Que m'est-il arrivé ? finit-elle par cracher.

— Je vous ai perdue de vue pendant les combats... puis au moment où nous les acculions, il y a eu plusieurs explosions... Nous vous pensions morte quelque part... Puis... Vous... vous êtes arrivée avec... une Skaikru... vous étiez blessée grièvement...

Lexa se prit la tête entre les mains, son esprit tourbillonnant, les souvenirs revenant comme des flashs, une Skaikru, la fumée... Jus drein, jus daun, la femme blonde en face d'elle, ses yeux bleus, magnifiques et terrifiés, Jus drein, des hommes de son peuple blessés, jus daun, des hommes qui la poussaient à la vengeance, jus drein, ces mêmes hommes que la femme avait pourtant soignés, jus daun, sa rage aveugle, jus drein, l'explosion et le noir. Les images éclatèrent dans sa tête. Elle revit tout, la femme qu'elle avait voulu tuer et qui l'avait sauvée en arrêtant l'hémorragie de sa plaie béante, ses efforts désespérés pour se frayer un chemin à travers les débris pendant des heures et des heures alors qu'elles étouffaient dans l'air vicié, celle qui l'avait portée à bout de forces vers son peuple, celle qui...

Lexa se leva soudainement de son trône, et d'une voix impérieuse et terrible, s'exclama, en redoutant la réponse :

— Où est-elle ?

Heda ?

— Où est la femme qui m'a sauvée ?

La voix de Lexa était devenue rauque, remplie d'une rage indicible, chaque mot articulé avec un poignard acéré qui s'enfonçait dans le crâne des généraux responsables, qui tâchaient d'éviter le regard mortel de leur Commandante.

— En prison... murmura Indra.

Octavia frémit en observant les yeux de la Commandante se poser sur ceux d'Indra, des yeux qui auraient pu broyer son visage, le déchiqueter, le brûler et le dissoudre, tant la colère et la fureur les emplissaient, les envahissaient, malgré le calme olympien apparent de son corps immobile, les mains posées sur le trône, des mains qu'elle vit pourtant trembler légèrement.

— Tu as emprisonné... la femme... qui m'a sauvé la vie... ? questionna Lexa qui luttait pour ne pas céder à sa rage meurtrière, et planter son épée dans le coeur de sa plus fidèle générale.

— Les Skaikru sont des assassins, Heda. Ils ont massacré les nôtres, plaida Indra, consciente de la fragilité de chacun de ses mots.

— Elle aurait pu décider de me laisser saigner à mort... elle aurait pu décider de me laisser sous les décombres et de se cacher... Elle a pris le risque de me conduire à vous sans savoir si vous n'alliez pas la tuer... Et toi, en guise de remerciement, tu la laisses croupir depuis trois jours dans un cachot ?!

Le corps d'Indra se tassait au fur et à mesure que Lexa martelait ses mots d'une voix de plus en plus sèche et brûlante. Chacun des officiers retenait sa respiration, soulagés intérieurement de ne pas être à la place de la générale.

— Faites-la venir, ordonna Lexa, au bout d'un long moment pendant lequel chaque général put savourer le reste de sa vie.

Un silence mortel perdura jusqu'à ce que Clarke fut amenée ligotée, baillonnée, et malmenée par les gardes, puis jetée aux pieds de la Commandante.

La rage de Lexa était telle qu'elle dut fermer les yeux un instant, pour ne pas trancher la gorge des gardes qui ne faisaient qu'obéir aux ordres des généraux.

Lus em au. Détachez-la, souffla Lexa.

Heda ! protesta Indra.

Le regard que Lexa jeta à Indra lui fit comprendre que plus jamais elle ne serait sa générale si elle ouvrait encore une fois la bouche, et Indra baissa les yeux, mortifiée.

Quand le garde libéra Clarke de ses liens et de son bâillon, elle ne put que s'effondrer, vaincue par la fatigue et sa faiblesse. Elle releva pourtant la tête dans un dernier sursaut de défi pour soutenir le regard de la femme qu'elle avait sauvée et qui se révélait être la Commandante des Natifs.

Chon you bilaik ? Qui es-tu ? demanda Lexa.

Clarke fixa ces yeux verts, envoûtants, intenses et troublants, les yeux de la femme qui l'aurait tuée sans sourciller, celle qui l'avait remerciée, mais qui l'avait fait emprisonner, qui avait massacré ses amis, son peuple, celle qui...

Klark Griffin kom Skaikru !

Octavia se leva et s'avança. A la fois fière et terrifiée par sa propre audace.

Klark Griffin kom Skaikru. Heda kom Skaikru. Celle qui nous a menés et sauvés quand nous sommes arrivés sur la Terre. Celle qui nous soigne. Celle qui a sauvé ta vie, Heda, alors que tu tuais notre... son peuple.

Lexa dévisagea longuement Octavia, hésitant entre la punition face à son impudence et l'admiration face à sa hardiesse.

— Si c'est leur commandante, Heda, elle est responsable de la mort des villageois et de tous nos guerriers ! lança Anya.

Ripa nou ge teik in hir. Les meurtriers ne sont pas les bienvenus ici ! cria Titus.

Teik ai frag em op. Laisse-moi la tuer, plaida Gustus.

Osir jos beda frag em op. Nous devrions juste la tuer, ajouta Indra.

Wamplei gon Skaikru!. Mort au peuple du Ciel ! clama un second.

Em pleni! GON YO WE! Assez ! SORTEZ ! explosa Lexa.

Jamais les généraux n'avaient entendu leur Commandante crier ainsi, et ils fuirent vers la sortie comme si la foudre allait les frapper. Octavia resta, ignorant la fureur de la Commandante. Elle capta le regard de Lexa, un regard mêlé de colère et de remerciement. Elle s'éclipsa finalement, laissant les deux femmes seules.